La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans/La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans/Section4

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Je fis mille compliments à Sara, en vantant son esprit et ses talents ; tout le monde vint la féliciter sur sa jolie bagatelle, mais elle ne parut sensible qu’à mon approbation. Nous revînmes, et favorisé par l’obscurité, je la tins dans mes bras pendant la route.

« Je suis aimé d’une femme d’esprit, jeune, belle, pensais-je, et je l’adore ; quelle félicité m’attendait au soir de ma vie ! » Le reste de la soirée, je fus dans l’ivresse ; et comme au commencement d’une passion tout semble la favoriser, la mère de Sara et Valfleuri, qui vivait avec elle, se retirèrent de bonne heure, en nous disant que nous pouvions causer le reste de la soirée si cela nous amusait.

Nous ne demandions pas mieux. « Charmante fille, dis-je à Sara, votre mérite m’enchante ! Qui vous eût soupçonnée, à votre âge, d’avoir tant de capacité ! — Je vous ai déjà dit que j’ai vu un certain monde ; nous avons demeuré quelque temps, ma mère, ma sœur qui est morte, et moi chez un homme fort riche, qui protégeait mon père, j’ai reçu là une certaine éducation. Mais ma sœur me surpassait, elle vous aurait enchanté. — Non. pas autant que vous, chère Sara, est-il vrai que vous consentez à être mon amie, ma consolation ? — Oui, oui, oui, vous serez aussi mon ami et ma consolation ; je veux que l’intimité règne entre nous. — Elle fera mon bonheur ; donnez-m’en quelque signe, ma Sara ? — Quel signe ? — Tutoyez-moi ? — Ah, mon père ! — Une fille bien tendre tutoie quelquefois… — Si je le savais… — Rien n’est plus certain… — Allons, dis-moi : papa, je t’aime de tout mon cœur. — Papa, je vous, je v… Ce tu ne veut pas venir sur mes lèvres. — Je vais les en punir… Voyons à présent ?… — Papa, je v… je t…, papa, vous aime, et je t’aimerai toujours. — Je t’adorerai jusqu’à mon dernier soupir, ma jolie Sara. — Aimable papa, mon dernier soupir sera pour toi. — Le voilà, ce mot charmant, tu l’as dit ! — Tu l’as entendu !… s’il te fait plaisir, tu l’entendras… tous les jours… — Ah ! plût à Dieu !… — que je te verrai.

Le mardi, vers les dix heures, la jolie Sara s’en retourna chez sa maîtresse. Après son départ, la mère monta chez moi. « J’ai à vous parler, me dit-elle, au sujet de ma fille. Vous voyez combien elle a de mérite ! Je ne veux pas la donner à ce morveux de du Châtaigner !… Vous a-t-elle confié ses sentiments au sujet de M. du Châtaigner ? — Elle n’y pense plus, répondis-je, et vous pouvez disposer d’elle, je vous en assure. — En êtes-vous bien certain ? — Je crois l’être, madame. — Eh bien, j’en doute encore. Mais supposons-le ! Il faut que je vous dise ma position actuelle. D’abord, je vous annonce, moi, que je n’ai pas de préjugés… Voici donc ce que je voulais dire. Un M. Legrainier, qui me connaît depuis quinze ans, offre de donner à ma fille vingt mille francs une fois payés, non pour qu’elle soit sa maîtresse, ses vues sont honnêtes, il lui servira de père, si elle ne veut que cela de lui ; peut-être, si elle consentait, serait-il son amant… mais il ne l’exige pas. Ma fille refuse absolument d’accepter : si vous pouviez l’y déterminer ?… Je suis d’une santé chancelante, quoique j’aie l’air de me bien porter ; si elle venait à me perdre subitement, que deviendrait-elle ?… Au moyen de la somme que veut lui donner cet honnête homme, ancien protecteur de son père, elle pourrait se faire une rente sur sa tête, car jamais elle ne veut songer au mariage. (Il faut observer que je n’étais pas mariable, moi, confident de la dame.) Et avec ce que je lui laisserai, elle aurait assez pour subsister honnêtement. Le temps s’écoule, la beauté passe, déterminez-la, je vous en prie ? — Je n’ose vous promettre, répondis-je, étonné de la commission qu’elle me donnait, de la déterminer dans une chose aussi scabreuse, et où les apparences sont contre les bonnes mœurs. Cependant, la confiance que j’ai en vous me fait croire que le fonds est pur. — Vous ne pouvez en douter ; d’ailleurs, si vous le voulez, vous dînerez avec M. Legrainier, que j’inviterai l’un de ces jours ; nous parlerons librement devant vous, après que je l’aurai assuré de notre intimité ; vous l’interrogerez et vous jugerez par vous-même. » J’acceptai la proposition et nous changeâmes d’entretien. Mais, dans un moment où il était question de moi, elle me dit : « Vous, par exemple, c’est dommage ! vous êtes dans la maison, cela ne paraîtrait pas ! » Je fus plus que surpris de ce langage singulier, ma fortune étant très bornée. Je ne parus pas goûter son projet, qu’elle me faisait entrevoir assez clairement, et j’eus dans l’idée que l’Honnête homme aux vingt mille francs était une sorte d’émule supposé, qu’on me présentait pour me faire parler ; mais il était réel, il n’y avait que les vingt mille livres et l’honnêteté des vues qui fussent chimériques.

D’après, cet entretien, je me tins ou je crus me tenir sur mes gardes au sujet de Sara. Cependant j’attendis le dimanche avec impatience, surtout les derniers jours. Ceci aurait dû m’inspirer de la méfiance sur mes sentiments déjà trop tendres. Mais ce qui me rassurait, c’est que je n’étais pas fâché de voir partir Sara, lorsqu’elle s’en retournait chez sa maîtresse ; je croyais bonnement que je m’ennuyais de sa vue : c’était bien une autre cause qui agissait sur moi. Les sensations qu’elle me causait étaient si délicieuses et si vives, qu’elles fatiguaient mes organes ; c’était le besoin de repos, et non l’ennui, qui me faisait désirer quelquefois le départ de Sara !… Cette erreur funeste établit ma sécurité, car je devais plus que jamais redouter l’amour…

Sara revint chez sa mère dès le samedi soir. Un instant après son arrivée elle monta me rendre visite. Je la reçus en amant plutôt qu’en père, mais je ne le sentais pas… O si Mens non lœva fuisset !… « Je ne puis rester avec toi qu’un instant, papa ; mon empressement à venir te voir a paru surprendre ; je ferai ma visite courte, afin que l’on croie qu’elle n’est que de politesse. — Charmante enfant ! tu as autant d’esprit et de délicatesse que de beauté ! Je t’adore… je te chéris, dis-je aussitôt en me reprenant, je t’aime en tendre père… Va, ma fille, retourne auprès de ta mère et de Valfleuri ; que ta réputation, même à leurs yeux, se conserve aussi pure que tes charmes sont touchants !… » Après l’avoir tendrement embrassée, suivant la nouvelle manière qu’elle m’avait permise à sa dernière visite, je la renvoyai avec un nouveau présent en livres. « Voilà une excellente excuse, lui dis-je, tu répondras, ma chère fille, que tu n’avais plus rien à lire et que tu t’es hâtée de me venir demander ces livres. »

J’allai passer la soirée avec elle.

Le lendemain, dimanche 13 janvier, Sara vint me voir sur les onze heures. Emporté par ma passion, je pris avec elle une liberté décisive. Elle rougit, mais à peine fit-elle de la résistance. Cette dernière circonstance me frappa et m’enhardit. Cependant je me contentai de lui faire des caresses. Elle me tint les discours les plus sensés, les plus affectueux. Je lui parlai des vingt mille francs et je lui demandai si elle croyait pouvoir les accepter sans se faire tort ? (Je disais cela bonnement à une fille qui venait de souffrir une liberté décisive : mais j’ai toujours été bonace.) Sara baissa la vue, rougit, s’assit, et je vis des larmes dans ses yeux. Je la pressai de me répondre, « Ah ! si j’osais parler ! » Je redoublai mes instances. Elles furent inutiles. Je lui fis les plus tendres caresses et elle y répondit ; ensuite, elle prit un air riant. « Je vous dirai que ma mère et moi nous avons eu ce matin une dispute à votre sujet. — Ah ! ma charmante amie ! comment cela ? — Ma mère me disait : « Sais-tu bien, ma fille, que M. d’Aigremont a été bel homme et qu’il l’est encore ? Si j’avais une inclination à faire, je le préférerais par goût. — Je ne veux pas, maman. — Pourquoi ? — C’est que je le prends pour moi. — Nous verrons qui l’emportera ; je l’aime beaucoup. je suis plus belle femme que toi, tu ne me vaudras jamais. — Je sais ce que vous êtes et ce que je suis, c’est pourquoi je ne veux pas que vous lui fassiez des avances. — Nous verrons, nous verrons. — C’est tout vu, je veux m’en faire aimer. — Et quel moyen prendras-tu ? — Mais le bon moyen. — Tu l’aimeras ? — Oh ! je ne l’aimerai pas. — Tu l’aimes ? — Si ça était ? — Dame, en ce cas, écoute donc, je pourrais bien échouer. — Oh ! bien oui, mais je vous crains toujours. — Je t’assure, Sara, que je l’aimerai. — Je vous assure, maman, que moi aussi. — Je ne sais si je dois céder, car enfin tu n’es qu’une morveuse, et tu ne sauras pas conserver un cœur comme celui-là ? — Eh bien, essayez-en ? — Ah oui ! j’irai exposer un ami, mon plus ancien locataire, l’homme que j’estime le plus, aux chagrins que pourrait lui causer une jeune tête de dix-huit ans. — J’en ai dix-neuf, je voudrais en avoir vingt-cinq. — Va, va, tu n’es pas trop jeune pour plaire, ce n’est que pour être constante. — Je le serai. — Si j’en étais sûre… — Soyez-le, maman, j’ai trouvé l’homme qu’il me fallait… »

Sara fut interrompue en cet endroit par sa mère qui vint encore nous trouver, pour me prier de faire une nouvelle lettre, plus sèche que la première, au père du jeune du Châtaigner. Je pris la plume et la mère et la fille me quittèrent pour me laisser écrire.

Je dînai avec elles et Valfleuri ; nous passâmes ensemble une partie de l’après-diner. Sara chanta en s’accompagnant de la guitare ; elle déclama un rôle de Zaïre qu’elle apprenait et le rendit avec beaucoup de sensibilité. Elle me proposa ensuite de la diriger quelque jour dans la composition d’un ouvrage. Ce

« J’eus, pendant cet agréable repas, le joli pied de Sara sur le miens » (p.135)
J’eus, pendant cet agréable repas, le joli pied de Sara sur le mien.
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que je promis. Je me retirai à cinq heures, suivant mon usage, pour aller travailler.

À sept, Sara se fit entendre à ma porte. Je la revoyais toujours avec un nouveau plaisir. Je la portai jusque sur sa chaise, je lui pris mille baisers et je la remerciai de sa visite. Elle paraissait ravie de la tendresse que je lui montrais, elle me dit les choses les plus agréables et reprit la conversation du matin en me tutoyant.

« J’ai répondu à ma mère, comme je te le disais, que tu étais l’homme qu’il me fallait. Et c’est l’exacte vérité. Quel bonheur, pour une personne de mon âge et dans ma position, de trouver dans notre maison même un homme d’esprit, de bonnes mœurs, de bon conseil, qui veut bien me tenir lieu du père qui m’a abandonnée ! » (Un baiser voluptueux qu’elle me donna fut l’assaisonnement de ce ravissant discours ; que je fus ému ! ô Dieu ! de quelles délices l’existence de l’homme peut être abreuvée !…) « Que ton caractère me charme, ajouta-t-elle ; c’est une douce mélancolie, qui n’a rien de triste, même quand tu l’es, papa, tu ne parais qu’intéressant. — Ce compliment me flatte d’autant plus, fille charmante, que je le crois vrai ; lorsque je suis douloureusement affecté, au lieu d’être concentré comme les autres hommes, j’aime à chanter des airs touchants, ils adoucissent et les larmes qu’ils font couler et ma douleur avec elles. — Quoi ! l’ami papa, tu chantes dans la tristesse ! — Je chante et je pleure. Il y a longtemps que je ne chante plus que dans la douleur ; c’est depuis l’âge de seize ans où j’ai commencé d’être malheureux ; auparavant, je chantais de joie comme tout le monde. Aussi, ma fille, ajoutai-je en riant, j’ai plus de plaisir qu’un autre à l’Opéra ; j’y retrouve la nature que nos graves auteurs disent en être absolument bannie. — J’aime à vous entendre, continuez, me dit Sara. — Tu ne veux donc plus que je te dise toi ? — Si, si, cher ami papa, continue. — Ainsi, ma Sara, si jamais j’avais des chagrins violents que je ne voudrais pas te confier, de peur que tu n’y fusses trop sensible, tu m’entendrais chanter. Si… mais non, jamais… — Quoi ? quoi ? Je veux le savoir… — Eh bien, si j’en avais qui me vinssent de toi, mes accents seraient déchirants. — Ce serait une erreur de ta part et, si jamais je les entendais, je viendrais, je te détromperais et je te forcerais à chanter de plaisir, comme avant que tu eusses seize ans. » Deux ou trois baisers scellèrent sa promesse. J’étais ivre de bonheur… O Sara ! Sara ! tu faisais un dieu d’un malheureux et faible mortel !…

Ce fut ce jour-là que je m’abandonnai sans réserve aux sentiments qu’elle m’inspirait. Notre conversation devint ensuite plus vagabonde. Nous parlâmes de M. du Châtaigner. Sara me dit qu’elle le détestait, qu’elle ne voulait plus le voir. Elle ajouta que son plan était de ne se point marier, que cependant, si elle songeait un jour au mariage, jamais elle n’aurait de goût pour les jeunes gens, qu’elle préférerait un homme d’un certain âge. « Du vôtre, par exemple : mais s’il fallait choisir absolument entre un jeune homme et un tout à fait vieillard, c’est le vieillard que je préférerais ; je veux un guide, un protecteur, un père, et non un jeune fou qui me causerait mille peines, avec mon caractère porté à la tranquillité. Voilà bien mes dispositions et jamais je n’en changerai. »

J’étais charmé ! Je m’applaudissais, moi, quarantecinquenaire, et je me disais tout bas : « Qui l’aurait pensé que le bonheur m’attendit à mon âge !… Cette fille que je vois depuis cinq ans, depuis son enfance (elle n’avait que quatorze ans quand je louai chez sa mère), que j’ai vu croître, embellir, que j’ai si souvent désirée, mais sans oser espérer, elle est à moi ! elle se donne ! Elle semble, par ses dispositions, être faite pour moi !… » « Qu’avez-vous ? qu’as-tu ? me dit Sara qui était en ce moment sur mes genoux, le bras passé autour de mon cou. — Je pense à toi, charmante enfant !… Il faut te l’avouer, je t’aime depuis longtemps, mais je te fuyais, effrayé de ta jeunesse et de ta beauté. — Tu me fuyais, cruel !… moi qui n’aspirais qu’au plaisir de te connaître ! — Que voulais-tu que je t’offrisse, ma Sara ? Un cœur flétri par la douleur ! — L’est-il en ce moment ? — Non, le bonheur l’a dilaté. Tiens, mets-y ta chère main. — Oui, il bat !… Touche le mien. — Il me parait ému ! — Ah ! c’est qu’il a… — Qu’a-t-il, ma divine Sara ? — De l’amour. » Quel mot ! lorsqu’une fille de dix-neuf ans l’adresse à un homme de quarante-cinq ! « Ma chère Sara, lui répondis-je, ce n’est pas de l’amour que je te demande, mais une sincère et constante amitié. — Et si j’ai de l’amour ? — Il cesserait trop tôt ! Donne-moi ton amitié, ta confiance… » Mes actions démentaient mes paroles, car c’était en amant que j’agissais ! Le cœur humain est inconcevable !… « Ma chère Sara, continuai-je, veux-tu connaître quels étaient mes sentiments pour toi, il y a un an, deux ans ? — Oui. j’en serai ravie. — Eh bien, tu vas voir, dans cette historiette, que j’ai envoyée à l’auteur des Contemporaines[1], comme je te considérais. En voyant chez vous du Châtaignier, je me figurais que j’étais à sa place, que c’était moi qui t’aimais ; j’exprimai les sentiments que tu m’avais inspirés, sous le nom de Chevilly ; je te nommai Adeline. Ces tendres sentiments que je prête à l’amant, je les avais ; cette adoration qu’il marque, je désirais de te la marquer ; ces dates de l’Île Saint-Louis, je les fais à présent ; on y voit partout Ad. ad. (Adeline adorée.) Lisons ensemble cette histoire, mon adorable Sara ; sois mon Adeline ; tu me rends, dès cet instant, aussi heureux que le fut de Chevilly.

Nous lûmes l’historiette qui l’attendrit aux larmes. La voyant si sensible et voulant lui montrer comme je savais aimer, je lui fis l’histoire de mon attachement pour Zéphire, cette fille généreuse que j’avais si tendrement aimée[2]. Je vis couler des yeux de Sara les plus belles larmes que j’eusse vues de ma vie. Je pleurai avec elle… « Quoi ! c’est ainsi que vous pensiez pour moi, avant que de me parler ? — Oui, ma chère Sara. — Et vous ne me disiez rien quand vous me voyiez ? — Bien des raisons m’en empêchaient : mon âge, le vôtre, mes chagrins, votre mère… — Tes chagrins ! Ah ! je les aurais adoucis ! — Adoucis-les à présent, mon adorable fille ! Tu les connaîtras. — Tous ? — Oui, tous. — Bon ! tu sauras aussi les miens. — Qiielle heureuse intimité tu me fais espérer ! — Reprends où tu en étais, cher papa. — J’avais encore une autre raison qui me faisait vous fuir : je vous croyais du dédain pour moi. — Ah Dieu ! Et comment cela ? — Un jour que j’étais descendu pour du lait, j’aperçus dans la salle basse votre mère ; j’y entrai pour la saluer. Vous y étiez avec cette jeune voisine que j’avais il y a six mois. — Mlle Charmantier ? — J’ignore son nom. Votre maman la pria de m’éviter la peine de sortir et lui donna mon pot. Elle le prit avec dédain, je m’en aperçus et j’en fus peiné. À son retour, je lui fis mes excuses ; elle vous regarda en souriant ; vous lui répondîtes par un pareil sourire qui me parut aussi de dédain. Je m’en retournai confus, très fâché de m’être montré. — Ah ! cher papa ! que tu lisais mal dans mon cœur ! Moi, qui ne soupirais alors qu’après ta connaissance et Charmantier la désirait tout comme moi ; tu t’es trompé sur nos sentiments. — Je m’en félicite, ma fille-. — Une âme aussi sensible que la tienne, papa, dut cruellement souffrir ! — Oui. je l’avoue. — Je veux te dédommager. » Elle me fit des caresses enfantines que je lui rendis avec attendrissement.

Nous parlâmes ensuite de la solidité avec laquelle nous aimions nos amis. Je lui vantai ma manière d’aimer, elle me peignit la sienne. « J’ai à présent une amie, ajouta Sara, que j’aime tendrement, c’est ma maîtresse ; la longue maladie d’une mère qu’elle vient de perdre, des dettes, des chagrins… que je ressens aussi vivement qu’elle-même, la mettent dans le plus cruel embarras… Que je voudrais être riche, pour la pouvoir obliger !… Ma mère leur a prêté, mais si durement, à un si fort intérêt… — Comment ? à intérêt ! — Je ne l’avouerais pas à un autre qu’à mon papa… Si vous connaissiez ma mère !… Je suis bien malheureuse ! » Que je fus touché de ce langage que les larmes accompagnèrent. « Si vous saviez comme elle est dure ! Comme elle m’a traitée !… Mais je me tais. — Chère, chère enfant ! m’écriai-je, oui, je te jure d’être ton père ! Je t’en servirai, ma Sara ; je te dédommagerai des duretés de ta mère par mon tendre attachement… Je sais qu’elle t’a été dure. Combien de fois ne l’ai-je pas entendue d’ici se livrer à des emportements contre toi !… Ma chère fille ! c’est notre bon destin à tous les deux qui nous a rapprochés… J’ai des enfants ingrats [3], tu as une mère dure… Unissons nos intérêts, soyons tout l’un pour l’autre et tenons-nous lieu de la nature entière ! — Je ne vous dis pas tout, reprit Sara la larme à l’œil. — Eh ! pourquoi ne pas me le dire, chère fille ! je ne veux le savoir que pour remédier, si je puis… — Cela ne se peut pas encore… Si… mais je crains d’être indiscrète… vous pouviez obliger mon amie… Un louis, qu’on vous rendra dans deux mois, suffirait pour demain, quand je m’en retournerai. » J’en glissai deux dans sa main que je baisai.

Nous descendîmes ensuite pour souper ensemble chez sa mère ; j’y faisais apporter de chez le traiteur, lorsque je m’invitais moi-même, quelque gros oiseau qui servît ensuite à plusieurs repas de cette femme intéressée.

Le lendemain matin, croyant Sara partie, je chantais dans l’escalier. Elle était dans une pièce d’entrée. Elle tressaillit sur sa chaise, à ce que je sus ensuite. « Qu’avez-vous, lui dit la mère ? — M. D’Aigremont chante ! — Eh bien, c’est qu’il est content ! — Oh ! non, il m’a dit un jour, qu’il ne chantait jamais, que lorsqu’il avait quelque peine ; et il en a sûrement ! — Allez le voir. » Sara monta chez moi.

« Qu’avez-vous ? me dit-elle avec intérêt. — Ah ! ma chère Sara, je vous croyais partie !… J’ai donc le bonheur de te revoir encore ! — Était-ce le sujet de votre peine ? — Je n’en ai plus d’autres… depuis hier. » Et je lui pris un baiser, qu’elle me rendit. « Je m’en vais partir, reprit-elle ; mais si j’apprends que vous ayiez chanté… — Non, je ne chanterai plus. — Je veux dire, de chagrin. — Tu les préviens tous, chère fille. — Voilà comme je vous aime ; mais adieu… » J’ajoutai aux deux louis qu’elle m’avait demandés la veille, un troisième caché dans un petit étui d’almanach, et elle s’en alla très contente.

Une nouvelle semaine s’écoula.

Elle revint le samedi suivant, et je ne la vis qu’en sortant, pour aller à mes affaires, avant souper. « J’allais monter chez vous, mon papa, me dit-elle. — Venez, j’y retourne. » Nous y allâmes ensemble. J’étais réellement épris. Je louai sa figure ce soir-là ; je lui jurai qu’elle était la seule femme qui eût quelque pouvoir sur mes sens. Je sortis ensuite, et je lui promis de venir souper avec elle. J’apportai pour la première fois ma crème de riz, que nous avons mangée ensemble près d’un an, à quelques jours près. Cette sorte de souper, particulier avec Sara, cimenta notre liaison ; nous étions comme le mari et la femme, ou le père et la fille ; nous avions le même potage, auquel personne ne touchait que nous, quoique nous fussions tous quatre, Sara, sa mère, de Valfleuri et moi, à la même table. Ces soupers, furent les plus doux moments de ma vie, et le plaisir dont la privation m’a, dans la suite, coûté davantage…

Le lendemain, Sara vint sur les onze heures. Nous eûmes un tendre entretien. Je m’émancipai beaucoup trop, je fus prêt à triompher… Un discours qu’on m’avait répété dans la semaine, au sujet du jeune du Châtaignier, me donnait de la hardisse, et me faisait penser : « Si elle a déjà cédé, pourquoi ne serais-je pas heureux ?… » Sara me résista, mais de la manière la plus obligeante ; je ne l’en aimai que davantage. Après un nouveau présent en livres, elle me laissa jusqu’au diner, qu’elle vint me chercher, pour se mettre à table. J’eus pendant tout cet agréable repas, le joli pied de Sara sur le mien. Je me retirai comme les autres jours, et Sara ne manqua pas de venir me voir à sept heures et demie.

Cette soirée fut celle des confidences. Sara était entrée fort gaie. Je la reçus comme une divinité. Elle était pour moi celle du bonheur. Tout à coup, et sans que nous eussions encore rien dit qui la pût affliger, un nuage de tristesse se répandit sur son aimable physionomie ; ses yeux devinrent humides, et les larmes coulèrent. Je fus surpris, effrayé. « Qu’a donc ma chère fille ? lui dis-je vivement, qu’a-t-elle ?… Confie tes peines à ton père, ma charmante amie ! — Ah ! s’il savait combien je suis malheureuse ? — Malheureuse ! comment, par qui, depuis quand, ma chère enfant ? — Je l’ai toujours été ! — Toujours été ?… — Ah ! puissé-je diminuer ce cruel malheur ? — Oui, vous le pouvez, croyez-moi ! car vous l’avez déjà diminué : votre connaissance est le plus grand bonheur qui me pût arriver. Vous serez mon soutien, mon appui… J’ai une mère… (des larmes.) Elle me tourmente… pour accepter un homme que je déteste… qu’il garde ses vingt mille francs. — S’il a des vues malhonnêtes, je vous approuve, ma fille… Ma chère Sara (Elle mit son visage dans mon sein.) — Ah ! si je vous disais tout ! — Eh bien, dis-le-moi, ma chère fille ; dis-moi tout ? — Je n’ose. — Et pourquoi n’oses-tu te confier à ton père ? Je le suis par mon choix ; c’est la meilleure manière, et tu es plus ma fille que si le hasard et la nature t’avaient donnée à l’homme qui te presse dans ses bras… Parle, ma fille ? — J’ai toujours été malheureuse… Dès l’enfance… ma mère… a fait mourir ma sœur de chagrin… Moi, plus insensible alors, j’étais étourdie, folle, riant toujours… J’ai bien changé depuis quelques années et je suis devenue sérieuse, comme vous me voyez… Combien j’ai souffert !… Aujourd’hui même, je ne saurais la voir, toute ma mère qu’elle est, sans trembler… Elle me fait horreur ! sa marche, quand elle arrive où je suis, glace encore mon sang, et me cause une révolution ; vous avez dû vous en apercevoir deux fois. (En effet, elle avait frissonné aux deux fois que la mère était entrée chez moi.) Dans mon enfance, j’ai souvent manqué de me tuer, par la crainte que j’avais d’elle… Un jour, quand nous demeurions dans une petite rue du Marais, chez un menuisier, elle m’avait

Sophie Arnould, par A. Riffaut (musée Carnavalet)
Sophie Arnould
(musée Carnavalet)


défendu de sortir de la chambre. J’aimais tant à courir, que je ne pus me contenir. Je vins sur l’avance de la boutique, où je grimpai, ayant l’œil attentif, si elle ne revenait pas. Je crus l’apercevoir de loin, et mon empressement fut si grand, que ne songeant pas que j’étais montée assez haut, je me jetai par terre, et tombai sur quelque chose d’aigu, qui me fit ici (montrant l’endroit) une blessure dangereuse, dont je n’osai parler… Nous étions alors bien dans la misère. Elle ne savait que faire, et je crois qu’elle… (se cachant les yeux) ; car je lui voyais tous les jours amener quelqu’un de nouveau chez nous. On me faisait cacher dans un petit cabinet. Mais ce qui ne me laisse presque pas lieu de douter, c’est qu’un soir elle me prit par la main, en me disant : « — Allons Sara, viens voir si nous ne pourrons pas faire un homme ! »

Ce fut le visage caché dans mon sein que Sara prononça ces paroles. Dans un premier mouvement, je la repoussai ; je me levai, transporté de fureur ; puis me calmant aussitôt, pour passer avec rapidité à un sentiment contraire, je la pris dans mes bras, et je lui dis, en laissant ruisseler mes larmes sur elle :

« Tu n’as plus de mère, ma Sara ; non, cette odieuse femme n’est plus ta mère. Mais je te le jure par Dieu même, tu as un tendre père en moi. » Sara me remercia par un baiser, tel qu’une fille honnête le donne à un tendre père.

« Ce n’est pas tout, mon cher papa. Si vous saviez quels traitements elle m’a fait essuyer ! J’étais durant l’été, par une chaleur extrême, renfermée dans le petit grenier avec du pain et de l’eau, sans pouvoir sortir ni parler à personne ; elle me regardait comme une bête destinée à son avantage particulier, et dont elle prétendait se servir, lorsqu’elle le jugerait à propos. — Ou plutôt, ma chère fille, interrompis-je, elle ne vous traitait si mal, que pour vous rendre plus résignée à ses volontés. Elle pensait que la moindre bonté qu’elle vous marquerait ensuite, aurait à vos yeux le charme de la nouveauté ; que cela vous disposerait à faire tout ce qui lui plairait. — Je vois que vous la devinez, reprit-elle ; ce que j’ai à vous conter confirme parfaitement votre conjecture.

« Je sais que, dans les commencements que vous avez demeuré dans la maison, elle vous a raconté le trait de cette femme qui occupe votre demeure, et qui, disait-elle, me prostituait à un avocat. La vérité est que cet avocat venait à la maison pour moi, du consentement de ma mère, qui m’avait recommandé de ne pas faire la difficile. Mais cet homme m’ayant prise en affection, il me conseilla de rester honnête, en m’attachant à lui seul. Ma mère l’écoutait. Elle entra dans un moment où il m’embrassait, environ un demi-quart d’heure après ce qu’il m’avait dit ; elle se jeta sur lui comme une furieuse, en criant qu’il voulait séduire sa fille, et elle le mit à la porte en le tirant par le collet. Depuis ce temps-là, je ne pouvais plus le voir. Mais il obtint de la voisine dont vous occupez l’appartement, qu’elle me recevrait chez elle, lorsque maman serait absente. Une des clés de cette voisine ouvrait ma petite chambre du grenier ; de sorte qu’un jour, que j’y étais renfermée, suivant l’usage, avec du pain et de l’eau, l’avocat vint, la voisine m’ouvrit ; le monsieur offrit de payer une collation ; mais il ne voulait pas l’aller chercher, de peur d’être aperçu dans le voisinage. La voisine, de son côté, ne voulait pas me laisser seule avec lui ; de sorte qu’il fut dit que j’irais chercher la collation. Mais, par malheur, comme j’étais au milieu de la rue, Valfleuri, l’espion, l’amant, l’esclave, la dupe, le vil complaisant de ma mère, Valfleuri revenait chercher quelque chose que sa dame avait oubliée ; il me vit avec surprise et me gronda. Je ne savais que répondre. Je fus renfermée par lui et je n’osai plus sortir. Au bout d’une heure, ma mère arriva furieuse ; elle se jeta sur moi sans m’interroger, me pinça les bras en me tordant les chairs et me relevant le visage à coups de poing. On mit un cadenas à ma porte outre la serrure, et il n’y eut plus moyen de me faire sortir. J’étais désespérée. Je montai plusieurs fois sur la fenêtre, dans le dessein de me précipiter dans la cour. Vous vous rappelez qu’un soir elle vous priait de fermer la porte de la grille sans bruit ; elle regarda Valfleuri et lui dit devant vous : « L’avocat la fermait sans qu’on l’entendit. » Elle donnait à entendre par là qu’il venait auprès de moi la nuit. Mais il n’en est rien, je vous assure.

« Quand je fus presque tout à fait grande, elle me mit deux ou trois mois au couvent. Mais elle avait ses vues, c’était pour tirer meilleur parti d’une fille qui sortirait du couvent. Aussi, mon cher papa, voici ce qui arriva lorsque j’en fus sortie.

« Un dimanche, elle m’habilla superbement et me mena au Palais-Royal. Nous nous assîmes dans la grande allée. Nous y étions depuis un quart d’heure environ, lorsqu’un homme d’un certain âge, mis en robin, nous aborda d’un air aisé. Il salua ma mère et se mit à causer avec elle. J’avais l’air de fort mauvaise humeur, craignant que ce ne fût une rencontre. Aussi, lorsqu’il m’adressa la parole, je ne lui répondis que par monosyllabes. Malgré ce mauvais accueil de ma part, il continua et proposa un diner à ma mère. Je remerciai pour elle en disant que nous avions dîné. Mais elle n’en accepta pas moins. Elle se leva, et moi, peu accoutumée à lui résister, je fus obligée de la suivre. Nous descendîmes à une belle maison, et nous trouvâmes le couvert mis dans un salon superbe. Mais comme je témoignai que je n’avais pas appétit, ayant mangé avant de sortir de chez nous, on me fit passer dans une espèce de cabinet, où ma mère me laissa seule avec le monsieur… Je me dispenserai de vous dire le reste. Je m’évanouis… On fut obligé d’appeler ma mère à mon secours…

« On dîna enfin, et au milieu du repas, le souvenir de ce qui s’était passé me fit encore trouver mal. On me délaça et on me mit au grand air sur un balcon qui donnait sur le jardin. L’homme me témoigna le plus vif intérêt…

« En revenant, ma mère me parla des grandes espérances qu’elle concevait. Mais je lui déclarai que je ne voulais pas être entretenue, et que je préférais de travailler. Elle me répondit froidement que j’en étais la maîtresse. « pour me calmer et de peur que je ne me plaignisse dans le voisinage, dès la même semaine, elle me mit en apprentissage pour les dentelles, chez une dame Haï, dont la maison est fort honnête, et où j’ai toujours resté depuis. Mais elle me conduisait tous les dimanches et fêtes chez le monsieur du Palais-Royal, et lorsqu’il venait dans la semaine, elle m’envoyait chercher par Valfleuri.

« Ce fut chez cet homme que je vis le monde. Il y avait toujours grande compagnie à sa table ; c’étaient des gens de condition, à la vérité libertins, car ils n’avaient avec eux que des actrices ; mais la conversation n’en était que plus brillante. J’y ai vu Mlle A***[4]. Comme j’étais modeste et timide, cette demoiselle, qui ne pouvait croire que je fusse malgré moi dans ma triste situation, me regardait comme une fiche mouche ; elle me disait souvent à M. De *** (celui qui paraissait m’avoir) : « Elle est plus rusée que nous toutes, votre jolie Flamande. » > Je rougis, et elle me lança quelques épigrammes auxquelles je ne répondis pas. Ce qui m’humiliait beaucoup, c’était le rôle que faisait ma mère. Grossière, relativement aux gens avec lesquels elle se trouvait, n’ayant pas reçu l’éducation française, elle en était souverainement méprisée. Elle le sentait (car elle ne manque pas d’esprit, mais je le sentais davantage encore, ce mépris qui retombait sur moi) et, pour s’en venger, elle lâchait des réponses mortifiantes, sans égard pour la condition. Ces réponses grossières n’étaient point bêtes, au contraire, et c’est ce qui les rendait plus piquantes. Elles l’étaient au point qu’un jour un duc se leva de table, appela M. De***, et lui dit qu’il ne viendrait chez lui quand cette femme y serait (parlant de ma mère). M. De *** la prit en haine, et lui fit essuyer toutes sortes de mortifications, quelle souffrait par intérêt. En effèt, elle me vendait à beaux deniers comptants. J’étais parée, et elle empochait les louis. On la vit alors passer de l’étroit nécessaire, que Valfleuri lui avait procuré, à la plus grande aisance. Elle prit sa maison à bail et aurait pu, dit-on, l’acheter.

« Cependant M. De *** m’était fort attaché, quoiqu’il n’eut pas lieu d’être content de moi, car je le maintenais dans les bornes… Il me disait quelquefois : « Est-il possible qu’il faille passer par cette femme pour aller à vous ! Je vous adorerais, vous seriez tout pour moi, et mon héritière un jour, sans cette créature ; mais l’idée qu’elle profite seule de mes présents et de mon amitié pour vous en tarit la source ; je me fais un scrupule de solder le vice, la bassesse… Tâchez de venir me voir seule, vous serez plus en sûreté avec moi seul qu’elle vous accompagnant ; je sais ce qu’elle m’a dit, ce qu’elle m’a offert. Je pleurais à ces discours.

« Dès que j’étais de retour chez ma mère, je me hâtais de demander à retourner chez mes maîtresses, car la mère étant morte, je continuai de rester avec ses deux filles. Je les aimais tendrement à cause de leur honnêteté ; j’en étais tendrement aimée à cause de mon attachement pour elles. C’est de cet asile, où je n’avais que de bons exemples, où je vivais avec des filles de bonne maison, bien élevées, qui ne respiraient que l’honneur et la vertu, c’est de cet asile dont Valfleuri venait m’arracher au milieu de la semaine pour aller écouter, soit M. De ***, soit M. Legrainier que je haïssais encore davantage, mais que ma mère ménageait le plus, par des raisons particulières. Il la servait de son crédit quand elle en avait besoin, sans trop s’embarrasser de la délicatesse ; voilà pourquoi il lui est précieux. J’ai cessé de voir M. De ***, il y a environ huit mois. Ma mère a voulu le faire remplacer entièrement par M. Legrainier, qui offre encore aujourd’hui les vingt mille francs ; mais je lui ai déclaré que je ne voulais plus d’autre homme qu’un mari.

« Le hasard ayant alors fait trouver à ma mère un pensionnaire dans M. du Châtaignier, je crus que c’était là le mari qui m’était destiné. Mais je vois qu’il n’en est rien, et que c’était à l’amitié d’un homme du plus rare mérite que le sort me réservait. Voilà, cher papa, ce que je puis vous raconter de mon histoire. Car je ne dis pas tout !… — Eh pourquoi, chère fille !… — Ah ! Que tu me deviens intéressante !… Mais dis-moi tout, je t’en conjure ? — Non. cela ne se peut pas ! — Je ne vous le demande plus, Sara. — Mon bon ami, dit-elle alors, on nous attendrait pour souper, descendons. » C’était le 21 janvier que Sara me fit cette confidence.

Le lendemain lundi, ne voyant pas Sara que j’avais attendue pour recevoir son adieu ordinaire, je descendis. Mais quelle fut ma surprise d’entendre une querelle, des pleurs, des cris. « La mère. Vous êtes une p… — La fille sanglotant. Si je ne le suis pas, ce n’est pas votre faute ; vous y avez fait tout ce que vous avez pu. — La mère. Ah ! insolente ! Attends ! Attends !… » Des pleurs, des cris de la part de la fille. J’entrai, craignant que ma chère Sara ne fût maltraitée. « La mère. Une fille, monsieur, qui me répond des impertinences ! — Moi. Ma chère Sara ! calmez-vous ! » La mère étant passée dans l’autre chambre, je pris la main de ma jeune amie, qui me reçut assez mal. Cependant elle se calma et se disposa aussitôt à retourner chez ses maîtresses. Je la laissai s’habiller, et j’attendis qu’elle vint me voir. Mais on ne lui permit pas de monter apparemment, ou elle ne l’osa pas. J’étais à la fenêtre ; je la vis sortir et elle passa du côté de la rue d’où je pouvais la voir plus longtemps. Je descendis un instant après. J’entendis soupirer la mère. J’entrai auprès d’elle pour la consoler. Alors cette abominable femme prenant un ton hypocrite, me dit en pleurant, en poussant des cris étouffes : « N’est-il pas bien malheureux de n’avoir qu’une enfant et de la voir aller chez les autres, de ne pouvoir la garder chez soi ! — Eh ! qui vous en empêche, madame ! — Ah, monsieur ! tout ce qui reluit n’est pas or, et je ne veux pas être à charge à mes amis ! — Ce que je pourrai, madame, est à votre service. Prenez mademoiselle votre fille chez vous, je me ferai un plaisir et un devoir d’être votre société. — Eh bien, monsieur, oui, prenons-la, nous lui donnerons mon second qui va être libre, nous le meublerons à nous deux ; je suis sa mère ; vous lui servirez de père… » Je consentis, j’applaudis à cette idée, sans concevoir de soupçons… Insensé qui ne voyais pas la finesse de cette femme ! Qui ne concevais pas que j’étais le sujet de la querelle entre la fille et la mère ! Que celle-ci, toujours impatiente, voulait que celle-là précipitât l’instant de la récolte, tandis que Sara qui avait pris avec moi un rôle honnête, et qui sans doute y prenait du plaisir, voyait que la précipitation était impossible ?


Remonté chez moi, je fis cependant quelques réflexions. Je trouvai extraordinaire qu’une femme impérieuse, que rien n’avait pu dompter que l’intérêt, pleurât, criât de la séparation volontaire et momentanée d’avec une fille qui n’allait qu’à deux ou trois cents pas et que, par conséquent elle était libre de voir tous les jours, à toutes les heures ; que d’ailleurs, elle pouvait reprendre chez elle, puisque le temps d’apprentissage était achevé depuis longtemps, et que sa fille savait l’état qu’elle lui avait donné. Mais ces réflexions glissèrent légèrement, Le jour suivant, en allant saluer cette mère affligée, que je trouvai fort contente, elle me remit une lettre que sa fille lui avait laissée pour moi la veille. Comme elle ne savait pas déchiffrer le français, je crus devoir, par politesse, la décacheter sur-le-champ et la lire tout haut. Voici ce qu’elle contenait :

Première Lettre de Sara a M. d’Aigremont

Monsieur et cher papa : Ta fille sait de toi-même que tu as toujours été malheureux. Quoi ! serait-il possible que le Dieu de la nature eût oublié mon père ! Non, non, c’est parce que tu ne m’as pas fait l’aveu de tes peines que tu as été malheureux. Parle actuellement à ta fille, et crois qu’elle se sacrifierait entièrement pour toi. Oui, elle donnerait la moitié de sa vie pour te rendre heureux Je te prie de croire que ce sont là les véritables sentiments d’amitié, de tendresse, d’attachement qu’a ta fille, et qu’elle dit avoir, puisque c’est elle-même qui a fait le choix de son papa. Ma plume est trop faible et trop peu exercée pour te dire tout ce que je pense. Au bonheur de te voir, mon papa, je finis en te souhaitant le bonheur que tu mérites, et une vie qui ne finisse qu’avec la mienne.

Ta fille jusqu’au tombeau.

Mlle Allard, aquarelle du musée Carnavalet
Mlle Allard
(musée Carnavalet)


(Ah ! Qu’on me donne une âme sensible qui ait aimé, pour connaître, pour sentir l’excès de mon bonheur à cette lecture ! …)

Il y avait sur l’adresse qui était la mienne, maman le sait, mais je ne m’en aperçus pas, et j’observai en lisant de changer le tutoiement en vous.

Je l’avouerai, cette lettre si tendre, qui portait si bien l’empreinte de la véracité, fit nager mon cœur dans une joie délicieuse ! Je me crus sincèrement aimé ; je n’eus pas le moindre doute. Aimable Sara, pensais-je, mon bon génie t’a destinée à me donner tous les plaisirs !…

La semaine qui s’écoula m’ennuya infiniment. Je désirais Sara avec une inconcevable ardeur. On s’en aperçut apparemment. Sara revint au milieu de la semaine ; mais elle ne resta qu’une demi-journée. Elle monta me voir en m’annonçant qu’elle allait repartir. Ma joie et ma douleur parurent presque simultanément. Sara me consolait par ses tendres caresses. « Cesse, lui dis-je, chère amie, ou tu ne feras qu’augmenter mes regrets. » Elle partit et, à l’instant où je rentrai, je trouvai sous ma porte le billet suivant ;

Deuxième Lettre

Mon cher bon ami : Tu m’as l’air inquiet, rêveur, chagrin ? Dis-moi un peu ce que tu as ? Est-ce parce que je m’en vais ? Non, sans doute, tu aurais grand tort ! Ce n’est que mon corps qui va disparaître. Pour mon cœur, je le garde pour maman et pour toi ; oui, pour toi, mon papa, pour toi seul. Adieu, mon retour au plus tôt possible. Tâche un peu de t’égayer, sans quoi je te bouderai à mon retour à la maison.

Ce fut à l’occasion de ces deux lettres ravissantes pour un amant (et un amant de mon âge), quoiqu’elles ne soient pas des chefs-d’œuvre, que j’offris à Sara de lier une correspondance qui la formerait au style épistolaire.

C’était le jeudi qu’était venue Sara ; je n’eus que deux jours à l’attendre.

À son arrivée, le samedi soir, nous lui annonçâmes qu’elle ne retournerait plus chez sa maîtresse. Elle en parut dans le ravissement, elle qui ne pouvait auparavant rester deux jours de suite chez sa mère. Lorsqu’elle monta chez moi, elle me fit ses tendres remerciements. « Je te verrai donc tous les jours, ma chère fille, lui dis-je en la pressant dans mes bras ! Ah ! je serai heureux puisque mon bonheur est l’effet de ta seule présence ! Ma Sara ! Fille aimable ! Fille adorée de ton tendre père ! Qui pourrait croire que pendant cinq ans j’étais auprès d’un trésor semblable à toi, sans songer à m’en saisir !… Je cherchais le bonheur et il était à ma porte !… Mais je le tiens et il ne m’échappera plus ! » Nous descendîmes ensemble. Après le souper, la mère nous laissa quelques instants seuls. « A demain, papa, me dit ma jeune amie, nous causerons beaucoup plus amplement. »

Le dimanche était le 29 janvier… Puis-je dire que ce fut un jour heureux !… Sara vint me voir à midi. Je l’attendais avec impatience et deux fois dans la matinée j’étais entré chez elle, en disant que j’avais des livres à lui donner mais que je ne voulais pas les lui descendre. J’étais alors à peu près instruit des assauts que cette jeune personne avait essuyés ; je ne doutais pas qu’il n’y eût longtemps qu’elle avait perdu cette fleur précieuse, qui ne renaît jamais. Ma délicatesse en souffrait, mais les désirs y gagnèrent une inconcevable vivacité. Je résolus de fonder sa vertu présente, bien déterminé ou à m’arrêter, si elle était réelle, ou à l’attacher à moi par le plaisir, si elle en avait le goût. Car j’étais décidé à lui abandonner mon cœur, quelle qu’elle eût été. C’était un parti pris. Ne vous irritez pas contre moi, honnête et prudent lecteur, je l’ai payé assez cher pour ne devoir intéresser que votre pitié !

Sara se fit enfin entendre à ma porte par une petite toux. Comme tout intéresse dans l’objet qui nous a charmés ! Je tressaille encore lorsque je crois en entendre une semblable ! Je courus ouvrir. Qu’elle était belle ! que d’attraits ! que de fraîcheur ! quel goût dans sa parure négligée ! Les Grâces avaient arrangé ses beaux cheveux ; la volupté, son fichu, son corset, ses jupes, sa chaussure ; elle excitait jusqu’à l’aimable sourire qui se traça sur son joli visage. « Me voici ; papa !… Le pauvre petit papa ! je l’ai fait bien attendre, mais ce n’est pas la faute de sa fille. Elle a une mère et cette mère est bien capricieuse ! Il faut bien prendre garde de ne pas la blesser, de ne pas la faire se cabrer. Si un Je ne veux pas que vous montiez là-haut, était une fois sorti de sa bouche, il n’y aurait plus de remède et sa fille en serait au désespoir. Quand on risque tout, il n’est pas permis de hasarder. — Je te vois, charmante, raisonnable fille, et je suis trop heureux ! Dès le premier instant de ta venue, toutes les peines de l’absence sont suspendues jusqu’à celui de ton départ… Viens ici, ma belle Sara, viens sur mes genoux ! » Elle y vint avec cet aimable abandon, faible langage ! que tu ne le rendras jamais. Après les premières caresses de l’amitié, qui me furent rendues, je devins entreprenant, mais j’observai avec une attention scrupuleuse la conduite de Sara. Elle résista et, fidèle à mes principes, je m’arrêtai ; ne pouvant être heureux, je fus tendre, et jamais je ne lui avais si vivement exprimé les sentiments qu’elle m’inspirait. Sara était dans mes bras et sur mes genoux, un de ses bras passé autour sur mon cou m’étreignait doucement, son sein vivement agité pressait mon cœur, les yeux fixés sur les miens paraissaient exprimer la plus vive tendresse. Je sentis au fond de mon âme la conviction d’être aimé ; elle se dilatait, je m’agrandissais, je n’étais plus un mortel, j’étais un dieu ; je sentais une existence délicieuse, noble (le bonheur élève l’âme !), le reste du genre humain ne m’inspirait plus que le tendre intérêt de la bienveillance. Quelle situation ! et que faut-il autrement pour être un dieu !… Après une silencieuse jouissance de Sara et de moi-même, ma langue se délia pour se prêter à la plénitude de mon cœur. « Ma fille, dis-je d’une voix syncopée, ma déesse, mon ange, divine source de ma félicité ! quel charme tu répands sur ton ami, ton tendre ami !… Ah ! ma Sara, la plus chère moitié de moi-même ; je ne respire plus que pour toi, je t’abandonne mon existence, elle ne peut qu’être heureuse par toi !… Que de ce moment tout nous soit commun, peines, fortune, plaisirs, tout, ma Sara. Tu es ici chez ton père. Dispose en maîtresse, en fille bien-aimée… C’en est fait, je suis à toi. — Je suis à toi, répéta-t-elle avec un baiser. — Tu es à moi ! — J’y suis, j’y suis, j’y suis ; je veux y être toujours. — Tu embelliras le soir de ma vie. — Il n’est pas si tard ! — Non, tu me rajeunis ; il me semble que je suis à ton âge. — Puissé-je prendre de tes années, aimable papa !… Donne-m’en, donnem’en ! … Laisse-moi croire que je t’en ai pris !… Oui, ze t’en ai pris, z’ai trente ans ; dis-moi que je parais trente ans, ze le veux… — Reste jeune, mon adorable amie ; la jeunesse te va si bien ! Elle est si raisonnable en toi !… »

En ce moment, une voix nous appela. C’était celle de Valfleuri. « C’est le jaloux ! me dit Sara ; il ne prétend rien à moi, et il l’est de tout ce qui m’approche. Je ne te quitte pas, nous dinons ensemble, mais je descends. »

La mère, Valfleuri et Sara devaient tous trois sortir pour affaires dans l’après-diner. Ce fut ce qu’on nous dit à table. Un tendre regard exprima la douleur que ma jeune amie en ressentait ; son pied mignon pressa le mien. Tout est organe du sentiment quand on aime, et celui-là n’est pas le moins expressif. Je me mis au travail dès que Sara fut partie, afin d’avoir plus de temps à lui donner, lorsqu’elle reviendrait.

À huit heures elle se fit entendre. Avec quel plaisir je la reçus !… Elle entra chez moi un papier à la main, « Nous avons été voir un des compatriotes de M. du Châtaigner, me dit-elle, pour l’engager à écrire à son ami qu’il fasse payer maman. Dans un instant où il a pu me parler sans être vu, il m’a remis une lettre que je viens lire ici. Je compte vous la laisser pour la renvoyer avec la réponse que je vais y faire. En même temps, elle me donna la lettre… « Lisez-la d’abord, ma chère fille, lui dis-je, après cela vous verrez si je dois la lire aussi. » Elle lut, ensuite elle me la présenta ouverte. Cette lettre était singulière, et j’avouerai que le style m’en surprit !

Lettre de M. du Chataigner a Sara
5 janvier 1781.

Ton petit mari devine l’épreuve à laquelle tu veux le soumettre. Va, il aimerait toujours sa femme quand elle deviendrait muette. Amuse-toi, badine ce petit mari ; il s’en venge soir et matin sur ta bonbonnière, il la caresse, il l’interroge. Elle lui dit que tu aimes comme une folle le petit mari qui t’adore. Excuse-le s’il n’est pas parti dès l’instant où tu l’as invité à voler dans tes bras. Tu sais qu’il ne s’est séparé de toi que pour aller vaincre tous les obstacles qui s’opposent à son bonheur. Il te reverra pour ne plus te quitter. Gronde notre maman, qui ne nous tient pas sa promesse de venir en Dauphiné, si elle était invitée par mes parents. La réponse qu’elle a faite les a tous alarmés, et j’ai été soupçonné d’avoir fait seul les avances. Aide-moi à la décider ; si elle se détermine à venir, je lui reponds d’un bon accueil Viens, viens, ma Sara ! Je me souviens du temps où j’avais le plaisir de te tenir penchée de si bonne grâce dans mes bras, où tu faisais des prodiges, tes jolis doigts s’occupaient à faire un chef-d’œuvre ; tes yeux lançaient le bonheur, ton petit pied faisait lui-même un rôle… Ah ! Sara ! ces heureux moments sont-ils passés pour toujours !…

Je n’ai pas encore demandé à mon père son fonds. J’ai voulu lui prouver auparavant que j’étais en état de le faire valoir. Il paraît content de mon travail ; je vais au premier jour le presser de me donner un état, et lui représenter que je suis en âge de travailler pour mon compte, je suis désespéré comme toi (point du tout ! )[5] du moindre retard. (Consolons-nous, ma bonne amie, écrivons-nous souvent.) Donne à Boyer le moyen de te faire parvenir mes lettres. Bonjour (je m’empresse de me parer des qualités dont tu as bien voulu me garantir la sincérité. Raton s’en souviendra toute sa vie). Je t’embrasse un million de fois, et je suis de tout cœur, chère petite femme.

Ton mari,
Du Châtaignier.

P.-S. — De quelque manière que tournent nos affaires, je pars, le plaisir de te voir vaut mieux pour moi que la possession d’un trésor, juge si je suivrai les avis que ta maman donne à mon père de me rendre raisonnable comme toi… Ah ! quel mot !

RÉPONSE

J’ai reçu votre lettre, monsieur, le 39 janvier, par laquelle j’apprends que vous vous promettez d’êTre bientôt de retour à Paris. J’espère très fort que ce n’est pas pour moi, ou du moins je vous y engage, car vous ne pouvez pas ignorer que lorsqu’on a manqué à une personne de mon sexe, on ne doit plus se présenter devant elle, surtout quand elle a fait un choix !

P.-S. — Je prie M. Boyer de faire tenir ces deux mots à l’auteur de la lettre ci-incluse.


Je fis beaucoup de réflexions sur la lettre de du Chàtaigner ! Je savais que Sara l’avait aimé ; cet écrit achevait de m’en convaincre, et j’avoue que je fus surpris de la dureté de la réponse. Cependant, et je l’avoue avec confusion, j’en fus flatté ; je crus, oui, j’eus la folie de croire qu’à l’âge de quarante-cinq ans, la tendresse que j’inspirais avait fait oublier un jeune homme de vingt-cinq… C’était le comble du délire ; mais voilà comme nous sommes tous prévenus en notre faveur, c’est au malheur à nous détromper, en nous remettant à notre place… Cependant je tremblai pour moi, lorsque je fus prié par Sara d’envoyer le paquet qui devait renfermer ces deux lettres à l’ami du pauvre du Châtaigner. Je le promis, mais avec l’intention de les garder, ne croyant pas qu’il fût à propos de remettre de pareilles armes entre les mains d’un jeune homme avec qui l’on rompait. En montrant cette lettre il aurait fait à Sara un tort irréparable. Mais ces libertés que je voyais qu’avait prises du Châtaigner, ces jolis doigts qui s’occupaient à faire un chef-d’œuvre, ce que Sara m’avait confié, certain rapport de deux petites commissionnaires qui venaient pour moi dans la maison, tout cela me donna l’espérance d’obtenir des faveurs sans avoir à me reprocher la corruption de l’innocence. Il semble, d’un côté, qu’une fille lorsqu’une fois elle a succombé aux attaques des hommes, est moins à ménager ; tandis que de l’autre elle excite davantage une coupable volupté. Ce fut ce que j’éprouvai très vivement et, quoique la raison combattit en moi ces mouvements désordonnés, la raison ne fut pas la plus forte, mes caresses devinrent plus libres ; Sara, plus habituée à moi se défendit moins. Peut-être sentit-elle obscurément le désavantage que lui donnait la lettre qu’elle venait de me faire lire… Peu à peu je me plongeai dans l’égarement d’une passion, toujours extrême, dès qu’on a commencé de s’y livrer… Enflammé par ce que j’osais, par ce qu’on me permettait, par ce qu’on me donnait, je parvins bientôt à ce point fatal où l’on ne saurait plus commander à ses désirs parce qu’on les a trop excités pour que la raison puisse en rester maîtresse… Dans cette situation, un contretemps heureux m’eût sauvé !… Il n’arriva pas… J’osai exprimer ce que je brûlais d’obtenir… Le silence me parut un aveu.

Voilà donc ce protecteur, ce guide, ce défenseur, cet homme qui devait diriger sa jeune amie ! Il veut, il arrache lui-même ce qui lui a fait horreur ! Le voilà complice de la plus méprisable des mères… (Hélas ! Il en est puni, mais qui punira cette infâme corruptrice ! … Qui la punira ! Le mépris, la haine de sa propre fille ; l’horreur, l’effroi qu’elle lui inspire et qu’elle a fait passer dans mon cœur, dans le cœur de tous ceux à qui cette fille a marqué de la confiance ; dans celui de tout le voisinage qui connaît sa conduite ! Un mépris universel, ô Dieu ! Comment cette malheureuse peut-elle le supporter !)

Devenu heureux et coupable, mais sans perdre la qualité d’honnête homme, je jurai de nouveau à Sara, d’après les sentiments de mon cœur, un éternel attachement. Oui, je sentis pour cette fille une tendresse inexprimable, je sentis qu’elle était ma femme, selon les lois de la nature ; après sa complaisance et mon bonheur, je me regardai comme ne faisant plus qu’un avec elle. « C’est à présent que tout nous est commun, lui dis-je, ma chère Sara, les sentiments et les biens. Sois ma compagne chérie, conserve-moi à jamais la confiance dont tu m’as honoré. Ce que tu viens de m’accorder est un lien indissoluble pour moi, qu’il le soit aussi pour toi, ma charmante fille ! — Il le sera, mon bon ami, et tu verras combien mes sentiments sont

« Nos bouches disaient les sentiments qui nous animaient »
Nos bouches disaient, exprimaient et prouvaient les sentiments qui nous animaient.
(p.154)


solides ! Je ne changerai jamais, tu seras mon ami, mon mari, mon père ; je serai ton amie, ta femme, ta fille à jamais, car je veux réunir tous ces titres à ton égard. Je n’ai jamais connu personne qui te valût ; tu es mon choix à moi seule, et jamais je n’en ferai d’autre. »

À quoi servirait-il de rapporter ici nos tendres caresses, les baisers pris et rendus ? Nos bouches, ces organes de la tendresse et de la volupté, disaient, exprimaient et prouvaient ensuite par de charmantes unions, les sentiments qui nous animaient. Ce fut après ces moments heureux et dans l’ivresse qu’ils nous inspiraient que nous descendîmes pour souper. Quel agréable repas ! Sara la tendre et sensible Sara mangeait seule avec moi ; elle posa sur le mien son pied délicat, devenu à son tour l’organe d’un sentiment plus contraint ; il exprimait tout ce qu’elle voulait me faire entendre, et ses beaux yeux le confirmaient[6].

Sara est très jolie, voici un trait que j’ai oublié de dire. À chaque fois qu’elle venait chez moi, je la reconduisais et la voyais descendre un étage ; lorsqu’elle était au tournant, elle s’arrêtait pour me regarder et m’envoyer le baiser napolitain. Dans ce moment où elle sortait de mes bras, où son teint, naturellement brillant, était encore plus animé, elle avait un éclat éblouissant, elle n’avait pas l’air d’une simple mortelle, c’était une déesse. Jamais l’imagination même ne peut créer le charme qu’avait en cet instant la réalité ; c’était la plus belle rose ! Avec cela un air si tendre, si passionné !… Ah Dieu ! comment, comment ! avec l’âme ardente que la nature m’a donnée, aurais-je pu résister !…

Sara devait rester absolument à la maison à dater de ce jourlà ; ainsi le lendemain elle n’alla chez ses maitresses que pour leur dire adieu. Sa mère désirait depuis longtemps de la revoir chez elle, mais Sara qui avait pris de l’amitié pour ses maîtresses, plaidait chaque semaine pour y retourner. Mlle Lee m’eut obligation de la facilité avec laquelle sa fille consentit enfin à se fixer avec elle. De mon côté, j’en fus transporté de joie et j’envisageai pour l’avenir tous mes jours comme heureux.

Les commencements du séjour de Sara me confirmèrent dans cette idée. Elle venait me voir deux fois par jour ; nous avions des entretiens charmants. Le 2 février, qui se trouvait dans cette première semaine, fut un des plus beaux jours de ma vie, mais le 4 le surpassa. Ces deux jours-là, Sara parut à mon égard, la plus tendre des filles et la plus complaisante des maîtresses ; sa confiance fut sans bornes, elle ne réserva rien, elle m’ouvrit entièrement son cœur et me donna toute sa personne ; elle s’étendit sur la haine qu’elle avait pour sa mère, et cette haine allait jusqu’à l’horreur ; mais elle la motiva d’une manière qui faisait honneur à sa vertu.

« Puisqu’il faut que je sois une malheureuse, me disait-elle, je veux choisir comme je dois tomber, que ce soit au moins dans les bras d’un homme estimable et sûr qui ne m’abandonne jamais, qui me serve de père et avec qui ma faiblesse soit un lien de plus qui l’attache à moi. » Je n’aurais pas cru cette fille capable d’un pareil raisonnement ; il m’enchanta, tout vicieux qu’il fut, parce que je m’en trouvais l’objet. « Dans ma triste position, livrée par une mère barbare, je n’ai pas été aussi malheureuse que naturellement j’aurais dû l’être ; M. de *** (l’homme du Palais-Royal) m’a traitée plutôt en fille protégée qu’en maitresse. Une fois qu’il eût connu la différence de mes sentiments d’avec ceux de ma mère, il en usa de la manière la plus honnête et la plus généreuse. — Je croirais commettre un sacrilège, me disait-il, de vous traiter comme une autre fille ; soit par principes acquis, soit par caractère, vous êtes la vertu même. Restez vertueuse, ma chère Betty (il m’appelait de la sorte en anglisant un de mes noms) ; quoique je vous trouve charmante, je ne prétends pas y nuire. Dans le monde, je passe pour un homme sans mœurs ; j’espère vous prouver que cette réputation n’est pas méritée. Cependant, il faut que je vous entretienne, à cause de votre mère, qui chercherait à vous donner à d’autres. Mais vous ne devez pas vous effrayer de nos conventions, de mon langage et de ma conduite en sa présence. Je vous avouerai que, pour la contenir et lui imposer, je la traiterai devant un certain monde et quand nous ne serons que nous trois, avec tout le mépris qu’elle mérite. On retient ainsi les femmes de son espèce mais, à votre égard, soyez persuadée que je retiens toute l’estime dont vous êtes digne. Je me trouve le plus heureux des hommes d’avoir prêté l’oreille à ses propositions, autant par rapport à vous, que par rapport à moi-même. Pour vous, je serai un défenseur, et quant à moi, j’aurai trouvé pour partager mes plaisir, un objet qui ne m’avilira pas, un objet estimable que je pourrai chérir, honorer, qui m’inspirera plus de tendresse que de désirs et dont je pourrai dire du bien à mes connaissances, ce qui est infiniment rare dans les filles de la classe où votre mère vous a fait descendre…

« Je vous avouerai que ces sentiments, sans me donner d’amour, firent disparaître ma répugnance. Je crois même que j’eusse enfin aimé M. de ***, s’il avait été mon choix, comme vous l’êtes. Je m’attachais à lui quand il partit pour un voyage. Ma mère, qui se lassait de son joug, profita de son absence pour l’indisposer contre moi. Il tomba malade ; il m’écrivit qu’un mot de ma part contribuerait à lui rendre la santé. Ma mère se fit lire la lettre par son Valfleuri et ne m’en parla pas. Une seconde eut le même sort. M. de D*** ne récrivit plus. À son retour, il vint voir ma mère et lui témoigna son indignation, contre ce qu’il nommait la dureté de mon procédé. « La voilà ! répondit ma mère, elle ne s’attache à personne ; c’est une âme de boue, sans naturel, sans reconnaissance ! » Ce fut ainsi que se fit la rupture.

« C’est qu’elle voulait me donner à M. Legrainier, qui lui promettait vingt mille francs pour moi, mais qui devaient être remis entre ses mains. Je ne goûtai pas cet échange, auquel je me refusai absolument. Je déclarai que si je n’avais pas de bien, je voulais me servir de mon état et travailler. On me répondit que j’en étais la maîtresse. On m’ôta mes robes, on me laissa sans mantelet ; on me disait qu’il fallait que je me misse en petite ouvrière. On m’interdit la maison. Tout cela me récompensait au lieu de me punir ; j’étais tranquille et contente. Je crois qu’on s’en aperçut quoique je dissimulasse, ou l’intérêt mit du changement dans les idées, à moins que ce n’ait été un effet de l’inconstance naturelle, on reprit l’ancienne manière. Je revins le dimanche à la maison, j’y vis M. du Châtaigner ; il m’aima. On feignit de prêter l’oreille aux propositions d’un mariage dont on était bien éloigné d’avoir le dessein, et on me berça de cet espoir, bien sûr de trouver des causes de rupture, tant qu’on voudrait. C’est ce qui na pas manqué. »

Sara glissait légèrement sur l’article de du Châtaigner, je le vis bien. Elle l’avait réellement aimé, mais elle n’en convint pas alors. Cependant elle était persuadée que sa mère n’avait jamais eu l’intention de la marier. « Elle voulait seulement, me dit-elle, en faire courir le bruit dans le quartier, pour relever un peu sa réputation car elle est connue. Tout le monde la montre au doigt et, quand je sors avec elle, j’entends souvent derrière ou à côté de moi : « Pauvre petite ». D’autres fois, on dit assez haut : « Voilà une fille qui ne peut avoir une plus mauvaise compagnie que celle de sa mère ! » Aussi, je voudrais ne jamais sortir, tant je suis honteuse de paraître avec elle.

« Je sais que j’en suis détestée ; elle me regarde comme faisant partie de son avoir, je suis pour elle un être dont elle entend tirer parti, sans égard à ce qui peut en résulter pour moi : honneur, réputation, état futur, santé, tout cela l’inquiète peu. Elle a sacrifié inhumainement ma sœur qui est morte sa victime. Si j’ai tenu à ce que j’ai eu à souffrir, c’est que j’étais, dans ma jeunesse, d’un caractère gai, folâtre, sans souci, sans réflexion. Ma sœur aînée au contraire, était posée, réfléchie ; c’était une personne faite à l’âge de treize ans. Elle prit le chagrin à cœur et elle en est morte !… Que je l’ai regrettée ! C’était ma compagne, mon amie, ma consolation !… Je n’oublierai jamais ses dernières paroles : « Ma chère Sara, tu pleures sur moi ! Ah ! je pleure sur toi avec plus de raison ! Que deviendras-tu entre les mains de notre cruelle marâtre !… Mais je prierai Dieu pour toi : j’’espère d’être sauvée, car je meurs martyre. » Et elle mourut une heure après. pendant une querelle que lui faisait ma mère… O monsieur d’Aigremont ! je me jette entre vos bras ! soyez tout, tout pour moi et, pour m’être davantage, soyez… père… amant… mari !… »

Dieu tout puissant, tu ne m’as pas fait une âme pour résister à cela !

Elle agit ce jour-là en conséquence de la prière qu’elle venait de me faire… et mes serments d’un attachement éternel redoublèrent. (J’atteste le ciel combien ils étaient sincères !) « Être aimé de toi, ma belle Sara, lui disais-je, c’est être un dieu ! le bonheur est dans tes bras ; laisse-moi goûter le bonheur, que je fixe au moins quelques instants cet éclair, qui ne jette souvent un éclat de lumière sur les faibles mortels, que pour les plonger ensuite dans une obscurité plus profonde !… Je suis heureux et je te le dois ! à toi, à toi, ma Sara, celle de toutes les créatures, à qui j’aime mieux le devoir !… Qui peut oublier de pareils instants ! Comment deux cœurs qui se sont confondus, pourront-ils exister autrement que l’un pour l’autre… Non, non, je n’ai désiré le bonheur suprême que pour t’aimer davantage, que pour être plus à toi, pour qu’il n’y ait plus au monde de femme qui doive m’être aussi chère… Voilà ma divinité, car elle me rend heureux ; voilà Sara ! ce mot renferme tous les éloges : il exprime tout ce qu’il y a de plus parfait dans la nature, ce que j’aime le mieux et ce qui est plus digne de l’être ! — Tu sais bien aimer ! jamais je n’ai trouvé de cœur comme le tien, me répondit-elle, aussi jamais tendresse ni confiance n’égaleront ma confiance et ma tendresse !… si tu es heureux, je partage ton bonheur. — Tu le causes, ma Sara, il est ton ouvrage ! — Il me sera plus doux d’en jouir avec toi et par toi… — Tu m’aimes ! — Je t’adore. — Toi, Sara ! — Oui, c’est de l’amour que j’éprouve ; je le sens, je te le jure. — Peut-être, hélas ! vaudrait-il mieux… — Comment ! toi, si délicat, tu te contenterais d’un autre sentiment ! Ah mon ami ! tu te trompes ! tu es aveugle sur le vœu de ton cœur ! C’est de l’amour que le tien exige, et j’ai le bonheur de pouvoir t’en offrir ! — Est-ce un songe, grand Dieu ! — C’est la réalité se jetant dans mes bras et ta jeune amie n’est pas une ombre. Que ce baiser… te le prouve. — Ah ! que tes preuves sont charmantes, ma Sara ! donne-les moi sans cesse !… »

Voilà le plus heureux temps de ma vie ; oui, de toute ma vie !

Si ce jour fut heureux tous les autres lui ressemblaient. J’étais l’oracle de Sara, elle me confiait ses moindres pensées ; mon goût pour elle se fortifiait chaque jour. Je regardai le sien comme solide ; je vis en elle une fille chérie, qui me fermerait les yeux, à qui je laisserais un jour tout ce que mes malheurs ne m’avaient pas ôté. Je n’étais auparavant environné que d’ennemis et d’ingrats ; je trouvais dans une jolie fille de dix-neuf ans, une aimable et tendre amie, ma plus proche parente, puisqu’elle faisait mon bonheur ; une épouse puisqu’elle se donnait elle-même ; je m’y livrai tout entier. Comme je voulais véritablement lui servir de père, que je lui trouvais de l’esprit, d’après nos entretiens, encore plus que d’après sa petite pièce, je la crus capable d’écrire, je l’engageai à s’exercer et je trouvai qu’elle y réussit assez bien. Mais elle se lassait facilement, comme il arrive toujours, lorsqu’on fait un chose à laquelle on n’est pas habitué. On verra bientôt un échantillon de son talent ; c’est sa propre histoire depuis son enfance, qu’elle eut sans doute achevée, sans la connaissance que sa détestable mère la força de faire et pour laquelle la faible Sara qui, en dépit de ses résolutions, se laissait toujours conduire par cette femme, prit un goût qui m’a mis au désespoir en détruisant toutes mes espérances et renversant tous mes projets[7]… Mais le récit des peines ne viendra que trop tôt, il ne faut pas l’anticiper. Il me reste encore tant de délices à décrire ; le souvenir, tout déchirant qu’il est en ce moment, en sera peut-être un jour si doux, qu’il faut les retracer avec complaisance…

Sara, en me donnant sa confiance, son cœur et sa personne, ne m’avait pas encore montré toutes les délices qu’elle savait procurer. Les plus doux moments de ma vie ne furent peut-être pas chez moi dans ses bras, c’est au spectacle qu’elle me les donna. Le dimanche qui suivit son séjour à la maison, notre intimité était à son comble ; nous vivions presque absolument ensemble ; nous nous tutoyions ; nous n’avions rien de réservé l’un pour l’autre ; et ce qui redoublait en moi le sentiment de mon bonheur, c’était de me dire : Quelle félicité m’attendait à quarante-cinq ans !… En causant avec Sara, je lui témoignai combien j’aurais de plaisir à la mener au spectacle ! Nous primes, de concert avec sa mère, le mardi suivant. Mais le lendemain, ayant trouvé Sara joliment coiffée en chapeau à l’anglaise qui lui allait à ravir, je lui dis tout bas : quel dommage qu’une si jolie toilette soit perdue ! Allons à la Foire ? — Maman n’est pas habillée. — Je vais lui demander de nous permettre d’y aller ensemble ? » Quoiqu’une pareille demande fût contre les principes de la mère, j’étais encore si bien dans son esprit que j’osai la faire et qu’elle me fut accordée. Nous partîmes seuls. Sara et moi et nous rentrâmes chez Nicolet, dont elle désira de voir le spectacle. J’avais été autrefois aux Italiens, avec une certaine Virginie, et ç’avait été un supplice [8]. « Voyons, pensai-je, comma va se comporter ma jeune amie dans cette occasion ? si elle sera coquette, étourdie comme Virginie ? » Nous nous plaçâmes au parquet. Des jeunes gens nous environnaient. Tous admirèrent Sara, qui en effet était ravissante. Je l’observais. Elle ne jeta pas un coup d’œil sur eux, elle ne s’occupa que de moi. Je lui tenais la main, et comme elle avait une grande pelisse, elle me fit passer un bras

« Le bonheur est dans tes bras »
Être aimé de toi, ma belle Sara, c’est être un dieu ! le bonheur est dans tes bras…
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autour de sa taille, elle prit ma main dans la sienne et la pressait toutes les fois que le jeu lui faisait quelque plaisir. Je l’avouerai, mon cœur nageait dans la joie. Je me voyais aimé, chéri ; l’amour et l’amour-propre étaient également satisfaits et me causaient une égale ivresse. Glorieux d’être avec la plus jolie personne de la chambrée, j’avais encore la délicieuse idée que j’en étais préféré !… Oui, ce fut-là le plus grand, le plus complet des plaisirs que m’ait donnés Sara… Nous retournâmes le lendemain au même spectacle avec sa mère, et je fus presque aussi heureux. La vue seule de cette femme, que Sara me faisait détester, troubla un peu mes plaisirs. Mais j’en fus bien dédommagé au retour !… Nous arrivâmes à la porte de la grille, sans lumière. Valfleuri, à qui la mère avait prescrit de nous attendre, ne se présenta pas tout d’un coup, de sorte que nous montâmes dans l’obscurité. Sara voulut que je passasse devant et elle prit ma main. Au milieu de l’escalier, je sentis sur cette heureuse main, la bouche de rose de ma fille, de mon amante !… Non, il n’est pas de termes pour exprimer ce que j’éprouvai ! Ah ! comme dans ce moment je l’adorai !… Mon cœur s’élançait hors de moi-même pour aller à elle, ou plutôt j’aurais voulu qu’il s’ouvrit pour l’y recevoir !… « Fille adorée, lui dis-je tous bas, chaque jour tu augmentes mon bonheur et tu me découvres en toi des perfections nouvelles pour le rendre durable ! — Puissé-je, mon papa, être ce que tu dis ! » Elle ne me fit que cette courte réponse, parce que la lumière vint.

Nous soupâmes ensemble tête-à-tête, Sara et moi ; sa mère n’ayant pas d’appétit et se trouvant fatiguée, elle se retira dans sa chambre à coucher et se mit au lit. Quel souper délicieux ! avec un objet charmant, adoré, dont on se croit chéri à quarante-cinq ans !… Que ne puis-je retracer tous ces détails enchanteurs ! … Mais ils embraseraient l’imagination de mes jeunes lecteurs, que je ne veux qu’instruire… Tout ce qu’une fille tendre peut dire à l’amant qu’elle estime et qu’elle aime, Sara me le disait. Nous venions du spectacle, j’étais encore dans l’ivresse de l’admiration qu’avait excitée Sara, de son attention à moi seul, des caresses contraintes, mais charmantes qu’elle m’avait prodiguées. Elle m’avait fait oublier mon âge, elle m’avait reporté aux années heureuses de ma jeunesse ; elle me les rendait présentes, et l’illusion était si forte, que j’avais, en ce moment, cette gaité, cette fleur d’espérance qu’il est si délicieux de sentir, quand un long avenir s’offre en perspective ! J’étais jeune enfin, et ce mot exprime mieux que toute autre peinture à quel point j’étais heureux. Nouveau Titon, je me voyais dans les bras de l’Aurore ; Sara en avait les charmes. C’est avec ces dispositions que je me trouvai seul avec Sara. Nous soupions tête-à-tête, elle me servait, je la servais ; nous nous disputions le plaisir de nous faire manger, tous les sens jouissaient à la fois, la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût, le goût même qui semble si peu fait pour l’amour !… Ces moments et ceux qui les suivirent furent trop heureux ; les dieux, dont la félicité était moins pure, en furent jaloux…

Pendant le carnaval, nous allâmes plusieurs fois au spectacle ensemble avec sa mère et Valfleuri ; mais une seule fois nous y retournâmes seuls, et j’y fus aussi heureux que la première. J’obtins Sara très adroitement. J’avais promis à la mère des graines et des oignons de fleurs ; je devais les aller chercher au jardin d’un ami ; j’y avais mis pour condition que j’irais avec Sara. Le temps se trouva beau, la mère était heureusement occupée. Je demandai Sara que l’envie d’avoir des fleurs me fit accorder. Valfleuri nous accompagnait. En chemin je dis tout bas à Sara : « On lui donnera les graines et tout le reste, comme à moi-même ; je me suis précautionné, voilà une lettre toute prête. Allons au spectacle. » Elle y consentit ; on sent quelle devait aimer ce genre d’amusement. J’en parlai à Valfleuri qui hésita. Enfln, il se rendit, à condition qu’il irait demander la permission à la mère. Il nous apporta cette heureuse licence, et nous partîmes seuls, car Valfleuri alla chercher les graines. Seul avec Sara j’étais plus heureux qu’un souverain adoré sur son trône. Oh ! quel plaisir d’être seul avec ce qu’on aime !… Le cocher qui nous conduisait, comme s’il eut deviné ma pensée, prit un chemin très long ; de la Vieille place aux Veaux il passa par les ponts Marie et des Tournelles, la place Maubert, la rue Galande, celles Saint-Séverin, de la Boucherie, Saint-André, de la Comédie, des Quatre-Vents. « Nous serons plus longtemps en tête-à-tête, me disait Sara. — N’y serons-nous pas au spectacle, ma fille ? Je n’y verrai que toi. — Et moi donc, papa, mes yeux n’en chercheront pas d’autres que les tiens !… À propos, il faut que tu aies bien la confiance de Mylady Terreur, pour qu’elle me laisse aller avec toi ! Tu es le premier ! Par quel heureux accord nos sentiments, toujours si différents, se rencontrent-ils lorsqu’il s’agit de toi ! Elle t’estime autant que je t’aime, elle te confierait… tout puisqu’elle te confie ses espérances… — Son trésor. — Oui, son trésor… Je l’ai été du moins, ou si tu veux, j’en ai été l’occasion… Elle dit qu’elle a été belle femme, mais ses yeux de mégère ont toujours mis en fuite les ris, les grâces, les amours et les amants. — Les tiens sont si doux ! — Elle a eu tout mieux que moi, hors les yeux. — Hors les yeux ! Mais c’est tout, que les yeux, ma fille ! Ce sont les vitres de l’âme, on ne peut la voir parfaitement que par eux. Ah ! que les tiens indiquent une âme honnête, sensible ! — Mais je suis sensible à l’excès, mon bon ami. Ne mets jamais à l’épreuve cette sensibilité qui n’a fait encore que mon supplice ! Je serais plus affectée de ce qui viendrait de ta part que de tout ce qui m’est arrivé. — Si, je veux la mettre à l’épreuve, mais c’est en redoublant de tendresse, pour l’exciter davantage. — Comment veux-tu donc que je t’aime ? — Comme à présent, mais toujours ; tu m’as accoutumé au bonheur, je n’en pourrais souffrir la diminution. Je me charge du tien. »

Nous arrivâmes à cet instant. Il vint à côté de nous une très jolie femme avec son mari ou son amant. Elle avait les plus beaux cheveux cendrés, un sourcil noir, un bel œil, l’air distingué. Sara l’admirait et me la fit remarquer. « Elle est bien, lui répondis-je, très bien, mais vous l’emportez. » Cette femme s’aperçut de l’attention que lui donnait Sara ; elle en parut flattée, et l’occasion s’étant présentée de lui dire quelque chose, elle le fit d’un ton si obligeant, qu’il n’était pas possible de s y refuser. Cependant Sara y répondit avec la plus grande froideur. J’en fus surpris, et dans l’entr’acte, je le témoignai. « Je ne veux m’occuper ici que de toi ; d’ailleurs, cette femme est charmante, et je suis naturellement jalouse. Si j’avais lié conversation, elle t’aurait parlé ; tu as trop de mérite pour ne pas la frapper, et si elle allait prendre les sentiments que j’ai pour toi !… » Je souris, en lui répondant : « C’est l’impossible ; mais les prit-elle, je n’adorerai jamais que Sara. » Elle s’empara de ma main à ce mot ; elle la pressa tendrement et ne la quitta plus. Elle contraignit jusqu’à ses regards, elle ne vit que moi. Cette conduite à l’égard d’un quarante-cinquenaire était aussi flatteuse qu’adroite ; elle augmentait le charme et resserrait les liens qui m’attachaient à ma jeune amie.

À son retour, Sara fut grondée par sa mère. Je compris qu’il ne serait plus possible de sortir seul avec elle ; j’éprouvai un sentiment de tristesse, le premier que ma passion m’eût encore occasionné. Au premier beau temps que la saison nous donna, nous fîmes, quoique avec la mère, des promenades charmantes. Sara me donnait le bras, et je ne sais où elle prenait toutes les choses agréables qu’elle me disait. Quelquefois on sortait avant moi, pour ne pas donner à parler dans le voisinage, et j’allais rejoindre. Un jeudi, on alla aux grands boulevards[9]. J’avais affaire jusqu’à sept heures, et on me dit que j’étais le maître de ne venir qu’à ce moment-là. Je me hâtai, et j’arrivai à six. La joie, en m’apercevant, brilla dans les yeux de Sara. « Que je me suis ennuyée en t’attendant, me dit-elle ; tout me déplaisait, et tout me paraît charmant à présent que mes yeux, avant de le voir, se sont reposés sur toi !  » En effet, je l’avais vue triste avant qu’elle pût me découvrir, et elle devenait de la plus aimable gaité depuis mon arrivée. À notre retour j’éprouvai encore la sensation délicieuse de me sentir baiser la main dans l’escalier.

Ce fut à cette époque, c’est-à-dire dans le temps où Sara m’était le plus chère, qu’il se présenta pour elle, par mon moyen, une occasion très avantageuse. Un de mes amis, garçon, jouissant d’une fortune considérable, un jour que j’avais dîné chez lui, me confia l’état de son âme, et me montra qu’il était malheureux. Je fus également touché de sa peine et du désir de donner un ami vertueux à Sara que j’en croyais la plus digne qui fût au monde. Je parlai d’elle avec enthousiasme et, dans l’excès de mon amour pour elle, je résolus de me sacrifier. Je croyais le pouvoir. Mon ami demandait une amie, une fille, une héritière ; ce fut son expression ; en un mot, une personne qui fit éprouver à son cœur flétri les douceurs d’un tendre attachement. La plus grande partie de sa fortune devait marquer sa reconnaissance. Je pensais que je ne pouvais pas, sans un coupable égoïsme, priver Sara d’un si grand avantage ; nous primes jour, mon ami et moi, pour la lui montrer ; et je courus en le quittant, annoncer, transporté de joie, cette heureuse nouvelle à Sara. Elle refusa, mais faiblement. Je combattis ses scrupules et elle se rendit, en me remerciant. Ce moment parut pour moi celui où j’étais le mieux dans son cœur. Cette affaire ne réussit pas, mais j’en ai fait une histoire particulière, à laquelle j’ai seulement ajouté le dénouement d’une autre aventure réelle[10], pour l’envoyer à l’auteur qui nous rend le service de publier les aventures intéressantes, connues sous le nom de Contemporaines. Hélas ! quand je la lui destinais, je croyais Sara telle que je l’y ai dépeinte !…

Voici le véritable dénoument de la petite Nouvelle :

Il (M. de Blémont) sourit en voyant entrer Élise et Parlis ; soit pénétration naturelle ou connaissance acquise du cœur humain, par l’usage du monde, il se défiait d’une jeune fille, qu’il trouvait intéressée. Parlis voyait Élise avec d autres yeux. On saura par la suite lequel des deux s’est trompé. M. de Blémont sortit, non pas absolument décidé à ne plus voir Elise, mais très déterminé à ne pas s’exposer au regret d’avoir dépensé pour une ingrate. Ce n’est pas qu’il la soupçonnât d’aimer Parlis, une pareille idée lui semblait absurde ; il n’en aurait pas cru l’assurance formelle, qu’Élise et Parlis réunis lui en eussent donnée. Cependant il ne revint plus depuis, mais il en fut tenté plus d’une fois, quoique, après la rupture entière, il ait marqué pour cette jeune personne le plus grand dédain, et pour sa mère le plus profond mépris.

Parlis demeura donc à son Élise ; il en fut comblé. Il avait senti, au milieu des accès de sa générosité, qu’il ne lui était plus aussi facile de la céder qu’il l’avait cru. Pour Élise elle parut si piquée contre M. de Blémont, que Parlis fut plus d’une fois tenté de croire qu’elle regrettait les avantages que son ami lui aurait faits, tout en détestant sa personne. Mais il s’arrêta d’autant moins à cette idée, que les discours d’Élise étaient opposés à ce que son air et sa conduite semblaient annoncer. Pour la mère, elle était furieuse ; elle regardait Parlis comme l’unique auteur de la retraite de M. de Blémont, et elle dit plus d’une fois à sa fille : « Cet homme vous fera manquer mieux que lui cent fois ; quittez-le. » Sara s’y refusa. Tel est le vrai dénoument des Deux Cinquantenaires.

Sara ne m’en parut pas moins attachée (cependant elle l’était moins) ; au lieu que sa mère montra dès lors le dessein de rompre. De mon côté, j’étais charmé de me voir moins recherché par une femme telle que sa fille me l’avait dépeinte ; je la négligeai à mon tour. Dans ce même temps, je recommandai à Sara une coiffeuse en place de son coiffeur, dont sa mère était mécontente. Cette fille, qui avait été cuisinière de J.-J.-R., m’intéressait à ce titre seul ; mais c’était un mauvais sujet. Elle fit des rapports qui mirent la mère de Sara en fureur contre la personne qui me l’avait fait connaître, Mlle Lee alla quereller cette dame chez elle, et peu s’en fallut qu’elle ne la battît. Elle alla plus loin, elle parla contre moi, d’après ma conduite récente relativement à mon ami ; et, par un seul mot, elle la présenta sous le jour le plus odieux. Ce fut encore sa fille qui m’apprit tout ce qui s’était passé à cette occasion. J’entrai en fureur à mon tour, et je voulais… Sara me retint avec peine. Enfin, rentrant en moi-même, je la pris dans mes bras. « Vois ton pouvoir sur moi, chère amie, lui dis-je, nulle autre que toi ne l’aurait eu ! »

Mon bonheur était presque détruit, puisque j’avais contre moi la mère de Sara ; mais ma jeune amie me paraissait également attachée. Sa mère lui disait quelquefois : « Je me brouille avec M. d’Aigremont, mais cela ne vous regarde pas, qu’il demeure votre ami, votre père, j’y consens, je surmonterai par amitié pour vous, la répugnance que j’ai à le voir. » Elle ne s’en tenait pas là ; comme elle avait formé un plan digne de l’atrocité de son caractère, elle jetait adroitement sur moi un ridicule souvent répété. Ce n’est pas qu’elle n’eût un pouvoir absolu sur sa fille ; elle n’avait qu’à dire un mot, et Sara n’aurait pas osé, ou n’aurait plus voulu me voir ; mais comme c’était elle qui l’avait obligée de me rechercher, elle ne voulait pas se contredire trop visiblement. Sara était une grande fille avec laquelle il fallait plus de ménagement qu’avec une enfant. Au reste, tout ceci n’est que des conjectures. Le judicieux lecteur verra par la suite ce qu’il doit penser des motifs de la mère et du caractère de la fille.

Une autre raison de l’espèce de ménagement que la première avait pour moi, c’est que depuis quelque temps, je m’étais chargé de l’entretien de Sara. Je croyais les moyens de la mère bornés ; d’après ce qu’elle m’avait dit. Le jour de ses cris, sur la privation forcée de sa fille, j’avais offert, par amitié pour une jeune personne que je regardais comme la mienne, de payer sa pension ; la mère avait accepté cet arrangement que j’avais présenté avec toute l’honnêteté possible, pour ménager la pudeur de ma jeune amie ; l’étage au-dessous de moi était le plus agréable de la

La Halle aux veaux en 1784
La Halle aux veaux en 1784


maison, je le demandai pour Sara qui s’y établit à Pâques. Elle fut ainsi logée non chez sa mère, mais chez son papa d’amitié ; car je m’étais chargé du loyer avec plaisir ; il n’y avait rien là qui répugnât à ma délicatesse, tout ce que je faisais, c’était pour ma fille.

Ce fut ici le temps de notre plus grande intimité. Mon attachement se fortifiait journellement par mille petites jouissances, que je n’avais pas encore goûtées. J’étais comme si j’eusse demeuré avec Sara, n’ayant qu’une douzaine de marches à descendre. Il semblait que je l’eusse toujours devant les yeux. Nous avions une conversation muette en frappant au plancher ; c’était le moyen qu’elle employait pour m’avertir, quand elle rentrait, ou quand elle sortait pour aller chez sa mère, ou lorsqu’elle souhaitait que je descendisse pour causer ; je lui répondais, et nous convînmes peu à peu des différentes manières de frapper pour nous entendre, nous dire bonjour, bonsoir, nous envoyer un baiser. Dans les intervalles de ses occupations, elle prenait sa harpe ou sa guitare, et j’avais le plaisir de l’entendre chanter des couplets analogues à nos sentiments. Cependant ce n’étaient point ceux qui me plaisaient davantage ; j’avais un goût singulier pour la romance O ma tendre Musette, sans que je pusse m’en donner de raison, si ce n’est que Sara la chantait à ravir. Mais il y en avait d’autres qu’elle chantait également bien. Aussi, dès que je descendais pendant que Sara était à sa harpe, elle la quittait pour la guitare et me chantait ma favorite en s’accompagnant. Je l’écoutais avec transport et je ne pouvais retenir mes larmes. Voici les paroles de cette romance que je conserve, écrite de sa main :


Air : Défiez-vous sans cesse.

O ma tendre musette,
Musette, mes amours !
Toi, qui chantais Lisette,
Lisette et mes beaux jours !

D’une vaine espérance,
Je m’étais trop flatté ;
Chante son inconstance
Et ma fidélité !
 
C’est l’amour, c’est sa flamme
Qui brille dans ses yeux ;
Je croyais que son âme
Sentait les mêmes feux ;
Lisette à son aurore
Inspirait le plaisir :
Hélas ! si jeune encore
Sait-on déjà trahir ?

Sa voix, pour me séduire,
Avait plus de douceur ;
Jusques à son sourire,
Tout en elle est trompeur ;
Tout en elle intéresse,
Et je voudrais, hélas !
Qu’elle eût plus de tendresse,
Ou qu’elle eût moins d’appas.

O ma tendre musette,
Console ma douleur ;
Parle-moi de Lisette,
Ce nom fit mon bonheur :
Je la revois plus belle,
Plus belle chaque jour ;
Je me plains toujours d’elle,
Et je l’aime toujours.

Combien de fois depuis, n’ai-je pas répété en pleurant ces tendres reproches !

Le jour de Pâques, j’étais triste sans en savoir la raison. J’aimais Sara, je m’en croyais chéri, du moins en père. Je l’entendis à sa harpe : je frappai de la manière qui exprimait un bravo. Elle y répondit par celle qui me priait de descendre. J’accourus. « Tu m’as parlé d’un O Filii, que je voudrais entendre, tâche de m’obtenir seule. — De tout mon cœur. — En récompense, écoute O ma tendre Musette, je me sens en goût. » Elle prit sa guitare et préluda. Non, jamais accents ne furent si touchants ! « Ah Sara, m écriai-je, tu me ravis ! » Et je fondais en larmes. Sara, en finissant, vint se jeter dans mes bras. « Qu’a mon cher papa, s’écria-t-elle ; que sa fille chérie connaisse toutes ses peines pour les changer en plaisirs ? — Je ne suis qu’attendri, lui répondis-je, et toutes les fois que tu me chantes cette romance, j’éprouve avec autant de vivacité un attendrissement inexprimable… Que ma situation présente est heureuse ! mais hélas, faibles mortels, notre bonheur le plus doux est mêlé de la crainte de le perdre. — Tu le perdras, s’il dépend de moi, quand je perdrai la vie. Ne suis-je pas ta fille, ton amie, ta maîtresse, ta consolation ? — Et le charme de ma vie, ma Sara. Depuis que je te connais, ma santé affaiblie par les chagrins s’est refortifiée ; le bonheur rend la santé, tu me le prouves, fille adorée !… Ah, que je te dois !… Mais d’où vient que cette romance me cause-t-elle un attendrissement si vif ? — C’est que tu serais au désespoir si je cessais de t’aimer ; mais ne crains rien ! les motifs de mon attachement pour toi sont immortels, ils ne peuvent jamais cesser. Ah ! que ne suis-je ton épouse, la moitié réelle de toi-même ? — Tu m’enchantes, tu me ravis par cette idée ! » Elle me donna un baiser, en me recommandant notre O Filii. Le soir, je l’obtins de sa mère, et Valfleuri nous accompagna. L’attente l’ennuya, il alla boire. Sara ne le vit pas plutôt sorti, qu’elle me prit la main pour sortir aussi. « Allons chez Mlles Haï (ses anciennes maitresses). » Je l’y menai avec le plus grand plaisir. J’estimais ces demoiselles, sans les connaître, parce qu’elles me paraissaient avoir donné à Sara une partie des sentiments que j’admirais tous les jours, ou du moins avoir contribué à leur développement. Nous trouvâmes les deux sœurs qui reçurent leur ancienne élève avec transport. L’estime qu’elles lui témoignèrent fortifia la mienne. Je pensai que je n’étais pas le seul qui avait une haute opinion de ma Sara, de ma fille, de mon épouse. Les trois amies causèrent, après que Sara eut fait mon éloge par un mot qui prouva qu’elle l’avait déjà fait en particulier. Je fus regardé comme un dieu par ces jeunes personnes. Mon amie et ses maitresses se faisaient mille caresses, mais d’un air si vrai, si touchant, que j’en étais ému. Sara, par son aisance, avait cependant la supériorité, quoique les demoiselles Haï fussent de condition, ce qui me prouva qu’elle ne tenait pas d’elles tout ce qu’elle avait d’aimable. On parla de M’lle Lee ; les demoiselles firent un soupir. L’œil de Sara devint humide, puis me tendant la main et venant presque dans mes bras : « Voilà un véritable ami, dit-elle… comme vous êtes de vraies amies… Si vous saviez tout ce que je lui dois !… On le craint à présent plus qu’on ne l’aime ; on craint son honneur, ses connaissances… Je lui dois le plaisir de vous embrasser aujourd’hui ; mais il faut le rendre court… Adieu, chères amies, adieu, adieu. » Elle les quitta aussitôt avec mille marques d’affection, qui lui furent rendues.

Mon bonheur était véritablement diminué, mais je le sentais encore plus vivement que jamais. Je soupais tous les soirs seul à seule avec Sara ; nos entretiens n’étaient plus gênés, et sa mère répétait sans cesse que pourvu que je sois l’ami de sa fille, peu lui importait que je fusse le sien. Mais il s’en fallait bien qu’elle pensât ce qu’elle disait ! Elle commença par forcer Sara de s’habiller pour sortir, afin de faire une connaissance. Elle la menait tantôt au Luxembourg, tantôt aux Tuileries, plus souvent au Palais-Royal, ou aux boulevards du Temple[11]. À la vérité, les premières fois, j’étais invité à les y aller joindre, à l’heure où mes affaires me le permettaient. J’y allai d’abord, ensuite, m’apercevant du but de la mère, je crus devoir m’en dispenser. Sara, la première fois que je manquai de les aller joindre au Luxembourg, monta chez moi avec précipitation, en rentrant, et paraissait fort inquiète. Je la rassurai par ma tendresse et par les marques de mon attachement. Je manquai une seconde et une troisième fois ; elle m’en fit des reproches et je conviens qu’ils étaient fondés, mais ce furent là mes seuls torts. Je fus touché de ce qu’elle me dit. « Vous m’abandonnez à des vues que vous n’ignorez pas !… Ah, mon père !… » Un autre jour qu’on la persécutait pour sortir, Sara, qui craignait que je ne voulusse pas l’accompagner, passa un billet sous ma porte :

Troisième Lettre

L’on veut absolument que ta femme sorte, cher bon ami ! je te laisse à penser comme elle va s’amuser ! Va, je voudrais bien qu’on vînt me délivrer de mon esclavage !… Mais il faut souffrir ce qu’on ne saurait empêcher… Tâche de guérir ton rhume et de te bien porter ; voilà tout ce que je désire. Cependant, si tu peux me trouver une place auprès d’une dame comme celle dont tu m’as parlé, ou seulement de l’ouvrage, je trouverai de la fermeté pour résister, et je vivrai satisfaite, comme on peut l’être dans ma position. Aime toujours,

Ton amie pour la vie.

Sara Lee.

Je tâchai de servir Mlle Lee à son goût, de trois manières ; je lui procurai des dentelles ; je fis son éloge à une dame de condition qui m’avait demandé une demoiselle de compagnie, et je l’engageai à se délasser les yeux et la main, en s’occupant de littérature. Elle y paraissait très portée. Mais j’étais un peu surpris qu’après un essai aussi heureux de sa part que la petite pièce qu’elle avait composée, elle ne fût pas plus empressée de faire usage de ses talents. Je pensai que le goût du travail à l’aiguille l’emportait, dans l’esprit d’une fille, qui me paraissait la plus raisonnable de toutes celles que j’avais connues. Elle remettait de jour en jour. Enfin, en ayant été deux fois sans la voir, un soir, après notre souper, et un de ces entretiens délicieux que je ne me rappelle qu’en soupirant, elle me montra sa petite bibliothèque, composée en grande partie des livres que je lui avais donnés. « Il y a quelque chose qui m’occupe, et que je vous montrerai quelque jour ; en attendant que vous le voyiez, je veux vous donner une nouvelle preuve de la force de mes sentiments pour vous ; l’absence les fortifie, et demain vous trouverez une lettre qui les exprime parfaitement. — Elle sera un trésor pour moi, ma fille, mais donne-la moi ce soir. — Non, je veux y ajouter quelque chose… Mon papa, mon aimable ami, rendons-nous confidences pour confidences. Je t’écrirai toutes les miennes, fais-moi les tiennes, ne me cache rien. — Je te le promets, ma Sara ; j’avais déjà commencé à écrire mes aventures, pour ma satisfaction, je les finirai pour toi. »

Le lendemain, je trouvai sous ma porte la lettre suivante :

Quatrième Lettre

Serait-il possible qu’ayant été malheureuse toute ma vie, je sois destinée encore à des peines plus cruelles que toutes les autres ! Non, je ne saurais imaginer que nous devions nous séparer, mon papa ! Il vaudrait mieux que nous périssions… Mais qu’osé-je dire, grand Dieu !… C’en est fait, je ne veux plus vivre sans toi !… J’ai cru que mes malheurs étaient finis lorsque je t’ai connu ; mais je m’aperçois qu’ils n’en sont que plus cruels !… Je répandais dans ton sein toutes mes inquiétudes, et tu me rassurais ; je te confiais mes plus grandes peines, en te faisant connaître que mes plus cruels ennemis étaient auprès de moi, et que mes plus doux moments étaient ceux passés à côté de mon père, et je vois qu’on veut me priver de cette consolation !… Eh ! à qui conterai je mes peines quand tu seras éloigné de moi ?… Mais de quoi m’inquiété-je ? Je n’aurai besoin de personne, tout sera fini, je ne veux plus vivre sans toi. Hélas ! je commençais à aimer la vie. Infortunée, pourquoi l’aimais-je cette vie qui m’était à charge auparavant. Y avait-il longtemps que je l’aimais ? Réponds-moi, mon papa. Tu es encore, j’aime à me le persuader, malgré mon absence depuis deux jours ; mais celle qui t’écrit, peut-être quand tu liras ces quelques lignes, n’y sera-t-elle plus… Mais non, elle veut vivre puisqu’il faut qu’elle souffre, elle végétera du moins et jusqu’au dernier moment tu resteras dans son souvenir comme le plus chéri des hommes, tu vivras dans son cœur… Je suis forcée de quitter la plume, les forces me manquent.

Ta fille et ton amie.

Je l’avouerai, quoique je visse bien que la mère de Sara avait des vues sur sa fille, je ne fus pas aussi effrayé de cette lettre que je l’aurais du. Je comptais sur le cœur de Sara, sur la solidité de ses sentiments. Je m’informai des causes de son absence. Elle me dit que sa mère avait eu envie de la marier à un marchand de la rue Saint-Antoine, et que peut-être ce mariage se ferait. J’en fus satisfait intérieurement ; cet établissement honnête ôtait Sara du pouvoir de sa mère, et je me proposai de souffrir patiemment des peines inévitables, comme celles que j’avais déjà éprouvées lors de mon dévouement en faveur de M. de Blémont. Cette affaire manqua, parce qu’en effet la mère de Sara n’avait jamais songé à marier sa fille. Elle se faisait pauvre auprès dès hommes à marier ou à aimer, elle avait ses raisons.

Cependant cette femme ne perdait pas de vue sa vengeance, qui consistait à m’ôter sa fille, en la donnant au premier venu qui lui ferait des propositions supportables dans ses idées. Mais Sara éloignait par son air honnête, et quelquefois maussade, tous ceux qui osaient la fixer, lorsque sa marâtre la mettait à une sorte d’encan dans les promenades publiques. Il est certain que jusqu’à l’instant où Sara elle-même trouva enfin l’homme qu’elle m’a préféré, elle m’était solidement attachée ; ce qui le prouve, c’est que le 6 mai (elle fut infidèle dès le 12, et consomma sa trahison le 31), elle m’écrivit encore, ne m’ayant pas trouvé pour me dire adieu avant de partir pour aller à la revue du roi[12].

Cinquième Lettre

Ta femme va bien s’ennuyer, car elle est forcée de sortir. Nous sommes à la revue du roi. Tâche de t’amuser plus que ta fille, car elle

« Sara vient de chanter en s’accompagnant », dessin de Binet
Sara vient de chanter en s’accompagnant : O ma tendre Musette…
(Dessin de Binet.)


s’ennuie mortellement quand elle n’est pas auprès de toi. Tu es si tendre pour elle. Mille millions de baisers. Adieu, car je ne sais ce que j’écris, et il faut partir. Ne m’oublie pas une minute, tu ferais injure ; je penserai toujours à toi.

Cette lettre, ces précieuses assurances m’endormaient.

Depuis que je ne voyais presque plus la mère, c’était à Sara que je remettais l’argent de sa pension. Je ne sais à quelle occasion, elle me proposa un jour de reprendre cet argent et de lui en faire le billet. « Tu l’emploieras à l’avancement de tes affaires et tu le feras valoir pour moi, me dit-elle. » J’y consentis par ce motif, car mes affaires devaient intéresser Sara comme moi-même. Cependant je crois qu’elle fut fâchée d’avoir été prise au mot. Il faut si peu de chose pour blesser une femme !…

Le rapide récit des événements m’a fait oublier une partie que j’avais faite avec Sara au carnaval. Je donnai un dîner à différents artistes. J’en mis Sara, sa mère et Valfleuri. Nous étions alors dans notre plus grande intimité, Mlle Lee et moi. Sara et sa mère vinrent élégamment parées ; outre les hommes, il y avait ; deux jeunes personnes très jolies, dont une surtout avait ces grâces qui l’emportent sur la beauté. Elle me frappa. C’était une brune vive, enjouée. Un sentiment singulier s’éleva dans mon cœur, en causant avec elle. « Qu’elle est aimable ! et pourquoi n’ai-je pas connu cette aimable fille, lorsque j’étais isolé ?… » Cette réflexion me fit rougir de mon injustice et, jetant un coup d’œil sur Sara dont je rencontrais toujours les yeux, animés de l’expression la plus flatteuse, je me dis : « Ah ! félicitons-nous plutôt de ce que cette jolie brune que je sens bien que j’aurais aimée, ne m’a pas privé du bonheur de me lier avec ma jeune amie !… » Quelques mois après, dans le temps où ma rupture avec la mère de Sara me faisait craindre d’être séparé de sa fille, il me vint en idée de me ménager un asile contre le désespoir, en cultivant la connaissance de l’aimable brune. Je tâchai de me trouver avec elle chez une connaissance qui nous était commune. J’y réussis ; mais comme si tout eut dû tourner contre moi, elle ne me parut plus aimable ; ses discours, ses manières, sa mise, tout me déplut ; je sentis qu’elle ne pourrait me consoler et je m’abandonnais plus que jamais à Sara. Rien au monde n’est aimable comme ma fille, pensai-je… Mon attachement s’accrut par le moyen de guérison que j’avais envisagé en cas d’oubli ou de changement de sa part. Ce qui prouve bien que c’était une fatalité, c’est que depuis, j’ai rencontré vingt fois l’aimable brune, que je l’ai trouvée charmante, adorable ; mais ma conduite, le jour où elle me déplut, l’avait tout à fait indisposée, cette ressource m’a manqué au besoin.

J’approche de l’époque fatale. Nous en sommes au 12 mai. Sara, fausse à mon égard pour la première fois, me parla de mon rival, comme d’un comte italien, qui la remarquait au boulevard. Mais c’était en l’air qu’elle tenait ses propos et, j’ai su depuis, que mon rival étant fort brun, elle l’avait cru Italien à la simple vue.

Quinze jours s’écoulèrent. À cette époque, Sara, auparavant tendre, presque respectueuse à mon égard, changea tout à coup de caractère ; elle devint folâtre, enjouée (elle m’avait prévenu depuis longtemps que c’était son caractère dans sa jeunesse) ; mais ce qui me surprit, c’est que son badinage allait jusqu’à l’indécence, Elle agissait quelquefois avec moi comme une fille, elle si modeste jusqu’alors ! même en cédant ! D’autres fois, elle avait le sans-gêne des vieux mariés, qui se savent par cœur et ne rougissent plus de rien. Je ne sus à quoi attribuer ce changement ; je crus qu’elle reprenait son ancienne gaité et que mon attachement la lui avait rendue. On se flatte toujours. Enfin le 29 mai arriva.

J’étais sorti toute la matinée. En revenant, et assez près de la maison, je rencontrai la mère et la fille en voiture. Je ne les voyais pas ; la mère m’appela. Il y avait plus de quinze jours que je ne lui avais parlé. Elle me dit qu’elles allaient au Palais-Royal. La fille était très parée et ravissante ; elle parut me voir avec humeur. J’étais bien loin d’avoir cette idée ! Je la croyais forcée de sortir et je comptais sur une lettre ; mais on allait trouver le nouvel amant, à qui on avait donné ce rendez-vous et Sara tremblait que je ne proposasse d’aller les joindre le soir ! Je répondis poliment à Mlle Lee et je fus charmé de ce qu’elle revenait la première. Elles rentrèrent le soir à neuf heures et nous soupâmes à l’ordinaire tête-à-tête. Sara et moi, sans qu’elle me dit un mot de ce qui se passait, ni du voyage projeté pour le lendemain.

Jalousie ! tourment affreux ! Monstre vomi par l’enfer ! Qui t’a formé ! Quel est ton but, ton utilité, ton usage ! O ! le plus dangereux des poisons ! Quelles affreuses convulsions tu causes à l’âme… Heureux, heureux ! qui ne t’a jamais éprouvé !

Le lendemain, je vis Sara ; je déjeunai avec elle. J’allai ensuite à mes affaires et je rentrai tard ; il était plus d’une heure. Je m’aperçus qu’on était sorti. Valfleuri étant depuis quelques semaines dans sa patrie, et les deux femmes ne laissant personne chez elles, je ne fus pas surpris de voir le cadenas mis à la porte de l’appartement au premier. Je passai tranquillement la soirée jusqu’à neuf heures, celle où je soupai ordinairement avec Sara. L’inquiétude me prit à la demie ; à dix heures je ne pouvais tenir en place. Cependant je ne soupçonnais rien encore. À onze, le cœur serré, tourmenté par une crainte vague, j’étais en colère contre Sara ; je me promettais de la gronder, Je sortis pour aller faire le tour de l’Île Saint-Louis. J’écrivis sur la pierre mes tourments. Je revins ; le cœur me battait d’espérance. Sont-elles arrivées ?… J’avance : point de lumière !… Je rentre. Le cadenas n’est point ôté !… Je voulus souper. Impossible !… Je m’agite, je me tourmente, je me promène à grands pas… Enfin, à minuit, mes yeux fondent en larmes… Je me rappelle ce que m’a dit Sara, lorsque sa mère l’avait autrefois conduite au Palis-Royal et qu’elle y fut abordée par un homme de distinction. Je la crois livrée, livrée malgré elle… Je m’écrie douloureusement : « Ô mon amie ! mon aimable, mon innocente amie ! une barbare t’a trompée sans doute ! elle t’a livrée ! Elle t’enlève à ton père, à ton ami, à l’homme qui t’aimait plus que lui-même !… » Et je pleurais en sanglotant, je marchais, je courais… Je retournai à une heure autour de l’Île Saint-Louis ; fis retentir de mes cris ses rives tranquilles. « O ! mon amie ! ma chère, ma tendre amie ! ô ma Sara ! ma bien-aimée ! l’objet d’une éternelle tendresse ! on t’enlève à celui qui t’adore !… Où es-tu ! que fais-tu ! ou plutôt que te fait-on en ce moment, victime infortunée !… » C’est ainsi que je m’écriais. Si j’avais su où la trouver, j’y aurais volé, mais où courir ? On ne m’avait pas dit un mot qui pût m’éclairer… Je revins chez moi, je me jetai sur mon lit, non pour dormir, mais pour donner un libre cours à mes sanglots… Vers les cinq heures, je m’assoupis… Plût au ciel que je n’eusse pas eu ce fatal sommeil… Je crus voir Sara, ses belles tresses blondes éparses sur son sein, les yeux en larmes, me tendant les bras et me disant : « Mon ami ! mon papa ! sauve, sauve-moi ! » Je m’éveille ; le son de sa voix frappait encore mon oreille ; je saute du lit, je cours, je m’écrie : « Sara, ma chère Sara ! Je viens de t’entendre ! Où es-tu, âme de mon âme ! Où es-tu, ma chère fille !…  » Je descends l’escalier, je me précipite ; ma tête était troublée, je croyais avoir entendu Sara… Hélas, je ne trouvai rien !… Je remontai ; je me sentis défaillir ; je me rejetai sur mon lit et je tombai en faiblesse. Il est impossible d’exprimer ce que je souffris ! … Et je n’étais pas encore jaloux !…

La journée qui suivit cette horrible nuit fut encore plus douloureuse ; mon cœur se serrait et ne donnait plus d’essor à mon sang pour le faire circuler ; deux ou trois fois je fus obligé de me secouer, de sauter, pour communiquer à la machine un mouvement extérieur, puisque le mouvement interne ne suffisait plus… Et je n’étais pas encore jaloux ! Et je me croyais encore aimé !… Le jeudi, la nuit cruelle qui le séparait du vendredi, ce jour-là jusqu’au soir, l’attente, la douleur, la crainte, la fureur, la pitié, l’amour, la jalousie me mirent à deux doigts du tombeau…

Enfin, à onze heures, j’entendis une voiture s’arrêter à la porte. (Cruelles voitures ! chacune d’elles, les deux soirées précédentes m’ébranlait jusqu’au fond de l’âme. Oh ! quel supplice, quand on attend, que d’entendre ces perpétuelles voitures ! Elles donnent au premier bruit un rayon d’espoir ; il croit, il fait palpiter… elles passent, et l’âme élevée par elles retombe froissée dans l’abime du désespoir, pour être encore soulevée de même l’instant d’après…) À onze heures, j’entendis une voiture s’arrêter à la porte. J’étais en robe de chambre étendu sur mon lit, soupirant, sanglotant. Je saute à terre, j’ouvre, je descends et j’aperçois la mère de Sara avec un homme que je n’avais jamais vu.

Mme Debee fut surprise de me voir. Elle n’avait pas de lumière : je lui en donnai. Je cherchai des yeux ma jeune amie et je ne la vis pas !… On me dit quelle était restée. À ce mot, je remontai précipitamment, sentant bien que j’allais éclater et qu’il ne le fallait pas devant un inconnu. Il partit un instant après et je redescendis. C’est ici une scène… comment la nommerai-je ? Mon cœur n’était plus oppressé, mon sang circulait avec autant de vivacité qu’il avait été gêné les jours précédents. L’œil égaré : « Où est votre fille ? — Elle est restée chez M. Noiraud de Lamontette, qui m’a ramenée à Paris. Il fallait que je vinsse coucher ici, à cause de mes affaires. — Quoi ! vous livrez votre fille à un inconnu ! » Cette femme, cette furie, dont vingt scènes bruyantes m’avaient donné la plus terrible idée, depuis que je demeurais chez elle, ne parut point offensée de mon ton, de mon air ; la vérité, la terrible vérité l’effrayait ; elle trembla, et me répondit avec douceur : « Mais je ne la livre pas ! c’est un honnête homme, celui que vous venez de voir ; il a une petite maison de campagne, où il nous a invitées à passer quelques jours ; nous y avons été sans conséquence. Ma fille vous en a prévenu ? — Moi, madame ! je n’en savais pas un mot. — Ha, la gueuse ! (ce fut sa modeste expression), je lui avais dit de vous en avertir ! Quoi ! elle n’a pas mis un mot sous votre porte ? — Elle savait où vous la meniez ? — Mon Dieu, oui ! nous avons vu trois fois ce monsieur qui m’a ramenée, soit au Boulevard, soit au Palais-Royal, et nous avons accepté son invitation parce que c’est un honnête homme. Ma fille n’est pas revenue avec moi parce qu’elle s’est trouvée mal. — Trouvée mal ! (Ce mot me rappela une autre histoire et troubla ma tranquillité renaissante.) « Elle s’est trouvée mal ! » répétai-je. « Oui. après diner. — O ma chère amie ! — Vous la croyez perdue ! — Oui, oui, madame ! Je la crois vendue à cet homme, et vendue malgré elle… Mon amie avait pour moi de la confiance et de l’estime ; je n’ai rien fait pour perdre l’une et l’autre, et elle ne m’a rien dit !… » La mère de Sara, au lieu de s’emporter, sourit avec une sorte de finesse : « Vous vous trompez ! elle savait tout, et mon étonnement est extrême qu’elle ne vous en ait rien dit ! » Je ne sus que répliquer à cette réponse. Je me calmai ; car je commençais d’entrevoir que mon sort dépendait absolument de cette femme, qui, si elle parlait vrai en ce moment, faisait de sa fille tout ce qu’elle jugeait à propos. Je la quittai pour aller me mettre au lit ; il était une heure du matin. Quelle nuit, bon Dieu !… À mon lever nous eûmes une autre conversation, où elle se montra également douce. Elle repartit sur les dix heures en me disant que, quoiqu’elle eût affaire, elle voulait prévenir le retour de M. de Lamontette, qui ne devait être à sa maison de campagne qu’à deux heures. Je l’avoue, si cette femme se fut emportée, j’étais perdu, car je l’aurais étouffée, et les lois ne se fussent pas embarrassées de mes motifs. Je lui ai l’obligation de m’avoir fait éviter l’échafaud… Arrivée auprès de sa fille, elle y trouva de Lamontette, qui y avait passé la nuit ; la mère et la fille, à ce que je n’ai su que longtemps après, ayant décidé entre elles que, pour captiver cet homme, elles s’y prendraient d’une manière absolument différente de celle employée avec M. Dumont, l’ami auquel j’avais pensé à céder Sara par générosité. En conséquence, elles avaient commencé par les faveurs. Elles n’avaient pas eu besoin d’un grand effort pour cela ! Il ne leur avait fallu que se rappeler leur ancien métier.

Lecteur ! n’êtes-vous pas surpris de m’entendre tenir cet horrible langage ?… Oui, car mes cheveux se hérissent en le tenant. J’écris ceci le 9 octobre, à onze heures du soir. Retenez cette date ! nous n’en sommes qu’au 1er juin de cette même année. Il est temps enfin de démasquer cette perfide Sara, cette fille dangereuse et fausse que vous avez crue tendre ! O lecteur ! j’étais le troisième quarante-cinquenaire avec lequel elle tenait la conduite que vous avez lue ! C’était de concert avec sa mère, qu’elle en agissait comme elle avait fait, qu’elle parlait mal d’elle pour captiver mieux un presque vieillard imbécile ! J’étais le troisième (sans compter l’avocat, l’homme du Palais-Royal, M. Legrainier, Delarbre, le fils du marchand Saint-Antoine et cent autres de passage, pendant la première jeunesse) ; j’étais le troisième, à qui cette perfide Sirène avait persuadé qu’elle n’aimait les hommes que dans l’âge mûr, à qui elle s’était fait adopter pour fille, à qui elle avait assuré qu’elle avait de l’amour, à qui elle avait juré un attachement éternel ; c’était vingt mille francs qu’elle voulait de ma part, comme des autres… Mais pourquoi change-t-elle, auparavant de les avoir vus comptés ? Pourquoi n’a-t-elle pas captivé le riche Dumont ?… Ha ! le voici ; M. Dumont lui parut trop rusé ; elle eut assez d’esprit pour voir qu’il était hors de ses atteintes, et elle s’en servit comme d’un moyen pour me captiver davantage. Quant à moi, il y eut ici de l’imprévu de la part de la mère, qui ne s’imaginait pas que sa fille allait devenir folle de Noiraud de Lamontette ; la fille elle-même se trouva prise par son goût, le premier qu’elle eut eu peut-être ; cet homme adroit s’empara d’elle, et il lui fut impossible de bien suivre son plan avec moi… Le voile est déchiré pour vous, lecteur, beaucoup plus tôt qu’il ne le fut pour moi ; suivez de pénibles aveux qui pourront peut-être quelque jour vous être utiles…

Après le départ de la mère, je m’aperçus qu’elle m’avait laissé la clef de l’appartement que je louais pour Sara ; cette femme rusée, qui connaissait bien la marche des passions, l’avait oubliée exprès. Je cherchai à charmer ma douleur, en voyant, en touchant ce qui appartenait à ma jeune amie. Je cherchai dans sa bibliothèque et j’y trouvai son Histoire, qu’elle avait commencé d’écrire à ma sollicitation. C’était de ce papier qu’elle avait voulu parler un soir, en me disant qu’il y avait là quelque chose qu’elle me montrerait, mais sans doute je ne l’aurais jamais eu d’elle… Ce fut avec avidité que je m’en emparai pour la lire.

Portrait de Legros, de l’Opéra, aquarelle du musée Carnavalet
Portrait de Legros, de l’Opéra
(Musée Carnavalet.)


Mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’elle y avait tu, adouci ou déguisé la vérité. Cependant, telle qu’était cette histoire, je résolus de la copier ; je croyais me distraire par là ! Je me trompais ; Je ne fis qu’aigrir ma douleur, en m’occupant de l’objet qui la causait. Voici comment Sara y racontait la manière dont sa mère avait quitté son pays, ses courses, ses aventures, et son son arrivée à Paris :

HISTOIRE DE SARA ENFANT
ÉCRITE PAR ELLE-MEME

« Ma mère est d’Anvers[13]. Elle a été mariée deux fois, sans être veuve, et toutes les deux d’une manière également malheureuse. Elle avait une sœur aînée, des cadettes, et plusieurs frères. L’aînée encore plus capricieuse que la cadette, avait un amant qui la recherchait en mariage ; elle l’accueillait, le rebutait, suivant son caprice, et le tenait dans une incertitude continuelle. Enfin, le jour du mariage, elle se fâcha. Lambertina, la cadette, qui était aussi jolie que son aînée, et d’une gaîté folle, proposa d’aller à l’église au lieu de sa sœur. Le père, Jacobus Debée, qui descendait de ce fameux De Bie, qui, dit-on, a inventé les fausses médailles de Charlemagne, qu’il composa pour rendre plus célèbres les actions de ce héros, Jacobus Debée consentit à la proposition de sa seconde fille ; le marié fut du même avis, quoique Lambertina, n’eût que douze ans, et l’on alla épouser. Le prêtre ne sut rien de la substitution, parce que les deux sœurs portaient chacune deux noms, dont l’un était semblable. Le mariage fait, on allait commencer à se divertir, lorsque Lambertina-Sara, l’aînée, sut que Lambertina-Elisabetha, sa cadette, venait d’épouser son prétendu. Elle en fut au désespoir et fit demander un entretien au jeune homme. Il vint la trouver : elle ferma la porte sur eux, lui témoigna son repentir de tous ses caprices, et le toucha par ses larmes ; l’amour reprit ses droits sur l’amant, qui consomma le mariage avec sa première maîtresse. Il ouvrit aussitôt la porte à ceux qui frappaient, et il déclara ce qu’il venait de faire. Mon grand-père et ma grand’mère accoururent, et furent très surpris ! mais leur gendre offrant de reconnaître pour sa femme celle qu’il venait de traiter comme telle, et n’ayant pas touché à l’autre, on alla devant le grand-vicaire, qui donna permission de recélébrer le mariage avec l’aînée. Ma mère fut très fâchée de ce contretemps, l’amant de sa sœur lui ayant toujours plu ; mais elle n’attendit pas trop longtemps son tour : elle fut mariée, un an après, avec mon père, Antonius Leeman, parent du célèbre général américain Lee[14], à ce qu’il dit. Ainsi, je sortirais de deux familles également honorables.

« À l’âge de quatorze ans, ma mère eut un fils, qui est mort. À quinze ans, elle eut ma sœur. Elle n’en avait pas dix-sept, et elle était fille de boutique enlumineuse chez un marchand d’images de la rue Saint-Jacques, quand elle me mit au monde. Je suis sa dernière.

« Mon père ne s’était pas accommodé longtemps du caractère de ma mère. Il l’avait quittée peu de temps après la naissance de ma sœur ; et comme il avait un talent distingué pour le dessin, tant pour les étoffes et les toiles, que pour les porcelaines, il aurait trouvé partout une subsistance honnête, sans son irrésistible penchant à l’ivrognerie.

« Je suis née à Paris, le 20 novembre 1762. Ma sœur était plutôt belle que jolie : c’était une blonde intéressante, ayant les plus beaux yeux, une petite bouche, une taille parfaite ; en un mot, annonçant, pour l’âge où elle n’est pas arrivée, une fille accomplie. Ma mère n’avait pas dix-huit ans lorsqu’elle se trouva comme veuve ; nous avions un père sans en avoir. Depuis qu’il avait quitté sa famille, ma mère, qui l’avait suivi à Paris, et qui ne savait pas qu’il fût dessinateur aux Gobelins, ne pouvait parvenir à le rejoindre, parce qu’il la fuyait, et parce qu’il ne restait qu’un ou deux mois dans chaque ville. Je pense que c’est d’avoir été quittée de son mari si jeune, qui a perdu ma mère. Restée dans le pays, maîtresse de ses actions, elle se divertissait : et comme elle était jolie, il ne lui en coûtait rien. Elle se livrait tellement à son plaisir, que mon pauvre petit frère périt de l’abandon où elle le laissa. Pour ma sœur et moi, comme nous étions plus jeunes, nos cris faisaient venir des voisins à notre secours. Mon grand-père et ma grand’mère furent enfin instruits de la conduite de leur fille Leeman ; ils l’obligèrent à faire cesser le scandale qu’elle donnait dans la ville, et à suivre son mari, dont ils se procurèrent des nouvelles. Ils mirent ma mère, ma sœur et moi dans la voiture publique, payèrent les frais du voyage jusqu’à Nantes, où était mon père, et recommandèrent de ne remettre le reste de l’argent à ma mère, qu’en présence de son mari. J’ignore comme tout cela fut exécuté, j’étais trop jeune. Mais j’ai ouï dire par ma mère elle-même qu’elle avait été bien courtisée dans la voiture ! Elle ne savait pas le français. Un des voyageurs, qui savait le flamand, lui servait d’interprète ; mais elle préférait un joli homme, dont elle ne pouvait se faire entendre. Elle demandait à son interprète, devant tout le monde, certains mots français, comme : Je vous aime bien ; Je voudrais bien vous baiser, etc. II les lui disait, et elle les répétait, en jetant un coup d’œil sur le joli homme. Un soir, à l’instant où on allait se mettre au lit, elle le joignit seul, et lui dit un mot, qu’elle s’était fait répéter avec affectation dans la journée. Ce mot était si clair, qu’il la mena dans sa chambre, où ils se mirent au lit. Elle en sortit avant l’heure du lever. Mais le joli homme ne lui garda pas le secret ; ce qui la fit mal regarder. En arrivant dans une grande ville, dont je ne sais plus le nom (peut-être était-ce Paris), le matin, à l’heure du départ, ma mère ne fut pas éveillée : on la laissa. Il était grand jour dans la chambre, quand on ouvrit les rideaux. C’était un homme qu’elle avait vu dans le carrosse. Il lui dit, ou plutôt il lui fit signe de se lever. Elle n’entendait pas ce qu’il lui disait ; mais elle comprit ses signes. Elle s’habilla fort étonnée, prononçant quelques mots qu’elle savait : « La carosse ! la carosse ! ma mari ! ma mari ! » L’homme lui faisait signe de se calmer. Dès qu’elle fut habillée, ainsi que nous, il lui présenta la main, et nous sortîmes de l’auberge. Le monsieur nous mena dans une assez belle maison à porte cochère, et très isolée, où il nous laissa, en donnant ordre à deux femmes et à deux hommes, sans compter le portier, de nous servir, mais de ne pas nous laisser passer la porte. Elle demandait à s’en aller, et elle disait sans cesse : « La carrosse ! la carrosse ! ma mari ! ma mari ! »

« Ce monsieur nous garda trois mois, à ce que nous a dit ma mère depuis. Elle fut inexorable à toutes ses propositions ; ne demandant que son mari, à mesure qu’elle apprenait un peu de français, répétant : « Moi. je veux ma mari ! » Le monsieur (dit-elle) s’ennuya d’avoir une femme toujours furieuse, qui ne voulait rien entendre, et qui cherchait à se sauver. Je ne garantis pas la vérité de tous ces faits, dont je fus témoin trop jeune, pour m’en ressouvenir : tout ce que j’ai remarqué, c’est que quand ma mère racontait ce trait devant ma sœur Maria-Elisabetha, celle-ci souriait légèrement à la dérobée. D’ailleurs, d’autres fois, ma mère se coupait : et je me rappelle que m’ayant fait, avec une de ses robes, plus de huit ans après, un joli déshabillé d’une serge superbe, elle me dit ; « Cette robe que je défais, me vient d’un monsieur qui me prit chez lui, à ma première sortie d’Anvers. Il était bien généreux ! J’en tirai tout ce que je voulus ; et sans un malheur, jamais il ne m’aurait abandonnée. » Ma sœur lui dit qu’elle se le rappelait. « Je t’assure, mon enfant, interrompit ma mère, que mon ignorance de la langue en fut la seule cause. J’ignorais ce que son ami me demandait, et je répondais toujours oui ; je fus bien attrapée de le voir agir ! Malheureusement M. de Valbrun entra dans ce moment ; il se jeta sur la première chose qui lui tomba sous la main, et le voulait assommer. Mais son ami qui était jeune et fort, sut éviter le coup et se détendre. Dès le même instant, le premier nous mit hors de sa maison ; son ami nous accompagna, et comme il ne pouvait nous recevoir chez lui, n’étant pas son maître, il nous conseilla de partir. Je savais où était mon mari ; j’allai le rejoindre, avec de l’argent et de belles nippes. En arrivant, je payai toutes ses dettes, et nous devînmes amis pour quelque temps. Mais c’était pour me rendre plus sensible le coup le plus cruel. » « Je vais à présent parler de ce que j’ai vu.

« Le plus loin dont je me souvienne, c’est qu’étant à Angers, ma mère nous mena ma sœur et moi, à la promenade. Nous commencions à nous y amuser, quand elle dit à ma sœur, beaucoup plus aimée que moi : « Ton père ne m’écrit pas où il est ; je ne sais pourquoi je suis triste ; il doit sans doute m’arriver quelque malheur ! » Elle continua cependant sa promenade, mais avec une inquiétude marquée. Nous avancions, sans nous en apercevoir, et nous nous trouvâmes dans la campagne, où nous rencontrâmes une compagnie de notre connaissance. En nous abordant, on dit à ma mère : « Comment ! vous êtes ici, madame ! — Oui, je cherche à me dissiper. — Mais, reprit-on, il « y a du monde chez vous ! Votre mari avec d’autres gens. » Ma mère, effrayée d’une nouvelle qui ne lui laissait aucun bon pressentiment, puisqu’elle avait fermé les portes, sans répondre nous prit toutes deux par la main, ma sœur et moi, et nous faisant courir autant que le pouvaient nos petites jambes, elle regagna notre logis, où elle ne trouva plus que les quatre murs : tout venait d’être enlevé. Voilà quelle fut la première catastrophe dont je me souvienne : ma sœur avait neuf ans, et J’en avais cinq environ ; elle nous réduisit à manquer de tout, car l’argent avait été enlevé ; et de très à notre aise que nous étions, nous nous trouvâmes réduites, non pas à mendier, mais à recourir au peu d’amis que nous avions, et dont le nombre diminua chaque jour.

« Pour n’incommoder personne, ma mère se mit en chambre garnie. Mais ses moyens ne lui permettaient pas d’y rester longtemps, et n’ayant pas de nouvelles de son mari, obligée de vendre ses hardes pour subsister, il n’y avait de ressource pour elle qu’à fuir. Triste sort, pour une grande femme, jeune, jolie, mais étrangère, et sachant à peine la langue ! … Elle apprit alors que son mari était à Rouen ; un ami lui fit présent d’une somme assez modique, quoiqu’il lui eût offert auparavant sa fortune, et elle courut le rejoindre avec nous ; ses paquets étaient légers, et ne devaient pas donner beaucoup d’embarras. À notre arrivée, nous trouvâmes mon père accablé de dettes, logé dans son domicile le plus fixe ; il y était depuis six jours.

« Ne pouvant plus avoir de crédit, il nous laissa, ma mère et moi, et partit avec sa fille aînée. Combien la pauvre enfant n’a t-elle pas eu à souffrir abandonnée la plupart du temps, et manquant du nécessaire !… Mais un sort plus terrible attendait cette infortunée ! Après le départ de mon père, maman fut assaillie par les créanciers. On me demandera comment elle put faire ? Avec sa figure et sa jeunesse, elle trouvait toujours des ressources aux dépens de sa réputation : elle avait fait un ami à Rouen, qui, touché de son triste sort, l’obligeait le plus généreusement du monde…

« Cependant elle était si attachée à son mari qu’elle le suivait partout. Elle courut le rejoindre à Beauvais, où elle connut M. Legros, de l’Opéra, qui était musicien à la cathédrale[15]. Ce grand acteur avait dès lors l’âme la plus généreuse et la plus sensible ; il était éperdument amoureux d’une jeune fille charmante, mais pauvre ; il était lui-même sans fortune. Lorsqu’il partit pour Paris, il lui jura de ne chercher à faire son chemin que pour l’épouser et lui faire partager son sort. Il a tenu parole ; il l’a épousée, l’a tendrement aimée, et l’a pleurée amèrement, lorsqu’il l’a perdue par la mort. Mais je reviens à ma mère

« Les dettes de mon père l’accablèrent à Beauvais comme à Rouen : les gens de cette dernière ville sont bons, mais après qu’ils ont pris longtemps patience, ils la perdent. On nous tourmenta ; mon père rentra un soir tout essouflé, en disant : « Ma foi, on n’y saurait tenir. Fais comme tu pourras ; pour moi, je décampe, avant qu’on ne m’en empêche. »

« Dès la même nuit, il partit, suivant son usage quand il avait des dettes, et courut se cacher à Amiens. Ma mère ne pouvait le suivre aussi vite, parce qu’il ne disait jamais le terme de son voyage, et qu’il fallait attendre que lui-même ou le hasard en instruisît. On nous menaça vivement, lorsqu’on le sut parti ! Mais, nous voyant des meubles, on nous donna quinze jours pour payer. Ces meubles, source de notre crédit, ne nous appartenaient pas : on nous les avait prétés !… Ma mère ayant, quelques jours après, découvert le séjour de son mari, elle résolut de partir secrètement avec moi seule, laissant ma sœur, à cause de la délicatesse de sa santé, chez les personnes qui nous avaient prêté nos meubles. De tout ce que ma mère put amasser, elle ne fit que douze livres ; elle en laissa six à ma sœur, et garda le reste pour payer nos deux places dans la voiture publique. Nous sortîmes de chez nous à trois heures du matin, quoiqu’il gelât à pierre fendre, et nous suivîmes les remparts, afin de n’être pas vues de nos créanciers en allant prendre la voiture publique hors de la ville. Nous fîmes à peu près un quart de lieue en attendant la diligence ; et, lorsqu’elle nous eût attrapées, nous demandâmes humblement à nous mettre dans le panier. Ce que le cocher nous accorda. Mais au bout d’une heure environ, cet homme voyant une grande femme bien faite et bien mise, avec une enfant, il vint dire à ma mère : « J’ai peu de monde dans le carrosse ; vous y serez mieux, « madame. » Elle accepta sans hésiter.

« Nous y trouvâmes, entre autres, un homme de bonne mine, qui nous proposa de manger avec lui. Ma mère ne crut pas devoir refuser ; elle sentait qu’elle ne pouvait trop ménager sa bourse. Quant à moi, aussi vive et enjouée pour lors que je suis aujourd’hui sérieuse et mélancolique, je m’amusais à jouer avec les enfants des auberges, et je mangeais mes morceaux en courant. Le voyage fut heureux, et les six francs, seul argent que possédât ma mère, se trouvèrent épargnés. Ce fut là un petit commencement de bonheur, dans les idées que j’avais alors ; et ma mère espéra que ce ne serait pas le dernier.

« Son espoir ne fut pas tout à fait trompé. En arrivant à Amiens, nous trouvâmes, dans la maison où demeurait mon père, des personnes très aimables, fort riches et, par conséquent, ayant de la société. Ma mère fit venir ma sœur, et dès que nous fûmes un peu connues, on l’invita souvent à manger avec ses enfants. Elle acceptait presque tous les jours différentes parties sur l’eau, qui nous amusaient beaucoup, ma sœur et moi. Quoique fort jeune encore, je fis une remarque à toutes nos sorties : la maison où nous demeurions donnait sur le marché ; il ne fallait que traverser la grand’rue pour aller chez les personnes qui nous invitaient, et nous ne faisions pas une fois ce court trajet, que je n’aperçusse un monsieur, qui faisait grande attention à nous. Enfin, il nous aborda. Sa première question fut, si ma mère comptait faire sa résidence à Amiens ? Sur la réponse à l’affirmative, il demanda la permission de lui faire une visite, en qualité de voisin. Ma mère fut très embarrassée, d’après sa position et celle de son mari : elle ne pouvait recevoir personne, sans s’afficher. Elle répondit qu’elle était rarement chez elle ; que d’ailleurs, ne sachant qu’imparfaitement le français, on s’ennuierait beaucoup avec elle et deux enfants, qui la tenaient presque toujours occupée. Cette réponse parut décourager l’inconnu, qui, voyant qu’il n’y avait rien à gagner, se retira très mécontent.

« Cependant il paraît qu’il ne désespéra pas de trouver une occasion plus favorable ; et il l’épia si attentivement, qu’il réussit. Un jour, il se trouva sur la même promenade avec nous. Il fit en sorte de lier conversation avec ma mère, et il employa les plus grandes instances pour l’engager à accepter une partie sur l’eau, où elle s’amuserait beaucoup, ainsi que ses enfants. Il alla plus loin : « Vous êtes étrangère, madame. » lui dit-il ; « on peut, loin de sa patrie, comme vous l’êtes de la vôtre, se trouver dans certains embarras : ma bourse est à votre service. » Ma mère le remercia comme elle put. Mais le don suivit l’offre, et la bourse fut glissée dans la poche de ma mère. Je fus la seule qui m’en aperçus ; mais je gardai le silence, par un petit raisonnement d’enfant (j’avais alors huit ans ; ma sœur en avait onze) : « Ma mère a souvent des peines, faute d’argent ; en voilà qu’elle a refusé : il ne faut rien dire ; elle la trouvera quand le monsieur n’y sera plus ; elle ne sera plus chagrine, ni nous non plus… » Le reste de la journée se passa fort agréablement. Le soir, le monsieur nous ramena ; mais comme il se faisait tard, il ne monta pas, sans doute de peur qu’on ne s’aperçut de la bourse.

« Le lendemain, il vint sur les dix heures, savoir comment on avait passé la nuit. Ma mère n’avait pas encore visité ses poches ; elle le reçut avec une politesse aisée, au lieu d’avoir l’embarras de la reconnaissance, ou celui du refus. Il se comporta très honnêtement ; ses manières étaient obligeantes et timides, et sa visite fut assez courte. Il fut huit jours entiers sans revenir.

« Cependant, vers le midi, ma mère ayant fouillé dans ses poches, pour donner de l’argent à ma sœur, à qui elle faisait faire une petite commission, elle trouva la bourse, où il y avait, à ce que je compris alors, vingt-cinq louis. Son étonnement me fit bien rire ! J’allais peut-être enfin lui dire ce que je savais, lorsqu’ayant entendu qu’elle parlait de la rendre, j’en fus si effrayée que je modérai mon envie de parler. Ma mère attendit plusieurs jours avant de toucher à cet argent ; mais enfin, nous étant trouvées dans un grand besoin, à cause des dettes que faisait mon père, elle y prit un louis. Quelques jours après, un second lui fut nécessaire ; de sorte que, lorsque le monsieur reparut le dimanche, avec son ton de politesse ordinaire, elle lui demanda bien si c’était lui qui avait glissé une bourse dans sa poche, mais elle céda aux instances de la garder ; parce qu’elle n’était plus complète, et qu’elle aurait été honteuse de montrer qu’elle y avait touché. Cette liaison se fortifia peu à peu ; et je puis dire qu’il n’y avait rien qui pût nous donner mauvais exemple. M. de Florimond, d’une bonne famille de ce pays-là, mais n’ayant reçu qu’une éducation fort négligée, devint notre société ordinaire ; il nous faisait faire tous les jours de fête des parties de campagne… Six mois s’écoulèrent de la sorte.

« Ce fut à cette époque, qu’étant à nous divertir, il s’aperçut que ma mère était rêveuse. Il voulut en savoir le sujet, disant que s’il fallait qu’elle partît, il aimait mieux en être prévenu que d’être surpris. Ma mère ne voulut pas lui confier ce secret. Il s’en informa aux connaissances de mon père. Il sut que ses dettes le forçaient à fuir encore.

« M. de Florimond, après ces lumières continua de venir. Mon père partit incognito, et nous laissa ; nous n’eûmes plus d’autre appui que le généreux ami de ma mère.

« Le lendemain, M. de Florimond, ayant appris que mon père avait disparu, n’osa se présenter, de peur de faire parler. Ma mère, ne le voyant pas, s’en crut abandonnée ; elle fit quelque argent comme elle put, et alla retenir nos places au carrosse. Le lendemain, M. de Florimond parut dans l’apres-dînée, mais fort triste : il avait appris notre

« Ma mère embrassa la vie d’une femme du monde » dessin de Binet
Ma mère embrassa la vie d’une femme du monde. (p.195)
(Dessin de Binet.)


prochain départ. « Vous quittez cette ville, et vos amis ? » dit-il à ma mère. « Il le faut, monsieur. Je vais rejoindre mon mari à Paris ; nos places sont retenues pour mardi prochain. — Je suis mortifié que votre départ soit aussi prompt ! J’ai affaire où vous allez ; je vous aurais accompagnée. » Il fit ensuite beaucoup de demandes, relatives à nos affaires, pour amener l’offre la plus obligeante et la mieux tournée. Il pria ma mère de vouloir bien se charger de recevoir pour lui, à Paris, un billet de quinze cents livres, dont l’échéance était à la quinzaine. Il ajouta qu’il la priait instamment, en cas de gêne, de se servir de cet argent. Il se retira presque aussitôt, en lui demandant la permission de continuer ses visites jusqu’au départ. Il revint effectivement tous les jours ; il passa la veille avec nous, jusqu’à dix heures du soir, qu’il s’en alla, au lieu de rester pour nous conduire au carrosse. Nous y allâmes seules dans la nuit, fort tristement, et nous partîmes.

« Arrivées à Paris, ma mère prit une chambre garnie, où nous demeurâmes trois mois, sans pouvoir retrouver mon père ; les premières semaines furent cruelles ! Mais au bout d’un mois environ, nous eûmes la visite d’un homme, qui dit à ma mère qu’il avait ordre de lui compter la somme de quinze cents livres, pour retirer un billet qu’elle avait entre les mains. Il demanda bien des excuses d’avoir fait attendre. C’était la faute de ma mère, si elle n’avait pas reçu à l’échéance ; M. de Florimond avait sans doute écrit pour qu’on la payât ; mais elle ne s’était pas présentée, faute de savoir les usages, et il avait fallu s’adresser à la police pour savoir dans quelle chambre garnie elle était logée. On paya en répétant les excuses, et l’homme s’en alla avec le billet.

« Cette somme commençait à nous être indispensablement nécessaire, et elle était donnée si noblement, qu’il y avait un double plaisir à s’en servir. Ma mère qui vit bien que c’était un présent de son ami d’Amiens, pensa que le seul parti à suivre était d’en faire le meilleur usage possible. Elle sortit pour louer un logement, et le meubler ; elle acheta le plus étroit nécessaire (car elle a toujours été ménagère), et nous nous trouvâmes enfin chez nous, grâces à M de Florimond.

« Cependant quinze cents livres ne sauraient durer éternellement, lorsqu’une femme, qui se met à la mode, est obligée de prendre là-dessus son entretien, et celui de deux enfants. Pour hâter la fin de sa bourse, il lui arriva la catastrophe la plus douloureuse : nous tombâmes malades, ma sœur et moi. Je parus d’abord la plus mal : c’était une fièvre maligne, la pourpre, la petite vérole et une fluxion de poitrine. Ma sœur n’était qu’accablée ; mais elle était moins forte. Nos fonds s’éclipsèrent avec rapidité ; la misère et le chagrin allaient nous assaillir, quand notre ami d’Amiens, qui sans doute veillait sur nous, arriva pour nous secourir. Il s’informa sur-le-champ de la situation de nos affaires, et quoiqu’il fût fort jeune, et borné dans ses moyens, il paya tout d’un air qui marquait la plus grande affection pour ma sœur et pour moi. Sans lui, nous étions perdues toutes trois. Il ne s’en tint pas à ces dépenses ; fort souvent, il mettait de l’argent dans le tiroir d’une commode, ou ailleurs, suivant qu’on se trouvait placées ; car il ne voulait pas être vu. Si c’était un présent en effets, jamais il ne les donnait ; il se contentait de les placer dans un endroit où on ne pût manquer de les apercevoir, quand il serait sorti. Le jour où j’étais le plus mal, il vint le matin ; on croyait que je ne passerais pas la journée. Ma mère nous gardait elle-même ; il y avait alors vingt nuits qu’elle ne s’était déshabillée ; il la pria d’aller se reposer, offrant de la remplacer auprès de ses deux malades ; mais elle refusa. Il resta donc avec elle, tâchant de lui éviter les moindres peines. Il alla chercher le chirurgien, et le pressa de nous donner quelque chose. Comme j’étais désespérée, on proposa de me saigner, mais d’une manière indifférente. Notre ami saisit cette idée et força, pour ainsi dire, le chirurgien à le faire. Ce fut ce qui me sauva ; je le fus six fois, ayant été soulagée dès la première, et à la sixième, je me portais bien, à la faiblesse près.

« Il n’en était pas de même de ma sœur : elle ne pouvait ou ne voulait rien prendre, étant très délicate, depuis qu’elle avait tant souffert avec mon père. Cependant elle se rétablit un peu ; mais pour essuyer un sort qui fait frémir ! Ce malheur n’arriva qu’après le retour de l’ami de ma mère à Amiens.

« Qui n’aurait pas regardé ma maman comme une bonne mère d’après sa conduite à notre égard ? Mais, hélas ! on ne vit jamais d’aussi grandes disparates !… Ce n’est qu’une femme, qui est abandonnée de son mari, et qui, ayant de la figure, est recherchée par les hommes, qui la corrompent et lui ôtent les bonnes mœurs !

« J’ai dit que M. de Florimond était jeune et peu fortuné : son retour dans sa patrie laissa ma mère à elle-même ; elle savait sur quoi elle pouvait compter de sa part, et n’y vit pas une ressource suffisante. Ainsi, ne sachant rien faire, n’ayant aucun soutien de mon père, elle embrassa la vie d’une femme du monde. Dès que M. de Florimond fut parti, et même avant, elle reçut des hommes. Elle a toujours eu le goût des connaissances imprévues et subites ; elle en faisait journellement de pareilles, et elle nous les donnait pour anciennes, surtout à ma sœur. Notre maison fut très fréquentée ! Fort souvent on venait pour badiner avec nous. Ma sœur s’ennuyait ; pour moi, je riais ; je faisais la folle, à moins que le badinage ne me déplût ; alors, j’égratignais, je mordais ; au point qu’un jour un monsieur me donna un coup de pied qui me renversa. Mais on en voulait surtout à Maria-Elisabetha : elle était d’une figure qui fit son malheur, en l’exposant à être désirée des vieux libertins. Voici à peu près ce que je me rappelle : car on se cachait de moi.

Maria-Elisabetha était naturellement sérieuse, ce qui lui donnait un air raisonnable. Ma mère, qui prévoyait la fin de son argent, et qui n’avait pas donné de ses nouvelles à son ami d’Amiens, tenait une conduite que je veux croire forcée par la nécessité. Parmi les hommes qui vinrent chez elle, il y en eut un qui remarqua ma sœur. « Quel âge a cette belle enfant ? elle paraît vingt ans, à son air raisonnable ? — Elle n’en a que quinze », répondit ma mère en riant. Ma sœur n’en avait pas encore douze. L’homme, comptant sur l’âge au moins que ma mère lui disait, fit ses propositions, qui furent si avantageuses, aux yeux d’une femme sans ressources, qu’elles furent acceptées… je tire le voile sur des horreurs, dont mes oreilles seules furent à demi témoins… Mon infortunée sœur fut livrée malgré elle à un vieux libertin, et voici ce que j’entendis, un soir, à plus de onze heures, qu’on me croyait endormie.

« Le monsieur avait soupé chez nous. Ma sœur, au lieu de manger, n’avait fait que sangloter ; les larmes lui roulaient dans les yeux. Ma mère la caressait beaucoup ; elle la tenait presque dans ses bras, et la baisait à tout moment. Ma sœur lui rendait ses caresses : mais elle n’en mangeait pas davantage. À dix heures, on m’envoya coucher. Je m’endormais ordinairement aussitôt que j’avais la tête sur l’oreiller : mais ce soir-là, je me doutai de quelque chose, je me tins éveillée ; je descendis de mon lit, et je prêtai l’oreille à la porte, dès que j’entendis ma sœur pleurer. Ma mère la flattait d’abord ; ensuite elle la gronda ; enfin, elle voulut sortir et la laisser. Je compris que ma sœur se jetait à elle, qu’elle l’embrassait, et qu’elle ne voulait pas la quitter. Alors ma mère employa la force pour s’en débarrasser. « Ma chère mère ! lui criait ma sœur, ne m’abandonnez pas ! » Ma mère la menaça. « Hé bien, ôtez-moi la vie, que je tiens de vous ; j’aime mieux mourir avec mon innocence. » Ici, ma mère se mit en fureur et se débarrassa. J’entendis ma sœur, qui se tenait étendue, le visage contre terre, et qui criait suffoquée : « Ma chère maman ! ma chère maman ! voulez-vous ma mort et ma damnation ? Ha ! maman ! donnez-moi la mort, et pas la damnation ! … Si cela est, j’en mourrai de chagrin et votre pauvre âme répondra de la pauvre mienne ! Maman ! au nom de Dieu !… » Ici elle fit un cri perçant. Ensuite, j’entendis beaucoup de mouvement dans la chambre, et ma pauvre sœur qui poussait des cris étouffés, comme si on lui eût mis quelque chose sur la bouche. Mais ses sanglots étaient si profonds, qu’ils m’arrachaient l’âme : si j’avais été assez forte, j’enfonçais la porte, et je me précipitais dans la chambre, pour la secourir, eût-on dû me tuer. Après cela, je n’entendis plus ma sœur, mais un certain bruit, qui me fait horreur à présent. Enfin, après un temps assez considérable, j’ouïs ma mère qui pleurait… « Monsieur, elle est morte disait-elle en étouffant sa voix. — Non, non, » répondait l’homme, «  vous en réponds. Faites-lui respirer des sels… La voilà qu’elle revient. Quand elle aura repris connaissance, niez tout, et faites-lui croire qu’elle a été dans le délire : vous la persuaderez. Adieu. » À ce mot, je remontai vite dans mon lit, et je feignis de dormir. Le monsieur sorti, ma mère vint m’éveiller, et me dit que ma sœur s’était trouvée mal, qu’elle avait le transport. Je ne sus plus que penser ; ce n’est que depuis, que j’ai entrevu la vérité. Ma sœur resta malade. Le froid (car j’avais écouté nue plus de deux heures), le froid m’avait saisie. J’eus la fièvre le lendemain assez fort pour ne pouvoir aller voir ma sœur, qui était au lit dans la chambre de ma mère. Je fus si dangereusement malade de cette rechute, que pour le coup, on ne compta plus sur moi ; et comme ma sœur ne sortait pas de son accablement, j’entendis plusieurs fois ma mère dire aux personnes qui venaient la voir : « Je vais perdre mes deux enfants ! » Enfin, après avoir été fort bas, je revins un peu ; et une fois que la nature eut repris le dessus, je me fortifiai plus vite qu’on ne l’espérait. Un jour (que je n’oublierai jamais), je crus que ma mère était sortie, contre son ordinaire depuis que nous étions malades (elle craignait que Maria ne parlât à quelqu’un) ; je me trouvai assez forte pour quitter mon lit, dans le dessein de parler à ma sœur. J’allai pour la voir. Mais, hélas ! quel spectacle ! Je la trouvai sur la paille, et ma mère à côté d’elle, sans connaissance. Saisie de douleur et d’effroi, je tombai sur le corps de ma sœur et j’y demeurai évanouie, je ne sais combien de temps. Mais qu’on se représente de quelle horreur ma mère fut frappée, lorsque, revenue à elle-même et cherchant des yeux la fille qu’elle venait de perdre, au lieu d’une, elle les vit toutes deux couvertes du voile de la mort !… Elle poussa un cri perçant, qui attira chez elle une pauvre femme de son voisinage, laquelle, trouvant ma sœur froide, l’ensevelit, et la fit disparaître de devant les yeux de ma mère.

« Cependant je restais sans secours : on m’en donna enfin ; et mes larmes ayant trouvé un passage, je pleurai ma sœur et mon unique compagne, avec tant de violence, que j’épuisai l’humeur qui m’étouffait et me serrait le cœur. Ma mère était si affectée, qu’on fut obligé de hâter l’enterrement. Quant à moi, je retombai dans une maladie qui dura six mois, pendant laquelle j’étais sujette à des frayeurs mortelles ; appelant ma sœur à mon secours, au milieu de la nuit, et ne me rappelant ensuite qu’elle était morte, que pour la pleurer avec une amertume qui me déchirait le cœur.

« Il y avait alors deux ans que nous n’avions reçu de nouvelles de mon père ; il nous abandonnait à la misère, ou à pis encore… Ce n’est à moi à juger sa conduite ; mais… est-il possible qu’on épouse une femme, et qu’on donne le jour à des enfants pour les laisser en proie aux horreurs que j’ai vues nous menacer et à celles que nous avons essuyées !… Il écrivit alors, non pour nous envoyer des secours, mais pour en demander à sa femme. On lui marqua notre situation et la mort de sa fille aînée. Il répondit tranquillement à ma mère au bout d’un mois, qu’il aurait préféré que ce fut la cadette, qu’il la priait de lui envoyer ce qu’elle pourrait, puisqu’elle avait moins de charge que par le passé. Cette réponse la révolta ; elle lui fit écrire qu’elle ne lui demanderait jamais rien ; qu’il songeât à lui-même, puisqu’il n’était né que pour lui et qu’elle allait tâcher de donner, par l’amitié, un autre père à sa fille ; qu’il n’avait plus aucuns droits sur sa femme ni sur son enfant : « Vous leur avez rendu la vie odieuse, et votre fille, malgré sa jeunesse, commence à sentir {elle me le disait un de ces jours) que la vie est à charge, quand on la passe dans l’abandon ou qu’on n’a des parents que pour faire rougir ; un père qui, loin de nous préserver des malheurs qui assiègent l’existence d’une épouse et d’une fille, parait au contraire trouver un plaisir barbare à les y plonger, et chercher en quelque sorte à jouir de leur déshonneur. Vous avez donné à votre fille de l’horreur pour les hommes ; quand elle en voit, elle s’enfuit, ou si on la force à rester, elle ne les regarde qu’avec effroi. Voilà l’effet de votre conduite. D’après cela, je crois que le mieux est que vous restiez où vous êtes ; car je doute, vu la sensibilité de ma fille, que je pusse l’élever, si vous étiez ici, et si je savais la perdre et n’avoir plus de consolation, je préférerais de mourir la première. Cependant, quel malheur pour une fille, et à quoi ne serait-elle pas exposée de votre part ! Dans quel dénuement vous la plongeriez ! » Ma mère finissait par lui donner son adresse, à un nouveau logement qu’elle prenait, et où nous allâmes demeurer. Je me rétablis un peu ; je grandissais. On me mit aux Miramionnes[16], et l’ami de ma mère étant revenu durant cet intervalle, il lui proposa d’occuper un appartement dans la même maison. Vous le connaissez ; il y est encore.

« Vous serez sans doute étonné de la conduite de cet homme, qui, étant jeune, s’attachait, sans aucune vue que celle d’obliger, à une femme mariée et malheureuse qui ne pouvait que lui être à charge. Il est vrai qu’il l’aimait ; sans cela, quels motifs aurait eus ce qu’il faisait pour nous ?… Je m’arrête là-dessus, pour revenir à ce qui me regarde personnellement.

« A treize ans, on me mit au couvent ; j’en sortis à quinze. On commença pour lors à me faire entendre que je n’avais pas de bien à espérer (je le savais déjà) ; qu’on avait eu beaucoup de peine à me donner une certaine éducation par son économie ; qu’on n’était plus en état de rien faire, et qu’il fallait songer à moi sérieusement. Ceci n’était pas absolument clair ; on y ajouta quelque chose qui le fut un peu davantage : « Vous êtes délicate ; le travail ne vous avancera pas beaucoup. Cependant il faut savoir faire les ouvrages de femmes, et je vous mettrai en apprentissage, tant pour les modes que pour la dentelle, mais seulement pour que vous sachiez faire ce qui vous regardera personnellement. » Ce langage me parut singulier dans la bouche de ma mère : je le lui témoignai « Ma fille, me dit-elle, je me suis mise au-dessus de certains préjugés ; la misère forme l’esprit, elle endurcit le cœur, en même temps qu’elle épouvante pour l’avenir. Un homme peut vous faire un sort sans vous déshonorer ; que serais-je devenue si un peu de jeunesse et de figure ne m’avait pas procuré des amis, qui m’ont soutenue et qui m’ont donné les moyens de vous élever ? Celui qui est ici est votre véritable père, puisque vous lui devez la conservation de vos jours et l’éducation. Il faut faire un ami pareil, qui vous soutienne personnellement, et vous préserve des malheurs auxquels j’ai été exposée par le mariage… » Je refusai net de me prêter à cet arrangement. On ne m’en parla plus, et je fus mise en apprentissage pour la dentelle chez Mme Amey[17]. Je pris du goût au travail, et je restai tranquille environ six mois. Ce fut à ce terme que les propositions recommencèrent ; on m’assurait qu’il y avait une personne qui désirait ardemment de me connaître et de se lier avec moi. Je refusai de la voir. On me traita mal, on me défendit de venir à la maison, et je restai deux mois entiers sans sortir de la chambre de ma maîtresse. Je ne souffris pas beaucoup de cette retraite forcée, que mes dispositions naturelles pour la tranquillité rendirent d’autant plus volontaire, que je me plaisais dans cette maison ; d’ailleurs mon caractère était si opposé à celui de ma mère, que je me voyais privée assez indifféremment de sa société depuis que je savais ses vues. Le sort de ma sœur m’épouvantait.

Au bout de deux mois elle se réconcilia, et me permit de revenir à la maison. Nous allâmes au Palais-Roval, et nous nous assîmes dans la grande allée, pour voir le monde, j’étais bien mise et ma mère encore mieux. Un homme, qui paraissait de quelque distinction, vint se mettre à côté de nous il adressa d’abord la parole à ma mère pour des choses indifférentes ; elle lui repondit poliment. Encouragé par là, il me fit quelques compliments, un entre autres qui me parut un peu fort : « L’homme qui aura le bonheur d’être aimé de vous, jouira d’un sort digne d’envie ! Pour moi, je me contenterais qu’une aussi jolie personne voulût bien me souffrir auprès d’elle ; je ferais son sort et je la mettrais dans le cas de n’avoir jamais besoin d’une autre personne. » Ce langage me parut concerté avec ma mère, et je commençai d’entrer en défiance que j’avais été amenée exprès à la promenade pour cette entrevue. Je ne me trompais pas. Nous fûmes engagées à diner. Ma mère accepta. Je refusai net. Mais on me fit tant la guerre, que ma timidité naturelle, mon inexpérience, ma jeunesse, me firent consentir à suivre ma mère ; ou plutôt, on m’entraîna. Nous trouvâmes une belle maison, des valets, un dîner magnifique. On se mit à table ; mais je ne pouvais manger ; j’avais dans la poitrine un serrement qui me suffoquait. J’ai presque toujours éprouvé la même chose, toutes les fois que quelque malheur me menaçait ; c’était le plus grand de tous qui m’attendait en cette occasion. Qu’on me dispense de détailler davantage [18]

« Le saisissement et la douleur m’occasionnèrent une maladie qui a duré deux ans, et dont M. Nicolas m’a vue convalescente ; il était loin sans doute d’en soupçonner la cause !…

« Nous retournâmes cependant chez l’homme du Palais-Royal, qui, persuadé que mon honnêteté n’était pas une grimace, se comporta de manière à réparer ses premiers torts ; mais je n’ai jamais voulu rien recevoir de lui.

« Un autre homme, ancien ami de ma mère, se présenta ensuite avec des propositions brillantes. On a pensé que M. Nicolas me déterminerait à les accepter, et c’est la cause de notre liaison ; mais il a fait tout le contraire. Cet honnête homme a pris pour moi les sentiments d’un véritable père, et j’en conserverai une éternelle reconnaissance. Puisse-t-il, de son côté, me conserver ces précieux sentiments ! Si ceux de la plus tendre des filles peuvent contribuer à adoucir son sort, à égayer cette tristesse habituelle où je le vois plongé, il peut être sûr qu’il a trouvé une amie qui ne changera jamais. »


Avant d’exprimer l’effet que cette lecture fit sur moi, il faut observer, aujourd’hui que je suis moins rapidement entraîné, que le récit de Sara est fort abrégé, et qu’il n’est point d’accord en tout avec les discours de sa mère, qui racontait autrement la suite de ses voyages à la poursuite de son mari ; mais avec des circonstances si romanesques, que je suis tenté de croire que, à quelques adoucissements près, la vérité est du côté du récit de Sara. La mère dit avoir été à Constantinople ; ce qui n’est pas vraisemblable. Elle raconte ensuite des particularités de son séjour à Dijon, où elle était fêtée (dit-elle) chez l’Intendante. Elle assure qu’elle a vu, dans cette ville, à ses genoux, un homme de marque, et qui occupe aujourd’hui un poste très élevé[19]. Elle vint ensuite à Clamecy, petite ville du Nivernais, où un marquis soupira pour ses charmes. Il l’adorait, et la première fois qu’il entra chez elle, ce fut par la fenêtre ; il manqua de se tuer : sans doute, la compatissante Leeman fut attendrie par le danger qu’il avait couru. Elle ajoute que, lorsqu’elle partit, il avait résolu de se laisser mourir. Mais on m’a donné une version toute différente. On assure qu’elle fut détestée dans cette petite ville du Nivernais, parce que, étant jolie et coquette, elle troublait tous les ménages, en tournant la tête aux maris provinciaux, dans un pays où le sexe est en général assez laid. Quant au marquis, on me l’a nommé : loin d’avoir voulu se tuer au départ de cette femme, il ne parle d’elle que comme d’une misérable. De Clamecy, Mme Leeman vint à Auxerre, où elle se fit également détester, par toutes les mêmes causes inclusivement. Le mari de la dame chez qui elle séjourna la rencontra depuis à Paris, et il assura l’avoir vue raccrocher avec sa fille (Sara). Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que cette dernière qui, dans ces récits, ne ménageait pas sa mère, l’ait fait, à certains égards, dans son écrit, et que, surtout, elle n’ait rien dit de ce séjour en Bourgogne ! Le récit est même circonstancié de manière à l’exclure absolument. Cependant ce séjour est certain : Sara ne l’a donc pas omis sans cause. Il faut encore observer que, lorsqu’elle commença d’écrire, elle ne connaissait pas encore mon rival ; mais que la plus grande partie fut écrite après le 12 mai, époque de la première entrevue. Il suit de là que Sara commençait à prévoir qu’elle ne devait pas tout me confier… si, pourtant, elle en a eu jamais le dessein : car sa conduite avec moi, même aujourd’hui, est un dédale inexplicable. Mais ce qui doit surprendre davantage, c’est l’omission absolue du séjour chez un homme comme il faut ! Ce séjour ma été raconté par la mère ; il est annoncé par la fille dans ses conversations avec moi ; et cependant on n’en voit aucune trace ! Voici comme la mère m’a fait ce récit, — il dément entièrement toute autre manière de voyager :

« Mon mari, qui avait des talents supérieurs pour le dessin des tapisseries, fut invité à venir à Paris, avec les offres les plus séduisantes. Il y succomba, et partit. À son arrivée, il parla de moi à son protecteur, qui désira beaucoup de me voir. Il m’écrivit de venir. Je partis avec mes deux enfants. » (Ici elle place un roman de son arrivée à Paris, conduite par un homme qu’elle ne connaissait pas, qui la retint trois mois dans un magnifique appartement ; comme elle ne savait pas la langue, elle demandait seulement son mari. À la fin, elle s’échappa, et le découvrit. Ce trait a été rapporté tout différemment par Sara.) « Après avoir rejoint mon mari, je fis la conquête de son protecteur ; mais je fus sévère à son égard. Comme c’est en conséquence de ses offres que j’ai quitté ma patrie, et que mon mari s’est dérangé à Paris, ce monsieur s’est toujours cru depuis obligé de me protéger. Je lui ai dit plusieurs fois qu’il avait fait mon malheur. Et c’est aussi le motif de son offre de vingt mille francs pour ma fille, qu’il regarde comme la sienne, puisqu’elle a passé chez lui une partie de son enfance. » (Ce serait alors Legrainier.)

Voilà ce que j’ai recueilli de ditférents entretiens décousus. Cependant Sara, dans les commencements de notre connaissance, me témoignait la plus grande répugnance pour voir cet homme, qui lui avait servi de père, chez qui elle avait été élevée, à qui elle devait son éducation !… Mais abandonnons ce chaos de contradictions et de mensonges, pour nous en tenir à l’Histoire écrite par Sara : pourvu que cette Histoire nous donne une idée vraie de la mère et de la fille, le reste importe peu. Je n’aurais pas même fait cette longue remarque, si je ne voulais donner, par ces Variantes, une idée de la manière dont toutes les aventurières font leur histoire. Ce que je n’ai jamais conçu, ce que je ne conçois pas encore, c’est pourquoi Sara décriait sa mère de concert avec sa mère ! C’est un raffinement unique ; une ruse inconcevable dans ses motifs, et que ses effets ne justifient pas ! Car elles y ont perdu toutes deux. Au reste, on retire un avantage de cette Histoire, c’est qu’elle présente un tableau vrai, souvent répété, de la conduite des intrigantes obscures, et qui, par là, n’en sont que plus dangereuses ; elles ont le champ plus libre pour tromper.

En achevant de lire l’Histoire de Sara, mon cœur était attendri : « Chère amie ! » pensai-je, « tu m’as promis d’être constante, de ne jamais changer ! J’y Compte, et je veux t’adorer jusqu’au tombeau… » Elle était déjà changée !… mais je l’ignorais.

Revenons à la mère de Sara, que j’avais presque forcée de retourner auprès de sa fille. Je lui avais découvert les vues honnêtes autant qu’avantageuses que j’avais pour cette dernière ; par là, j’avais excité son attention. Elle me répéta plusieurs fois : « Que ne m’avez-vous dit cela ! Je n’aurais cherché personne ! » Peut-être disait-elle la vérité, du moins pour jusqu’au temps où j’aurais eu rempli ses vues : mais, lorsque j’avais expliqué à sa fille, comment je devais agir pour elle en père, elle m’avait toujours fort recommandé de ne pas dire un mot de ma bonne volonté à sa mère. Quel était son but ? Avait-elle dès lors… Mais pourquoi conjecturer ? La mère et la fille étaient d’accord pour me tromper. C’étaient deux aventurières adroites et gauches tout à la fois, qui savaient parfaitement ourdir une trame, mais qui n’avaient pas assez de constance pour la suivre jusqu’au bout… Que n’ai-je connu plus tôt cette fatale vérité ! Quoi ! l’innocence, la candeur peintes sur le front de la fille ; son air décent, honnête… (mais elle l’avait démenti, cet air honnête et décent) tout cela n’était que grimace et tromperie ? Environ dans le temps de la première rencontre avec de Lamontette, elle devint folle, impudente ; son badinage était celui d’une fille. J’en étais surpris, mais j’en riais, ne croyant pas qu’il fût possible, à moins que ce ne fût un badinage, qu’une jeune personne, auparavant si modeste, devint absolument impudente. Non, je ne fus pas trompé…

Je disais que Mme Debée-Leeman était partie vers les onze heures, pour prévenir (disait-elle) le retour de Lamontette, et que ce n’était qu’un voile qu’elle jetait sur sa turpitude.

À son retour auprès de sa fille, la mère de Sara lui fit part de mes alarmes (à ce qu’elle dit ; car j’ignore en quels termes elle s’exprima) : « Hé bien ! » répondit ma tendre fille, « je vais lui écrire. » La mère m’assura, quand je la revis, qu’elle la gronda. « Comment, mademoiselle ! cet homme se meurt, et vous « vous contenterez de lui écrire ! Non, non, il faut s’en retourner ! — Vous avez promis de rester jusqu’à dimanche ? », objecta la fille. « On m’excusera. » Malgré ma constante amie, il fallut revenir le soir même. C’était le vendredi.

Il était neuf heures : je ne les attendais pas encore ; sans quoi, à chaque carrosse, j’aurais volé à la fenêtre. J’étais assis auprès de la table, occupé à lire, à copier, en le trempant de mes larmes, le cahier où Sara avait écrit l’histoire de sa jeunesse. On frappe à ma porte. Je reconnais la manière de Sara : je tressaille, je me lève, je cours, je renverse tout ce qui s’oppose à mon passage. J’ouvre… Sara, cette fille que j’avais crue si tendre, si sensible, qui m’avait juré mille fois de me regarder à jamais comme son père et son ami, Sara me dit d’un air glacé, maussade, dur : « Hé bien ! qu’est-ce donc ? Me voilà ! — Qu’est-ce », répondis-je, après l’avoir néanmoins tendrement pressée contre le cœur qu’elle déchirait ; « Hé quoi ! ma fille ! vous partez a mon insu ! Vous ne revenez pas le soir ! Je n’ai pas de vos nouvelles ! Je sais ce que vous m’avez dit tant de fois ! Et vous paraissez surprise de mon inquiétude ? Me croyez-vous donc insensible ? Ha ! Sara ! vous ne connaissez pas encore le véritable attachement ! Chère Sara, trop jeune sans doute pour sentir comme moi, ton cœur ne s’est pas encore attendri à l’école de l’adversité ! » Ces mots parurent la toucher ; elle fit quelques efforts pour me paraître telle qu’avant son fatal voyage.

Toi, qui m’as rendu malheureux (s’il est vrai que j’aie été aimé !), peut-être un jour verras-tu cette histoire : je n’y ai dit que l’exacte vérité ; apprécie, d’après ce que tu as déjà lu, et ce que tu vas lire, celle que tu m’as ôtée ! Le voile est tombé pour moi ; je te l’arrache, si tu me lis : vois, vois, quelle était cette Sara, que nous avons aimée ! pour laquelle je t’ai abhorré, pour laquelle tu m’as haï ! La soif de ton sang a été dans mon cœur (Hélas ! quels remords n’aurais-je pas aujourd’hui, mon crime fût-il demeuré enseveli dans l’ombre éternelle !) À quoi t’aurais-je immolé ? À qui m’aurais-tu sacrifié, si ton adresse eut triomphé de la mienne ? O de Lamontette ! Je rougis de mon amour et de mes fureurs ! Rougis à ton tour de tes complaisances et des tourments cruels que tu m’as causés… Hélas ! à l’instant où tu liras cette histoire, le voile sera tombé, sans mon secours : Sara n’aima jamais ; la nouveauté, le changement lui donnent seuls l’apparence du sentiment qu’elle ne connaît pas !…

C’est ici où vont commencer les fureurs de la jalousie. Mon rival vint le lendemain au soir ; la mère m’en avait prévenu, en m’invitant à le voir, pour en dire mon sentiment. Mais, ce soir-là, je le vis trop peu. Sara se comporta bien ; elle ne marqua pas une aveugle préférence, et je me couchai tranquille… tranquille !… pour passer au lendemain, le jour le plus cruel de ma vie.

Je fus invité à dîner. La mère de Sara le donnait à son nouvel ami, chez qui elle avait passé trois jours. J’hésitai si je m’y trouverais : la jalousie m’en éloignait, et ce fut elle qui me fit accepter. Sara elle-même eut l’air de m’inviter ; elle me dit le matin : « Vous dinerez avec nous ? » Je crus au moins que c’était une invitation ; mais j’ai, depuis, eu lieu de croire que c’était une simple question, et qu’elle aurait désiré que je ne me trouvasse pas en présence de son nouveau choix. Je m’y trouvai cependant : j’étais poussé malgré moi. Ainsi, je vis de Lamontette auprès d’elle. J’en frémis. Je saluai d’un air troublé… Je me remis enfin, en jouant un domino. Nous dinâmes ; tout se passa décemment de la part de Sara ; mais la mère, en finissant le diner, se trahit ; « Qui dirait », s’écria-t-elle, « que nous ne connaissions pas monsieur il y a quinze jours ! « Nous allâmes après dîner au Jardin des Plantes. Ce fut là que la passionnée Sara (qui peut-être n’était qu’intéressée) montra les sentiments les plus affectés pour de Lamontette. Elle s’appuyait languissamment sur son bras : elle ne laissait tomber sur moi que le regard le plus froid et le plus dédaigneux. L’affreuse jalousie jeta dans mon sein tous ses serpents irrités ; j’en sentais les morsures brûlantes ! Tantôt mes larmes voulaient couler ; tantôt je m’excitais à cesser d’aimer une ingrate, et tantôt la fureur m’inspirait de noirs projets !… Que je fus malheureux !… Mais ce n’était rien encore !… Nous revînmes… C’était moi qui marchais avec la mère, cette femme abhorrée, pour qui j’avais le mépris mérité que sa fille m’avait si bien motivé !… mais sans lui donner le bras : j’eusse ressemblé à Florimond, conducteur ordinaire. Mon rival, content, enchanté, venait à pas lents derrière nous avec Sara, qui lui souriait d’un air d’intelligence. Malgré moi, mes regards reprochaient au ciel l’excès de mon tourment. La mère s’en aperçut, et cette femme, la dureté même, comme toutes ses pareilles, fit quitter à sa fille le bras de mon rival, en lui disant : « Une jeune personne n’a pas plus besoin que moi de s’appuyer sur un bras, et je m’en passe bien. » Le soir, Sara osa me dire que sa mère avait trouvé que j’étais de mauvaise humeur à la promenade !

Nous étions tous trois invités à dîner pour le lendemain par de Lamontette, à cette maison de campagne où les deux femmes avaient passé trois jours. Je la croyais à une distance assez considérable de Paris pour qu’il ne fût pas naturel de revenir le même jour. Ainsi, la curiosité, ma jalousie qui me forçaient à suivre Sara, tout me déterminait à l’y accompagner. D’ailleurs, la mère, en partant vers les onze heures, m’avait promis d’en revenir le soir, et j’espérai que ma présence l’engagerait à tenir sa parole. Le chemin ne fut pas d’une demi-heure ! J’en fus surpris ! … À notre arrivée, mon rival était absent. Je tâchai d’être gai. C’était un garçon, un homme à marier ; il y avait des espérances, non pour le mariage, auquel il avait déclaré qu’il ne pensait pas, mais à une liaison telle que la mère la désirait. Il avait offert (disait-on) de faire bourse commune. On entendait par là qu’on puiserait quand on voudrait dans la sienne : pour lui, c’était autre chose qu’il entendait ; voyant des femmes bien mises, il les crut riches à proportion ; il se proposait de faire avec elles dépense commune, chacun fournissant de son côté, et les deux dépenses réunies devenant moindres que séparées. C’était un homme d’esprit : cependant, quelle sottise ! Elle égalait au moins la mienne ! Quoi ! il s’imaginait que si on avait eu l’aisance qu’annonçait la mise, si on avait été honnête, comme on voulait le faire paraître, on lui aurait jeté à la tête une fille charmante ! On l’aurait presque raccroché au boulevard ! Pauvres insensés que nous sommes, nous perdons la tête quand une femme nous plait, et il n’est pas de chimère que notre imagination ne réalise !… Ainsi, on ne s’entendait pas, et ce fut mon malheur (dans les idées que j’ai conservées depuis un si long temps) ! La mère et la fille espéraient une bourse ouverte, et comptaient même encore sur moi (quoiqu’elles fissent tout ce qu’il fallait faire pour m’aliéner). De Lamontette s’imaginait faire une connaissance bourgeoise ordinaire. Il voyait qu’il avait plu à la fille, et il espérait tirer parti de cette inclination… Je ne te laisserai pas ton erreur, trop heureux rival ! Je vais faire luire à tes yeux l’incommode et fâcheuse vérité ; non telle qu’elle est (je ne la connais pas encore), mais telle que je la sais !…

De Lamontette avait été au-devant de nous ; et, après une attente qui parut longue à Sara, nous le vimes arriver par le jardin. Le cœur de cette fille palpita de plaisir. Il entra. Elle vola au-devant de lui. Nous nous promenâmes : elle ne le quitta pas. Quelle odieuse effronterie, après ses promesses, sa conduite envers moi ! Comme cette conduite démentie sentait la courtisane ! la fille perdue !… Nous nous mîmes à table ; je dois le dire, la perfide osa poser encore son pied sur le mien, quoiqu’elle répondit aux afféteries indécentes et ridicules de mon rival. Cet égoïste, qui s’aperçut qu’il la captivait, s’efforça de l’engager à s’afficher devant un de ses amis, un Sirjean, huissier, invité pour être témoin de son triomphe, quoique à son arrivée on eut feint de ne pas l’attendre : ils s’étaient quittés en chemin, et l’un était venu par le devant de la maison, l’autre par le jardin. Les convives étaient dépeints avant qu’on les vit, et nous fûmes tous trois, pour cet étranger à notre égard, des objets de curiosité. Sara ne sentait rien de tout cela ; elle faisait la fille devant Lamontette, devant l’étranger, devant moi. Au milieu du diner, je n’y pus tenir, et j’allai me metttre à une croisée dans le corridor, où mes larmes coulèrent, en voyant les gens qui allaient se divertir, chacun avec leur amie : « Infortuné ! moi seul, qui ai tout fait pour la mienne, j’en suis abandonné ! L’ingrate m’oublie, elle change après tous ses serments !… » Un instant après, je me disais à moi-même : « Il te sied bien d’aimer à ton âge ! Hé ! rougis de tes larmes, de ton attachement ! Que regrettes-tu ? Les sentiments qu’elle avait pour toi ? Ha ! si elle les avait eus, elle les aurait encore ! Tu n’avais rien ; tu n’as rien perdu, qu’une illusion trompeuse !… Hélas ! cette illusion était tout mon bien, et je ne l’ai plus ! Elle pouvait toujours durer, et la voilà détruite ! Sans ce malheureux homme, qui est venu me l’enlever, je l’aurais encore ! » Puis, par retour sur moi-même, me rappelant ce canton où je faisais mes parties avec Zéphire et mes amis, je fondis en larmes, en étouffant ce cri : « Ho ! ho ! infortuné ! quelle métamorphose tu as éprouvée ! Celle de Circé n’était pas plus humiliante, plus dégradante ! » Et je me désolais !… Je rentrai au bout d’un temps fort long, et ce fut pour être témoin de nouveau des préférences de Sara

« Nouvelle manière de poser les boucles d'oreille à la créole », gravure satirique du XVIIIe siècle
Estampe satirique du XVIIIe siècle.


envers le Noiraud, portées jusqu’à l’impudence. Et cependant elles ne détruisirent pas mon amour !… Mais il fallait que ma douleur s’exhalât ; sans le vouloir, sans y penser, amené par les circonstances, je vais porter le coup mortel à la passion de mon rival, à son bonheur ; je vais renverser les desseins de ma cruelle ennemie, la mère de Sara ; je vais ôter à celle-ci un espoir dont elle commençait à se flatter.

Nous sortîmes. La mère que je détestais, s’empara de moi, pour que sa fille eût l’inconnu. Nous allâmes nous promener dans un jardin : là, mon rival laissa courir Sara, qui voulait cueillir des fleurs avec les jardinières, filles de l’hôte, et il m’accosta. Il me trouvait concentré ; la jalousie qu’il excitait rebondissait contre son cœur : il chercha donc à me pénétrer, tandis que son ami entretenait la mère, et que Sara aidait aux jeunes jardinières à cueillir des roses.

Quoique je le haïsse, on connait les amants : ils aiment tant à s’occuper de leur objet, qu’ils préfèrent d’en parler à leur rival (dussent-ils par là se nuire à eux-mêmes), à garder un prudent silence !… J’avais dans le cœur trois ou quatre passions ; l’amour, la haine, la jalousie, la vengeance ; c’étaient ces quatre mouvements combinés qui commandèrent à ma langue. Je commençai par écouter l’amour, et il me fit dire tout le bien que je pensais encore de Sara. Mes larmes coulèrent. « Vous l’aimez ! » me dit-il. « Je l’adore ! » m’écriai-je. Imprudent ! qui me nuisais ainsi à moi-même et qui donnais un nouveau prix à Sara, par la violence de ma passion !… Je la peignis, cette fille que j’aurais dû connaître, comme je la voyais, et je la voyais encore en amant ; je la représentai comme une fille aimable, intéressante, pleine de candeur, vertueuse par principes, autant que par caractère ; mais souverainement malheureuse par là même. Alors la haine s’emparant de mon cœur, en songeant à la mère, je peignis celle-ci comme je la voyais aussi : qu’était-ce, en effet, qu’une appareilleuse infâme, qui vendait sa fille ? Je dis tout ce que je savais de l’homme du Palais-Royal ; de l’homme aux vingt mille francs ; je dis ce qu’elle m’avait proposé à moi-même en m’offrant sa fille ; je parlai de M. Dumont ; je fis entendre à mon rival ce qu’on attendait de lui. « Cette fille aimable et douce, » lui dis-je en suffoquant de douleur, « elle est à vendre ! — Elle est à vendre ! » s’écria-t-il. « Oui, à vendre ! La voulez-vous acheter ? — Non, non ! elle m’intéresse infiniment ; mais je n’achète pas ; je rougirais de solder l’objet de mon attachement. — Il faut donc y renoncer, » lui dis-je. « Non, elle m’intéresse trop, d’après ce que vous venez de m’en dire. — Ha Dieu ! » pensai-je, « devais-je donc la louer avec tant d’enthousiasme ! » En ce moment Sara, un tablier de jardinière devant elle, un petit panier à la main, s’approcha de nous, cueillant des roses. La voilà ! dis-je à Lamontette. « Oui, feignons de parler d’autre chose. » En même temps, il me répondit comme si nous eussions agité quelque question de physique. Lorsque Sara fut auprès de nous, nous nous empressâmes tous deux à la louer, à lui dire des choses agréables. Les sourires ne furent que pour mon rival, quoique mes expressions fussent beaucoup plus flatteuses que les siennes. Elle s’éloigna. Cependant, comme Lamontette me montrait de l’amitié, surtout les sentiments les plus honnêtes, il m’inspirait une certaine confiance : je lui dis que je me félicitais que ma jeune amie fût tombée en d’aussi bonnes mains. De son côté, il protesta qu’il n’avait pas d’amour ; qu’il n’entrait rien de relatif à cette passion, dans la liaison qu’il se proposait de former ; en un mot, il me parla comme un homme d’esprit, qui est sûr d’être aimé, parle à un homme faible, qui voit qu’il ne l’est plus et qui en est au désespoir. Il faut ici rendre justice à mon rival : sa conduite fut généreuse à mon égard, au moins par les apparences ; et, dans le commerce de la vie, on doit beaucoup à ceux qui veulent bien les observer ! Mon entretien avec Lamontette dura plus de trois heures : je ne pouvais me lasser de parler de Sara, que je voyais bien qui m’échappait ; en parler me semblait en jouir encore, et mon rival, de son côté, croyait ne pouvoir être trop instruit sur le compte de deux femmes avec lesquelles il avait commencé de se lier.

Pendant ce long entretien, Mme Debée-Leeman était sur les épines ; sa conscience lui faisait deviner la matière de notre conversation, mais ce qui me surprit, c’est que Sara n’en était pas moins inquiète. Enfin nous nous rapprochâmes de la mère.

L’entretien avec mon rival m’avait donné quelque consolation ; sans réfléchir s’il m’avait dit vrai, je compris qu’il était impossible qu’il formât avec Sara une liaison durable ; je connaissais trop bien les vues de la mère, quoique je ne susse pas encore que celles de la fille étaient les mêmes. Ce fut d’après cette idée, que je regardai comme certaine, que je voulus éviter à ma naïve amie le désagrément d’avoir eu inutilement un homme de plus. Je lui fis entendre en deux mots le résultat de mon entretien avec Lamontette. Cependant, lorsqu’il s’agit de s’en retourner, comme on me l’avait promis, et que Lamontette proposa de coucher à sa petite maison, Sara, déjà instruite par moi, opina secrètement pour rester ; je la voyais tirer sa mère par la robe, afin qu’elle ne fit pas attention aux raisons que j’alléguais. En effet, quelle indécence que deux femmes qui n’étaient qu’à demi-lieue de chez elles, restassent dans un vide-bouteille de garçon, où il n’y avait qu’une chambre à coucher ! Certainement la mère de Sara ne l’eût pas fait pour elle-même ; et si, au lieu d’avertir la fille, j’eusse dit à la mère qu’elle n’avait rien à prétendre, je l’aurais vue la plus empressée à s’en retourner ; mais je ne le fis pas ; je n’étais plus à moi, le cœur égarait la tête. Ainsi, à mon grand étonnement, la mère et la fille restèrent à coucher, n’ayant pour trois qu’un petit lit dont on se partageait les matelas. Mais il fallait que Sara, devenue folle de Lamontette, mortifiât de toutes manières l’homme qu’elle avait séduit par un faux attachement, une fausse candeur. Ce qu’il y eut de plus douloureux et de plus humiliant pour moi, c’est que mon rival s’aperçut combien je souffrais, et qu’il m’offrit sa pitié. D’un air de propriétaire, lorsqu’il vint avec les deux femmes me reconduire jusqu’aux Boulevards, il me présenta la main de Sara : « Allons, puisque vous vous quittez, vous devez avoir quelque chose à vous dire, allez ensemble. » Et il nous accoupla. Sara, froide comme une fille qui est avec un homme, tandis qu’elle en aime un autre, garda la morgue la plus insultante. Je tâchai de lui parler bonnement, rien ne l’intéressa. Je parlai de son amant et, ce fut alors, qu’avec la tournure la moins désobligeante, je lui répétai ce que je lui avais déjà fait entendre : « Votre mère n’a pas trouvé ce qu’elle cherchait, ma fille. — Comment cela. monsieur ? — C’est que M. de Lamontette vous respecte trop, d’après ce qu’il a vu de vous et ce que je lui ait dit, pour vous rabaisser au rang de fille entretenue. — Et que lui avez-vous dit ? — Mais je lui ai fait connaître votre mère d’après ce que vous m’avez confié… — Vous avez très mal fait ! — Pourquoi ? vous ne cherchez qu’un protecteur, plus puissant que moi, sans doute ; je vous ai épargné un rôle, toujours désagréable, en lui apprenant ce que vous n’auriez pu lui dire qu’avec désavantage. — Je vois que vous avez fait des imprudences ! En vérité, monsieur, je suis très fâchée que vous vous soyez mêlé de ce qui me regarde et, surtout de ce que vous avez dit tantôt devant moi, dans le jardin ! — J’ai cru le devoir pour vous prouver mon amitié. — Ce n’en est pas là une preuve… N’avez-vous dit que cela ? Il faut que je le sache. — J’ai parlé de l’aventure de M. Dumont. — Ha ciel !… hé ! l’avez-vous nommé ? — Non. J’ai parlé de M. de Vesgou (l’homme du Palais-Royal). — Voilà qui est bien, monsieur ! On peut dire qu’il est bien malheureux que vous soyez venu ici ! — De M. Legrainier et des vingt mille francs ! — À merveille !… Est-il possible ! — J’ai narré crûment les vues de votre mère à l’égard de cet homme, et ce qu’elle m’a dit à moi-même. — Ainsi voilà ma mère déshonorée dans son esprit ! — C’est votre avantage ! — Allez, monsieur, vous êtes… En vérité… Je suis bien malheureuse ! — Est-ce de m’avoir connu ? — Certainement… vous me faites un grand tort ! — Je ne vois pas cela ! — C’est que vos lumières ne sont pas fort étendues… Au reste je ne sais pas pourquoi nous allons ainsi ensemble ; c’est apparemment pour faire croire qu’il y a quelque chose entre vous et moi ! » En achevant ces mots, elle me quitta le bras, et alla entre sa mère et Lamontette. La surprise me ferma la bouche ; je dis aussitôt adieu. Lamontette pria Sara de m’embrasser ; la mère dit : « Pourquoi donc ? » et je revins seul. J’étais amant, j’étais jaloux, et je laissais la fille que j’aimais avec mon rival, un rival préféré, qui avait pour lui le lieu, ses manières, une inclination naissante ! Ceux qui ont aimé avec violence, ceux qui ont été jaloux avec fureur, se formeront une idée de mon supplice !…

Arrivé chez moi, je sentis ce que la jalousie et l’amour outragé peuvent faire éprouver de plus violent. Je ne dormis pas, des songes effrayants troublaient quelques secondes de sommeil, et rouvraient avec effort mes paupières à peine appesanties. Le matin mon oppression fut si forte, que je crus en mourir ; je m’y résolus. Mes larmes coulèrent comme deux fontaines ; tout à mes yeux prit une teinte de douleur ; tout gémissait dans la nature, et se mettait à l’unisson de mon cœur. À tout moment, je descendais à la chambre de Sara ; je regardais, je touchais ses habits, je feuilletais ses chansons ; un mot pensé par elle que j’y trouvais, me paraissait un trésor… Cette cruelle journée s’écoula.

Le lendemain, je ne pus résister à l’envie d’aller voir Sara chez mon rival. Je la trouvai plus froide pour moi, plus indifférente que jamais ; elle l’était jusqu’à l’impolitesse. J’en fus pénétré ! Déjà souffrant et malade, je ne pus retentir mes plaintes, je montrai toute douleur à mon rival et, me découvrant moi-même à la haine qu’il devait avoir pour moi, je lui donnai occasion d’un triomphe complet. Je sentis que je le rendais trop heureux en me plaignant comme je le faisais. Je lui montrai une des lettres de Sara[20]. Lamontette fut surpris de la trouver si tendre, si décisive en ma faveur, et je jouis un instant du tourment qu’il me faisait souffrir ; il l’éprouva lui-même. Faible soulagement ! Lamontette sentit bientôt qu’il était ce que j’avais été, qu’il possédait le cœur dont la perte me mettait au désespoir !… Je le vis, et mes regrets s’en accrurent.

Le papier que je venais de montrer donna la plus vive inquiétude à l’ingrate ; elle se douta que c’était une de ses lettres ; je le vis aux regards qu’elle lançait sur moi.

Je n’ai de ma vie éprouvé un trouble aussi cruel ! j’étais en proie à la jalousie, à la fureur, à l’indignation. Toutes ces passions s’entrechoquaient dans mon cœur déchiré, mais Sara m’était encore trop chère, pour que ma haine refluât sur elle ! c’était sa mère que j’abhorrais. Dans un moment où je parlais d’elle à mon rival, je m’enflammai par les plaintes que j’en faisais et, dans la violence de mes mouvements, j’agitais ma canne, (j’ai su depuis, que Lamontette, qui voulait me détruire dans l’esprit de Sara et, auquel j’en donnais tous les moyens, dit à la fille d’abord, ensuite à la mère que je les avais menacées de coups de canne. Je ne le crois pas, quoique je fusse dans le délire.) Ce rapport que leur fit Lamontette était aussi imprudent que mes confidences, eu égard à ce qu’étaient ces deux femmes. Au lieu de les déchaîner contre moi, elles agirent comme leurs pareilles, elles me craignirent et Sara comprit du moins qu’il fallait changer avec plus d’adresse. Prêt à quitter Sara (que mon rival eut la bonté d’engager à me reconduire seule) et, me voyant observé, je la priai de m’accorder douze pas au dehors, pour lui dire un mot que personne ne put entendre, et elle eut la dureté de me refuser. J’avais tout prêt un effet de douze cents livres pour les douze pas qu’elle eut fait sans doute si elle avait su ma pensée. Je m’éloignai de l’ingrate, la mort dans le cœur.

J’allai diner en ville, chez mon ami Guillebert[21], que je consultai sur ma situation, j’étouffais. Il me donna ses conseils. Le soir, je trouvai la mère de Sara, mais seule. Elle avait de l’inquiétude à mon sujet ; et sans doute elle était venue de concert avec sa fille, ou d’elle-même. Sa vue me blessa. Je lui parlai cependant avec modération. Elle me parut fort mécontente de Lamontette qu’elle me peignit comme un homme dangereux, j’ai su depuis qu’elle voulait m’épouvanter, et que ses discours étaient concertés avec mon rival et sa fille, la tendre Sara se faisait un jeu des frayeurs et de l’épouvante qu’elle croyait me donner ! Au lieu de paraître effrayé, je m’emportai avec fureur contre mon rival. Ainsi le moyen échoua, et je ne donnai pas à Sara, à l’indigne Sara le plaisir qu’elle attendait.

Une chose inconcevable, c’est que je quittai la mère assez bien. Elle me pria de la venir voir le jeudi soir, sous prétexte de lui apporter une lettre pressée. Je donnai dans le piège, ne me doutant pas que mon rival fut du secret… En y allant, j’eus le spectacle terrible de l’incendie de Opéra[22], qui m’éclairait suffisamment, au milieu de la campagne et dans des chemins de traverse, pour me faire éviter des mares d’eau, car il avait plu ; j’en étais à une lieue et demie. Arrivé, je refusai le souper de mon rival… Comme il devait rire de me voir accourir crotté, mouillé, en sueur, pour apporter une fausse lettre, et voir un instant et, comme par grâce, une fille qui se moquait de moi !… J’avais été bien reçu des deux femmes ; Sara surtout, qui était charmée de ce que je ne restais pas, feignit d’en être fâchée ; elle me dit un adieu obligeant par la fenêtre. Pour mon rival, il ne pouvait me quitter ; je le faisais jouir d’un triomphe trop doux, pour qu’il ne cherchât pas à le prolonger. Mais une de ses demandes me blessa au vif : « Hé bien, comment va le cœur ? — Comme il le doit, lorsqu’il s’est attaché à une fille dure. — Dure ! — Dure pour moi ; sa conduite à mon égard ne convient pas. » (Je suis admirable ici ! je me plains à mon rival, de ce qu’on l’aime et qu’on ne m’aime plus ! il faut avouer que les passions extrêmes sont capables seules de pareilles disparates !) Aussi Lamontette s’emporta-t-il, feignit-il d’être en colère et compatissant tour a tour. Dans une autre position que la mienne, cela m’aurait amusé. Je partis enfin, au bout d’une heure de redites. Et Lamontette, en rentrant auprès des deux femmes fit le matamore : il dit de grands mots sur de très petites choses, fit des amphigouris sans fin sur ce que nous avions dit ; se déclara le champion, le Don Quichotte de Sara : « Si quelqu’un ose mal parler de ma fille » (c’était la fille à tout le monde ! un peu plus moi pourtant qu’aux autres, comme on le verra, puisque sa mère était la Lambertine de la dame Chéreau…)[23] « après m’en avoir dit du bien, il aura affaire à moi !… Des gens… des hommes… des philosophes… Qui le croirait !… Mais si jamais… Nous nous verrons… Ho ! je le verrai… Y allât-il de ma vie !… » On me répéta ces propos le lendemain ; on eut soin d’y ajouter (et Sara me le confirma dans la suite) que Lamontette était la plus forte lame de la France ; elle croyait m’épouvanter… Comme si la fureur jalouse, quand elle a décidé de se battre, regardait à l’habileté ! Toutes les fois que j’ai réfléchi depuis à cette conduite de Sara, elle m’a indigné. Non, au prix de mon sang, de ma vie, je ne voudrais pas déshonorer l’autel où j’ai sacrifié : mais quel ménagement doit-on à la plus vile des créatures, à la plus infâme, à la plus basse ; qui s’est elle-même avilie ; qui, non contente de sa turpitude, y a joint l’hypocrisie des vertus !

Je m’en revins fort mécontent de moi-même, après cette conversation. Le lendemain, je fus très agité.

Le soir, la mère de Sara eut affaire à la maison ; elle laissa sa fille seule avec Lamontette, avec un homme qu’elle ne connaissait que depuis quinze jours, et dont elle m’avait dit tant de mal ! J’ignorais son retour. Le samedi matin, encore ému de ce qui s’était passé l’avant-veille, j’allai voir Sara. Je la trouvai seule assise auprès de la fenêtre. (Lamontette a dit depuis qu’ils étaient épuisés de jouissances.) Elle me salua de cet air froid, auquel je commençais à m’accoutumer. « Ma mère est à Paris, me dit-elle. — À Paris ! Je l’ignorais ! » Je vis dans ses yeux qu’elle ne me croyait pas. Je l’assurai que je n’avais pas vu sa mère. Nous causâmes ; elle me fit quelques reproches sur ma conduite de l’avant-veille ; elle me parla des lettres que j’avais montrées, et nous convînmes que je dirais qu’elle les avait écrites pour se former le style. Elle frappa plusieurs fois à une cloison, pour avertir mon rival. Il vint comme un homme qui s’éveille ; et moi, j’eus la faiblesse de donner pour une vérité le mensonge conseillé par Sara. Ce n’est pas que je n’eusse suggéré moi-même ce motif autrefois ; mais c’était après la seconde lettre, et je ne crois pas que jamais il l’ait déterminée à m’écrire. Mon intention était cependant de faire servir les lettres qu’elle m’écrivait, à lui donner un style naturel. Souvent les règles y étaient blessées (sans doute parce qu’elle était étrangère), quoique le mérite du fonds s’y trouvât, et je corrigeais ces fautes, en lui relisant ses propres lettres. Sara douce alors, m’écoutait avec complaisance, et elle refaisait elle-même ses lettres, pour les rendre telles que je les ai rapportées. Durant cet entretien, il y eut une disparate singulière dans la conduite de Sara envers moi ! Sur la fin de notre conversation, et dans un instant où mon rival était occupé en bas, elle me dit ces propres mots : « Mon bon ami, j’ai joué ; je n’ai pas le sou. » Ce langage inattendu me pénétra de joie, et j’y satisfis comme je le pus. Enfin je la quittai. Sara était seule à l’instant où je partis, et ce fut elle qui eut la dureté de m’y faire songer !

En arrivant, je trouvai la mère, avec laquelle je m’entretins une partie de la journée : j’étais bien aise de lui parler, pour voir si elle me dirait encore qu’elle avait laissé sa fille seule ; mais elle m’avoua que mon rival était avec elle. Je l’avais vu (non sans le plus grand étonnement !), cependant cet aveu ne m’en surprit pas moins, surtout lorsqu’il fut accompagné d’un autre : qu’à la première fois qu’elle s’était absentée, il était retourné coucher à sa maison de campagne. Ce fut alors que si j’avais été moins sensible, moins aveugle, moins subjugué par l’esprit et par le cœur, j’aurais dû mépriser et fuir une… Mais je m’en gardai bien ! je savais qu’il y allait de ma vie, et si je rompais alors avec elle. Je me contentai de chercher à détruire mon rival, et d’employer contre lui les mêmes moyens qu’il mettait en usage, contre moi.

J’en étais instruit par la mère de Sara ; cette femme, par une finesse de son état, sentit qu’il fallait qu’elle nous brouillât assez, de Lamontette et moi, pour nous empêcher de nous revoir. Dans cette vue, elle me le peignit sous les plus noires couleurs ; elle m’assura qu’elle le détestait : qu’elle ne comprenait rien à son existence ; que sûrement il avait une manière d’être qui annonçait un homme dangereux. Elle me rapportait tous les discours qu’il tenait ; elle y ajoutait ; elle les brodait. J’ai même tout lieu de croire que ma tendre fille, mon rival, et la mère s’entendaient, et que leur but était de m’inspirer une crainte conforme à leurs vues. Quoi qu’il en soit, voici ce que me répéta Mme Debée-Leeman : « Monsieur Nicolas a été bien malheureux ! mais en ce moment ! Ah ! Il l’est plus que jamais… Plus que jamais ! » répétait-il en regardant Sara, et en souriant d’un air de compassion à mon égard. Quelques instants après, il disait : « J’aime bien la bonne amie de M. Nicolas ! Ha ! qu’il est agréable d’avoir la bonne amie de M. Nicolas ! » Ces propos m’étaient revenus dans l’esprit le soir de notre altercation. Je lui avais dit, que j’avais fait une épreuve par ma conduite avec Sara, dont elle ne s’était pas tirée à son honneur : qu’elle avait l’âme dure, et que j’étais revenu de mes sentiments pour elle. Mon homme avait pris feu à ce discours : il s’était écrié que j’allais la haïr (comme s’il avait dû en être bien fâché) ! J’avais entrepris de m’expliquer : mais il n’avait pas voulu m’entendre, il avait parlé en même temps que moi, et c’avait été l’offénsé qui avait querellé l’offenseur. La mère, après m’avoir rapporté ces propos, ajouta qu’il avait été furieux pendant le souper. Que signifiait cette comédie ? et en quoi la dureté dont je m’étais plaint, de la part de Sara, intéressait-elle l’homme qu’elle me préférait ? Pourquoi en paraissait-il furieux ? Hélas ! il croyait en imposer par là plus aisément à une jeune imprudente, qui se livrait sans connaitre !… La révoltante image qui s’offre à ma pensée, ne ferait qu’augmenter mon indignation… Mais Lamontette était lui-même joué par ces deux femmes, qu’il croyait subjuguées… Tout était concerté entre la mère et la fille. Avec Lamontette, on convenait de m’effrayer par son crédit, par l’idée qu’on prétendait me faire prendre de certaines commissions secrètes, dont on le supposait chargé par le Gouvernement : avec moi, la mère exprimait les craintes qu’elle avait de lui, afin de m’en inspirer. La fille jouait un autre rôle : quand je l’interrogeais, elle ne me parlait qu’en bien de mon rival ; elle me disait confidemment, qu’il n’était rien de ce que sa mère m’avait dit : que c’était elle seule qu’on voulait effrayer. Elle ajoutait ensuite (et voici la finesse de cette fille naïve), qu’à la vérité M. de Lamontette avait un crédit très grand, mais qu’il était trop honnête pour s’en servir contre moi. « Nous agissons de concert pour effrayer ma mère, ajoutait-elle ; nous convenons en son absence de ce que nous dirons devant elle : ce sont des choses vraies, si vous voulez, mais qu’on pourrait se dispenser de dire : d’ailleurs, pour l’intriguer davantage, il lâche des mots sans suite ; il affecte d’avoir des dépêches secrètes très pressées. Quand son ami (le même qui avait diné avec nous) vient le voir, ils parlent ensemble à demi bas, et par leurs expressions, ils lui causent des frayeurs qui m’amusent. » Tel était le langage de la délicate Sara ; l’imprudente osait tenir ces propos à l’homme qu’elle trompait !… Son assurance, dans ces occasions, commença de me prouver combien elle devait être exercée dans l’art des courtisanes, et je m’en voulus moins de m’être laissé tromper… Ho ! si du moins je l’avais entièrement connue alors !

La mère ne s’amusait pas moins à mes dépens que la fille. Après m’avoir rapporté tout ce qu’elle croyait avoir entendu, ou tout ce qui se disait dans leur tripot, elle jouissait de mon indignation, de mes fureurs, de mon emportement. À son retour auprès de Lamontette et de sa digne fille, elle ne manquait pas de rapporter tout ce qu’elle m’avait ouï ou fait dire de mon rival ; elle m’attribuait en outre ce qui était sorti de sa propre bouche ; elle irritait de Lamontette ; elle l’obligeait à se répandre en menaces, qui m’étaient exactement rendues, auxquelles je répondais, et dont elle était la colporteuse plus que fidèle. La mère et la fille égayaient ensuite leur méchanceté de tout ce trigaudage ; c’était le seul plaisir de leur goût, et ce temps fut sans doute le plus heureux de leur vie. Et j’avais cru Sara un ange !…

Après toutes ces découvertes, que pense-t-on que je fis ? Je sentis qu’il m’était impossible de vivre sans une illusion, dont Sara resterait la maitresse. Au lieu de concevoir pour elle l’indifférence qu’elle méritait de ma part, je passai la journée où elle devait revenir de chez mon rival, à former des projets, pour me mettre à sa discrétion. Plus de cette fermeté mâle qui fait l’homme : elle m’avait abandonné… J’attendis son arrivée avec impatience : ce ne fut qu’à neuf heures et demie… Pourquoi cette faiblesse ? On le présume par un mot que j’ai dit.

Tous les glaçons du Nord parurent sur le visage de l’ingrate, et je lui fis l’honneur de croire qu’elle me haïssait. Encore animé contre de Lamontette, je ne le ménageai pas devant la mère ; je croyais le connaître, d’après ce que cette femme m’en avait dit : je le peignis sous des couleurs capables d’effrayer des femmes, que l’obliquité de leurs vues n’eût pas rassurées, si je n’avais tenu d’elles tout ce que je savais. (Comme elles durent en rire !) Cependant Sara paraissait furieuse. Elle ne me parla qu’en me lançant de ses yeux la foudre et les éclairs. Mais j’étais trop ému pour y faire une attention suivie ; j’en sentis seulement son injustice davantage : car je m’enflammai peu à peu, indigné de voir celle qui m’avait promis son attachement et sa confiance, se rire de mes peines, les braver, les irriter, en prenant ouvertement le parti de mon rival. Je sortis des bornes : Sara, qui m’avait toujours vu tendre, qui ne savait pas sans doute combien l’indignation jette loin d’elle-même une âme honnête et franche, Sara ne s’attendait pas à ces terribles reproches !… Elle était assise vers la croisée, à côté d’une table à thé ; sa mère était de l’autre ; j’étais debout devant elles. Je gardai un moment le silence ; mon âme se concentrait, pour s’échapper avec plus de furie : « Voilà donc, m’écriai-je d’une voix altérée, cette fille qui devait m’être attachée jusqu’au tombeau ! dont j’étais le conseil, le guide, le père, l’appui ! la voilà ! trois jours l’ont changée ! En trois jours un inconnu lui a tourné la tête ! Elle en est folle ; elle l’adore, et elle ne croit lui bien montrer sa ridicule passion, qu’en marquant à son ancien ami la plus noire ingratitude !… La voilà, cette fille dont la physionomie annonçait la candeur… Fille fausse qui n’a jamais dit un mot de vérité, je te connais enfin, mais pour te vouer le plus parfait mépris !… » Elle voulut parler. Je m’élançai vers elle ; je levai la main… Les filles de l’ordre de Sara ne connaissent pas la dignité de leur sexe ; cette physionomie naturellement si noble, devint basse ; Sara fit un geste de frayeur, et poussa un petit cri : « Ne me frappez pas !… » Sa mère gardait le silence ; mais elle s’élança pour se mettre entre sa fille et moi. Je m’arrêtai, et jetant sur cette Sara, naguère adorée, le regard de l’indignation : « Je m’abaisserais, repris-je, à te traiter comme tu le mérites. Reste dans le mépris auquel je t’ai vouée ! » Sara était immobile et pâle : point de ces élans de l’innocence, qui repousse l’outrage ; elle demeura muette. Je sentis alors à quel point elle était vile : j’en fus pénétré ; mes larmes coulèrent. « Vous ai-je été chercher ? dis-je avec plus de douceur. Hélas ! j’étais tranquille, dans un état de mort, il est vrai, depuis mes derniers malheurs ; mais j’étais tranquille. Vous venez me trouver ; vous m’offrez une amie charmante, et surtout sensible ! Je vous crois ; mon âme avide d’aimer se livre à vous avec confiance ; elle s’attache ; elle est heureuse… oui, vous m’avez rendu le plus heureux des hommes !… mais était-ce donc par raffinement de cruauté ?… Ho ! je le crois, puisque vous déchirez avec violence les liens qui attachaient mon âme à la vôtre !… Il faut donc cesser… de vous… voir ; de vous… aimer… J’en mourrai sans doute !… Malheureux que je suis ! tout se tourne contre moi, jusqu’aux douceurs les plus efficaces de la vie ! L’amour, l’amitié, la nature ont empoisonné la mienne ! Être infortuné, jeté dans le monde pour aimer, j’ai toujours mis mon bonheur à l’être, et je n’ai trouvé que des ingrats !… Vous avez raison. Sara ; oui, mademoiselle, vous avez raison. Vous auriez été une exception pour moi ; je ne la mérite pas ; je dois être malheureux, et vous devez y contribuer… Adieu ! »

Je me retirai. La mère me retint, et faisant le bon soldat, elle donna tort à sa fille. Mon cœur était si faible pour cette dernière, que je sentis que je l’adorais, en éprouvant le plus profond mépris. Je m’émerveillai de ce sentiment inexprimable ; s’il est possible de sentir de la surprise dans le désespoir ! Mme Debée-Leeman parla mal de mon rival dit que j’étais préférable, traita d’indécente la conduite de sa fille avec lui en ma présence : enfin cette femme si emportée, qui faisait trembler tout le monde, douce avec moi, ne cherchait qu’à me calmer. Elle n’y réussit pas ; j’étais blessé au cœur.

J’avais compté sur le retour de Sara pour adoucir ma douleur ; mais j’eus une plus mauvaise nuit que si elle n’était pas revenue.

Sur le matin, à l’heure où j’étais sûr que Sara serait chez elle, je désirai d’avoir un entretien. Je frappai légèrement sur le plancher, sans espérance qu’elle daignât me répondre. Ce fut avec une surprise mêlée de quelque joie, que j’entendis les neufs coups vivement frappés, qui étaient pour me parler : je descendis. « Un moment d’entretien, lui dis-je, mademoiselle, le permettez-vous ? » Elle me fit signe d’entrer. Nous nous assîmes. Fût-ce des reproches que je lui fis ? non, je lui exposai mes vues à son égard : elles étaient fondées sur l’attachement le plus sincère, et sur le désir le plus ardent de lui être utile. Elle en fut frappée : même en se rendant aux raisons que je lui exposais, son âme restait froide, quoique son esprit parût convaincu. Nous demeurâmes d’accord sur la conduite à tenir ensemble, sans qu’elle eût changé une seule de ses dispositions à l’égard de mon rival : je le vis ; non, je ne fus pas aveugle au point de ne pas le voir, et j’eus la faiblesse de ne pouvoir prendre assez de ressentiment pour me dégager ; je vis Sara s’avilir jusqu’à souffrir les sentiments d’un homme qu’elle n’aimait plus ; à les souffrir, tandis qu’elle en aimait un autre, et je n’eus pas le courage, je n’eus pas la délicatesse de briser ma chaîne ! Je m’amusai, en véritable enfant, à lutter contre mon rival par les petits moyens. Insensé ! Ton plus grand ennemi, c’était Sara ! C’était elle qu’il fallait arracher de ton cœur pusillanime !… Je réalisai, dès le même jour, mes arrangements avec cette dangereuse créature. Je dînai ensuite avec elle et sa mère ; je m’attendris à table, en me rappelant quelques-uns de mes anciens malheurs, que les nouveaux me rendaient mille fois plus sensibles, et je vis des larmes couler des yeux de celle qui causait ma peine la plus cruelle !… J’essayai de profiter de son attendrissement pour voir s’il était possible de regagner son cœur ! Mais je découvris dans son air ce froid de l’indifférence, qui annonce que le cœur ne sent plus rien. Un sentiment nouveau m’affecta en ce moment : « Elle est indifférente, pensais-je ; mais quand elle était si vivement empressée, quand le ravissement était peint dans ses regards, elle m’aimait donc !… J’ai été aimé, je l’ai été à quarante-cinq ans !… Hé ! que ne dois-je pas à celle qui m’a tiré du nombre des morts, où j’étais, pour me rappeler à la vie, à la jeunesse, à l’amour, à la jouissance !… » Cette réflexion remplit mon cœur d’une tendresse inexprimable pour Sara ; j’y sentis un élan de générosité ; je fus prêt à lui dire : « Hé bien ! s’il le faut pour ton bonheur, aime Lamontette, sois-en aimée ; mais conserve-moi ton amitié… » Oui, je fus prêt à tenir ce langage. Mais je me rappelai en ce moment combien j’étais peu capable de souffrir le partage du cœur de Sara. Cependant, lorsque je la quittai, je me trouvai plus tranquille que je ne l’eusse été depuis ce que j’appelais mon malheur ; je me sentis la tête plus libre, et je fus capable de travailler.

À l’heure du souper, elle me frappa comme dans mes heureux jours. J’accourus avec un sentiment de joie que je ne connaissais plus depuis son infidélité. « Chère amie, lui dis-je en entrant, quelle vertu ont donc cette baguette et ce bruit que je viens d’entendre ? Ce n’était qu’un son ; mais je voyais ta belle main qui faisait agir la baguette ; ce son, insignifiant par lui-même, était l’expression de ta volonté. Ha ! Sara, vous êtes pour moi l’âme et le charme de la nature ! » Elle sourit, d’une manière charmante ; mais un soupir suivit ce sourire. Je me jetai sur sa main. « Tu es avec ton père, ton ami. — Malgré ce que vous m’avez dit !… Non, non, je suis fausse. — J’ai trop d’intérêt à te croire vraie, pour m’y refuser ! Ma chère Sara ! dis-moi, non que tu m’aimes… (ici deux larmes s’échappèrent de mes yeux, et Sara pleura), mais que tu m’as aimé ! Je borne là toutes mes prétentions aujourd’hui. — Je l’ai cru, me répondit-elle. »

Nous nous mîmes à table ; mon pied chercha, comme autrefois, à se poser sous le sien ; elle s’y prêta… Que je l’aimais en ce moment !… Je voyais l’instant où elle allait me rendre son cœur : « Peut-être, pensai-je, est-elle mécontente de mon rival ! Peut-être s’est-il montré sous un jour qui lui déplait ! Quel bonheur, si elle me rendait sa confiance !… » Je me mis à ses genoux après souper (triste rôle pour un père ! ridicule pour un homme de mon âge) ! Ce fut alors qu’elle m’avoua qu’elle avait été furieuse contre moi la nuit précédente. « Je ne saurais exprimer quelle a été mon agitation, ajouta-t-elle ; un père, un ami, m’avoir traitée de la sorte ! Quand j’aurais tort, n’ai-je donc aucun droit à l’indulgence ? » Elle pleura. Je tâchai de la calmer, en démentant toutes les vérités que je lui avais dites. (Hélas ! ma bouche ne pouvait plus être d’accord avec mon cœur, depuis que je n’estimais plus, quoique j’aimasse encore !)

Je ne sais comment cela se fit ; mais il me vint alors une idée, d’obtenir de Sara la plus grande faveur, celle à laquelle je n’étais pas encore parvenu. Je voyais qu’elle m’échappait ; je voulus la retenir par une sorte de considération extérieure ; peut-être voulais-je voir si elle ferait une infidélité de cette espèce à mon rival. Elle refusa, mais faiblement. Je la pressai, je la tourmentai, j’employai toutes les instances, tous les moyens… Enfin, je n’espérais plus, lorsque je m’avisai de lui dire que si elle m’accordait cette faveur, ce serait une assurance de notre union future. Elle parut hésiter, et soit un reste d’attachement, ou de honte de me refuser, ou bien un effet de sa facilité naturelle, j’eus la surprise de la voir consentir, après son changement, à ce qu’elle n’avait pas fait dans le temps de notre plus grande intimité. Elle monta chez moi…

J’aimais encore, sage lecteur ; j’étais dans l’égarement, dans la jalousie, dans la douleur de l’infidélité, de l’abandon ; pardonnez-moi une coupable conduite, que je n’expose à vos yeux que pour m’en humilier et vous être utile !… Le crime porte sa peine avec lui ; cette faveur, si ardemment désirée, tourna contre moi…

Que je me trouvai d’abord heureux ! J’oubliai toutes mes peines… Sara était dans mes bras… Au milieu de la nuit, dans un instant de sommeil interrompu, je lui pressai la main. Elle s’éveille à demi ; sa bouche de rose presse la mienne… Transporté d’amour, à cette faveur inattendue, je m’écrie : Mon adorable Sara ! ma fille ! mon amie ! » Le son de ma voix me fit reconnaître. Elle soupira ; elle me repoussa… Dieu ! quel horrible sentiment j’éprouvai, à cette pensée désespérante : « Elle m’a pris pour mon rival ! » je me levai ; je m’habillai ; mon cœur déchiré poussait au dehors des sanglots et des larmes. Sara n’en fut point émue. Je vis, avec un sentiment d’étonnement et d’horreur, quelle s’était méprisablement donnée ; ce qui m’avait paru la plus grande faveur, devint à mes yeux, en ce moment, le type de sa honte… Je la laissai s’habiller. Ensuite, venant auprès d’elle, je lui dis avec une sorte de fermeté : « Je vous aime encore ; mais je vous jure qu’à dater de cet instant, jamais je ne vous demanderai de faveurs : je croirais vous trop avilir, en vous obligeant à vous partager. Vous êtes à Lamontette, je le vois : vous m’en avez donné une preuve irrécusable ; je ne veux rien avoir de commun avec lui… Ha ! Sara !… — Je ne sais ce que vous voulez dire… Au reste, vous ferez bien de ne plus me tourmenter ; je m’y refuserais… Je suis charmée que vous m’aidiez à être vertueuse… » J’étais outré, mais plus contre moi que contre Sara. Je l’aimais encore, je l’adorais sans l’estimer !…

Je n’ai pas violé ma résolution ; mais la vue de Sara était encore le plus grand de mes plaisirs ; j’en jouis avec une sorte d’avidité les trois jours suivants, surtout le dernier, qu’elle fut charmante. L’espérance d’être bientôt avec mon rival était la cause de sa gaité ; je le vis, j’eus la certitude que je devais jusqu’à ses caresses, à son inconstance. Elle reprit, non son ancienne confiance, mais son ancienne familiarité ; mon faible cœur, averti par ma raison, était quelquefois tenté de la repousser ; il n’en eut pas le courage…

Ce fut l’un de ces trois jours que je lui parlai de son Histoire, que j’avais trouvée dans sa bibliothèque. Au premier mot que j’en dis, je m’aperçus d’un certain trouble de mécontentement que je fis disparaître en louant quelques détails, particulièrement le récit du malheur de sa sœur aînée, et la peinture touchante des regrets qu’elle eut en voyant son cadavre. « Ces deux endroits, lui dis-je, sont pleins de force et d’énergie ; ils annoncent du talent. » Je parvins ainsi à dissiper son mécontentement. Mais je compris qu’il ne fallait pas lui avouer que j’avais copié cette histoire, toute déguisée qu’elle m’avait paru. Elle m’annonça son voyage du lendemain chez mon rival, en me priant de ne point m’en affecter. Elle me jura qu’elle l’estimait, qu’il n’avait pas d’amour pour elle, qu’elle n’en avait point pour lui, et que leur liaison était une connaissance ordinaire. Je ne la crus pas ; le baiser de la nuit lui revenait à tout moment, je le trouvais une preuve complète, et il l’était.

Je commençai, dans ce temps-là même, à éprouver des sentiments contradictoires ; je ne pouvais vivre sans voir Sara, que la raison me disait de quitter ; je sentais qu’il le fallait. En sortant d’avec elle, j’en formais la résolution, mais semblable à ceux qui promettent de pratiquer la sobriété en quittant une bonne table, et qui violent leur propos dès que l’appétit est revenu, je ne pouvais passer une demi-journée sans désirer de voir l’enchanteresse. Mes conversations avec Sara que je n’estimais plus, avaient perdu leur charme ; avide du plaisir ravissant qu’elle m’avait autrefois procuré, je croyais encore la retrouver quand je venais auprès d’elle ; mais, trompé dans mon attente, à peine la voyais-je que j’étais rassasié, ennuyé de son entretien et, dans ces moments, ma raison fortifiée se faisait entendre par-dessus l’amour. « Je ne la verrai plus… pensais-je, il le faut, je le ferai. » Une demi-journée s’était à peine écoulée, que le besoin du sentiment délicieux dont j’avais pris l’habitude se faisait sentir encore. Je regardai autour de moi ; si j’avais trouvé une jeune personne aimable, aussi jolie que Sara, plus honnête, je me jetais dans ses bras, mais tout me manquait, jusqu’à cette Manon de chez mon graveur dont j’ai dit un mot : elle me reçut mal ; jusqu’aux maîtresses de Sara dont je vais parler dans un instant. Après que ma pensée s’était promenée sur mes connaissances, que j’avais inutilement cherché, elle se repliait ; Sara s’offrait à mon imagination, charmante, naïve, je la désirais avec transport. « Rien ne l’égale !… » m’écriais-je… Je la revoyais et ne la trouvais plus !… J’étais au désespoir.

Voilà comme mon cœur était agité, dans un temps où j’avais la plus violente passion pour une fille qui en aimait un autre !… Un jeune homme a mille moyens de consolation ; je n’en avais aucun ; le jeune homme peut changer, il peut trouver une femme qui l’aime et le dédommage : un quarante-cinquenaire ne trouve que des mépris… C’est pour vous seuls que j’écris, ô mes pareils en âge et en passions vives ! C’est brûlé du désir de vous être utile par ma fatale expérience que je vous fais ces récits, que je vous dévoile ma faiblesse, ma honte, ma turpitude, due j’en meure de confusion, mais que je vous aie instruits !…

Sara, tout occupée de Lamontette, ne s’embarrassait guère de mes peines, qu’elle voyait et qui ne lui donnaient que du dégoût.

Elle partit le matin du mercredi pour aller chez mon rival et revenir le lendemain soir. Je fus assez tranquille le premier jour ; le second, je m’efforçai de l’être : « Hé quoi ! me disai-je, n’est-ce pas un avantage que son absence ? Sa présence n’est-elle pas un esclavage ? Quel supplice pour un homme de quarante-cinq ans que le rôle du complaisant d’une volage ! Il est clair que, dans le fond de son cœur, elle croit encore me faire trop de grâce que de souffrir mes soins, mon dévouement. Ne faut-il pas être feu, à mon âge, avec ma barbe déjà grise, pour aimer une enfant et faire dépendre mon repos, ma félicité d’une tête qui ne sait pas encore réfléchir, qui n’a d’autre règle que son caprice ? Insensé ! Vois donc ta folie ! Désire que Sara te laisse encore tranquille demain, après-demain, toute ta vie !… » Beaux raisonnements qui ne produisaient rien ! À neuf heures et demie, le bruit de tous les carrosses me remuait les entrailles ; je volais à la croisée et je m’en revenais triste, lorsque la voiture passée, m’avait ôté l’espoir que c’était celle qui ramenait Sara.

Enfin elle arriva, et, plus tendre, plus faible que jamais, mon cœur vola au-devant de celle qui me donnait la mort ! Je tremblai au-dedans de moi-même, car je prévoyais que Sara allait être sérieuse et triste, comme lorsqu’on a quitté ce qu’on aime. « Quel rôle je vais faire auprès d’elle ! Celui d’un barbon dédaigné qu’une jeune fille enchaine et tourmente ! Ha ! je n’ai pas trouvé ce que je désirais ! une amie tendre, sensible autant qu’honnête, qui aurait fait la douceur du reste de mes jours ! C’était ce que Sara m’avait offert ; elle m’avait montré l’âme sensible, exempte de coquetterie qu il fallait à mon âge ; j’ai entrevu le séjour du bonheur, mais je n’y suis pas entré !… Infortuné ! le sort me précipite comme un autre Œdipe, dans les malheurs que voit ma raison et qu’elle ne saurait lui faitre éviter !… » Je faisais ces réflexions en attendant que mon rival s’en retournât : elles étaient si fortes, que je m’oubliai quelque temps après son départ sans pouvoir descendre. Enfin j’allai saluer Sara et sa mère.

Je trouvai la fille telle que je m’y étais attendu ; pour la mère, elle paraissait me voir avec plaisir. Dans un entretien particulier que nous eûmes ensemble elle affecta de me parler avec franchise ; je dis qu’elle affecta ; c’est que Sara m’a depuis assuré que sa prétendue franchise n’avait d’autre but que de me pénétrer et de voir jusqu’où ses intérêts demandaient qu’elle me favorisât. Mais je reviens à ce qu’elle me dit. Elle me répéta tous les discours de mon rival, elle me parla ensuite de sa fille, mais je ne sais quel était son but, puisque ce qu’elle m’en apprit ne pouvait que m’en détacher. Elle m’assura qu’elle lui avait dit, à l’occasion du nom de Fifille, que lui donnait mon rival, qu’il ne fallait avoir qu’un père, et qu’elle n’avait qu’à voir lequel elle préférait. « Je les garderai tous deux, avait répondu la peu délicate Sara. — Cela est impossible. — En ce cas, je quitterai l’autre, moi… » Ce mot me fut bien sensible ! « Quoi ! » répondis-je, « elle me sacrifie à une connaissance de quinze jours ? — Vous le voyez ! Et je vous gage que si je lui présente demain une connaissance nouvelle, vous la verrez quitter aussi facilement celui qu’elle vous préfère aujourd’hui. (Cela est arrivé.) Quel caractère ! » pensai-je… Je me défiai de la mère ; je me crus bien fin de voir qu’elle ne parlait de la sorte que pour me montrer qu’on ne pouvait être l’ami de sa fille que sous sa protection. Une foule d’idées se présentèrent alors : « Qu’a donc prétendu Sara, en me la faisant détester ? Quelle trame ourdissait-elle ? Parlait-elle d’après son cœur ?… » Ce mystère se dévoilera quelque jour… Mais j’étais près alors d’avoir des preuves de la vérité de tout ce que Mme Debée-Leeman venait de me dire.

La froideur de Sara continua jusqu’au lendemain soir, qu’elle reprit son ancien ton avec moi. Nous étions amis le samedi, nous le fûmes le dimanche et le lundi, à quelques petites inégalités près. Le soir, mon rival vint rendre sa visite et savoir quel jour on irait à la campagne. La mère s’en défendit ; Sara qui le désirait ardemment, s’efforçait de la faire changer de résolution ; mais la mère, qui voyait le but de l’homme qu’elle n’avait recherché que par intérêt, qui pénétrait au fond de son âme par ses moindres discours, et qui sentait qu’il n’était, d’aucune manière, ce qu’il fallait à elle et à sa fille, tint ferme dans son refus, au moins pour ce jour-là. Le mardi, Sara fut gaie jusqu’au soir, que la demande de son amant fut encore refusée. Elle ne put y tenir ; l’humeur la plus marquée s’empara d’elle ; furieuse ou pleurante ou d’une aigreur insupportable, elle fit tout ce qu’il fallait pour me guérir. Quelle triste comparaison avec ce qu’elle me disait six semaines auparavant lorsqu’elle sortait pour la promenade et que j’allais la joindre ! « Venez ! Sauvez-moi quelques instants d’ennuis ! » Et lorsque j’arrivais auprès d’elle : « Que je suis charmée de vous voir ! Tout mon chagrin se dissipe, à votre arrivée je n’en ai plus ; mon papa, mon soutien, mon guide, mon appui le chasse et l’empêche d’oser se montrer !… Que j’ai de plaisir auprès de vous ! » ajoutait-elle quelquefois ! « Quel bonheur m’a procuré notre liaison !… » Ha ! quelle âme engourdie et féroce n’aurait pas été touchée de ces sentiments honnêtes et déhcats ? Et comment, un cœur aussi sensible que le mien ne se fût-il pas livré tout entier ? « Le bonheur m’attendait sur mon retour, me disais-je souvent, et c’est par l’amour, dont je n’avais plus rien à espérer, c’est l’amour dont j’ai tant eu à me plaindre, qui va me le procurer enfin ! C’est que jamais je n’ai connu de femme qui valût ma charmante amie. » Hélas ! je suis bien détrompé !…

Le mercredi matin, Sara se montra plus chagrine que jamais ; son âme était navrée de douleur, son cœur gonflé d’indignation contre sa mère et contre moi. Elle aurait voulu que j’aidasse moi-même à déterminer Mme Debée à se rendre chez mon rival, à l’accueillir (ou plutôt c’était ce qu’elles voulaient toutes deux pour me conserver). À quel rôle indigne les femmes veulent nous réduire, lorsqu’une fois nous leur avons laissé voir l’empire qu’elles ont sur nous ! Dans l’après-dinée, Sara me pressa d’employer mon crédit et mes amis, pour lui faire avoir de l’ouvrage. « Je veux travailler, me disait-elle, je vivrai contente au sein de la médiocrité, de la misère même ; cherchez-moi de l’ouvrage. » Ces sentiments étaient nobles, je ne pouvais que les encourager ; aussi ne différai-je pas d’un instant ; je sortis, je m’empressai, je vantai les talents de Sara, je m’honorai d’avoir cette commission de sa part. On accueillit ma demande ; toutes les femmes à qui je m’adressai s’intéressèrent pour ma pupille (c’est ainsi que je la nommais). Je revins annoncer ces nouvelles à Sara ; elle en parut comblée ; mais le soir même, j’appris que le lendemain elle devait aller chez mon rival. Je conçus que lui seul était la cause de son ennui, de ses résolutions généreuses, de la joie qu’elle avait montrée à mon retour. (Je vois clairement aujourd’hui, en imprimant, que tout était feint, tout était joué !) Sara, ou du moins sa mère, était riche ; elle jouait également la pauvreté, le goût du travail, la vertu, pour exciter ma générosité.

Dans cette journée, il m’était venu par la poste une lettre de Delarbre, de ce jeune homme, amant de Sara, à qui j’avais écrit le congé. Il faut détailler ce trait de mon histoire.

Durant le second voyage de Sara chez mon rival, indigné contre elle, souffrant le plus affreux des tourments, celui de la jalousie et de l’indignation, cherchant à me dégager, j’allai voir les demoiselles Amey, les anciennes maîtresses de Sara, dont l’ainée m’avait écrit ce billet, quelques jours auparavant :

« Monsieur, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien, si cela ne vous dérange pas trop, prendre la peine de passer chez moi ; j’ai quelque chose à vous communiquer. J’espère que vous voudrez bien me faire ce plaisir, ainsi que de me croire, avec toute la considération possible, monsieur,

« Votre très humble servante,

« Amey. »

J’avoue que mon motif, en me rendant enfin à cette invitation, était de me plaindre de Sara, mais avec prudence, de voir ce qu’on répondrait, et de saisir avidement tout ce qui pourrait contribuer à ma guérison. Je fus bien reçu. Je me plaignais en général du peu de fond à faire sur l’attachement des amis et des amies. Je nommai ensuite Sara, mais en commençant un autre discours. Les deux filles se regardèrent… elles ne dirent que du bien de leur ancienne élève. Pour la mère elles ne la ménagèrent pas. J’écoutai ceci d’un air d’indifférence ; j’en savais assez au sujet de Mme Debée-Leeman ; c’était de la fille que je voulais entendre des choses qui achevassent, ou plutôt qui commençassent de me guérir… Infortuné, qui ne savais pas encore à mon âge, que la guérison par le mépris, quand on a véritablement aimé, est la plus cruelle de toutes !… On ne me dit rien ; peut-être plus éclairées que je ne le pensais alors, ces filles redoutaient-elles ma pusillanime tendresse ! Elles ne me dirent rien !… Désolé de l’inutilité de ma démarche, je me rappelai Delarbre ; je résolus de lui écrire, pour tirer adroitement dé lui s’il avait eu quelque sujet de mécontentement… Qu’on ait toujours en vue que je ne voulais que me guérir !… Ma lettre fut efficace ; il me lit une réponse que je reçus le 20 juin, ou plutôt ce fut Sara. Elle reconnut l’écriture et se proposa de ne pas me rendre la lettre qu’elle apporta cependant elle-même chez moi. Sa mère la suivait sans doute par curiosité, la crainte l’obligea de me dire, en l’entendant monter : « J’ai une lettre pour vous, parlez-en, je vous instruirai après. » La mère de Sara ne m’en ayant rien dit, je gardai le silence, et dès qu’elle fut partie, on me montra la lettre, en me disant qu’on voulait la lire avant moi. Je m’y opposai, malgré ma faiblesse ; cependant, je convins que si c’était de mon rival ou d’une autre personne que je nommai, je consentirais, après la signature vue, que Sara la lut avant moi. Je vis la signature ; c’était celle de Delarbre. Malgré les instances de Sara, malgré ses efforts, je m’en emparai ; elle tenait la moitié de la lettre, je tenais l’autre ; il était trop important pour moi quelle ne vit pas que j’avais écrit, pour la lui laisser lire ; un effort adroit m’en mit en possession. Sara se retira sur-le-champ furieuse. M’apercevant, au souligné, que la réponse n’était qu’un commentaire gauche de ma lettre et, que ce jeune homme était encore amoureux, je pris un parti ; ce fut de courir après Sara, de lui lire les quatre dernières lignes qui lui étaient avantageuses et de déchirer la lettre en mille morceaux pour la tranquilliser. Je fis tout cela si adroitement, que je sauvai trois lettres incluses que le jeune homme m’envoyait, et qui n’étaient pas moins tendres que celles que Sara m’avait adressées, dans le temps de mon intimité. Les voici :

Premier Billet de Sara à Delarbre
(au crayon.)

« Si le nom de Debée t’est si cher, je veux le donner mille fois pour celui de Delarbre ; mais unissons Delarbre et Debée pour toute la vie. Non, mon cher Delarbre, je ne violerai jamais le serment que je te fais en ce moment, d’attendre le dernier soupir en t’aimant : je te suis attachée ; rien ne pourra me séparer de toi. Notre sort est à jamais uni ; à jamais le même ; il ne fera qu’un de nous deux. J’en répète le serment ; je suis à Delarbre pour toute ma vie.

& Sara Debée. »


Second Billet de la même au même

« Ha ! qu’un cœur est à plaindre, lorsqu’il aime sincèrement et qu’il est éloigné de l’objet de sa tendresse ! Que je te plains, Delarbre, si tu as souffert la centième partie de ce que j’éprouve, depuis ton absence ! Mais, hélas ! ce ne sont encore là que des roses ! Tu partiras un jour ; je serai des semaines, des mois, sans te voir : que deviendrai-je, puisqu’un jour, un seul jour fait couler mes larmes ? Mais souviens-toi, Delarbre, une fois pour toutes, que s’il faut nous séparer, le cœur de ta Debée, de ta femme, partira avec toi… Ha ! je maudis l’amour mille fois par jour ! Pourquoi faut-il que j’aie aimé, pour être séparée si promptement et pour si longtemps, du seul homme qui ait encore touché mon cœur ! Oui, je répéterai sans cesse ce mot, que tu as tant chanté sur ta guitare :

Qu’on est heureux
Quand on est deux ! »


Troisème Billet de la même au même

« J’ai appris hier, mon bon ami, une fort mauvaise nouvelle ! On m’a parlé d’un nouveau parti[24]. Mais tu peux être persuadé, que quand ce serait un Mylord, je te préférerais toujours. Ainsi compte sur l’amitié que j’ai pour toi. J’oublie tous mes malheurs, dès que je songe et que je parviens à me persuader que nos deux cœurs sont faits l’un pour l’autre.

« Au bonheur de te voir. »

« P.—S. J’ai passé tout le reste de ma journée à gémir, et à soupirer d’être éloignée de toi ! Je ne sais absolument comment je pourrais faire, s’il fallait que nous fussions séparés pour toujours, puisqu’il est vrai qu’une heure sans te voir me paraît être deux siècles et demi. Ha ! que je sens bien actuellement ce que tu me disais, il y a quelques semaines, qu’un jour passé loin de ce qu’on aime est une éternité !… Je crois qu’il en est de même de toi, mon bon ami ; oui, s’il était possible d’ouvrir mon cœur, on y respirerait la joie que j’éprouve, d’avoir trouvé un amant digne de l’amour que j’ai pour lui. Mais en même temps, hélas ! on y verrait le chagrin et le désespoir, que je ne suis pas maîtresse de réprimer, quand il est éloigné de moi. La seule chose, mon bon ami, que j’aie à désirer, c’est que ton amour dure aussi longtemps que le mien est grand, constant, fidèle : mon bonheur serait parfait.

« Ta bonne amie,
« S. Debée. »

Combien donc dura-t-il, cet amour, si constant, si fidèle ?… Quinze jours au plus, après le départ de cet amant chéri. Il fut quinze jours, sans qu’on reçut de ses lettres, de plus de cent lieues : et avant le quinzième, on était piqué ; il était haï. Il ne pouvait le croire : car, après plusieurs lettres à la mère de Sara, il se fit appuyer par son père ; il écrivit lui-même à sa constante et fidèle amante la lettre que j’ai rapportée, et qui fut si mal reçue… Quelle était la raison de la conduite de Mme Debée ? (car pour celle de sa fille, elle n’était occasionnée que par son inconstance naturelle). Les motifs de la mère étaient qu’elle ne voulait pas marier sa fille, dont un mari serait le maitre, qu’elle n’en eût tiré le profit des soins et des dépenses qu’elle avait faites pour elle depuis son enfance.

Ces trois lettres si naturelles, où l’on voit tant de vérité, me prouvèrent que Sara ne tenait guère aux engagements les plus forts, et cette réflexion me confirma dans la dangereuse erreur que j’avais été aimé. Avec quelle rapidité elle oublia ce pauvre Delarbre ! Comme l’oubli fut entier, absolu ! Quelle indifférence ! Mille fois je m’en suis fait donner des preuves, qui furent toujours complètes ; mais je n’avais pas encore lu les trois tendres billets : j’aurais été indigné.

On se rappelle que, dans les commencements de notre connaissance, j’avais été chargé par sa mère de remercier Delarbre, et que j’avais eu la délicatesse de ne rien écrire, que je n’eusse consulté la jeune personne, croyant, d’après les discours de la mère, que Sara était encore attachée : « Ha ! vous pouvez écrire, m’avait-elle répondu ; je ne l’ai jamais aimé. Moi, aimer un jeune homme ! » (En effet, cela aurait été contre nature.) « Je n’aime que des hommes mûris par l’âge, devenus sûrs par l’expérience… » Et je le crus, pauvre insensé ! je le crus ! À quoi nous servent donc l’âge et la raison ! Enfin je le vois aujourd’hui, mais trop tard, Sara, était la finesse même, plus fine que sa mère, qui l’est beaucoup ! Lorsque je la croyais naïve, sincère, elle n’était que rusée. Toutes deux voyant un homme isolé, elles jetèrent un dévolu sur sa dépouille ; la fille ne fut pas farouche ; elle employa les agaceries les plus efficaces ; elle abusa de la modestie que le ciel a mise sur son visage : plus dangereuse mille fois que sa mère, elle cachait le vice sous la physionomie noble et imposante de la vertu… Tremble, ingrate ! je puis te perdre d’un mot ! Tremble que je ne tire le voile, et que je ne montre aux yeux de mon rival la hideuse, l’horrible vérité !… Tu as menti l’amour, je m’en doutais : depuis que tu le préfères, tu… lui as été infidèle !… O perfide ! et je ne te hais pas encore !… Mais je ne t’estime plus ; mon amour n’a plus de base ; il va s’anéantir… (Et j’étais encore ici un insensé ! Je devais aimer Sara !…) Je reviens à Delarbre.

L’impression qu’il avait faite sur la perfide était profonde ; on l’a vu par ses lettres. Mais, outre qu’elle lui avait tout accordé, je trouvai des preuves de sa passion au bas de quelques chansons, où l’infidèle, encore sensible pour ce jeune homme, exprimait ses regrets : « Séparation cruelle, le… Juin 1779. » Ailleurs : « Il n’est plus ici, ce cher amant ! » Mille fois je l’avais entendue chanter, attendrie, sur sa guitare, la romance : O ma tendre Musette ! qu’elle tenait de cet amant qu’elle n’avait jamais aimé !… Tourmenté par la douleur qu’elle me causait ; j’ai cherché à me guérir, à m’éclairer : j’ai eu des lumières… cruelles ! Quelle jeunesse ! L’inconséquence, l’étourderie, la corruption… Dieu tout-puissant ! mon amie, ma tendre et vertueuse amie d’il y a un mois, serait-elle un monstre ? Non, je ne veux pas achever de m’éclairer… Mère barbare, ne me décrie plus ta fille ! Monstres qui m’environnez, ne me montrez plus la fatale et triste lumière qui jaillit de l’infernale envie de mal faire qui vous possède ! Monstres, ne m’éclairez pas ! Laissez-moi ! Que j’ignore les horreurs que vous voulez me faire entrevoir !… Ah ! Sara ! O ma fille ! Pourquoi m’as-tu forcé de chercher à me guérir ! Où en suis-je ? À la lettre, je crois.

J’étais descendu porter chez Sara les morceaux de la lettre déchirée ; je lui répétai les dernières lignes que j’avais lues : le peu de temps que j’avais mis à la suivre, lui prouva que je n’en avais pas vu davantage. Je lui fis aussi reconnaitre les morceaux : ce qui la tranquillisa. Mais j’observai deux choses : son extrême frayeur que je ne lusse cette lettre, qui ne m’eût rien appris que je ne susse, et le mystère réel, non feint, qu’elle en faisait à sa mère. Quant à sa crainte que je ne gardasse la lettre, j’ai pensé, depuis, qu’elle présumait que je l’aurais montrée à mon rival, et que, s’il n’y avait eu que moi, elle aurait peu redouté les aveux du bon Delarbre ! À l’égard du mystère fait à sa mère, il parait que cette dernière ignorait les faveurs accordées par sa fille à un jeune homme : cela ne rentre pas dans le plan de ces sortes de femmes.

Le lendemain jeudi, on partit dans la matinée, pour aller chez Lamontette. Il n’en était pas prévenu ; loin de là, comme on va le voir. La mère de Sara lui avait fait écrire par sa fille une lettre fort sèche : celle-ci, bien sûre que sa mère ne savait pas lire, aurait pu tourner la lettre à sa guise ; mais elle eut ses raisons, apparemment, pour l’écrire, telle qu’on la lui dictait. (Que de ressorts les intrigantes savent faire jouer ! ô femmes ! Vous êtes nos maîtresses en fourberie ! Qui peut lutter contre vous ?) Sara voulait sans doute exciter, plus adroitement qu’avec moi, la haine de Lamontette contre sa mère, ou elle voulait s’en faire désirer davantage ; ou elle cherchait à faire la fille innocente et timide, contrainte ; ou enfin rien de tout cela : elle voulait peut-être le punir de quelque manque de considération : car j’ai su depuis qu’il s’en permettait quelquefois. Il dut être fort surpris de les voir ! Il assure aujourd’hui qu’il n’a jamais aimé Sara ; cependant il reçut les deux femmes avec transport… Pauvres finauds, que les hommes ! quand on les a quittés, ils disent qu’ils n’aimaient pas : mais leurs fureurs, leur haine, leur jalousie, prouvent, en dépit d’eux, combien ils étaient attachés !

En arrivant, Sara lui dit : « C’est à monsieur Nicolas que je dois le bonheur de vous voir : il a engagé ma mère à partir. — Il est vrai, appuya celle-ci. — Bon, bon, Fifille ! Ha ! C’est un bon enfant, que ce pauvre monsieur Nicolas ! » Sara ne mentait point ici ; j’avais paru charmé du voyage ; j’avais même rassuré sur le temps incertain. La mère, enchantée de ma résignation apparente, m’avait dit, tandis que sa fille s’habillait : « Je viens de faire la leçon à Mademoiselle. Point de particulier ; je l’ai défendu : on ne sortira qu’avec moi ; on sera toujours sous mes yeux ; si je reste, on restera ; ou je parlerai comme il convient. Je ne veux plus de ce que j’ai vu durant mes autres voyages ; des manières niaises : des Pépé, des Fifille. Que signifie tout cela ? La dernière fois, on faisait le chocolat en haut, à côté de Monsieur : j’ai tout fait descendre dans la pièce où j’étais, et je l’ai fait faire devant moi. Je ne couche pas. Je reviens ce soir ; attendez-nous. — Sûr, madame ? — Très sûr ; je la ramène ce soir. — C’est mon avis au moins. » Ces dispositions de la rusée matoise avaient adouci ma douleur, et je l’avais pressée moi-même de profiter d’un instant de beau temps.

Après le départ de la mère et de la fille, je me mis à écrire la suite de ce récit, que j’ai fidèlement tracé jour par jour ; ce que j’y ai depuis ajouté se réduit aux causes des événements, alors ignorées pour la plupart. Cette occupation dangereuse, il faut en avertir, puisqu’elle tenait mon esprit toujours occupé du même objet, paraissait m’amuser et me distraire ; mais je le répète, elle est dangereuse. J’avais encore une autre manie : je me sentais depuis quelques années un goût décidé pour me promener sur l’Île Saint-Louis ; avant même de connaître Sara, j’y gravais sur la pierre les dates des principaux événements de ma vie. L’année suivante, au même jour, je les revoyais ; alors, transporté d’une sorte d’ivresse d’exister encore, je les baisais, et je les retraçais de nouveau, ajoutant bis ou ter. Quand je connus Sara, mes dates devinrent journalières ; j’allais soupirer sur mon île chérie, j’y écrivais chaque événement en abrégé, la situation gaie ou douloureuse de mon âme lorsque je fus malheureux. C’est ainsi que, sans le savoir, je prolongeais mon attachement pour Sara, en entretenant ma sensibilité. Que tout cela serve aux autres ; car pour moi, je ne me nourris plus que de douleur !… Tandis que j’écrivais ce récit, l’on me remit une lettre à l’adresse de Madame Debée-Leeman, rue de Bièvre, où nous demeurions tous ensemble. Je la reçus, bien tenté de rendre à la mère de Sara ce qu’elle m’avait fait tant de fois, à l’aide de son Florimond ; elle lui faisait décacheter toutes les lettres pour moi, et il les lui lisait, avant que de me les remettre. C’était de Sara que j’avais appris ce trait. Ce n’était alors qu’une indomptable curiosité ; car nous n’étions pas encore liés. (On voit que Sara n’avait pas ménagé sa mère !) Je résistai ; mais je vis cette lettre comme je vais dire.

Mon infidèle et Mme Debée revinrent le soir, suivant la promesse de la dernière. Sara parut de l’humeur la plus aigre, sans doute parce qu’elle avait été forcée de revenir le jour même. Je ne la saluai qu’en passant, de cet air affligé, presque niais, qui éloigne encore davantage de l’amant qu’on a quitté : la comparaison qui se fait naturellement alors de sa triste timidité, de son air larmoyant, à la gaîté, à l’enjouement, aux vives saillies d’un rival heureux, le fait paraitre aussi ridicule que haïssable. Je descendis vers la mère avec empressement : on s’attache où l’on peut, quand on se noie… et je lui remis la lettre. Elle me pria de la lire : je le désirais ; elle était, en effet, de mon rival, et pour Sara :


21 juin 1791.

« Si Pépé avait attendu d’autres personnes à la campagne que Fifille et madame sa mère, il n’aurait pas pu se persuader que le billet qu’il vient de recevoir fût de ces dames. Après avoir flatté un galant homme de lui faire l’honneur de venir chez lui, lui écrire de cette manière, ha ! Fifille, cela n’est pas bien ! Sûrement, madame votre mère vous gronderait d’avoir écrit si lestement. Mais Pépé est plus fâché ne pas voir ces dames, qu’il n’est offensé du style, auquel cependant il n’est point accoutumé dans la société. Il n’en est pas moins le partisan de ces dames, et ses sentiments sont si honnêtes et si purs, qu’ils n’offenseront jamais personne. Fifille est, et sera toujours chère à son papa, à moins qu’elle ne devienne différente de ce qu’elle est, c’est-à-dire l’ennemie de son papa qui la chérit et la respecte autant qu’elle mérite de l’être. Il se flatte que ces dames le dédommageront de la privation qu’elles lui font éprouver demain. Cette espérance seule peut le consoler de l’indifférence du billet qu’il reçoit.

« Il assure ces dames de son respect et de son dévouement. »

(Sans signature.)

La mère de Sara parut blessée de l’anonyme de cette lettre. Elle s’emporta contre de Lamontette, qu’elle traita d’incivil ; et le lendemain, en présence de sa fille, elle alla plus loin encore : mais j’ai lieu de croire que cette colère était feinte. Je me donnai alors un tort impardonnable ; je m’emportai une seconde fois contre Sara, devant sa mère, et je lui reprochai durement tout ce qu’elle avait fait pour m’attacher. Elle garda le silence ; elle n’avait pas encore l’effronterie des filles de sa sorte, et mon cœur fut touché de sa patience, toute forcée qu’elle était. Mon emportement avait été fort loin ! Je remontai, résolu de ne la plus voir. À midi, je trouvai cette lettre :

« Monsieur, si, comme vous l’avez dit, vous êtes à même de me déshonorer, je vous le permets. Cependant, je ne sais à quoi cela nous conduirait l’un et l’autre : à vous décrier vous-même ; et moi, à croire que réellement vous me voulez du mal. Votre conduite, en ce cas, me surprendrait autant que les discours que vous avez tenus ce matin. Vous avez dit que j’étais fausse, que je n’avais que de fausses vertus ; que j’avais menti à votre égard l’estime et l’attachement, pour vous tromper ensuite de la manière la plus cruelle, en m’attachant au bout de trois jours à un nouveau venu. Vous m’avez fait ces reproches avec l’emportement de la fureur. Ha ! cela m’a surprise, et devait bien me surprendre, de la part d’un homme qui m’a tant de fois juré de m’aimer pour moi-même : « Je voudrais connaître, m’avez-vous dit cent fois, un homme qui vous rendît plus heureuse que moi ; j’irais vous le chercher ! » Voilà votre langage ; aujourd’hui, c’est la jalousie et l’emportement. Allez, monsieur, malgré que vous ayez dit que je suis fausse, je ne l’ai

L’île Saint-Louis sous le règne de Louis XVI, d’après une aquarelle anglaise (musée Carnavalet)
L’île Saint-Louis sous le règne de Louis XVI, d’après une aquarelle anglaise.
(Musée Carnavalet.)


pas encore été au point de dire du mal de vous ; je n’ai dit que du bien, et ne parlerai jamais autrement. Si le mépris s’empare de votre cœur (comme vous l’avez dit), et y tient la place de l’estime que vous m’avez tant de fois jurée, ce n’est pas que je sois changée, c’est que j’ai ouvert les yeux sur un autre mérite, et que j’ai rendu justice à un autre, comme je vous l’avais rendue. Je pense du bien de vous, et j’en dirai toujours, j’ai l’honneur d’être,

« Monsieur,
« Sara Debée. »

Cette lettre fut cause que j’allai chez l’infidèle, qui croyait sans doute s’être justifiée. Nous eûmes une explication violente, qui ne fit que me confirmer dans la certitude qu’il n’y avait plus rien pour moi dans son cœur. Mais telle fut ma faiblesse, que j’offris une sorte de réconciliation, qui fut acceptée comme par grâce. Sara prit sur elle de me tromper encore.

Florimond était absent : quelques jours avant la connaissance de mon rival, il avait eu affaire dans sa patrie, et il y terminait ses affaires. Ainsi les deux femmes avaient toujours été seules chez Lamontette. Florimond, cet ancien ami de la mère, qu’elle avait ruiné, qu’elle avait ensuite, comme une autre Circé, avili, dégradé à la condition de domestique, Florimond revint enfin. Je le revis avec plaisir, quoique Sara, qui lui rend justice dans son Histoire, m’en eût toujours parlé mal de bouche. Je le sondai. Il ne me parut point disposé en faveur de Lamontette (bientôt il sera la cause d’une réconciliation). Il blâma sans ménagement la conduite de Mme Debée, qui avait elle-même mené sa fille chez un garçon, qui l’y avait laissée seule, etc. ; il lui fit envisager les conséquences que pouvait avoir cette conduite. Il effraya cette femme ; pour la fille, elle était ineffrayable. Le lendemain de son arrivée, nous allâmes tous quatre à Saint-Denis, où Florimond avait laissé ses malles. Je fis volontiers cette partie pour être en voiture à côté de Sara, qui prenait toujours le devant. Elle fut très enjouée avant le départ, et je fus si content d’elle, que je lui fis présent d’un bijou en brillants, qui augmenta sa gaîté. Nous étions près de partir quand il passa devant nous la jolie personne qui fait un si beau rôle dans la Philosophie des Maris[25] (Mlle Victoire Londeau) ; elle fut la Muse qui inspira l’auteur. Je soupirai, en pensant : « Fille aussi belle que Sara, mais plus honnête ! Ha ! Si je vous avais connue au lieu d’elle !… » Cette idée répandit un nuage sur ma physionomie. Sara s’en aperçut, et me dit bonnement : « Qu’as-tu, l’ami ? » Ce mot, le son d’une voix agréable et chérie me rendit à la Sirène. Nous partîmes.

En route, je tenais la main de Sara. Elle me l’abandonnait… elle me l’abandonnait, mais elle ne me la donnait pas… Cependant je me faisais illusion : je riais avec elle, je causais ; je faisais des remarques sur les villages répandus dans la plaine, à qui je donnais le nom des principales villes de nos provinces. Sara paraissait contente. À notre arrivée, je la vis empressée à faire charger les malles. Bon, sans défiance, je n’y entendais pas finesse ; mais il était de l’intérêt de Mme Debée d’empoisonner tous mes plaisirs. Je fis servir un rafraîchissement ; Sara prit un air couvert. Cela me surprit ! elle aime la pâtisserie. Rien n’était bon ; elle rebutait tout ; elle demandait à… partir. « Vous ne voyez pas », me dit tout bas la mère, qu’elle attend de Lamontette ce soir ? Mais il ne tiendra qu’à vous qu’elle ne le voie pas : amusons-nous ; nous allons voir le trésor et les environs de Saint-Denis. — Non, madame, répondis-je, mon âme est trop généreuse pour jouir de sa peine. Partons, allons-nous-en, et qu’elle le voie. » Mme Debée me regarda d’un air de persiflage et de compassion : « Pauvre homme ! vous conduiriez une jeune fille, vous, ha ! Elles vous mèneront par le bec, et se moqueront de vous. Combien de Lamontette ne s’est-il pas amusé sur votre compte, lorsqu’en arrivant chez lui, nous lui disions que vous nous aviez pressées de partir ! Il en faisait des gorges chaudes !… Vous ne connaissez pas notre sexe ! (Elle avait raison, lecteur, cette femme méprisable ; ce n’est point une bête, elle a de l’esprit, et elle m’a souvent étonné !) Il faut le mener, quand on ne veut pas qu’il mène. Je vous parle vrai ; vous m’intéressez : au fond je vois que vous êtes un excellent cœur, je vous adorerais, moi, à la place de ma fille ; mais ça n’a pas encore le caractère formé. Le présent d’aujourd’hui, si mal reconnu, m’indigne contre elle, et me fait vous plaindre ; vous méritiez mieux que ma fille. — Elle n’en a que la moitié, madame ; j’ai juré de ne donner l’autre, qui est la plus précieuse, qu’à la femme dont je serai sûr. — Pauvre homme ! ce ne sera pas une jeune fille. Une femme de mon âge, encore belle, sensée, raisonnable, voilà ce qu’il vous faudrait. — J’adore Sara… malgré moi : elle m’a offert un bonheur auquel je ne pensais plus ; elle me l’a fait goûter… — Ho ! Elle est incapable de se contraindre ! Si elle vous a dit qu’elle vous aimait, elle vous aimait. » Cet entretien se tenait à la vue de Sara, qui ne pouvait nous entendre ; il parut l’inquiéter. Je ramenai, sa mère du coté des voitures. « Partons, » lui dis-je. — Oui, partons ; mais c’est une générosité perdue… Monsieur Nicolas ! que n’avez-vous affaire à moi ! Je vous répondrais de votre bonheur. — J’adore Sara. — Soyez donc malheureux ; une jeune fille ne sut jamais apprécier un cœur tel que le vôtre. »

Au retour, je tâchai de paraître gai. Mon rival vint effectivement ; il n’eut pas même le désagrément d’attendre, tant j’avais raccourci la promenade. La mère, surtout Sara, l’accueillirent…

Le surlendemain, Sara me dit qu’elle irait avec sa mère et Florimond déjeuner aux Tuileries, et de là au Temple, pour affaire ; elle me quitta le matin du départ avec un air d’amitié, en me disant qu’elle serait de retour de bonne heure. Je fus tranquille. On ne rentra qu’à minuit. Je me doutai d’un mensonge, d’accord avec la mère, car, le matin, j’avais vu prendre la route de la maison de campagne de mon rival : mais j’en eus la certitude le soir, par l’heure à laquelle on arriva. « Que les gens riches sont heureux ! » me dit l’infidèle ; « ils restent à la campagne tant qu’ils veulent, au lieu que les autres sont obliges de la quitter à l’instant où ils commencent à s’y amuser ! » Je devinai, par ce discours, tout ce que la maladroite voulait me cacher. Aussi me comporterai-je en conséquence le lendemain dimanche.

On sait que Sara était dans l’usage de me frapper, pour me dire bonjour ou bonsoir, ou pour m’avertir, lorsqu’elle avait quelque chose à me communiquer. Il m’était quelquefois arrivé de ne pas lui répondre, par des raisons bonnes sans doute, qui m’avaient porté à chercher à rompre ; et je me rappelle qu’un soir, avant la connaissance de Lamontette, un propos trop libre de la part de Sara m’ayant révolté, j’avais résolu faiblement de me retirer : le lendemain matin, je ne répondis pas à son bonnjour. Elle m’aimait alors ; elle feignit de s’occuper sur l’escalier, jusqu’à ce que je parusse ; et alors, de l’air le plus tendre et le plus enchanteur, elle me fit moins de reproches qu’elle ne me témoigna son inquiétude pour ma santé. Je ne pus tenir à cette marque de tendresse ; je me rengageai plus fortement que jamais. Le dimanche matin où j’en suis, Sara frappa. Je ne répondis pas d’abord ; elle ne se rebuta pas. Je sentis qu’il ne fallait pas avoir l’air de bouder en enfant ; je frappai à mon tour, faiblement, à chaque fois que Sara m’honora de son attention, mais sans jamais descendre. Je ne la vis qu’à l’instant du diner. Je la saluai en riant, et je passai sans m’arrêter.

Le soir, nous soupâmes ensemble, suivant notre usage, même dans nos plus grands refroidissements, et elle me reprocha ma conduite avec un ton d’aigreur, auquel je ne répondis que par des douceurs et des excuses. Mais l’orage se formait insensiblement. Plus Sara me marquait de froideur, plus je devenais jaloux et furieux contre mon rival. Cependant le lendemain lundi, nous nous parlâmes avec amitié. J’avais déjà observé que toutes les fois que Sara devait voir de Lamontette, elle était plus enjouée avec moi. Le soir, arriva cet homme que je haïssais avec tant de violence… hélas ! Pourquoi ? Parce qu’il était aimé de mon infidèle, et qu’il en profitait !… N’aurais-je pas dû plutôt le plaindre ? Un jour viendra où, s’il n’est pas plus sage que moi, il gémira sûrement à son tour d’une infidélité qui, peut-être, le mettra au désespoir… Je devins furieux, en l’entendant entrer ; le son de sa voix me fit faire un bond, et la rage de la jalousie s’empara de mon âme. Je montais ; je descendais ; je fermais les portes avec fracas ; je jurais ; je menaçais ; j’étais hors de moi enfin. Florimond se rencontra devant moi. Jusqu’à ce moment, j’avais été discret avec lui : je ne pus me contenir davantage ; je lui parlai ; je me plaignis ; je m’emportai contre mon rival ; contre la mère de Sara, contre Sara surtout ! je les traitai toutes les deux sans ménagements, et dans ma rage, j’allai jusqu’à menacer mon rival. Florimond m’écouta paisiblement. Un instant après, je le suppliai de me faire une quittance pour deux termes de mon logement, un qui finissait, l’autre qui n’était pas commencé : il les fit, sans savoir mon intention. Lorsque je les eus, je montai chez la mère de Sara ; j’y trouvai mon rival auprès de notre commune maitresse ; je le saluai fièrement ; je payai ; je me promenai derrière tout le monde dans l’appartement, observant la perfide Sara, troublée, silencieuse ; et je ne sortis que lorsque je sentis que la patience allait m’échapper. Je redescendis auprès du bon Florimond avec qui je parlai jusqu’au départ de mon rival. Je sortis ensuite moi-même, j’allai prendre une résolution. Elle fut de paraître tranquille. Je revins avec le plan formé d’annoncer, en riant, que je quittais la maison. Malheureusement, quand j’entrai, Florimond racontait tout ce que je venais de lui dire. Mme Debée prit un air fâché ; elle me reprocha durement ma conduite. Je voulus me justifier ; on me répondit. L’indignation s’empara de moi ; j’éclatai contre Sara par les reproches les plus vifs, l’emportement le plus furieux ; il fut porté au point qu’elle se retira toute tremblante ; la perfide, accablée par le poids de la vérité, ne put soutenir ma présence. Mon emportement continua, lorsqu’elle se fut retirée : je découvris à sa mère tout ce qui s’était passé entre nous, à l’exception d’un seul point, qu’aucun honnête homme ne déclare jamais, quoique nos petits-maitres commencent par là. On descendit dans la salle à manger. J’y suivis la mère de la perfide avec promesse de ne plus m’emporter. Je le promettais avec le dessein de le tenir ; mais je n’en fus pas le maître, en y retrouvant Sara, et je m’abandonnai aux plus grands excès d’emportement dans cette reprise : « Odieuse et perfide créature, qui me préfères Othello ! tu mériterais… » Et je levai la main… On dirait que les femmes comme Mme Debée aiment les scènes de cette espèce. En me voyant furieux contre sa fille, en entendant mes reproches, mes menaces, elle en paraissait glorieuse ! « Voyez comme la beauté de ma fille égare un sage !… » On lisait cela dans son air et dans ses yeux. Au plus fort de ma fureur, un mot m’arrêta, et me fit changer de langage. Ce fut la mère qui le prononça : « Il l’a demandée en mariage. » À ce mot sacré, plus puissant sur mon cœur honnête que les invocations magiques de Médée, je demeurai muet d’abord ; une foule de pensées s’offrit à mon esprit. J’adorais encore Sara : l’idée d’un avantage pour elle l’emporta sur ma passion. « Que ne me disait-on cela ! m’écriai-je ; ceci change tout ! — C’est la vérité, dit Sara, il m’a offert le mariage. — J’ai pensé, mademoiselle (je lui avais auparavant donné les noms les plus odieux), que cet homme voulait non seulement vous tromper, mais vous avilir : sa proposition de mariage, fût-elle une finesse, donne au moins une excuse à vos imprudences. Si pourtant elle était vraie, j’en serais charmé : un pareil établissement serait honorable pour vous. Mais il ne faut pas que cela languisse ! Qu’il vienne ; je n’ai plus le droit de m’y opposer. J’aurais été votre père : un mari est plus que tout cela. Je ne saurais être le vôtre ; mon rival est libre ; il doit être préféré ; c’est moi-même qui me prononce mon arrêt. »

Après une scène aussi violente, on croit que Sara était furieuse contre moi ? Elle avait eu peine à me pardonner la première, qui avait été modérée, en comparaison ; elle oublia celle-ci presque sur-le-champ. Je la remis chez elle ; je lui souhaitai le bonsoir, et elle répondit à mon salut d’une manière obligeante. C’est qu’il est des femmes sans mœurs auxquelles cette conduite convient. Deux querelles encore de la même force, peut-être parvenais-je à m’en faire adorer !… Mais d’après la proposition de mariage, il était nécessaire que je suivisse un autre plan. Ce fut à une séparation absolue que je pensai. Or ma passion n’était pas mûre encore, et sans doute j’eusse agi comme du temps de Butel-Dumont[26].

Cependant je faisais déménager sous différents prétextes ; je profitai de deux visites qu’on rendit à mon rival, pour ôter les gros meubles. J’aspirais à m’éloigner de Sara, comme au bonheur suprême : je la souhaitais chez Lamontette, et moi dans la nouvelle demeure d’Agnès Lebègue. J’agissais comme si j’eusse ignoré que le chagrin nous suit, et qu’on ne le laisse pas dans un logement quitté. Le samedi 14 juillet, on sortit encore ; et je le désirais comme un enfant. Je me hâtai d’achever de tout enlever… Je revins souper le soir avec Sara. Je lui parlai de mes sentiments en homme désintéressé ; je l’assurai que je conserverais à jamais pour elle l’intérêt, l’attachement (je n’osai dire l’estime) que je lui avais voués. En véritable enfant, je feignis de remonter chez moi ; et je sortis, pour aller coucher à mon nouveau logement. Mais cela m’amusait, et m’empêchait de sentir la douleur de l’opération que je faisais sur moi-même.

Le lendemain, je vins voir Sara (que de faiblesses, bon Dieu) ; je lui tins les plus tendres discours : « Ma chère Sara ! lui dis-je, vous connaîtrez un jour ce que je valais. Ma conduite envers vous, ma fille, absent ou présent, sera celle d’un véritable ami. Je vous forcerai à m’aimer, par les procédés que je veux avoir à votre égard ; je ferai en sorte qu’ils vous étonneront, et vous ramèneront enfin à moi. » Et je pensais ce que je disais : Sara n’en croyait rien. Moi, qui parlais vrai, je mentais ; et Sara, qui, à tort, ne me croyait pas, avait pourtant raison… La vérité de l’ivresse est presque toujours mensonge. En cessant de parler,

« Je m’élançai vers elle, je levai la main », dessin de Binet
« Je m’élançai vers elle, je levai la main » (p.222)
(Dessin de Binet.)


je lui laissai mon présent ordinaire pour sa pension, et à côté de sa guitare, sans qu’elle s’en aperçut, les clefs de mon appartement.

Ce fut ainsi que je la quittai. J’allai aussitôt me promener sur l’Île Saint-Louis[27], comme pour y respirer la liberté : j’en éprouvai le sentiment, et j’écrivis sur la pierre, Ia libertatis 15 Jul. Mais c’était trop tôt chanter victoire ! Que de faiblesses encore ! Je restai deux jours sans passer devant sa porte. Le troisième, je la vis à la fenêtre ; elle me sourit. Je la saluai. Le même jour, elle partit pour aller avec sa mère à la maison de campagne de mon rival. Je l’ignorai jusqu’au dimanche ; mais j’en avais des doutes, ne voyant plus Sara, quoique je passasse dix fois le jour dans sa rue ; j’ai d’ailleurs un tact particulier pour deviner les vérités désagréables. Mais j’avais renoncé à Sara ; je lui avais moi-même conseillé un séjour à la campagne, conseil le plus agréable que je pusse lui donner sans doute. Cependant le dimanche matin, je voulus m’assurer de la vérité de mes soupçons. J’allai voir la mère. La fourbe m’assura que sa fille était malade de surprise et de chagrin de mon départ ; qu’elle-même et Florimond avaient été deux jours sans pouvoir manger. Je m’excusai sur l’embarras mutuel de nos adieux. J’ajoutai que je profitais de l’absence de Mademoiselle, pour rendre cette visite. Ce mot resta sans réponse, on voulait me cacher le séjour. On me parla de la maladie, comme si Sara eût été à la maison. Enfin, je dis nettement que je la croyais chez mon rival… Silence ; mais on ne put tergiverser longtemps, et l’aveu le plus complet suivit. On m’assura qu’elle était sur le point de rompre lorsque je m’étais éloigné ; que bientôt Sara serait lasse de son malotru, etc. (c’est le mot de la mère). Elle me cita ensuite différents traits d’ingratitude de sa fille. J’en savais autant qu’elle là-dessus. Elle la traita de monstre cinq ou six fois. Elle m’assura qu’elle avait tous les papiers nécessaires pour la faire renfermer, quand elle voudrait, pour des choses infâmes dites contre elle ; que son mari lui en avait donné plein pouvoir, d’après les calomnies de cette fille dénaturée, et sa conduite avec l’avocat Blondel. (Sara qui m’en avait parlé, n’en dit rien dans son écrit : la mère aurait-elle raison ?) En sortant, je conseillai à Mme Debée de hâter la crise, en laissant sa fille chez mon rival : l’assurant que je reviendrais à elle, quand ils seraient absolument indifférents l’un à l’autre… Et la brute crut que ce langage de la rage était celui de la sincérité.

Après l’avoir quittée, je cherchai de la dissipation ; je repris mon ancien usage, d’aller voir les belles, et je ne me trouvai pas insensible à ce genre de plaisir. Mais dans l’après-dînée, mon pauvre cœur tomba dans un plus grand affaissement que jamais. Je remarquai, mais trop tard, qu’il y a cette différence entre un jeune homme et un presque cinquantenaire, que la dissipation distrait le premier, et que souvent elle ne fait qu’aggraver les peines du second. Je pleurai, malgré moi, en me promenant, en voyant des amants unis, qui se tenaient sous le bras, qui se souriaient ! … Il me vint en ce moment une belle réflexion ! Ce n’était plus Sara que j’aimais ce jour-là ; je la voyais avec mille défauts ; c’était le bonheur dont elle m’avait fait jouir ; sa personne, j’ose le dire, m’était indifférente : l’ancienne Sara m’était chère encore ; la nouvelle ne m’était plus rien.

Le lendemain, en sortant de chez moi, je pris par la rue de cette Sara. « Je m’en repentirai ! » me dis-je en moi-même. À peine y eus-je fait quelques pas, que j’aperçus la mère à la fenêtre, et dans le même instant, Sara elle-même qui sortait avec Florimond. Je les saluai : Sara me le rendit froidement. La mère m’appela, lorsque je passai. Je montai auprès d’elle. «  Savez-vous que ma fille est très malade ? — Elle m’a paru triste. — Ho ! ils sont brouillés ou prêts à l’être. C’est elle qui a demandé à revenir ! — Cela me surprend ! elle devait se plaire chez son pépé. — Il y a quelque chose là-dessous que je ne conçois pas ; M. Florimond est sorti avec elle, exprès pour la questionner : je saurai ce qu’elle lui aura dit. » Je ne crus pas un mot de ce que cette femme m’apprenait. Le soir, en repassant, la fille et la mère étaient à la fenêtre ; et je montai chez elles. À mon approche, j’entendis la mère qui disait à sa fille : « Hé bien, mademoiselle, allez donc au-devant du monde qui vient pour vous ! » Sara me reçut assez bien, d’après cette injonction. Nous causâmes : je parlai de mes sentiments pour elle ; j’en peignis la sincérité ; l’honnêteté, la confiance ; je regrettai la démarche qui m’éloignait d’elle. À tout cela, Sara parut froide.

J’ai su depuis ce qu’il y avait de vrai dans la brouille de Sara et de Lamontette : le sujet en est ineffable, ou plutôt inracontable, tant il est… Je tâcherai d’en dire un mot, quand j’en serai au temps où j’en fus certain.

Le lendemain, je vins souper avec elle ; avantage dont je jouis encore six mois. Le troisième soir, nous causâmes sérieusement ; je la priai une seconde fois de me dire avec sincérité si elle m’avait aimé ? « Je l’ai cru, me répondit-elle en riant. — Et quand avez-vous cessé ? — Ne vous en doutez-vous pas ? — Non, pas absolument ; mais vous pouvez me le dire. — Non ; dites-moi ce que vous pensez. — Je crois que cette époque a précédé d’environ quinze jours votre connaissance avec mon rival. — Je croyais que vous devineriez plus juste. — Quoi ! c’est donc lui seul qui m’a enlevé votre cœur ? — Que voulez-vous ? — Hé ! comment, comment, avec une figure comme la sienne, un mérite aussi mince, a-t-il pu ?… — On n’est pas maître de ses sentiments. — Ha ! Sara ! vous faites votre malheur et le mien ! car cet homme n’est pas ce que vous voulez ; il mettra au désespoir votre véritable ami ; il le tuera ou le forcera d’éteindre ses sentiments pour vous. Nous eussions été si heureux, sans lui ! Vous m’aimiez ? je vous adorais… Il n’est plus temps ! Mais du moins aurez-vous en lui un soutien, un appui solide ? — Je le crois. — En étes-vous sûre ? — Je ne le suis de rien. — Pas même de mes sentiments ? — Que voulez-vous que je dise ? — Allez, allez, Sara ; vous ne doutez pas de mes sentiments ; mais ils vous pèsent. » Nous parlâmes ensuite sur un ton moins sérieux, et Sara elle-même, en me reconduisant, me dit : « Si M. Lamontette savait que nous causons ainsi amicalement, que nous soupons ensemble tête-à-tête, ho ! que nous dirait-il ? — Il ne serait pas content, et sûrement il vous en donnerait des marques ! sans avoir les mêmes droits que moi, il ne serait pas aussi indulgent ! — Il me disait un jour : « Hé bien, Fifille ? et M. Nicolas, l’avez-vous toujours ? — Sans doute, lui dis-je en riant. — C’est votre ancienne inclination, reprit-il, il faut la conserver soigneusement ! » « S’il osait me tenir ce langage indécent, je ne le souffrirais pas, mademoiselle. — Bon ! il ne craint personne aux armes ; il est un des forts du royaume. » (O fille, fille ! ta détestable adresse ne m’épouvanta pas !) Nous en restâmes là.

Le vendredi matin, je revis Sara, et je la saluai du nom de mon rival, cherchant à m’égayer ainsi moi-même. Elle dit que ce badinage n’était pas de son goût. Je changeai de conversation, et Mademoiselle s’humanisa un peu.

Le samedi, je vis Sara deux fois, et la seconde détruisit l’impression favorable de la veille. Elle me conta que sa mère avait absolument congédié Lamontette ; elle en versa des larmes, et les sanglots l’étouffaient. Mais ayant entendu revenir sa mère, elle prit sur-le-champ un air serein. Je fus très peiné de la découverte que son affliction me faisait faire de son ingratitude. L’impression en dura tout le dimanche. Je la vis cependant, parce qu’elle se tint à la croisée, prête à partir ; mais je ne lui parlai pas en particulier. Le lendemain lundi, je l’aperçus devant moi, comme je passais par sa rue. Elle me vit aussi, et doubla le pas ; mais je ne jugeai pas à propos de la joindre, et, à mon retour, j’eus la force de ne pas entrer chez elle. Cependant le soir, nous soupâmes encore ensemble, et je lui marquai beaucoup de froideur… Le mardi, je fus assez tranquille. Le soir, je ne pus souper avec elle, et je n’en fus pas fâché… Le mercredi je ne la vis pas ; je sus, le soir, qu’elle avait eu de l’inquiétude : elle demanda de mes nouvelles. Elle voulut en venir chercher elle-même : elle y vint, et je la trouvai dans l’escalier. Je fus charmé de cette attention, plus flatteuse encore que je ne le croyais dans le moment, puisque je pensais que sa mère l’avait envoyée. Mais un cruel revers m’attendait quelques jours après ! Mon rival, qui n’avait pas voulu faire bourse commune, apparemment, était éconduit par la mère de Sara de la manière la plus complète. La jeune personne en était dépitée ! et sa mère l’ayant assurée qu’elle ne verrait plus mon rival, Sara lui répondit qu’elle y consentait, pourvu qu’on me priât de rester chez moi, attendu qu’elle préférait la solitude à la compagnie. « Vous le direz donc vous-même, reprit la mère, piquée du ton de sa fille. — Je le dirai. »

Vers les deux heures, je parus, suivant mon usage, depuis la sortie de la maison. Je trouvai les deux femmes ensemble. On me parla comme à l’ordinaire, et je sortis sans qu’on m’eût fait le compliment prémédité. Mais le soir, étant revenu pour diner avec Sara, sa mère, que je trouvai seule, me dit : « Comment ! vous voici ! On ne vous a donc rien dit, tantôt ? — Non, madame. — Hé bien, apprenez que Mademoiselle doit vous prier de rester chez vous. » Elle me fit ensuite le récit de l’altercation qu’elle avait eue le matin avec sa fille. Je la priai de l’appeler, pour entendre de sa bouche les raisons de son procédé ; quels étaient mes torts, si j’en avais ; en un mot, ses motifs ?… Sara répondit à peine, et je soupçonnai la mère de vouloir m’éconduire, ou me tirer quelque chose. Je sortis ; flottant dans l’incertitude. Je ne cessai pas de voir Sara, avec laquelle je soupais, mais d’être familier avec elle.

Un soir, que je passais par la rue de Bièvre (j’avais été demeurer dans celle des Bernardins [28] qui en est proche), de loin j’aperçus à la fenêtre une femme (j’ignorais si c’était la mère ou la fille), qui gesticulait en parlant à un grand clerc de procureur. Je la fixai, en avançant toujours. Je crus voir la mère, qui faisait des signes très intelligibles au jeune clerc ; celui-ci lui répondait sur le même ton. Je passai sans regarder la femme en face. « J’y suis enfin, pensai-je, elle a d’autres vues pour sa fille ! M’y voilà ! » Je me hâtai de faire la chose pour laquelle j’étais sorti, et je revins sur-le-champ. La dame était encore à la fenêtre vis-à-vis le jeune homme. Je passai. Mais une réflexion me fit entrer dans la maison. Je courus au fond de la cour, croyant y trouver Sara. Je voulais lui apprendre que sa mère faisait une nouvelle conquête pour elle. Mais quelle fut ma surprise de trouver la mère !… Je lui demandai la permission, que j’obtins, de parler à sa fille. Je vis alors clairement que c’était Sara, qui venait de faire au clerc de procureur les signes d’intelligence qui m’avaient révolté, même de la part de sa mère ! Je ne pouvais revenir de mon étonnement : « Ce rival si chéri, voilà déjà qu’on lui donne un successeur ! » Je ne sais ce que j’éprouvai ; mais le mouvement que je ressentis ressemblait à de la joie. Je me crus guéri par l’indignation. Point du tout ! l’inconcevable sentiment de l’amour se fortifia par l’idée que mon rival était abandonné. Insensé ! qui ne voyais pas, en ce moment, qu’un amant jeune, aimable, était bien autrement dangereux ! Que fis-je cependant ? je renouai ! et je tâchai de gagner par des bienfaits cette âme vénale !… À la vérité, je sentais ma folie : j’hésitais à donner ; mais à l’instant du don, j’y trouvais un plaisir si vif et si pur, que j’en étais payé par le don même, quoique fait à une ingrate.

Un jour, que j’avais financé. Mme Debée me raconta, triomphante, comment, en allant aux Tuileries, elle avait donne le congé absolu à mon rival. Elle passait avec sa fille et Florimond par la rue des Noyers [29]. Lamontette les avait rencontrées tout à l’entrée et sapprochant de cet air ouvert qui lui est naturel : « Mesdames, leur avait-il dit, j’allais à la procession du 15 Auguste ; mais si vous le permettez, je préférerais de vous accompagner, soit aux Tuileries, soit au Palais-Royal, où vous allez. — Il ne faut pas vous déranger, monsieur : un homme comme vous a des affaires importantes. — Ce dérangement sera un plaisir pour moi, madame. — Et moi, monsieur, vous me dérangeriez. — Madame a donc des affaires de conséquence aux Tuileries ? — De conséquence, ou de non conséquence ; je ne veux pas être accompagnée. — Apparemment la compagnie d’un honnête homme vous gênerait ? — Qu’appelez-vous, monsieur ? Vous êtes un… — Calmez-vous, madame ! mon intention n’est pas de vous piquer ! mais seulement de vous faire une observation toute simple, toute naturelle. — Je n’ai pas besoin d’observations de ce gendre. — Je vous la fais sans dessein ; cela m’est venu naturellement… Adieu, madame… mademoiselle, de tout mon cœur… Vous ne partagez pas la mauvaise humeur de votre maman, n’est-ce pas ? » Je ne sais quelle fut la réponse de Sara ; personne ne me l’a rendue, ni sa mère, ni elle-même, lorsqu’elle m’en parla.

D’après cette rupture, je fus tranquille. Mais on me trompait, au point que je fis pitié à Florimond, cet homme si digne de pitié lui-même. Il plaida pour moi et il fit décider que, lorsqu’on irait chez Lamontette, on ne coucherait pas. On y alla effectivement et l’on revint le soir.

Je disais que la persuasion que mon rival était abandonné, avait rétabli mon inclination pour Sara. J’eus alors une satisfaction que je regardai comme bien douce, et qui, au fond, n’était qu’une nouvelle duperie. J’avais renoué tout à propos, pour procurer à Sara une chose qu’elle désirait avec une ardeur infinie. Une femme, locataire de sa mère, était en couches : Sara, depuis la connaissance de Lamontette, s’était proposé de tenir l’enfant de cette femme. Certes, dans les premiers temps, cela n’aurait pas manqué, mais la fable de la rupture dérangea tout. Mon rival, très cancre, observa que c’était une dépense dont il fallait me charger, et qui me comblerait ! On se

Vue de la porte Saint-Bernard, prise de la Halle aux vins (musée Carnavalet)
Vue de la porte Saint-Bernard, prise de la Halle aux vins.
(Musée Carnavalet.)


fit un jeu ce que je croyais une marque d’amitié. Le jour de l’accouchement, Sara m’attendit avec impatience une partie de la journée. Je passai enfin sous ses fenêtres. Elle m’appela et me fit la proposition. J’hésitai d’abord, par répugnance pour la cérémonie baptismale, mais au bout d’une minute, je fus ravi que Sara me fournit elle-même une occasion de cimenter notre liaison. Je songeai qu’elle allait être ma commère, et ce titre flatta si fort mon pauvre cœur, que je sentis mieux que jamais que Sara y régnait encore. « Puis-je vous refuser ? » lui dis-je, en lui présentant la main. Elle reçut mon consentement avec une joie d’autant plus vive que le refus de mon rival, malgré leur convention, n’avait pas laissé de la mortifier. Elle courut annoncer à l’accouchée qu’elle avait pour compère son pis-aller… Le soir, avant, durant, et après la cérémonie, elle fut charmante ! elle l’aurait été pour un indifférent. Mon cœur s’épanouissait ; j’eus la faiblesse de croire que le titre que nous acquérions l’un envers l’autre, serait capable de lui donner pour moi quelque attachement. Cette erreur ne dura que la journée ; dès le lendemain, Sara reprit sa manière accoutumée depuis son indifférence, et cette manière n’était rien moins que flatteuse, pour un homme qui avait été chéri ; celle qu’elle aurait eue pour un indifférent aurait été mille fois préférable. Chaque jour m’a confirmé cette insensibilité cruelle qui m’occupe et me désespère ; chaque jour je m’apercevais confusément que j’étais trahi, trompé ; que j’avais perdu non seulement l’amour, mais l’amitié, la confiance. J’en acquis bientôt la certitude.

Un jour, elle sortait avec sa mère ; on me cachait le but de cette sortie. Le hasard, en les quittant un instant avant le départ, me fit prendre une route qu’elles devaient suivre ; elles m’aperçurent devant elles et elles retournèrent sur leurs pas. Je fus cruellement blessé de cette conduite ! Mais pourquoi l’être ? Depuis longtemps, Sara ne voyait plus en moi qu’un ennemi ; l’intérêt seul l’engageait encore à me souffrir auprès d’elle ; l’amitié, la confiance n’existaient plus. Le soir, je m’en plaignis à ma perfide Sara : « J’ai aimé, lui dis-je, une fille dont j’ai perdu le cœur ; elle réunissait toutes les perfections, la jeunesse, la beauté, la vertu, l’amitié, la tendresse, l’amour, la générosité ; c’était le chef-d’œuvre de la nature. Ha ! Que je l’aimais ! Hélas ! Je l’ai perdue pour jamais ! — C’est un être imaginaire que cette fille ? dit Sara. — Sara, ma chère Sara, elle avait votre taille, vos yeux, la couleur de vos cheveux, votre bouche, votre teint, votre sourire, votre son de voix, la tournure de votre esprit ; elle vous ressemblait parfaitement. — Vous me persuaderiez que c’était une autre moi-même ! — Non, car c’était vous, mais ce n’est plus vous ; je cherche ma Sara, dans Sara inconstante, et je ne la retrouve plus !… Ha ! Rends-moi la Sara d’il y a six mois ! Tu le peux ; elle est en ton pouvoir et je me trouverai le plus heureux des hommes ! » L’insensible Sara ne répondit à ce langage si tendre que par le geste de l’indifférence et de l’ennui. Je passe une foule de détails. Mon rival était reçu nuitamment par Sara chez l’accouchée ; la mère eut peur que je m’en aperçusse, et elle s’avisa un jour de la menacer devant moi, si elle la trouvait encore chez l’accouchée, lorsque le cocher son mari viendrait la voir. Je ne fus pas jaloux du cocher, quoique j’ignorasse le fond de la conduite de Sara. Aussi le mois de septembre fut-il assez tranquille, jusqu’au 28, qu’en me promenant sur l’Île Saint-Louis, il me prit des doutes violents au sujet de Lamontette. Je ne crois pas aux pressentiments et, cependant, c’en était un ; j’ai su depuis que ce même jour, on avait envoyé chez lui Florimond qui voulait obtenir un emploi. Le dimanche 30, on le vit aux Tuileries. On lui parla de l’emploi de Florimond, et il proposa de venir dîner chez lui le mardi suivant. Le soir, j’attendais Sara pour souper, elle ne vint qu’à dix heures. J’eus des soupçons sur une entrevue au Boulevard, ou à la petite maison de Lamontette : le lundi et le mardi, l’air enjoué de Sara les confirma.

Le second de ces deux jours, qui était le 2 octobre, je sortis vers les quatre à cinq heures, et j’allai au Boulevard. Je ne vis pas Mme et Mlle Debée au café où elles avaient coutume de s’étaler. Il me prit envie de rôder autour de la petite maison. Je n’y eus pas été un quart d’heure, que j’entendis descendre des femmes. Je m’éloignai aussitôt, et je vis sortir Sara, Florimond, Mme Debée et Lamontette ! La partie carrée s’arrangea dès qu’on fut descendu ; Florimond marchait devant ou derrière la Circé qui l’avait avili, car elle en faisait pis que son valet ; Sara suivait, mollement appuyée sur le bras de Lamontette. Je pouvais à peine en croire mes yeux, malgré les pressentiments que j’avais eus !… Je me détournai dans un potager fort bas, et je les laissai passer. Je marchai sur leurs pas, non sans éprouver les mouvements rapides du mépris, de l’indignation et de la plus violente fureur. Dix fois je fus sur le point d’aller séparer Sara de Lamontette, en disant à ce dernier : « C’est à moi que ce bras appartient, puisque je paie. » Je me contins heureusement !

Je vis Sara le soir, mais je dissimulai ; mais j’avais un air concentré qui l’alarma. Cependant elle ne m’en dit rien. J’ai fait depuis une remarque ; Sara était insolente avec moi, dès qu’elle avait quelqu’un pour me remplacer. Ce soir-là, elle ne le fut pas ; mon rival ne s’était donc pas montré fort empressé ?… Mais je ne fis point alors cette réflexion.

Le lendemain, je me trouvai presque calme, tant la vue de l’enchanteresse avait de pouvoir sur moi ! Cependant j’allai voir sa mère et je lui parlai de mon rival. Elle m’assura qu’on ne le voyait plus. « Femme fausse, pensai-je, tu ignores que je sais ta démarche d’hier ; reste dans le doute. » Je lui dis que je l’espérais, et j’ajoutai qu’il n’y avait pas de milieu ou lui, ou moi, que si on le voyait une seule fois (c’est-à-dire Sara), je me retirais sur-le-champ. On ne me répondit rien. Mais le soir, j’avouai à Sara que je l’avais vue. Sa surprise eut l’air de la confusion. J’ajoutai que j’avais déclaré à sa mère, que je me retirerais absolument si on revoyait Lamontette. Sara garda le silence. Mais elle fut profondément affectée de cette opposition de ma part, qui ne pouvait cadrer avec ses vues, de mener deux intrigues à la fois et de tirer également parti de l’une et de l’autre.

Cependant, le dimanche d’ensuite, on n’en vit pas moins mon rival. Je guettais l’instant du départ ; je devançai les friponnes et j’allai me placer à la jonction des deux chemins qui conduisent au vide-bouteille de Lamontette. Là, je m’assis et je les attendis constamment, croyant qu’elles ne manqueraient pas de venir. Mais Sara m’avait aperçu de loin allant devant elles, et ce fut la raison pour laquelle on ne vint pas à la maison de campagne d’étiquette de M. Noiraud de Lamontette. Je m’étais proposé, en les voyant, de me lever, d’aller au-devant d’elles et de leur dire que j’avais deux pistolets, et que si elles entraient chez mon rival, j’allais le forcer à se battre avec moi en leur présence. Qu’on s’imagine la scène qui se préparait ! car je m’étais armé ; je n’avais pas fait de ces folies dans ma jeunesse, et je m’en avise à quarante-cinq ans ! Car je ne citerai pas mon combat avec Tourangeot [30], ni même un autre, rue Honoré, vis-à-vis l’Oratoire, en plein jour ; arrêté sur une porte, je regardai avec trop d’admiration une jolie femme qui passait, donnant le bras à son mari. Mais ce ne fut pas lui qui le trouva mauvais ; ce fut le frère de la dame, qui la suivait ; il me donna un coup sur le bras. Aussitôt mon épée brille en l’air : « Défends-toi ou je te perce ! — Mon frère ! vous avez tort ! dit la jeune dame. — Oui, très tort ! ajouta le mari. — Monsieur ! reprit la jeune dame en me regardant. — Je vous obéis, m’écriai-je. » Et je rengainai… Je reviens.

Heureusement les deux femmes m’épargnèrent le désagrément que mon imprudence allait me causer. Au bout de plus d’une heure, je me lassai de rester là en sentinelle ; je gagnai le café Caussin, et, sans me montrer, je vis les dames. Elles étaient seules. Mais à cinq heures, Lamontette, qui les avaient attendues en vain, arriva, et courut à elles. Il y eut sans doute une explication, où je ne fus pas ménagé. Il fit l’agréable et n’excita que ma pitié ! (La veille ou le lendemain il m’aurait fait envie !) Je revins chez moi dans une résolution singulière ; ce fut d’attendre jusqu’au lendemain 9 octobre et d’aller les joindre, lorsque mon rival serait avec elles, soit chez lui, soit au café. Je n’étais pas trop arrêté sur la conduite que je tiendrais ; mais j’espérais qu’il arriverait quelque chose, ou qui me guérirait de ma folle passion, ou qui éloignerait Lamontette, si on me donnait sur lui une préférence que je n’espérais plus.

En conséquence, le soir, je n’allai pas souper avec Sara ; je me sentais trop ému, et je craignais de ne pouvoir me contraindre. Mais le lendemain, je fus plus fort et je pus dissimuler.

Le mardi, on partit pour le Boulevard. Je suivis de vue les deux femmes dangereuses, dont l’une excitait dans mon cœur encore quelque intérêt parce que je ne la croyais pas une misérable consommée comme sa mère ; je lui supposais de l’inconsidération, de la mollesse, mais non une finesse qui ne cadrait pas avec la naïveté que je lui croyais naturelle. Lamontette les avait précédées, il les reçut. Lorsqu’elles furent arrangées, j’entrai d’un air ouvert, riant même ; je les saluai, et je m’assis à côté de la fille. Lamontette me regarda noir, se leva, fit aux dames une demi-inclination et se retira. Je restai ferme et jurant entre mes dents contre Sara, qui paraissait dans une situation infiniment pénible. Mon rival fut plus de deux heures absent, allant de côté et d’autre, saluant ses connaissances, et il finit par s’asseoir à une autre table. Je fus très surpris de sa conduite ! J’entrevis la noirceur de la mère, peut-être de Sara elle-mêmes qui était encore plus intéressée à ce que Lamontette et moi ne nous parlassions jamais. J’étais venu au Boulevard non seulement pour le motif que j’ai dit, mais encore pour un autre. Sara, dans la semaine précédente, m’avait avoué que sa mère avait parlé contre Lamontette, et qu’elle m’avait mis sur le compte les propos qu’elle-même avait tenus. Je sais que les ennemis ne sont bons à rien. En conséquence, outre mille autres choses que j’avais à dire, je désirais une explication avec Lamontette, sans lui avouer par qui j’étais instruit, mais tous mes projets furent renversés par la conduite qu’il tenait à mon égard. Il revint enfin auprès de Sara, à laquelle, durant son absence, j’avais adressé environ quatre fois la parole, et qui ne m’avait répondu que par monosyllabes ; elle lui sourit, lui parla en riant. J’étais furieux : Vous parlez donc enfin, et vous souriez ! lui dis-je à demi bas, au lieu de mourir de honte. » En parlant ainsi, je brisais ce que je tenais entre mes doigts. Sara ne répondit rien, mais sa mère s’aperçut de ma fureur, elle en fut émue et elle parla plusieurs fois à l’oreille de son Florimond. Quelqu’un en voiture qui passait en ce moment sur le Boulevard, ayant demandé Lamontette, il y courut. La mère profita de cet intervalle pour se lever et sortir. Sans doute elle craignait, entre Lamontette et moi, une scène qui n’aurait pas manqué de la compromettre, avec la réputation qu’elle a ! Je les ramenai. Sara prit le devant, et fit mettre Florimond à côté d’elle. J’affectai de parler gaiement à la mère et à notre retour, je soupai avec la fille sans lui dire un seul mot de mes motifs, non par prudence, mais par faiblesse.

Une autre scène m’attendait le lendemain. Mais avant de la rapporter, il faut rendre compte d’une visite que je fis à Lamontette, pour lui demander les motifs de sa conduite à mon égard la veille. On sait que j’étais instruit par la fille des discours de sa mère à mon rival. Ainsi mon début avec lui fut une dénégation de certains propos injurieux qu’on avait mis dans ma bouche à son égard. En effet, ce n’avait jamais été que d’après les discours de la mère, sur le pouvoir secret de mon rival, sur ces connaissances prétendues en gens plus que dangereux, que j’avais répondu à cette femme : « Mais, madame, si c’est un homme comme vous le dites, d’où vient que vous lui avez mené, laissé votre fille ? D’où vient que vous l’y conduisez encore ? » Elle me répondait, en jouant l’effroi : « Ha ! monsieur ! je serais une femme perdue. — Comment perdue ! — Oui ! vous lui avez fait de moi un si beau portrait ! Ha ! Monsieur Nicolas ! Je ne vous le pardonnerai jamais !… à moins que vous ne disiez tout le contraire. » Je l’avais refusé nettement, sans qu’elle eût osé s’en fâcher. On voit que, d’après cela, je jouais auprès de Lamontette le rôle d’un homme qui se justifie, mais de la manière la plus avantageuse. Je voulais d’abord ne pas inculper la mère de Sara. Mais insensiblement, je me trouvai engagé à le faire, tant par inclination à la démasquer, que par l’adresse de Lamontette, et pour le persuader absolument. Notre conversation dura trois heures et je croyais n’y en avoir donné qu’une, tant il est vrai que les amants ne s’ennuient jamais à parler de l’objet du cœur ; ce qui est encore vrai, longtemps après qu’ils ne s’aiment plus… Je revins, non pas réconcilié, mais dissimulé avec mon rival ; des rivaux peuvent à peine se pardonner, après leur passion cessée ; ils ne s’aiment jamais.

Je ne vis Sara qu’à une heure après midi. Je la trouvai fondant en larmes, sanglotant, soupirant. Je ne savais que penser, lorsqu’elle éclata par des reproches : « Voilà ce que c’est d’être à la solde d’un homme ! On n’est plus libre ! je ne saurais voir un honnête homme. — Quand on est à la solde d’un homme, on n’est pas la maîtresse visiblement éprise d’un mulâtre, répondis-je, ou l’on doit renvoyer celui qui solde. — Aussi vous renvoyé-je, monsieur ; j’ai remis à ma mère vos présents, et elle doit les porter au Mont-de-Piété[31], pour se payer des loyers du logement que nous avons occupé ensemble. — Quoi ! me croyez-vous assez peu délicat pour ne pas lui payer vos loyers ? Reprenez vos bijoux, mademoiselle, je vais acquitter le passé, et, s’il le faut, le futur. Nous nous quitterons après, si vous le voulez. Vous savez que je ne paye vos loyers et votre pension à votre mère, qu’à votre sollicitation, pour vous empêcher d’être entretenue et l’engager à vous laisser tranquille. Ainsi je pense qu’il est de votre intérêt que je continue. » À ces mots, Sara s’adoucit. Elle consentit à reprendre ses bijoux, que j’allai redemander à sa mère. Mais Sara, qui avait eu le matin une querelle violente, parce qu’elle ne voulait pas renoncer à Lamontette, n’osa pas m’accompagner, quoique je l’en pressasse. La mère feignit la plus grande surprise du consentement de sa fille !… Je fus obligé de l’envoyer chercher par Florimond, pour

Le Mont de Piété (musée Carnavalet)
Le Mont de Piété
(Musée Carnavalet.)


convaincre Mme Debée. Sara vint, ou plutôt Florimond nous l’apporta. Elle demeura muette… « Qui ne dit mot consent, » murmura la mère. Aussi Sara reprit-elle avec joie ses bijoux, et s’en retourna dans notre logement.

Voilà comme se termina la scène du 9 octobre. Ce jour a depuis été célèbre dans mes dates par ses anniversaires, surtout en 1784, qu’il fut abreuvé d’amertume et de douleur, par les inquiétudes que me causait la Paysanne pervertie[32] Le reste du mois s’écoula, sans que nous eussions d’altercation marquée. Cependant Sara changeait à vue d’œil, et il est à présumer que la fureur concentrée que je lui avais causée le 9 octobre lui avait tourné le sang ; une jaunisse complète et dangereuse se manifesta le 20. On eut recours aux remèdes ordinaires, qui furent sans effet. La Toussaint arriva. Quatre jours auparavant, un soir, pendant notre souper, Sara me demanda la permission d’aller passer ses fêtes à la petite maison de Noiraud, à cause de sa santé : ajoutant que si cela me faisait la moindre peine, elle n’irait pas. Je lui répondis avec une indignation concentrée, que j’y consentais, et que j’aimais mieux, tout considéré, la savoir infidèle que malade. Je résolus à l’instant de ne plus la voir. Mais je dissimulai. Elle partit la veille avec sa mère et Florimond. Elles restèrent cinq jours, et revinrent le dimanche, un jour plus tôt que Sara ne me l’avait annoncé, en me demandant la permission. Je m’aperçus de son arrivée le même soir ; mais je n’allai pas souper avec elle. Le lendemain matin, je n’y allai pas non plus. Enfin, à deux heures, je vis Sara entrer chez moi, dans ma nouvelle demeure de la rue des Bernardins. Jamais surprise n’égala celle qu’elle me causa. Je ne savais comment l’accueillir, lorsque, jetant les yeux sur elle, son air malade me fit pitié. Je la reçus avec attendrissement. Le prétexte de sa visite (car il en fallait un à son cœur coupable), ce fut la perte de la jeannette que je lui avais donnée, et de ses poires en or, mon premier présent, qui lui était le plus cher, me dit-elle : « Me les auriez-vous reprises, la veille de mon départ, pour rire et me mettre en peine ? » Je ne vis pas tout d’un coup la finesse, et je répondis bonnement que je ne riais pas ainsi. J’allai chez elle, après son départ, et nous cherchâmes : elle trouva sa perte prétendue, à l’endroit le plus visible, sous le pli de sa table à damier. Je fus alors au fait de sa ruse : mais j’en étais flatté. « On m’a demandé permission pour aller, » pensais-je ; on se hâte de venir se montrer, après le retour ; on est apparemment détachée de mon rival. Allons, c’est une marque de changement avantageux… D’ailleurs, elle est malade, il serait cruel, inhumain de l’abandonner étant malade ! » J’ai le malheur d’avoir le cœur, l’âme sensible, et souvent ma bonté, ma compatissance, m’ont rendu la dupe la plus bête, la plus ridicule. Mais je ne rougis pas de ce défaut, j’en tire plutôt vanité. Heureux celui qui n’est dupe que de son cœur ! J’envie autant son sort, que je plains celui de l’infortunée, qui fait des dupes avec sa fourbe et sa duplicité ! …

Je m’attachai donc Sara d’autant plus qu’elle me paraissait avoir plus besoin de moi. Je lui parlai de voir mon médecin, le meilleur des hommes. Elle accepta ; mais elle différait de jour en jour d’y aller avec moi. Cependant la maladie augmentait à vue d’œil.

Un samedi soir, vers les cinq heures, que je venais pour la voir dans notre chambre, elle ne s’y trouva pas. J’entrai chez sa mère, ou je la vis plus mal que jamais. Je témoignai les plus vives inquiétudes. En me reconduisant, la mère parut alarmée : « Voilà, me dit-elle, comme je perds tous mes enfants ! Elle n’en reviendra pas ! » Ces mots, douloureusement prononcés, firent sur moi une impression prodigieuse !… Ho ! Comme j’aimais encore !… Je fus ému, troublé, je fondis en larmes, en quittant la mère, et je courus chez mon ami le docteur.

Arrivé chez Guillebert, je lui exposai la maladie de Sara. « Ce n’est rien, me dit-il, que cette maladie, à vingt ans. » Il me rassura par d’excellentes raisons, et me pénétra de la joie la plus vive, la plus pure que j’aie jamais sentie… Je revins encore plus vite que je n’étais allé.

À mon retour, je trouvai Sara dans notre chambre. « Chère amie ! lui dis-je, rassure-toi comme je le suis : ta maladie ne sera rien. » Mes gestes animés, mon action ; ses mains tendrement pressées dans les miennes, l’effroi que sa mère lui avait causé et que je détruisais, l’amour de la vie, enfin, l’émurent au point qu’elle reprit d’elle-même avec moi le ton d’il y avait onze mois ; elle me tutoya, ce qu’elle ne faisait plus depuis sa parfaite liaison avec Lamontette ; elle me dit les choses les plus flatteuses ; elle me donna ces noms de tendresse, si doux à entendre, quand ils sortent de la bouche que l’on aime. Je me trouvais heureux, d’autant plus heureux, que depuis sa maladie, elle m’était plus chère que jamais.

Le lendemain, nous allâmes ensemble chez le docteur. Le même soir, Sara ne me tutoya plus. À peine rassurée sur sa vie, elle ne me témoigna plus que sa froideur ordinaire. J’en fus frappé ; j’en fus blessé, et j’en revins à ma résolution, déjà prise, de la quitter, dès qu’elle serait complètement rétablie… Je continuai mes soins.

Dans ce même temps, lecteur, elle me faisait la trahison la plus horrible. Sa mère avait renoué avec Lamontette, dans l’espérance que, par son crédit, elle aurait une place pour Florimond, qui lui était à charge depuis qu’il n’avait plus rien. Lamontette avait trop de bon sens pour placer un ivrogne abruti, incapable. Il promit, mais il ne réalisa pas, et sut éluder les demandes. Ce fut alors que la mère de Sara lui fit sérieusement entendre qu’il ne fallait pas qu’il revint. Elle l’assura qu’il était la cause de la maladie de sa fille, et qu’il la ferait périr. Il fut convenu entre eux qu’il viendrait une fois en huit jours d’abord ; ensuite une fois en quinze ; et qu’enfin il cesserait absolument. « J’ai envie de la marier, ajouta-t-elle, et vous y seriez un obstacle. » Lamontette promit tout ce qu’on voulut, et la mère compta sur sa parole. J’y aurais compte de même. Cependant cet homme grave, un peu fier même, ne put résister à l’appât des rendez-vous secrets. Je soupais en particulier avec Sara dans notre chambre. Je croyais que mon rival ignorait qu’elle eut ce petit logement ; mais si tout cela n’était pas de concert avec sa mère. Sara le lui avait appris, en lui écrivant par le moyen de la mère de notre filleul, et par son coiffeur, espèce de gens qui gagnent autant à courtoyer l’amour qu’à coiffer les belles. Il fut convenu que Lamontette ne paraîtrait plus chez la mère, que très rarement ; mais qu’entre neuf et dix heures du soir, il viendrait s’en dédommager. Sara, sous prétexte de sa maladie, me pressait de souper de bonne heure. Je m’y prétais ; et dès que j’étais sorti, mon rival entrait.

Enfin un dimanche, un peu retardé par une affaire, je crus voir entrer mon rival dans la maison de Mme Debée… Le lendemain lundi, un concours singulier de circonstances me fit venir tard. Je causais, en soupant, et je me croyais si bien dans le cœur de Sara, que je lui vantais la pureté de mon attachement, depuis le temps où il aurait fallu la partager. Sara m’écoutait avec complaisance (et j’en fus surpris) ! Au milieu de notre souper, on frappa doucement à la porte. Elle me dit : « C’est quelqu’un qui se trompe ! Si c’est maman, elle redoublera : si c’est Florimond, qu’il s’en retourne ! » Nous achevâmes de souper, et l’on ne frappa plus. À la fin, prêt à m’en aller, je dis à Sara mille choses tendres, et je la tutoyais assez haut, en lui demandant : « Es-tu persuadée de la sincérité de mon affection ? Dis, ma Sara, l’es-tu ? » Elle me répondait : « Oui » à demi-voix, lorsque j’ouvris la porte. Je fus extrêmement surpris d’y voir un homme ! « Qui est-ce ? Qui êtes-vous ? » Au lieu de me répondre, Lamontette, que je reconnus pour lors, s’inclina et tourna le dos. Revenu auprès de Sara, je lui racontai que je venais de voir Lamontette : elle me répondit que sûrement je me trompais ; que peut-être était-ce Delarbre, qui serait de retour à Paris ; et j’allais me retirer, quand on frappa de nouveau. Sara se jeta devant moi pour m’empêcher d’aller ouvrir. Elle me pria si instamment de rester que je ne pus refuser, quoique souvent je lui témoignasse mon impatience. Elle éteignit les lumières, mit de la cendre sur notre feu, s’approcha nu-pieds de la croisée et tâcha de voir qui frappait. Mais, dans la vérité, c’était pour faire signe à Lamontette de se retirer et qu’elle n’était pas libre. Je ne sais si elle réussit ; car on frappa trois quarts d’heure, à différentes reprises… Je m’impatientais horriblement !… Enfin Sara me permit de sortir, quand elle sut que sa mère était couchée. C’était une défense de la mère qui m’avait fait garder, écouter avec complaisance ; Mme Debée avait alors le projet de chasser Lamontette par un faux mariage avec un locataire veuf nommé Las ; de se moquer ensuite de cet homme, de me reprendre, pour la pension et les loyers, tandis que sa fille aurait une intrigue secrète, déjà mitonnée, etc. Aussi Sara, en me revoyant, m’avait-elle demandé le secret de sa mère.

Je passe tout ce qui a rapport au mariage simulé, mais que peut-être Sara croyait réel. Un soir, Florimond, ivre, s’était enfermé chez Mme Debée, qui ne put rentrer. Elle frappa chez sa fille qui, couchée avec Lamontette, n’eut garde de s’éveiller ! Las, non encore au lit, hébergea son hôtesse. Telle fut l’origine d’une nouvelle intimité. Or Mme Debée avait (et devait avoir) beaucoup de goût pour les nouvelles connaissances. On jasa une partie de la nuit. « Vous êtes veuf, monsieur ? — Hélas ! oui, madame. — Vous regrettez votre femme ? — C’était une compagne chérie. — Il faut en prendre une autre. — Où la trouver, madame, avec trois enfants, et une orpheline, dont je prends soin ! — Je vous la trouverai. — Ho ! si c’était vous, madame ! — Moi ! dit la dame, en faisant la petite bouche, je ne suis pas veuve. Mais je pourrais avoir quelqu’une à vous donner. — De votre main, madame… — Tenez, c’est la ma fille (elle affectait souvent de parler mal). — Un si grand bonheur, madame, etc. » Tout fut arrangé, dès cette première nuit. Sara, aussi friande de nouveautés que sa mère, accepta la proposition de mariage, et se comporta en conséquence à mon égard. J’en suis à notre dernier souper tête-à-tête.

Sara me sonda pour me faire prêter cent louis. Je refusai. Elle me traita lestement et, le soir, étant venu souper tard, elle marqua beaucoup d’humeur ; elle montra la plus odieuse insolence… Sur ce que je m’excusais disant que j’avais eu affaire ; que j’étais fâché de l’avoir fait attendre : qu’il ne fallait pas me gronder, elle répondit : « Vous gronder ! Ha ! Cela serait trop tendre pour l’homme dont tu reçois les bienfaits ! Ho ! Que veux-tu que je pense de toi ?… » Ce fut la fin de notre intimité. Car le lendemain soir, étant revenu. Florimond m’ouvrit. Je lui demandai Sara. « Mademoiselle ? elle n’y est pas… Elle n’y sera plus. — Comment plus ?… (m’avançant du côté de la mère :) Madame veut-elle m’expliquer ceci ? — J’ai remis ma fille chez une ouvrière en dentelles. » Je l’approuvai fort d’avoir pris ce parti honnête, Sara étant guérie. J’attendis ensuite qu’elle me dit où elle l’avait mise. Mais elle garda le silence. Je me retirai furieux de l’impolitesse de Sara qui, vivant avec moi, s’en allait sans m’avertir, sans me dire adieu !

C’était le 13 au soir qu’on me cachait Sara, et le 18 décembre, Florimond, qui m’aperçut courut après moi, pour me demander d’où venait qu’on ne me voyait plus ? « La mère ne me dit pas où est sa fille ; celle-ci ne m’a point prévenu : je les laisse, puisqu’elles m’ont laissé. — Mais Mademoiselle espérait que vous viendriez souper les dimanches et fêtes ? — Non ; il faut rompre : ce trait d’impolitesse est le dernier que je veuille endurer. » Je le quittai sur-le-champ, fermement résolu à ne plus revoir Sara. (Lecteur, ne vous y trompez pas ! j’aimais encore avec passion !… Ha ! Que c’est une cure longue et difficile, que celle de l’amour, lorsque l’impression a été profonde !)

Je ne pus m’empêcher d’entrer chez Sara dans la semaine du jour de l’an, ne comptant pas la trouver. Elle y était. On me dit qu’elle avait été malade…

Voici une turpitude. Mme Debée, qui ne voulait pas marier sa fille, malgré tous ses semblants, voulut en rassasier Las, avant de rompre. Elle la donna pour une nuit à son futur ; sans doute pour calmer les regrets de cet homme, lors de la prochaine rupture…

Le nouveau tenant était un petit Parisien, sur la tête duquel je pouvais poser le coude, sans me hausser… Je ne pouvais imaginer que nous fussions sacrifiés, Lamontette et moi, à un petit brinborion en parenthèse, d’une démarche assez risible pour être plaisante. C’était la vérité néanmoins ; et le peu rusé Florimond, que quelques verres de vin, avalés en cachette, rendaient parlant, lâcha deux ou trois mots, qui me découvrirent le mariage… Le mardi, je vis Sara parée. Je pensai que le mariage allait se faire… Je montai faire mon compliment. Mme Debée nia. Moi, je félicitai la future, et je l’embrassai… Je fus très impoliment traité. On craignait l’arrivée du prétendu. Peu s’en fallut qu’on ne me dit de me retirer. On ne me le dit pas cependant… Je sortis. Mais au lieu de m’éloigner, je montai à l’étage d’au-dessus. … Je croyais qu’on allait fiancer. On fut chez le lieutenant-civil… Je passe tous les détails, qu’on va comprendre.

Nous en sommes à une époque terrible, qui va faire connaître à Sara sous quel point de vue elle était regardée par ses amants. Par une suite de ma faiblesse, je la voulus voir, pour savoir le jour de son mariage. Le hasard amena, par cette visite non préméditée, une catastrophe à laquelle je ne pensais guère ! Je trouvai Sara qui s’habillait. On me dit qu’on allait sortir, sans me dire où l’on devait aller. Je résolus de le savoir, en me tenant aux environs de la maison. J’attendis peu ; je vis les deux femmes aller à pied, avec un homme qui m’avait l’air d’un perruquier. Cela me parut singulier ! Le prétendu ne les accompagnait pas ; ce qui me surprit davantage encore ! Elles prirent par le quai Saint-Bernard et elles entrèrent chez leur conducteur, qui donnait une sorte de bal. Je ne concevais rien à cette partie, faite sans le prétendu ! Il me vint dans l’esprit de rendre une visite à ce dernier. Je trouvai un homme au lit, pâle, défait, dans une agitation qui ressemblait à la fièvre la plus violente. Je m’informai de la cause de sa maladie. Silence : mais un soupir.

« Je me retirai furieux de l’impolitesse », dessin de Binet
Je me retirai furieux de l’impolitesse. (p.271)
(Dessin de Binet.)


Je lui demandai laquelle des deux, de Sara ou de sa mère, le mettait dans la situation où je le voyais ? Il ne me répondit pas. « Je ne puis vous parler, lui dis-je, si vous ne vous ouvrez sur ce point. — Je n’ai à me plaindre ni de l’une ni de l’autre. — Et moi, je n’ai rien à vous dire. » Il fut donc obligé de s’ouvrir un peu, et d’avouer que sa maladie était de la douleur, du chagrin, de l’amour, du désespoir. Ce fut alors que je le consolai. « Vous m’ouvrez les yeux, s’écria-t-il, sur mille choses, que je ne faisais qu’entrevoir !… Elles sont au bal !… Moi, malade, Sara va se divertir ! elle, à demi mon épouse !… Quelle insensibilité, quelle fausseté plutôt !… Il y a vingt-quatre heures que je n’ai mangé : je vais souper… Ha ! Monsieur ! c’est la seconde fois que je suis au désespoir !… Cette épée brisée, l’a été sur moi-même, de ma propre main ! » Je fus touché de sa douleur : moi-même, j’en avais éprouvé une aussi violente, mais sans porter sur mon corps une main suicide… Je le laissai tranquille, à ce qu’il me dit. En effet, il l’était. Ha ! Toute violente qu’il croyait sa passion, il n’aimait donc pas comme moi, s’il fut si tôt calmé ! des semaines, des mois, des années, suffisent à peine pour cicatriser ma blessure !…

Je le revis le lendemain : il était dans une colère tranquille, occupé seulement de la pensée de retirer les gages qu’il avait donnés. Je lui conseillai de voir notre rival Lamontette ; non que je prévisse ce qui devait arriver : j’en étais bien loin ! je le croyais encore ami de Sara ; mais afin de savoir jusqu’à quel point il pouvait tenir à cette fille. Le refusé y alla le dimanche matin : il se nomma ; son nom était connu (Las) ; il commença par sonder Lamontette. Le troisième se tint d’abord sur la réserve. Mais le quatrième trouva un moyen pour le faire expliquer : « On vous a écrit, aux environs du 1er décembre, une lettre de congé, par laquelle on vous priait de vous tenir chez vous ? (Silence ; grand étonnement !) C’est moi qui l’ai libellée ; je l’ai dit ensuite à Sara ; elle m’en a remercié de bouche, et… par écrit. Voilà son billet. » Le troisième lut : « J’ai un conseil à vous demander pour une mère. Je ne veux pas marier ma fille ; mais je voudrais bien garder les bijoux et les présents… » Tout en lisant, le troisième sourit, mais de rage sans doute.

Nous avons tous notre amour-propre, et de Lamontette un peu plus que les autres hommes. Il devint furieux ; et cet avocat, que je croyais encore pénétré d’estime pour Sara ; lui, qui paraissait l’adorer au Boulevard ; qui venait en suppliant la voir chez sa mère ; qui s’abaissait à lui rendre des visites nocturnes dans la chambre qui nous était particulière à elle et à moi, de Lamontette ne put tenir contre une marque de mépris, ou d’indifférence ! Furieux, il s’irrite, il s’enflamme ; il dévoile sa conduite avec Sara… Insensé ! qui ne voyait pas que la dénigrer, c’était se noircir lui-même ! Il traita Sara, de la dernière des créatures ; il se vanta de ses faveurs… Puis, tombant sur la mère, il lui donna le plus odieux des noms ! « Elle m’a raccroché au boulevard ; elle m’a offert, amené, laissé, livré sa fille ! Elle l’a mise à prix, et je n’ai pas tenu l’enchère. C’est elle qui me l’a amenée ; la fille est encore plus gueuse que la mère : le premier jour où je les menai chez moi du boulevard en voiture, la fille sautait de joie, comme si elle eût fait une bonne chasse ; cela fut porté si loin, que sa mère fut obligée de lui dire : Finirez-vous, mam’selle ? que veulent dire ces façons-là ? » Et ce misérable qu’elles ont avec elles, ce Florimond, que la mère traite comme Circé traitait les hommes qu’elle avait changés en cochons, à quel point il se dégrade ! Il est venu me voir un de ces jours, ivre à demi : il en était plus supportable ; ces ivrognes d’habitude ont alors l’esprit du vin, au lieu que, dans les autres temps, ils sont tristement stupides… « Quoi ! lui ai-je dit, un homme de famille honnête, se crapuler ainsi, avec de pareilles femmes !… Vous vous enivrez ; cela est vil, bas ; c’est néanmoins le seul titre que vous ayez à mon indulgence : je vous crois encore assez d’âme, pour chercher à vous étourdir sur votre déplorable situation ! … Mais on dit que vous vous vautrez dans la fange ; que vous revenez à demi-nu ; que rentré, vous couvrez d’injures celle qui est l’auteur de votre désastre ? Quoi ! Vous ne savez l’apprécier que lorsque vous êtes ivre ! Prenez une généreuse résolution ! quittez ces femmes ; retournez au sein de votre famille, tâchez de vous concilier les bonnes grâces des honnêtes gens à qui vous appartenez, et vous verrez qu’un changement réel vous remettra dans l’état doù vous êtes déchu !… »

Lamontette, après s’être expliqué sur Sara, sur Mme Debée, sur Florimond, s’occupa de moi : il me fit l’honneur de me traiter à peu près comme ce dernier : « M. Nicolas s’entendait avec eux sans doute : c’est le seul motif raisonnable que je puisse prêter aux éloges outrés qu’il m’a faits de cette fille ; ses jalousies, ses ridicules désespoirs, tout cela était joué. Cependant je crois qu’il l’aimait… Au reste, s’il a été dupe, c’est une dupe bien bête !… » Las prit mon parti, et, d’après le séjour qu’il avait fait à la maison de mon temps, il se rendit garant pour moi. Il peignit ensuite l’adresse de Mme Debée, pour tâcher de gagner les présents de noce, sans donner la fille… Cette visite se termina, de la part de Lamontette, par témoigner le désir de me voir. Le refusé vint me raconter tout ce que le congédié avait dit… Il ajouta qu’il allait retirer ses gages.

Je promis de me trouver chez Mme Debée au moment où il y viendrait. Ce fut le dimanche soir que parut Las, et il s’expliqua modérément. On lui rendit.

Je ne ferai plus que parcourir les derniers faits. J’allai voir Lamontette. Il couvrit Sara de fange, au point que j’eus pitié de cette jeune infortunée. De ce moment, je n’ouvris plus la bouche que pour la plaindre : c’était sa mère, et les circonstances cruelles où elle s’était trouvée, qui l’avaient rendue fausse, fourbe, facile… Sa mère fit un voyage à Anvers, et on me le cacha. Je fis avec Sara une promenade sur l’Île Saint-Louis : elle ne me fut agréable que par des ressouvenirs… J’attendais avec impatience l’anniversaire du 31 mai. Le 27 portait sur l’Ile : « Biduum ante infortunium. » Le 29, « Vigilia. » Le 30, « Pal.-Régal. [33] » « Et je l’ignorais ! m’écriai-je. Je pleurais avec une sorte de volupté. O Sara ! Tu me préparais la mort ! Toi. Adeline adorée ! Que t’avais-je fait, Sara ? »

Mais il semblait que j’eusse réservé toute ma sensibilité pour le 31. La date portait : « 31 mai, 11 heur. du soir. Sara non revenue ! Ma Sara perdue ! Et moi, au désespoir ! … » Je me recueillis d’abord quelques instants : un nuage de douleur et de larmes se formait… Mon cœur était serré, ma poitrine haletante… Mes yeux s’obscurcissent… mes larmes coulent, et je m’écrie :

« Depuis un an, mon malheur est complet ! Mon cœur, mon pauvre cœur avait cru trouver un asile ! Il s’y était jeté, pour ne le quitter jamais ! Il aimait, il adorait un objet… Ha ! Qu’il la trouvait aimable, cette fille qui l’a trompé ! C’est aujourd’hui l’anniversaire de l’anéantissement de mon cœur ! Aujourd’hui, aujourd’hui, malheureux ! tu ne le sentis plus que pour souffrir ! Et je pleurais, je fondais en larmes, le visage voilé d’une main, traçant quelquefois de l’autre sur la pierre l’excès de mes douleurs.

Avec quelle vivacité cet anniversaire me retraçait la trahison de Sara ! Je la sentais peut-être plus cruellement que je ne l’avais alors senti ; je ne pouvais que sangloter…

C’est en ce moment cruel que j’aperçus devant moi, sur le pont Marie, Sara, sa mère et Florimond. Un élan de tendresse involontaire, désavoué par ma raison, me porta vers l’ingrate. J’abordai la mère. J’en fus accueilli. Je ne lui parlai que de Sara ; je dis ce que je pensais ; je l’aimais, en cet instant (ceux qui connaissent le cœur humain n’en seront point étonnés, après ce que je venais d’éprouver). Cette femme parut charmée de ce que je lui disais ; encouragé par là, je sentis de la joie, de l’amour, de la tendresse… Mme Debée, adoucie par les dispositions que je montrais pour sa fille, me parlait avec affection.

Nous arrivâmes ainsi au Boulevard ; j’y reparus avec ces deux femmes, que j’avais été y voir si souvent à la dérobée, soit avec mon ancien rival, soit avec leur nouvelle connaissance ; j’y jouis des doux regards, du gracieux sourire, des paroles obligeantes de Sara, au même endroit, où, le 9 octobre précédent, j’avais brûlé de jalousie, où j’avais vu mon rival préféré… L’ivresse revint. Obligé de les quitter, je m’en revins heureux… Heureux !… Oui, j’avais le bonheur d’un misérable, qui s’est enivré… Je revins le soir sur ma chère île : tout m’y parut changé en beau ; j’y versai des larmes de joie ; j’y écrivis sur la pierre : « Avec Sara au boulevard du Temple, l’anniv. du douloureux 31 mai ! » J’allai ensuite jusqu’à la pointe occidentale. Là, mon cœur exalté s’affaissa ; un mot, un cruel mot ! ou plutôt un favorable trait de lumière me frappa : je me rappelai qu’une femme m’avait averti que Sara, que sa mère devait m’amadouer, pour obtenir de moi l’effet de mes anciennes promesses… Adieu tout mon bonheur ! Mais je ne me trouvai plus la sensation regrettante, désespérante, que j’éprouvais auparavant.

En ce moment, à onze heures, je me retrouvai vis-à-vis l’inscription de l’année précédente ; je la lus à la lueur du réverbère. Tout se retraça… Ce moment fut cruel ! « Tranquille séjour ! m’écriai-je, où je viens, chaque jour, savourer mes plaisirs et mes peines, tu n’entendras plus que des soupirs ! J’ai perdu, une fois encore, la Sara que j’aimais ; car ce n’est plus elle que je viens de revoir ! » Et je m’assis pleurant. Je restais là. J’entendis marcher doucement. « Mettons-nous là dans l’ombre, dit-on fort bas. Je verrai si tu l’es à quatorze ans. — Ho, certainement ! On a voulu ; mais jamais… — Qui a voulu ? — M. Voisin, un ami de mon père. — Que t’a-t-il fait ? — Mais ce que vous faites à présent… — Et ceci ? — Non, non : il craignait de me faire un enfant. » La petite cria. Je me levai pour lors bruyamment, et j’allai écrire sur le mur cette scène. La petite dit à l’homme : « C’est le Griffon de l’île qui écrit sur les murs ! Sauvons-nous ! — Non ! Non ! Je veux t’achever. — Voici le guet ! m’écriai-je. » Aussitôt l’homme (que je reconnus) et la petite fille s’enfuirent à toutes jambes. Mais je les vis rentrer… ils avaient profané ma douleur ; je m’en retournai l’âme desséchée…

Vous avez suivi, ô mon lecteur ! dans ce long récit, la marche la plus forte des passions. Vous avez vu comme elle naît, comme elle croit, comme elle se rengrège, même après les torts, l’indignité connue de l’objet aimé. Vous avez vu ses accès, ses redoublements, ses crises ! Je suis un livre vivant, ô mon lecteur ! Lisez-moi ! Souffrez mes longueurs, mes calmes, mes tempêtes et mes inégalités ! Songez, pour vous y encourager, que vous voyez la nature, la vérité, destituées de tous les ornements romanesques du mensonge.

Le lendemain, j’allai voir Sara. Je proposai pour le soir une promenade aux Nouveaux Boulevards[34], loin de ces Boulevards corrupteurs, encan du vice ; les nouveaux ont encore le rustique de la nature, et l’honnête femme peut y aller seule… On accepta de la manière la plus enjouée. Les dames me précédèrent. Le lieu pour les rejoindre était désigné… En allant seul, une foule d’idées m’occupèrent : « Il y a un an, que le matin de ce même jour, mon sang ne circulait plus ! J’avais le cœur serré de douleur ! Mon rival… triomphant… avait Sara ! Il la voyait tendre… Que j’ai souffert, durant cette année qui se résolve aujourd’hui !… Tout est passé ! Moi seul je reste… Lamontette n’est plus !… L’épouseur n’est plus… Le clerc n’est plus… Le cocher n’est plus… Je reste seul ; je suis accueilli, fêté ; je vais goûter avec Sara… Ce soir, son bras s’appuiera sur le mien, ses soupirs n’iront plus chercher mon rival !… » J’allais allegro, en faisant ces réflexions. De loin, j’aperçus Florimond qui me guettait. Sara se leva pour me découvrir de plus loin ; je la vis sourire. Sa jolie figure était épanouie ; elle me prit le bras… L’ivresse commença de ce moment et j’allai avoir un beau jour !…

Arrivés dans l’endroit du rafraîchissement, la gaité. Nous avions tous peu dîné ; l’appétit rendit ce petit repas délicieux ! On rit, on se dit des douceurs, on y mit le ton de la vérité.

Cependant le soleil précipitait sa course, et la plus belle soirée succédait au plus beau jour. On se lève : « Voilà, dit Sara, le véritable instant de la promenade. » En même temps, ses beaux yeux se tournèrent vers un coteau couvert de verdure, de blés, de seigles et de fleurettes. Elle en prit le chemin, appuyée sur mon bras. Sa mère et Florimond nous suivaient à quelque distance. Le sentier était étroit, un peu tortueux ; les seigles étaient à notre hauteur, l’air parfumé par les émanations des fleurettes, les mêlait à celles de la verdure et de la floraison des seigles, un zéphir caressait les tresses de Sara et la dédommageait de son éventail, qu’elle avait laissé dans l’endroit où nous avions goûté… Jamais elle n’avait été si belle ; c’était une nymphe au milieu des champs fleuris… « Je t’ai rêvé cette nuit, me dit-elle, il m’a semblé que nous allions être mariés. J’en étais ravie ! » Sa main blanche pressa la mienne, sa bouche de rose me donna un baiser. J’étais sous le charme ; douze mois venaient de s’effacer… J’exprimai les plus tendres sentiments… Parvenus au haut de la colline, nous respirâmes l’air le plus pur. Sara se mit à courir, je la suivis. Une alouette se leva sous nos pieds. Je trouvai son nid ; il y avait des petits ; Sara fut dans une sorte de transport en les voyant. Elle me donna deux baisers. « Je n’ai jamais eu de bonheur qu’avec toi ! » Ce furent ses expressions que son air rendit encore plus flatteuses. La mère de Sara fut elle-même ravie ! tant il faut peu de chose pour se concilier les femmes ! tant il faut peu de chose pour se les aliéner ! Un an auparavant, qu’avais-je fait ? Trop de bien.

Le reste de la promenade. Sara fut folle de joie. Vers le lieu du Boulevard du Jardin-Royal, nous entendîmes des femmes chanter Raimonde, toute nouvelle alors ; nous l’écoutâmes. Sara me tira dans un seigle voisin, où nous nous cachâmes et là, elle répondit à la chanson des inconnues par celle-ci :


Air d’Épicure.


Rien n’égale dans la Nature
L’amant dont mon cœur est charmé ;
Pour la volupté la plus pure
Les Dieux tout exprès l’ont formé :

On le prendrait pour l’Amour même,
Quand ses yeux sur moi sont fixés ;
Il me dit sans cesse qu’il m’aime,
Et ne le dit jamais assez.


Le boulevard des Italiens (musée Carnavalet)
Le boulevard des Italiens
(Musée Carnavalet.)



« Ha ! Sara ! m’écriai-je, de quel amant parlez-vous ? — Cette chanson vous déplaît ? On nous écoute ; profitons du silence qu’on nous accorde. »

Vous êtes irrité ?
En vérité,
Ce courroux me fait rire !
Mais de quoi vous plaignez-vous ?
Quoi ! seriez-vous jaloux ?
Que voulez-vous dire ?

Empêcher l’hommage
Qu’on rend au bel âge,
Dépend-il de nous ?
Puis-je refuser
Un baiser,
Quand on me tourmente ?
Je souris aux talents
Des galants,
Sans en être amante :
Tircis, je veux bien
Qu’un tendre lien
Ne fasse de nous qu’une âme :
Mais si votre flamme
Pour si peu me blâme,
N’espérez plus rien…

— Pouvez-vous, volage,
Vous servir de ce langage !
Dit Tircis en la fixant ;
Ingrate, mon cœur sent
Que le vôtre l’outrage :
Ha ! Quand on s’engage,
Qu’est-ce donc qu’un badinage ?
L’amour sans partage
Fut toujours le gage
D’un cœur bien épris !
Mais le vôtre, Iris,
Ignore ce charmant usage !
Qui vous rend hommage.
Obtient l’avantage
De plaire à vos yeux !
Un cœur amoureux
Ne peut être heureux,
Si plus d’un objet lui fait sentir des feux
La délicatesse
Doit de la tendresse
Former les doux nœuds.

Je vous aime,
Mon ardeur extrême
Forme l’unique bonheur
De mon sensible cœur !

Je vous aime,
Mon ardeur extrême
Pour vous durera toujours,
Et de mes jours
Finira le cours.
À ce discours, Iris
En vain retient ses larmes ;
Bientôt Tircis
Les voit couler ; pour lui que de charmes !
Sans rien dire,
La belle soupire :
Mais regardant son amant
D’un air charmant,
Chanta tendrement :
— Je vous aime, etc.


Cette dernière chanson, fut très applaudie par les inconnues ; Sara l’avait chantée avec un goût exquis, sans doute, parce qu’elle était animée, et qu’elle lui fournissait l’occasion de me dire son sentiment sur ma jalousie, en même temps qu’elle voulait me confirmer ses tendresses.

Nous nous aperçûmes, en ce moment, qu’on venait à nous. Sara se mit à fuir entre deux sillons ; lorsque nous fûmes seuls et un peu loin, elle me fit asseoir dans le seigle le plus touffu… J’oubliais la nature auprès d’elle, je m’oubliais moi-même et mes serments passés et mes rivaux, et ses perfidies, et ses duretés ; je ne voyais plus que Sara, non la tendre Sara des premiers temps* mais une fille vive, enjouée, folâtre…

Nous rejoignîmes enfin sa mère et Florimond ; mais avant de les aborder, nous remplîmes nos mains de fleurettes blanches, d’une odeur très suave, qu’on appelle en quelques provinces des claquets, et ce fut le prétexte du long temps que nous étions restés éloignés. Nous rentrâmes à la ville à une heure du matin fatigués, mais divertis, pleins de gaité, en nous promettant de faire souvent de ces parties, si favorables à la santé.

Rentré chez moi, je me dis : « Comme les années se ressemblent peu ! Il y a un an que Sara revint de chez mon rival, et que je vis que j’avais perdu son cœur… »

Le lendemain, je me trouvai plus ami de Sara que jamais. Nous dînâmes ensemble les deux jours suivants, mais le soir du second, elle parut me voir avec peine. Elle attendait quelqu’un sans doute… Nous traînâmes ainsi, faisant quelques parties, comme celle que j’ai décrite, jusqu’au 19 juillet, qui vit la dernière. Le 20, Sara et sa mère étant absentes, j’allai le soir au Boulevard de corruption, pour me dissiper… Quelle fut ma surprise d’y voir Sara, entre un jeune abbé coquet et une dame âgée, la mère, qui lui souffrait !…

Tandis que cette vision m’occupait et que je me tenais à l’écart, on me frappa sur l’épaule. Je me retourne vivement. C’était Lamontette ; « Hé bien ! Aimez-vous encore ? — Vous êtes sans intérêt à le savoir. — Ha ! J’en réponds ! Sara est la plus méprisable, la plus méprisée… Mais la voilà ! Elle a un abbé depuis environ deux mois ; je la vois sans cesse avec lui, ou avec une dame qui l’accompagne aujourd’hui. On dit que c’est la mère de l’abbé qui lui donne elle-même une maîtresse, par commisération… Dites, aimez-vous encore ? — Non. »

Je parlais vrai en répondant ce non ; il ne fut ni douloureux, ni même pénible. Cependant je crois que j’aurais continué à revoir Sara. Mais cette journée était celle des découvertes. J’eus à peine quitté Lamontette, que j’aperçus Manon, cette jolie brune dont il est dit un mot à l’occasion du dîner des artistes. « Hé bien, me dit-elle, vous avez été de la noce ? — Non ! de qui ? — De votre demoiselle. Cette dame que vous voyez a un fils abbé… que voilà, qui ne peut se passer de femme ; sa mère lui en donne. Mais, comme elle est dévote, pour ôter le péché, elle les a mariés devant Dieu, pour jusqu’à ce que son fils soit prêtre. Alors le mariage sera rompu. » Ceci se rapportait avec deux mots de Lamontette. Je fus anéanti ! non de surprise ; je connaissais la mère d’un bénédictin qui avait fait la même chose pour son fils ; mais d’étonnement de la ruse de Sara !… Je me retirai, sans répondre. Je n’allai plus chez Sara qu’une fois, le 23 juillet[35], encore ne lui parlai-je pas ; il y avait des étrangers. C’est de ce jour que date le Sara laissée de l’Ile Saint-Louis.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

On a vu que j’ai adoré Sara, que je l’ai haïe, détestée, méprisée. À présent, je n’éprouve que le sentiment de la tendresse et de la douleur… Où trouvera-t-on le cœur humain aussi bien, aussi véritablement peint que dans cette histoire ! Ha ! L’abbé Delille avait raison ! C’est un chef-d’œuvre ! Mais c’est la nature, et non l’auteur qui la fait.

FIN
L’Amour et la Folie

La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans

  1. C’est la cinquantième Nouvelle des Contemporaines.
    (R.)
  2. Voyez dans le Paysan perverti, t. III, pp. 77 et suiv.
    (R.)
  3. Restif avait épousé le 22 avril 1760 Agnès Lebesgue. « Après vingt-cinq ans d’une union mal assortie, il se sépara en 1794 de sa femme et eut le tort inexcusable de mettre le public dans la confidence des torts qu’il croyait avoir à lui reprocher, ainsi qu’à sa fille sa fille aînée, Agnès et à son gendre Auge, coupable des plus grands désordres. « Je me sacrifie, moi et ma famille, à l’instruction de mes concitoyens, disait-il à ceux qui lui reprochaient de dévoiler toutes ces turpitudes. » Biographie universelle et portative des Contemporains, Paris, 1834, t. III, p. 1087.
  4. Sophie Arnould ou peut-être Mlle Allard, danseuse de la Comédie-Française, et une des grandes impures du temps.
  5. Ce qui est d’un autre caractère, ou entre deux parenthèses, était écrit, ou rayé de la main de Sara.
    (R.)
  6. Il ne faut pas oublier, qu’en écrivant ceci, M. d’Aigremont se croyait aimé de Sara : il faut savoir aussi qu’elle le trompait.
    (R.)
  7. Même après être détrompé, à tout moment d’Aigremont parle, comme s’il croyait encore que Sara eût été vraiment tendre pour lui.
    (R.)
  8. Voyez cette aventure en forme de journal, dans la deuxième partie de la Malédiction paternelle.
    (R.)

    La Malédiction paternelle : Lettres sincères, véritables de N… (Nicolas Restif) à ses parents, ses amis, ses maîtresses ; avec les réponses : Recueillies et publiées par Timothée Joly, son exécuteur testamentaire. Imprimé à Leipsick, par Bûschel, marchand-libraire : et se trouve à Paris, chez la dame Ve Duchesne, en la rue Saint-Jacques, au Temple du Goût, 1780.

    Cet ouvrage, qui forme trois parties en trois volumes in-12, fut composé en 1778.

  9. Les grands boulevards ou boulevards du Nord avaient été tracés en 1536 et en 1668 on commença à les planter d’arbres. « Les contre-allées, écrivait en 1783 un Almanach du voyageur a Paris, en sont sablées, et garnies de bancs de pierre de distance en distance. L’allée du milieu, pavée depuis peu, offre l’avantage de s’y promener en équipage. Son étendue de deux mille quatre cent toises fournit une superbe promenade, ouverte a tout le monde, et très fréquentée. MM. les Prévôts des Marchands et Echevins, à qui l’on est redevable des embellissements de cette promenade, ont soin de faire arroser cette allée du milieu pendant l’été.
    Le jeudi est le jour où le beau monde s’y rend de préférence.
    Ce boulevard est éclairé pendant la nuit par des réverbères. On y trouve toutes sortes de jeux et de spectacles qui contribuent à rendre cette promenade agréable et variée. On peut s’y procurer tous les rafraîchissements possibles, au moyen de la multitude des cafés qui s’y sont rassemblés, où l’on entend parfois d’assez bonne musique. » Thiery. Almanach du voyageur à Paris, Paris, 1786, p. 34.
  10. C’est la petite Nouvelle, intitulée Les Deux Cinquantenaires.
    (R.)
  11. C’était une des promenades les plus fréquentées de Paris. Voici ce qu’en dit un contemporain : « Le site est agréable, le coup d’œil champêtre, l’air pur ; les allées y sont plus longues, plus larges, plus majestueuses, et les arbres mieux venus qu’aux anciens boulevards (ceux du nord). On y voit des champs cultivés, on y voit croître la récolte. Il s’y trouve cependant, du côté de la ville, quelques jolies maisons ; on y a même bâti des salles de spectacles… On n’y rencontre presque jamais de voitures, point d’élégants personnages ; mais de bons bourgois, avec leur famille entière, des amants et des maîtresses, dont les mœurs ont l’air aussi simple que leurs habits. » Dulaure. Nouvelle description des curiosités de Paris. Paris, 1786, t. I, p. 72.
  12. La revue de la maison du roi, qui attirait tout Paris à Marly ou au Champ de Mars. « A la fin du règne de Louis XV, on abusa des parades ; on excéda le soldat pour qu’il y figurât avec honneur ; on tirait vanité des revues, qu’on faisait passer aux princes, qu’on donnait en spectacle aux dames pour les distraire ; sur le Champ de Mars de Paris, des soldats, cheveux poudrés, le roi de carreau pommadé formant une boucle de face, manœuvraient pour elles. » Albert Babeau, La Vie militaire sous l’ancien régime, t. I, p. 149, Paris, 1890.
  13. C’était une Anversaise (sic) qui avait été entretenue par le ministre Amelot, lorsqu’il était à Dijon. Monsieur Nicolas, t. III, p. 200.
  14. Charles Lee, né dans le pays de Galles et qui, venu en Amérique, en 1756, devint major général dans l’armée des Etats-Unis. Il a laissé des Mémoires, publiés en 1792.
  15. Legros était en 1775 haute-contre à l’Opéra, avec Muguet, Tirot, Cavallier et Lainez.
  16. Les filles de Sainte-Geneviève, appelées plus communément les Miramionnes parce que Mme de Miramion, veuve d’un conseiller au Parlement, avait achetée pour elles, en 1670, une maison sur le quai de la Tournelle, près de l’hôtel de Nesmond.
    « Les filles de Sainte-Geneviève ne font point de vœux ; elles se consacrent à l’instruction des jeunes filles et au soulagement des pauvres blessés ; elles font les saignées, préparent les onguents et les médicaments dont ils ont besoin et mettent un nouveau prix à ces secours gratuits, par le zèle et la charité avec lesquels elles se les procurent. On fait aussi dans cette communauté des retraites pour toutes sortes de personnes du sexe. Il y a cinquante chambres ou cellules. »
    Dictionnaire historique de la ville de Paris, par Hurtaut et Magny, Paris, 1779, t. III, p. 120.
  17. « Une vieille femme noble, ruinée qui, ainsi que ses deux filles, raccommodait les dentelles. » Monsieur Nicolas, t. III, p. 203.
  18. On sait que Sara m’avait fait ce récit de sa bouche, avec des circonstances un peu plus détaillées.
    (R.)
  19. Amelot, ministre de la maison du roi, et qui était, lorsque Mme Debée-Leeman le connut, intendant à Dijon.
  20. La quatrième, rapportée plus haut : Serait-il possible qu’ayant été malheureuse, » etc.
    (R.)
  21. Ce médecin Guillebert de Préval, dont Restif parle souvent dans ses œuvres.
  22. Le 6 avril 1763, entre onze heures et midi, le feu prit à la salle de l’Opéra, qui se trouvait alors au Palais-Royal. L’incendie dura près de trois jours.
  23. V. la Vie de Monsieur Nicolas, t. III, pp. 39 a 51.
  24. Il est ici question de M. Legrainier, qu’on voulait substituer au monsieur du Palais-Royal.
    (R.)
  25. La Philosophie des Maris, conte intercalé dans le Nouvel Abeilard ou Lettre de Deux Amants qui ne se sont jamais vus, 1778

    Sur Victoire Londeau, fille d’une charcutière, et que Restif trouve incomparable comme la plupart des femmes qu’il a aimées, Voir Monsieur Nicolas, t. III, p. 206.
  26. Butel-Dumont, trésorier de France et censeur royal. Il en est souvent question dans les œuvres de Restif. Voir Monsieur Nicolas, t. III, pp. 204 à 206 et 252.
  27. « Restif avait le tic de la noctambulance, comme l’ont eu de nos jours Gérard de Nerval et Privât d’Anglemont. Il était ce que le peuple, dans son pittoresque langage, appelle un baruleur. Les Parisiens de l’île Saint-Louis et de la Cité connaissaient presque tous de visu l’auteur des Contemporaines. On l’apercevait d’habitude, de minuit à cinq heures du matin, bizarrement accoutré, un chapeau à larges bords devant les yeux, se promenant une lanterne à la main et poussant des cris, des soupirs, des exclamations, ou se livrant à des gestes désordonnés. Ceux qui ne l’avaient jamais vu le prenaient pour un chiffonnier… ! Il avait pareillement la manie de graver sur les parapets des ponts, avec la pointe d’un couteau, les dates mémorables de son existence. » Restif de la Bretonne, par Firmin Boissin, Paris, 1875, p. 29.
  28. Dans le quartier de la place Maubert. Elle aboutissait d’un côté à la rue Saint-Victor, et de l’autre au quai de la Tournelle.
  29. Dans le quartier Saint-Benoit, de la rue Saint-Jacques à la place Maubert. Elle tirait son nom des noyers qui étaient plantés dans le clos Bruneau.
  30. Restif parle longuement dans Monsieur Nicolas, de ce Tourangeot, ancien domestique, et plus tard ouvrier typographe à Auxerre, où il le connut.
  31. Le Mont-de-Piété à Paris avait commencé à fonctionner le 1er janvier 1778. Il était situé rue des Blancs-Manteaux et près du couvent de ce nom. On y prêtait le tiers de la valeur des objets mis en gage.
  32. La Paysane (sic) pervertie ou les Dangers de la ville ou Histoire d’Ursule R…, sœur d’Edmond, le Paysan, mise au jour d’après les véritables lettres des personnages, par l’auteur du Paysan perverti… Imprimé à la Haye. Et se trouve à Paris chez la dame veuve Duchesne, libraire, en la rue Saint-Jaques, au Temple du Goût, 1784.
  33. Palatium Regale (Palais-Royal).
  34. Ou boulevard du Sud.
  35. J’ai vu Sara pour la dernière fois le samedi 13 auguste de cette année 1785. Je l’ai encore vue le 3 septembre suivant… » Monsieur Nicolas, t. XVI de l’éd. orig. 1794-97.