La Daniella/8

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Librairie Nouvelle (1p. 66-85).
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VIII


Rome, 18 mars.

Enfin, mon ami, m’y voilà ! mais ce n’est pas sans peine et sans aventure, comme vous allez voir.

Je ne m’attendais certainement pas à une Italie aussi complète. On m’avait dit qu’il n’y était plus question de brigands depuis l’occupation française, et il est de fait, m’assure-t-on, que, grâce à nous, l’ordre est aussi bien établi que possible dans un pays où le brigandage est comme une nécessité fatale. Ceci m’a été expliqué assez péremptoirement, et je vous l’expliquerai plus tard. Vous êtes pressé d’ouïr mon aventure. Je vais tâcher pourtant de vous la faire attendre un peu, pour la rendre plus piquante. Écoutez donc, ce n’est pas tous les jours qu’on en a une pareille à raconter !

Débarqués, ce matin, à Civita-Vecchia, après nos adieux au Castor et à son excellent capitaine, monsieur Bosio, nous avons déjeuné dans une auberge, des fenêtres de laquelle, plongeant sur le rempart, nous avons pu voir des soldats français se livrer à leurs exercices quotidiens avec cette aisance qui les caractérise. Encore des visites de police sur le bâtiment, encore les douanes sur le rivages ; encore des visas, des impôts et des heures d’attente : toujours le voyageur arraché à sa première impression, à son innocente fantaisie de courir à droite ou à gauche sur la terre qu’il vient de toucher. Le voyageur est partout suspect, il est partout susceptible d’être un bandit, ce qui n’a jamais empêché aucun bandit de débarquer, et aucun voyageur de trouver des bandits indigènes ou autres, là où il y en a pour l’attendre. Mais je vous assure que les bandits gâtent bien moins les voyages que les précautions prises contre les honnêtes gens. Les douanes sont aussi une vexation barbare. On s’en sauve ici avec de l’argent ; mais c’est encore une chose blessante de ne pouvoir s’en sauver avec sa parole. Les montagnes et les mers ne sont rien pour l’homme ; mais il s’arrange pour être à lui-même son obstacle et son fléau sur la terre que Dieu lui a donnée.

Une diligence attendait que toutes ces formalités fussent remplies pour nous transporter à Rome, en huit heures ; ce qui, moyennant quatre relais et de bons chevaux, me sembla exorbitant pour faire quatorze lieues. Mais c’est ainsi ! On perd une bonne heure à chaque relais, les postillons ne voulant partir qu’après avoir rançonné les voyageurs. Il y a bien un conducteur qui est censé les faire marcher quand même ; mais il s’en garde bien : il partage probablement avec eux. Il vous dit philosophiquement que vous ne leur devez rien, mais qu’il ne peut pas les faire obéir. On est donc à la discrétion de ces drôles, qui vous insultent si vous ne voulez pas céder à leur ton d’insolence, et qui exigent que vous ayez sur vous la monnaie qui leur convient. Tant pis pour vous si, arrivant de Livourne avec celle qu’on vous a échangée, vous n’avez pas eu la précaution de vous munir de pauls romains. Ils enfourchent leurs chevaux et restent immobiles jusqu’à ce que vous leur ayez promis de faire en sorte de les satisfaire au relais suivant. Peu importe que tous les autres voyageurs aient subi leurs prétentions ; un seul, empêché ou récalcitrant, arrête le départ. Une bande de voyous qui ont aidé à l’attelage, sont là autour de la voiture, réclamant aussi, avec des grimaces, des langues tirées en signe de haine et de mépris, vous traitant de singes et de porcs si, par malheur, dans votre aumône, il s’est trouvé un sou étranger, un sou ayant cours à deux lieues de là.

Je ne vous parle pas des mendiants de profession, c’est-à-dire du reste de la population, traînant sur les chemins ou grouillant dans les villages. Leur misère paraît si horrible et si réelle, qu’on n’hésite pas à leur donner ce qu’on peut ; mais leur nombre accroît, en un clin d’œil, dans une telle proportion, qu’en faisant à chacun la part bien mince, il faudrait être deux ou trois mille fois plus riche que je ne suis pour ne pas faire de mécontents. — Et puis il ne faut qu’un coup d’œil pour voir que cette malheureuse engeance a tous les vices, toutes les abjections de la misère : paresse, fourberie, abandon de soi-même, malpropreté et nudité cyniques, haine sans fierté superstition sans foi ou basse hypocrisie. Ces mendiants se battent ou se volent les uns les autres de la même main qui égrène le chapelet bénit. Il n’est pas saint dans le calendrier qu’ils n’invoquent, en mêlant à leur litanie plaintive de grotesques ordures, quand ils croient qu’on ne les comprend pas.

Tel est l’accueil, tel est le spectacle qui attendent le passager dès qu’il a mis le pied sur les États de l’Église. J’avais entendu raconter tout cela. Je croyais à de l’exagération, à de la mauvaise humeur. Je n’aurais pas pu m’imaginer l’existence d’une population n’ayant rien, ne faisant rien, et vivant littéralement de l’aumône des étrangers.

Nous avions suivi quelque temps les rives de la mer, courant assez vite sur un chemin tortueux, parmi des monticules sans arbres, mais couverts d’une végétation sauvage, luxuriante. Pour la première fois, j’ai vu des anémones roses percer les touffes de bruyère. Il y a là une profusion et une variété de plantes basses qui attestent la fertilité de ces plages incultes. Un peu plus loin, nous vîmes quelques essais de culture.

Après le dernier relais, comme nous étions en pleine campagne romaine, le postillon s’arrêta court. Il avait oublié son manteau. On voulut le faire marcher, on invoqua l’autorité du conducteur. — Impossible, dit celui-ci ; un homme qui se trouverait, sans manteau, revenir à la nuit dans la campagne de Rome, serait un homme mort. Il paraît que cela est certain ; mais quelque chose de certain aussi, c’est que, tout en dépêchant un gamin pour lui aller chercher son manteau, le compère lui avait parlé bas avec un sourire expressif. Cela signifiait : « Prends ton temps ;» car l’enfant s’en alla lentement, se retourna, et, sur un signe d’intelligence, ralentit encore sa marche. Cet homme avait-il, pour agir ainsi, une autre raison que celle de se venger de Brumières, lequel l’avait menacé de mettre pied à terre pour le corriger de quelque parole impertinente à son adresse ? C’est ce que j’ignore, ce que nul de nous ne saura jamais.

Comme il faisait beau temps, et que l’incident, vu tous ceux qui l’avaient précédé, menaçait d’être interminable, je calculai devoir arriver à Rome en même temps que la diligence ; je descendis et pris les devants sur la via Aurelia. Brumières avait voulu m’en empêcher. Cela ne se fait guère, m’avait-il dit : bien que depuis longtemps, dit-on, on n’ait dévalisé personne, on ne voyage pas seul et à pied dans ces parages. Ne perdez pas trop de vue la diligence.

Je le lui promis, mais je l’oubliai vite. Il ne me semblait pas possible, d’ailleurs, qu’aux portes d’une capitale, en plein jour et sur un sol complètement découvert, on ne pût pas faire impunément quelque mauvaise rencontre.

J’étais, depuis une demi-heure environ, seul dans le désert qui s’étend jusqu’aux portes de la ville ; désert affreux, sans grandeur pour le piéton qui, à chaque instant, perdu dans les mornes ondulations du terrain, ne voit qu’une suite de monticules verdâtres, où errent, de loin en loin, des troupeaux abandonnés tout le jour à eux-mêmes, sur un sol non moins abandonné de l’homme. Quelque paysagiste que l’on soit, on a le cœur serré, en voyant qu’ici la nature elle-même est une ruine muette et délaissée.

Le soleil baissait rapidement, et, de temps à autre, j’apercevais le dôme de Saint-Pierre dans la brume, moins imposant, à coup sûr, que je ne l’avais rêvé, terne, lugubre, semblable à un mausolée dominant un vaste cimetière. D’une des médiocres hauteurs où je pus atteindre, je me souvins de l’avertissement de Brumières ; mais je cherchai en vain la diligence, et, comme il commençait à faire frais, je poursuivis ma route.

Un peu plus loin, quelques pierres sortant de l’herbe attirèrent mon attention. C’était un vestige de ces constructions antiques dont la campagne est semée ; mais, comme c’était le premier que je voyais tout près de la route, je m’en approchai et m’arrêtai machinalement pour le regarder. J’étais auprès d’une petite butte déchirée à pic, et, par l’effet du hasard, je me trouvais caché à quatre escogriffes de mauvaise mine, adossés au revers de cet accident de terrain. Le sol herbu avait amorti le bruit de mes pas, et, au moment où j’allais m’éloigner sans me douter de leur présence, je les aperçus tapis dans les broussailles comme des lièvres au gîte. Il y avait quelque chose de si mystérieux dans leur attitude et dans leur silence, que je crus devoir me tenir sur mes gardes. Je me retirai doucement, de manière à mettre tout à fait le pli du terrain entre eux et moi. Au même moment, j’entendis, sur le chemin que je venais de franchir, un bruit de roues, et, pensant que c’était la diligence, j’allais abandonner mon système de précautions, lorsqu’à ce même bruit mes quatre gaillards se relevèrent sur leurs genoux, rampèrent comme des serpents dans le petit creux qui aboutissait à la route et se trouvèrent à portée du véhicule, qui approchait rapidement et qui n’était pas la diligence, mais bien une voiture de louage traînée par de bons chevaux de poste.

Je reconnus aussitôt cette voiture pour y avoir vu transporter, à Civita-Vecchia, le bagage de lady Harriet et de sa famille. C’était une grande calèche ouverte. Un domestique, dépêché quelques jours d’avance pour l’envoyer, de Rome, au-devant des illustres voyageurs, était resté à la ville pour achever de préparer leur logement. J’ai su ce détail après coup. Il n’y avait donc, dans la calèche que lord B*** (je sais son nom maintenant), sa femme et sa nièce. La femme de chambre italienne était sur le siége.

Le projet de mes bandits me parut assez clair, et je me demandai aussitôt comment je pourrais m’y opposer. Rongés par la misère ou par la fièvre, ils ne me paraissaient pas bien solides, sauf un grand chenapan qui n’avait ni le type ni le costume indigènes, et qui me sembla fortement constitué. Je n’avais pour arme qu’une canne à tête de plomb, et je regardais attentivement ce qu’ils traînaient dans l’herbe avec précaution. Quand ils se redressèrent à demi dans le fossé, je vis que c’était simplement de gros bâtons, circonstance qui acheva de me donner confiance dans le succès de ma défense. Ils devaient avoir quelques couteaux sous leurs habits, car ils ne paraissaient pas gens à se permettre un grand luxe de pistolets. Il s’agissait de ne pas leur donner le temps de faire usage de ces lames, bonnes ou mauvaises.

J’avais l’avantage de me trouver sur les derrières sans avoir été aperçu. Pendant que je faisais ces réflexions, me débarrassant de mon caban qui m’eût gêné, la calèche arrivait au lieu marqué pour le coup de main. Le postillon, sur une brève sommation, arrêtait ses chevaux, se jetait à genoux et se tournait la face contre terre avec une résignation vraiment édifiante. Cela réduisait d’un tiers les moyens de la défense. Je crus devoir agir prudemment ; et, comme lord B***, ouvrant la portière avec flegme, regardait devant lui à combien d’ennemis il avait affaire, je lui fis signe de ne pas résister encore, ce qu’il comprit avec un admirable sang-froid. Il mit donc pied à terre en leur disant avec un sourire calme : — Dépêchez-vous, mes bons amis : la diligence est derrière nous. Cette menace parut ne pas les inquiéter, et, voyant qu’il n’y avait pas tentative de résistance, que les femmes ne criaient pas, et que, d’elle-mêmes, elles descendaient précipitamment pour leur abandonner la calèche, ils parlèrent d’accommodement à l’amiable ; et cela, dans des termes d’une courtoisie comique, rendant grâce à la gentilezza del cavaliere et hommage à la beauté des dames.

En ce moment, j’étais sur leurs talons, et, m’adressant au grand chenapan, qui ne disait rien et tenait son bâton levé sur la tête de lord B*** par manière d’intimidation, je déchargeai sur la sienne un si bon coup de ma canne, qu’il tomba comme mort.

Ramasser le bâton qui s’échappait de cette main défaillante, et en assommer le bandit obséquieux qui traitait avec lord B*** fut pour ce dernier l’affaire d’un instant. Le troisième larron, qui tenait les chevaux, ne m’attendit pas : il prit la fuite. Le quatrième ne fit guère mieux, et, après avoir essayé de montrer son couteau, disparut également.

Nous restions là avec un homme qui demandait grâce, un autre, étendu à terre, qui ne donnait pas signe de vie, un postillon, toujours prosterné, qui ne voulait rien voir de ce qui se passait, et trois femmes plus ou moins évanouies sur les bras.

Quand le drôle terrassé par lord B*** vit qu’il ne lui restait aucun espoir de sortir de ses mains, il prit le parti ingénieux de s’évanouir aussi. C’était nous créer un embarras, dans le cas où nous eussions voulu le faire prisonnier.

— Je connais ces histoires-là, me dit lord B***, qui ne me parut nullement ému ; si nous nous arrêtons à attendre la diligence, qui est encore loin et au pas, nous risquons de voir arriver du renfort à ces gens-ci, et alors, la vengeance se mêlant de l’affaire, nous n’en sortirons pas vivants. Si nous avançons, nous laissons échapper ces messieurs, qui ne sont peut-être pas si morts qu’ils en ont l’air. Le mieux est de retourner vers la diligence et de la forcer à marcher vite jusqu’ici, où nous aviserons à faire constater le fait et à nous emparer de ces deux blessés avant qu’ils aient pu se relever.

C’était le meilleur avis possible. Il fallut rosser le postillon pour le faire revenir de son émotion. Dans l’opinion de son mari, lady Harriet aurait peut-être eu besoin du même stimulant pour retrouver le marchepied de la voiture. Elle avait la tête perdue. La nièce était d’un calme héroïque. Lord B*** voulut me faire monter avec elle. Je m’y refusai. Après avoir remis sur son cheval le postillon éperdu, et lui avoir fait tourner bride, je sautai sur le siége auprès de la soubrette, dont la frayeur ne se manifestait que par des torrents de larmes.

Je n’eus guère le temps de m’occuper de ses nerfs.

Rencontrer la diligence, l’arrêter, raconter l’aventure, et reprendre les devants pour montrer au conducteur et aux voyageurs la preuve des faits déclarés, tout cela fut accompli en moins d’un quart d’heure. Mais, ô surprise ! comme on dit dans les romans ; quand nous fûmes sur le lieu du combat, bien reconnaissable pour moi, grâce au fragment de ruine que j’avais exploré à dix pas du chemin, plus de morts, plus de blessés, plus de trace de l’aventure. Pas une goutte du sang de celui à qui j’avais fendu le crâne, pas un haillon enlevé dans la lutte à ses acolytes, pas même l’empreinte du piétinement des chevaux effrayés, ni celle des roues de la voiture sur le sable. Il semblait qu’un coup de vent eût tout balayé, et pourtant il n’y avait pas un souffle dans l’air.

Lord B*** était plus mortifié que surpris. Il était surtout blessé de l’air de doute du postillon de la diligence. Celui de la calèche était muet comme la tombe, défait, tremblant, peut-être désappointé. Brumières et quelques voyageurs ajoutaient foi à ma parole ; d’autres se disaient tout bas, en riant, que nous avions rêvé bataille, et qu’une panique nous avait troublé la cervelle. Quelques bergers, à la recherche de leurs troupeaux errants, riaient aussi et juraient n’avoir rien vu, rien entendu. Lord B*** avait fort envie de se mettre en colère et de se livrer à une minutieuse perquisition ; mais la nuit approchait, la diligence voulait arriver ; lady Harriet, nerveuse et malade, s’impatientait de l’obstination de son mari. Brumières, enchanté de retrouver sa princesse, et jaloux du bonheur que j’avais eu de lui porter secours, profitait de l’occasion pour faire l’empressé autour d’elle. Quand on se remit en marche, je ne sais comment la chose s’était passée, mais j’étais dans la diligence et Brumières dans la calèche avec les dames, milord sur le siége avec la soubrette.

Cette soubrette est, par parenthèse, assez jolie, et, dans le peu de mots que j’avais échangés avec elle sur ce même siége de calèche, je lui avais trouvé la voix douce et un très agréable accent. Je lui avais laissé mon caban pour s’envelopper, car elle était peu vêtue pour affronter l’influenza, c’est-à-dire l’atmosphère de fièvre mortelle qui commence ici à la chute du jour et qui, comme le désert et le brigandage, règne jusqu’au mur d’enceinte de la ville des papes.

Le caban ne me revint en mémoire que lorsque cette jeune fille me le rapporta à la porte Cavalleggieri, où nous nous arrêtâmes tous pour exhiber une fois de plus nos passe-ports. Comme, pour reprendre mon vêtement, je tendais la main, j’y sentis avec beaucoup d’étonnement le baiser d’une bouche fraîche, et, avant que je me fusse rendu compte d’un fait si étrange, la soubrette avait disparu. Brumières, qui arrivait à moi, ne fit que rire de ma stupéfaction. « C’est une chose toute simple, me dit-il ; c’est la manière du pays pour dire merci, et cela ne vous donne pas le droit d’exiger davantage. » C’était plus que je n’aurais jamais songé à exiger d’une jolie femme.

On venait de visiter nos malles pendant une heure, lorsque le conducteur nous annonça que ceci n’était rien, et que nous allions subir une autre visite bien plus longue et bien plus minutieuse à la douane, mais qu’il pouvait nous en dispenser si nous voulions lui donner chacun deux pauls. Nous mourions de faim et nous donnâmes tous ; mais, quand nous fûmes à la douane, notre collecte ne servit de rien : le digne homme ne put s’entendre avec les douaniers. Un colloque, peu mystérieux et fort long, s’établit à deux pas de nous. Ils voulaient un paul et demi par tête, et lui, voulait partager seulement par moitié avec eux. On se querella beaucoup ; notre homme se piqua, garda le tout, et nous fûmes visités.

Comme nous sortions enfin de ce purgatoire, riant, à force de dégoût, de toutes ces bouffonneries, et nous disposant à chercher un gîte, lord B***, qui, muni d’un laisser-passer, avait disparu depuis longtemps, me frappa amicalement sur l’épaule en me disant :

— Je viens de faire ma déclaration relativement à nos brigands, et de conduire ma femme et ma nièce au logement qui les attendait. À présent, je viens vous chercher de leur part. Est-ce que vous avez ici des parents ou des amis qui vous réclament ?

Je ne songeai pas à mentir ; mais je remis au lendemain ma visite à ces dames, pour cause de faim et de fatigue.

— Oh ! si vous avez faim et sommeil, reprit-il, vous n’irez pas à l’hôtel, où, quel qu’il soit, vous serez mal. Nous avons une bonne chambre pour vous au palais ***, et nous vous attendons pour manger avec nous un bon souper.

Toutes mes excuses furent vaines.

— Je ne rentrerai pas sans vous, me dit-il, et ces dames ne souperont pas tant que nous ne serons pas rentrés.

Je donnai pour prétexte que je ne voulais pas laisser seul mon ami Brumières.

— Qu’à cela ne tienne ! votre ami viendra aussi, dit lord B***.

Brumières ne se le fit pas répéter. Nous voilà aussitôt en route, à pied, dans les rues de Rome, suivis de facchini portant nos malles, et de Benvenuto, qui se regardait comme invité aussi.

Le palais en question me parut bien loin. J’aurais préféré la plus modeste auberge sous la main. C’est une maison trop grande, jadis très-magnifique, aujourd’hui très-délabrée. Je n’ai pas eu le loisir d’en admirer l’architecture extérieure. J’ignore si elle est louée ou prêtée à mes Anglais. Leur majordome se vante de l’avoir rendue aussi confortable qu’il est possible de le faire ici en peu de jours. Si cela est, le confortable n’abonde pas à Rome. Les meubles modernes disparaissent, d’ailleurs, dans ces salles immenses, où l’on gèle encore, en dépit des grands feux allumés depuis trois jours.

Lord B*** nous conduisit avec nos bagages dans une chambre dont il exigeait que je prisse possession ; après quoi, nous allâmes trouver lady Harriet et miss Medora dans un salon grand comme une église, et dont le plafond, surchargé de dorures massives et de peintures confuses, était lézardé en mille endroits. Ces dames n’en admirent pas moins le grand caractère de ce local et semblent se plaire à vouloir rajeunir ce vieux luxe évanoui. Beaucoup de bougies, allumées dans des candélabres d’un grand style, éclairaient à peine une table immense copieusement servie, dernière circonstance qui me fût agréable, car j’étais l’être le plus stupidement affamé du monde. Vous connaissez pourtant ma sobriété ; mais, j’ignore si c’était l’émotion du combat sur la via Aurélia, ou l’air de la mer avalé à pleins poumons depuis quatre jours, j’étais sourd et quasi muet. Quand cette abrutissante obsession fut calmée, je commençai à faire plus ample connaissance, à l’entremets, avec mes nobles hôtesses et à m’étonner des amitiés et des prévenances dont j’étais l’objet. Ces dames, influencées apparemment par les fresques mythologiques de leur palais, voulaient absolument m’ériger en Jupiter libérateur, en Apollon vainqueur des monstres. Il y avait l’enthousiasme des nerfs chez lady Harriet. Elle a eu tellement peur ! Chez miss Medora, il y avait quelque chose d’indéfinissable : une reconnaissance moqueuse, ou une acceptation maligne du service rendu. Peut-être la digestion d’un si copieux dîner m’a-t-elle embrouillé la cervelle. Je n’ai rien compris à son air, à son regard, à son sourire, à ses éloges exagérés. Quand elle a vu que j’en étais plus étourdi que flatté, elle m’a laissé tranquille et s’est remise à causer peinture avec Brumières. Je la soupçonne de faire des ruines roses et bleues à l’aquarelle.

Quant à lord B***, ses remercîments m’ont été plus agréables, parce qu’ils m’ont paru plus sincères. Comme je lui faisais observer qu’avec sa présence d’esprit et sa manière d’employer le bâton, il se serait probablement tiré d’affaire sans moi :

— Non, me dit-il, je ne crains pas un ou deux hommes, j’en crains trois ou quatre. Je n’ai que deux mains et deux yeux. Je sais que trois de nos adversaires n’en valaient peut-être pas un ; mais le quatrième, celui dont vous avez commencé par me débarrasser, en valait peut-être quatre.

Je répliquai que je n’y avais pas grand mérite, l’ayant abattu par surprise. Je ne suis pas fort, ajoutai-je. Je n’ai jamais eu l’occasion de savoir si je suis brave. Pour la première fois de ma vie, j’ai reconnu la nécessité de la traîtrise, et je n’en suis pas plus fier pour cela.

— C’est répondre en homme modeste, reprit lord B***, en lançant à sa nièce un regard sévère qui me confirma dans la pensée du mauvais vouloir de la jeune personne à mon égard. Mais, moi, poursuivit-il en me regardant, je sais que je suis fort et hardi, et que pourtant, sans vous, je ne me serais pas défendu.

Oh ! shame ! murmura lady Harriet.

— Ma femme dit que c’est une honte, reprit-il. Les femmes trouvent tout naturel qu’on se fasse égorger pour sauver leurs diamants, pendant qu’elles se trouvent mal sur vos bras.

— Je ne me suis pas trouvée mal, dit fièrement miss Medora, je cherchais les pistolets dans la voiture, et, si je les avais trouvés…

— Mais vous ne les trouviez pas, répondit lord B***. Donc, vous n’aviez pas les idées bien nettes. Quant à moi, reprit-il en se retournant encore vers moi ; je vous disais donc que je ne suis pas poltron. Pourtant, je n’engage jamais de lutte inégale pour peu de chose, et je ne tiens pas assez à l’argent pour exposer, par mesure d’économie, les personnes que j’accompagne à être tuées. On peut croire, si l’on veut, que c’est à ma vie que je tiens. Je n’ai pas de grandes raisons pour aimer la vie, n’ayant pas sujet de m’aimer beaucoup moi-même. Pourtant il y a une chose qui me blesse beaucoup dans ces occasions-là : c’est de faire la volonté de ceux qui me mettent le couteau sur la gorge. J’aime à faire ma volonté à moi, et je ne la fais pas toujours. J’y renonce parfois de bonne grâce, parfois avec beaucoup d’humeur. J’étais dans cette dernière disposition quand vous êtes venu à mon secours. Vous m’avez donc, non pas rendu un service dont je voudrais vous récompenser : c’était votre devoir et j’en eusse fait autant à votre place sans prétendre à votre reconnaissance ; mais vous m’avez délivré à propos et avec beaucoup de jugement, d’une contrariété, la plus vive que je connaisse. Par là, vous avez gagné mon amitié, et je veux avoir la vôtre.

Ayant ainsi parlé sans regarder sa femme, bien que la moitié de ce discours fût évidemment à son adresse, il me tendit la main avec une franchise irrésistible.

En ce moment, l’affreux chien jaune que je l’avais vu caresser sur le bateau à vapeur, s’élança dans l’appartement et vint se jeter dans ses jambes.

— Ah ! ciel ! s’écria lady Harriet, encore cette odieuse bête ! Elle vous a suivi !

— C’est malgré moi, répondit-il en soupirant.

— Non, vous dis-je ; c’est un chien que vous avez acheté ou qu’on vous a donné… Vous me trompez toujours ! Vous disiez qu’il appartenait à quelque passager ; mais c’est à vous qu’il appartient. Convenez-en donc !

Milord jeta sur moi instinctivement un regard de détresse. Instinctivement entraîné, de mon côté, à prendre en pitié le chien et son maître, je m’imaginai de dire que l’animal était à moi. J’avais entendu le nom que milord lui donnait.

Buffalo ! m’écriai-je, venez ici. Pourquoi êtes-vous sorti de ma chambre ? Venez !

Et, comme si l’intelligente bête eût compris ce qui se passait, elle vint à moi la tête basse et l’air suppliant. J’allais l’emmener, lorsque miss Medora demanda grâce à sa tante pour le chien, et la tante, excellente femme en somme, me pria de le faire manger et de le laisser s’installer dans un coin.

— Il ne me gêne pas, dit-elle ; il a l’air bonne personne, et il n’est pas si laid que je croyais.

— Je vous demande pardon, dit lord B***, il est fort laid, et vous détestez les chiens.

— Où prenez-vous cela ? reprit-elle. Je ne les déteste pas du tout !

— Ah ! oui, pardon ! c’est vrai, murmura-t-il avec son mélancolique sourire : vous ne détestez que mes chiens.

Lady Harriet leva les yeux au ciel comme une victime prenant les dieux à témoin d’une grande injustice. On se levait de table. Lord B*** m’emmena dans un coin.

— Vous êtes un bon garçon, me dit-il ; vous avez compris que j’aime ce chien. Grâce à vous, il restera dans la maison. Voilà deux fois aujourd’hui que vous me faites faire ma volonté.

— Pourquoi, milord, aimez-vous tant ce chien ? Il n’est réellement pas beau.

— Je l’aime parce que, me promenant en barque dans le port de Gênes, je l’ai vu au bout d’une corde, prêt à rendre au diable sa pauvre âme de chien. C’était une bête perdue qui, sautant de barque en barque, était venue se réfugier à bord d’un bateau de pêcheurs, et ces brutes trouvaient plaisant de le pendre à une de leurs vergues. Je l’ai réclamé. Il a l’air de comprendre qu’il me doit la vie, et je crois qu’il m’aime.

— En ce cas, je m’en dirai propriétaire tant que ce sera utile, et je ferai en sorte que milady vous conseille de m’en débarrasser.

— Voyez, dit-il, ce que c’est que le caprice d’une femme ! Si milady avait vu ce chien avec la corde au cou, et que je fusse passé sans songer à le sauver, elle m’eût traité d’insouciant et de cruel ! Elle est très-bonne, je vous jure, et très-douce ; seulement… seulement, je suis son mari. C’est un grand défaut d’être le mari d’une femme !

À son tour, milady, toujours très-émue, m’appela pour me parler à l’écart.

— Nous vous devons plus que la vie, me dit-elle d’un air exalté. La vie n’est rien ; mais, dans ces histoires de brigands, les femmes peuvent être exposées à des insultes. Si les choses en fussent venues là, je suis sûre, j’aime à croire que lord B*** se fût fait tuer pour nous donner le temps de fuir ; mais une seule parole malhonnête est un fer rouge pour des femmes de notre rang, de notre caractère et de notre nation. Je vous dirai donc, comme lord B***, et plus chaleureusement, que vous avez notre amitié, et que nous vous demandons la vôtre. Nous nous connaissons, d’ailleurs, par votre ami monsieur… Comment l’appelez-vous ?

Je trouvai fort plaisant que l’on me demandât le nom de l’homme qui me servait de caution, et je me hâtai de dire que Brumières ne me connaissait guère plus que lady Harriet elle-même.

— C’est égal, reprit-elle sans se déconcerter, il nous a dit que vous étiez peintre comme lui, et que vous aviez beaucoup de talent.

— Il n’en sait rien, milady ; il n’a pas vu de moi la moindre chose.

— Oh ! c’est égal ! Il dit que vous parlez si bien de l’art ! et il en parle si bien lui-même ! Il a tant d’esprit, et il est de si bonne compagnie ! C’est un jeune homme charmant ! et il dit que vous êtes charmant aussi !

— Ce qui est bien la preuve, répondis-je en toute humilité, que nous sommes charmants tous les deux ! Mais permettez, milady, vous êtes bienveillante, et votre gratitude pour moi fait honneur à la générosité de votre âme. Pourtant, je ne dois pas…

Milady m’interrompit en s’écriant :

— Ah ! monsieur, je vois, à votre discrétion et à votre fierté, que ma confiance est bien placée, et que je n’aurai jamais à m’en repentir. Vous n’êtes pas riche, je le sais, et vous allez, en quelques jours, dépenser à Rome, où l’on est affreusement volé, tout ce qui pourrait vous en rendre le séjour possible. Nous, nous avons plus de fortune que nous n’en pouvons dépenser ; et, d’ailleurs, nous ne louons pas, on nous prête cet hôtel, dont nous n’occupons pas la moitié. Vous pouvez donc être libre et seul dans tout un étage, qui ne communique même pas avec le nôtre, si l’on veut faire vie à part. Vous n’accepterez notre table et notre société qu’autant qu’il vous plaira, pas du tout si nous vous ennuyons. Mais, pour ne pas nous causer un chagrin réel, vous serez sous notre toit, et, dans le cas où vous seriez malade, ce qui peut fort bien vous arriver dans ce climat, nous serons plus à portée de vous distraire ou de vous secourir. C’est donc dans notre intérêt que je vous demande de rester ici ; car, en quelque lieu que vous soyez, vous nous serez désormais un objet de sollicitude ou un sujet d’inquiétude. Choisissez généreusement.

J’étais fort embarrassé. L’offre était si gracieusement tournée, que je me trouvais maussade d’y résister. Lord B***, plus pénétrant que sa femme, devina mes scrupules et vint à mon secours.

— Elle vous a rappelé qu’elle était riche et que vous ne l’étiez pas, me dit-il de manière à être entendu de lady Harriet. C’est une maladresse ; mais l’intention était bonne, et, quant à vous, vous sortirez d’affaire à votre honneur en payant votre chambre ce qu’elle nous coûte ; ça n’ira pas à deux écus par mois. Vous nous permettrez bien de vous prêter les autres salles dont nous ne nous servons pas, pour faire de la peinture et pour fumer votre cigare les jours de pluie. Consentez à cet arrangement, ajouta-t-il tout bas. Sinon, je serai accusé de froideur, d’impolitesse, de maladresse et d’ingratitude envers vous.

Voilà donc mon gîte réglé. Restait à régler celui de Brumières. Je mourais de peur qu’il n’acceptât l’offre qui lui fut faite de partager l’hospitalité que l’on m’imposait. Avec ses prétentions sur le cœur et sur la main de miss Medora, je craignais d’avoir à endosser quelque responsabilité ridicule ou fâcheuse. Heureusement, l’offre lui fut faite avec moins de chaleur qu’à moi, et il eut le bon goût de refuser. Mais il est invité à revenir dîner souvent, ce qui indique l’intention de l’admettre à l’intimité des mœurs françaises. Ce n’est pas la première fois que je remarque combien les Anglais, quand ils sont aimables, le sont complètement. Sont-ils ainsi chez eux ? Je ne sais.

Nous prîmes congé des dames, qui étaient fatiguées, et lord B*** me reconduisit à ma chambre pour me montrer le plan de la maison, ainsi qu’à Brumières, afin qu’il pût venir me voir, disait-il, sans être forcé de rendre chaque fois visite à ces dames ; mais, comme nous traversions l’antichambre, suivis de Buffalo, qui doit rester sous ma protection jusqu’à nouvel ordre, je vis que je n’en avais pas fini avec toute ma suite. Au milieu de cet antichambre, ou plutôt de ce corps de garde, je trouvai messire Benvenuto se livrant à une danse de caractère avec la gentille suivante qui m’avait baisé la main. Ils sautaient, au son d’une guitare magistralement raclée par un gros cuisinier à moustaches noires, une superbe caricature de Caracalla, récemment engagé au service de Leurs Excellences britanniques.

— Ah ! pour le coup, dis-je à mon hôte, voici un acolyte que je désavoue absolument. C’est un bohémien qui s’est attaché à mes pas et que je n’ai aucun motif de vous recommander.

— Qui ? Tartaglia ? répondit lord B*** en souriant, autrement dit Benvenuto, Antoniuccio, et cent autres noms que nous ne saurons jamais ? Soyez tranquille : ce n’est pas vous qu’il a suivi ; c’est l’odeur de la cuisine qui l’a attiré. Nous le connaissons beaucoup. C’est l’ancien loueur d’ânes et l’ancien ménétrier de Frascati, le compatriote et le parent de la Daniella.

En parlant ainsi, milord me montrait la gentille soubrette, qui continuait à danser en riant et en faisant briller ses dents blanches. Un coup de sonnette ne l’arrêta pas, mais l’enleva adroitement, par une dernière pirouette, jusqu’à la porte de sa maîtresse, miss Medora, à qui elle est particulièrement attachée en qualité de coiffeuse.

— Avez-vous besoin de lui ? reprit lord B*** en me montrant Benvenuto-Tartaglia ;

Et, sur ma réponse négative :

— Va te coucher, dit-il au bohémien ; tu reviendras demain matin savoir si milady a quelque course à te faire faire, et nous te donnerons un habit, car tu en as besoin.

Tartaglia, enchanté, vint nous baiser la main à tous trois. Triple coquin ! lui dit Brumières à voix basse, pourquoi faisais-tu semblant de ne connaître ni Leurs Excellences ni la Daniella ?

— Eh ! carissime monsieur, répondit-il effrontément, que m’auriez-vous donné si j’avais contenté votre désir tout de suite ? Quelques baïoques ! Au lieu que vous m’avez nourri en voyage aussi longtemps que j’ai laissé jeûner votre curiosité !

À demain, cher ami, pour vous parler de Rome, que j’ai traversée, ce soir, à peu près dans les ténèbres. Jamais ville ne consomma moins d’éclairage dans ses rues étroites et croisées d’angles infinis. Cela m’a paru interminable et empesté de cette odeur de graisse chaude qui s’exhale d’une multitude de frittorie en plein air, ornées de feuillages et de banderoles. J’ai longé la base de la colonnade de la place Saint-Pierre, qui paraît une chose puissante, même vue ainsi en courant. J’ai passé au pied du château Saint-Ange ; j’ai traversé le Tibre, et puis je ne sais plus où j’ai été, où je suis. Tout est confus pour moi, tant je me sens fatigué. À demain ! oui, demain, au lever du soleil, je penserai à vous qui me disiez : « J’ai tant étudié la Rome païenne et catholique, que je la connais, je la vois ; je rêve quelquefois que j’y suis, et je m’y promène comme dans Paris. Au réveil, il me reste une impression de bien-être et d’enthousiasme, de lumière et de grandeur.»

C’est donc demain que je vais m’éveiller, moi, dans ce beau rêve ! Je ne le crois pas encore. Le morne silence qui règne déjà au dehors me fait douter si je ne suis pas encore dans la campagne romaine.