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La Dernière Guerre maritime/03

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La Dernière Guerre maritime
Revue des Deux Mondes, période initialetome 16 (p. 819-849).
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NESON


JERVIS ET COLLINGWOOD,


ETUDES SUR LA DERNIERE GUERRE MARITIME.




I. The Dispatches and Letters of vice-admirai viscount Nelson. — Londres, 1845-1846, 7 vol. in-8°.

II. The Letters of lord Nelson to lady Hamilton, 2 vol.
III. Memoirs of admiral the right hon. the Earl of Saint-Vincent. — Londres, 1844, 2 vol.
IV. A Selection from the public and private Correspondence of vice-admiral lord Collingwood, interspersed with Memoirs of his life, by G. H. Newnham Collingwood ; 2 vol.
V. Précis historique de la Marine française, par M. Chassériau. — Paris, 1845.

VI. Documens inédits des archives de la marine.




TROISIEME PARTIE.
LA NOUVELLE STRATEGIE. - TENERIFFE. - ABOUKIR.




I.

En quelques années, deux grands, faits s’étaient produits dans le monde maritime : l’ancienne organisation avait péri chez nous, elle s’était perfectionnée chez nos ennemis. Dès l’ouverture des hostilités, on vit la décadence de nos institutions se trahir par des revers inattendus. Instruit par cet exemple, Jervis, au milieu des symptômes de dissolution qui menacent la marine anglaise, voue un culte austère à l’obéissance passive. La constitution vigoureuse de la flotte remplit sa carrière et occupe ses dernières pensées. Peu audacieux lui-même, il ouvre la route à l’audace. Nelson s’y précipite et vient manifester, avec la rapidité de la foudre, les résultats latens d’une double révolution. L’influence administrative, remarquons-le bien, subit plutôt qu’elle ne dirige ces transformations successives des escadres britanniques. C’est que la vie, en effet, n’est pas dans l’amirauté, elle est dans ces camps flottans où s’élaborent les succès qui vont nous surprendre. Le pouvoir officiel n’est, si l’on peut s’exprimer ainsi, que le creuset inerte qui convertit les subsides du parlement en vaisseaux. Il faut donner une ame à cette flotte immense les amiraux font jaillir l’étincelle qui doit l’animer Hood, Jervis, Nelson, se transmettent rapidement le flambeau créateur se lèguent l’un à l’autre une sorte de royauté. Sous les regards défians de l’amirauté anglaise, c’est presque une dynastie qui se fonde. Les maires du palais ont dérobé le sceptre aux rois fainéans.

Au moment, où Nelson s’apprête à recueillir l’héritage de Jervis, il n’est point inutile de chercher à démêler, à travers ce nuage lumineux que la fortune jette autour de ses favoris, les lignes véritables, les traits profondément accusés de cette grande physionomie. « La forfanterie de Nelson, écrivait en 1805 l’amiral Decrès à l’empereur, égale son ineptie (et j’emploie ici le mot propre) ; mais’ il a une qualité éminente, c’est de n’avoir avec ses capitaines de prétention que celle de la bravoure et du bonheur : d’où il résulte qu’il est accessible à des conseils, et que, dans les occasions difficiles, s’il commande nominalement, c’est un autre qui dirige réellement. » C’était traiter bien rudement le plus illustre amiral des temps modernes, et pourtant cette opinion, si choquante, au premier abord, n’en contient pas moins le germé d’une opinion éclairée et comme la substance du jugement désintéressé de l’histoire. Nelson fut, sans contredit, le plus grand des amiraux anglais : un peu moins de bonheur, et ses compatriotes eux-mêmes, non moins sévères que l’amiral Decrès, de tous ces amiraux l’eussent proclamé le plus incapable. Nelson, en effet, n’a pas été moins téméraire, moins dédaigneux des règles dans les occasions où il a triomphé que dans celles où la fortune a trompé ses efforts. Entre Aboukir et Ténériffe, entre Copenhague et Boulogne, il n’y a que la différence du succès. C’est toujours la même audace, le même emportement, la même tendance à tenter l’impossible ; la tactique de Nelson, celle qu’il enseigne à ses capitaines vaincus devant Boulogne, celle qu’il a mise lui-même en pratique jusqu’à sa dernière heure, est la tout entière avec sa grandeur et ses fautes : se jeter résolument au plus fort du danger, compter sur ses compagnons pour en sortir vainqueur. Après l’avoir suivi sur le champ de bataille, après avoir étudié, dans ces grands événemens auxquels il préside, les moyens aussi bien que les résultats, on se sent porté, en dépit des idées reçues, à lui appliquer ces paroles dont Jervis s’est servi pour tracer le portrait du vainqueur de Camperdown [1] : « C’était un vaillant officier, peu versé. Dans les subtilités de la tactique, et : qui s’y fût bien vite embarrassé. Quand il aperçut l’ennemi, il court à lui, sans songer à former tel ou tel ordre de bataille. Pour vaincre, il compta sur le brave exemple qu’il allait donner à ses capitaines, et l’événement répondit complètement à son espoir. »

Cette stratégie excentrique, on le comprendra facilement, eût trouvé la discipline de Jervis insuffisante. Il fallait ajouter à cette discipline un élément nouveau : la passion dans l’obéissance. « J’avais le bonheur, milord, écrivait Nelson à lord Howe après le combat d’Aboukir, de commander une armée de frères. Un combat de nuit était donc entièrement à mon avantage. Chacun de nous savait ce qu’il avait à faire, et j’étais certain que tous mes vaisseaux chercheraient dans la mêlée un vaisseau français. » Une pareille confiance simplifie singulièrement les situations et peut bien justifier quelques imprudences. Si cette confiance ne fut jamais trahie, si, de tous les amiraux anglais, Nelson fut le mieux servi par ses capitaines ; il n’eut pas (insistons sur ce point) à en remercier la fortune : il ne dut cet avantage qu’à lui-même, à cette obéissance intime qu’on demande souvent en vain à des règlemens inflexibles, et qu’il sut obtenir d’un dévouement spontané et volontaire. C’est ainsi que son audace et son ardeur devinrent contagieuses, c’est ainsi que, dans ces escadres dévouées à de si rudes croisières, à de si pénibles campagnes, on vit toujours (ce qu’on n’eût point trouvé peut-être dans la flotte de Jervis) des visages satisfaits, des fronts épanouis, et cette apparence de bien-être qui réjouit le cœur d’un chef.

Le succès obtenu, Nelson en rapportait généreusement l’honneur à ses capitaines. Toujours prêt à reconnaître un service rendu au feu, il faisait appeler à Aboukir le commandant du Minotaur, pour le remercier de son assistance pendant l’action. Dans une autre affaire moins éclatante, n’étant encore que capitaine de l’Agamemnon, il avait renvoyé à son premier lieutenant les éloges que lui attirait la belle conduite de son vaisseau ; « car jamais : officier, écrivait-il, n’a ouvert un meilleur avis dans un moment plus opportun. » Cet homme héroïque sentait qu’entre lui et ses officiers le dévouement devait être réciproque, et, en toute occasion, on le vit défendre leurs intérêts avec cette ardeur qu’ils mettaient à servir sa gloire.

A ce zèle honorable Nelson joignait cette simplicité de manières qui, chez-les hommes supérieurs, est une séduction de plus. Il craignit peu d’exposer sa dignité en se montrant communicatif avec les gens qui l’entouraient, et dont il acceptait volontiers la supériorité dans quelques uns de ces mille détails dont se complique le métier de la mer. Il rendait ainsi justice à ces mérites spéciaux, et savait provoquer (Decrès lui accordait cette qualité éminente) des conseils d’où jaillissaient souvent pour lui, des lumières, inattendues. Il pensait, du reste, que cette participation de chacun au plan définitif devait en assurer l’exécution et en faciliter l’intelligence ; car, persuadé qu’il ne doit y avoir rien d’absolu dans un plan d’opérations arrêté à l’avance, il exigeait moins un respect trop scrupuleux de ses ordres qu’un concours, loyal et empressé. Cependant il appréciait, autant que lord Jervis lui-même, la nécessite de la soumission la plus passive à bord d’un navire de guerre, et nous avons dit déjà que c’était à l’indiscipline de nos équipages qu’il avait attribué la décadence de notre marine ; mais il était d’avis qu’il vaut mieux prévenir les délits que d’avoir, à les réprimer. Quand Jervis, devant Cadix, étouffa par une répression énergique les complots près d’éclater, Nelson approuva sans hésiter ces rigueurs nécessaires. « L’état des esprits, dit-il, exige des mesures extraordinaires, et, si l’on eût montré en Angleterre la même résolution que nous avons montrée ici, je ne crois pas que le mal eût jamais été aussi loin. » - Cependant, ajoutait-il aussitôt, je suis tout-à-fait du parti de nos marins dans les premières réclamations. Lord Howe a eu grand tort de ne point leur accorder l’attention qu’elles méritaient. Nous sommes, en vérité, gens dont on se soucie trop peu. Une fois la paix venue, c’est à qui nous traitera le plus indignement. »

Aux yeux de Nelson, le premier devoir d’un amiral était de s’occuper sans cesse du bien-être matériel et moral des hommes dont la conduite lui était confiée. La veille de Trafalgar, il songeait à assurer l’exacte distribution, sur tous les bâtimens de la flotte, des légumes venus de Gibraltar, et recommandait l’installation d’un théâtre à bord de chaque vaisseau ; car ce qu’il craignait le plus pour les matelots anglais, c’étaient la monotonie des longs blocus et les dangereuses tentations de l’oisiveté. Aussi l’activité était-elle chez lui un calcul presque autant qu’un besoin de sa nature, un moyen de succès dans les grandes circonstances, un moyen de discipline dans les temps ordinaires. Il voulait que ses équipages fussent sans cesse tenus en haleine par des coups de main audacieux, par des manœuvres périlleuses, parce qu’il comptait sur l’attrait de ces entreprises pour éloigner d’eux les mauvaises pensées et les retenir dans le devoir. « J’aime mieux, disait-il, perdre cinquante hommes par le feu de l’ennemi que d’être obligé d’en pendre un seul. » Il aimait d’ailleurs sincèrement ces braves gens dont il appréciait le courage, comme l’empereur aimait ses soldats, comme tout homme digne de commander aux autres doit aimer ses frères d’armes et ses instrumens de gloire. Ses grognards, à lui, étaient ces vieux Agamemnons [2], dont quelques-uns regardent peut-être encore couler la Tamise à Greenwich, et qui, au mois de juin 1800, voyant leur amiral s’apprêter à quitter le Foudroyant sans eux, adressaient à l’infidèle ces affectueux reproches :

« Milord, nous avons été avec vous dans tous vos combats et de terre et de mer. Nous sommes l’équipage de votre canot et vous avons suivi déjà sur plus d’un navire. Puisque vous rentrez en Angleterre, permettez-nous d’y rentrer avec vous, et veuillez excuser ce style un peu rude : c’est celui de marins qui ne savent guère écrire, mais qui n’en sont pas moins vos fidèles et obéissants serviteurs[3]. »

Il y a quelque chose de consolant à penser que la discipline n’est point toujours obligée de revêtir des formes acerbes et dures : aussi n’est-ce point sans un secret plaisir qu’on retrouve chez le compagnon et l’émule de Nelson, chez l’honnête et le noble Collingwood, la même bienveillance jointe à la même énergie, le don de se faire aimer uni encore une fois au talent de se faire obéir. Dans un temps où il y avait à peine un matelot anglais qui ne portât sur ses épaules le stigmate du fouet aux neuf lanières, ces deux amiraux illustres témoignaient une égale aversion pour les châtimens corporels. Tous deux, adorés de leurs équipages et de leurs officiers, vivaient en parfaite confiance au sein de cette grande famille militaire, sans éprouver la crainte de voir leur autorité compromise par la cordialité de ces rapports. Heureux privilège de ces hommes énergiques, dont l’indulgence ne saurait être taxée de faiblesse, de pouvoir être impunément humains et débonnaires ! « Je puis me vanter, disait Nelson, d’avoir fait mon devoir tout aussi bien que les plus rigides de ces messieurs, et de l’avoir fait sans perdre l’affection de ceux qui servaient sous mes ordres. » Aussi, pendant que la sédition grondait sourdement dans l’escadre de Cadix, le vaisseau que montait Nelson n’eut-il point à subir une seule cour martiale. Ce vaisseau était cependant le Theseus, un de ceux dont l’équipage avait pris la part la plus active aux derniers troubles mais il portait à peine depuis quelques semaines le pavillon de Nelson, que ce dernier trouva sur le gaillard d’arrière le billet suivant :

« Gloire à l’amiral Nelson ! Que Dieu bénisse le capitaine Miller ! Graces leur soient rendues pour les officiers qu’ils nous ont donnés ! Nous sommes heureux et fiers de servir sous leurs ordres, et nous verserons la dernière goutte de notre sang pour le leur prouver. Le nom du Theseus sera immortel comme l’est déjà celui du Captain [4]. »


II.

Promu au grade de contre-amiral, grace à son rang d’ancienneté, le 20 février 1797, et maintenu sous les ordres de l’amiral Jervis, Nelson, à l’âge de trente-neuf ans, avait à peine jeté les fondemens de sa gloire ; mais il répétait souvent avec une naïve confiance ces paroles prophétiques : « Une fois dans le champ de l’honneur, je défie qu’on me tienne en arrière. » Sous un pareil chef, les matelots du Theseus ne pouvaient attendre long-temps l’occasion de montrer la sincérité de leurs promesses.

Le 31 mars 1797, l’amiral Jeryis à la tête de 21 vaisseaux de ligne, avait quitté la rade de Lisbonne et était venu établir sa croisière devant Cadix, où se trouvaient réunis en ce moment 28 vaisseaux espagnols sous le commandement de l’amiral Mazarredo. On ne doit point oublier que les galions chargés des trésors du Nouveau Monde avaient, de tout temps, rendu la guerre avec l’Espagne très populaire dans la marine anglaise, et que l’escadre de Jervis avait hâte de recueillir les fruits de sa victoire. Aussi, à peine le combat du 13 février avait-il obligé la flotte de l’amiral Cordova à se réfugier dans Cadix, que les frégates anglaises s’étaient échelonnées du détroit au cap Saint-Vincent, afin d’intercepter les navires attendus d’Amérique ; mais le résultat n’avait point répondu à leurs espérances : le vice-roi du Mexique, que l’on croyait parti de la Vera-Cruz avec d’immenses trésors, n’avait pas encore paru, et le bruit se répandait qu’informé de la présence des croisières anglaises, il s’était arrêté à Santa-Cruz de Ténériffe. Nelson et Troubridge conçurent aussitôt la pensée d’aller enlever dans le port le vice-roi et ses fabuleuses richesses. Déjà, en 1657, le célèbre amiral Blake avait réussi dans une semblable expédition, et ce souvenir avait de quoi tenter l’audace de Nelson. Ses instances triomphèrent des derniers scrupules du comte de Saint-Vincent, et, le 15 juillet 1797, il quitta la flotte avec une division composée de quatre vaisseaux de ligne et de trois frégates.

L’île de Ténériffe : est de, facile défense ; comme les autres îles du groupe auquel elle appartient, elle semble le produit d’une éruption volcanique et présente ces pics abrupts, ces côtes escarpées, ces rochers et ces précipices, qui distinguent les terrains d’origine plutonienne. La baie même de Santa-Cruz n’est qu’un assez mauvais mouillage ; car, à moins d’un demi-mille de terre, on trouve déjà près de quarante brasses de fond. Le rivage, bordé de roches détachées et arrondies par l’action incessante de la vague, sans abri contre la houle de l’Atlantique qui vient se briser en écumant sur la plage, n’offre aucun point de débarquement où les canots ne soient en danger. Un courant rapide, des vents variables et souvent impétueux, rendent en outre les approches de l’île difficiles et contribuent à la protéger contre une surprise. Nelson avait prévu ces obstacles, mais il en eût fallu de plus grands pour le faire reculer.

Cependant l’intérêt que semblait offrir cette tentative périlleuse était déjà bien diminué, puisqu’on avait appris qu’au lieu des trésors du Mexique, il n’y avait dans le port de Santa-Cruz qu’un bâtiment de Manille richement chargé, il est vrai, mais dont la capture ne pouvait être mise en balance des risques que l’on allait courir pour s’en emparer. Si, comme on le présumait, le numéraire et les lingots faisant partie de la cargaison de ce navire avaient été transportés dans la ville, il fallait opérer une descente sur l’île, et sommer une nombreuse garnison, protégée par de bonnes murailles, de consentir à la honte de livrer sans combat cet argent et ce navire pour sa rançon. Réduite à ces proportions, cette expédition semblait faite, il faut bien l’avouer, pour exciter la cupidité de quelque chef de boucaniers plutôt que l’ambition d’un amiral déjà illustré par de glorieux faits d’armes. D’ailleurs jamais entreprise, il est facile de le comprendre, ne fut plus téméraire et n’offrit moins de chances de succès. Cependant Nelson, qui allait bientôt faire preuve de l’obstination la plus aveugle, déploya dans les préparatifs de ce coup de main désespéré toutes les ressources de ce génie actif et fécond qui a si souvent justifié ses témérités.

Les embarcations de l’escadre furent partagées en six divisions et il leur fut prescrit de se donner mutuellement la remorque. Chaque division devait réunir ainsi les hommes appartenant au même navire, arriver à terre en force et débarquer d’un seul coup un détachement complet. Dès que la descente aurait été effectuée, les canots avaient l’ordre de se remettre à flot et de se tenir au large. Un capitaine de vaisseau fut spécialement chargé de faire exécuter cette partie importante des instructions de l’amiral. Avec le peu de forces dont on disposait, on ne pouvait songer à une attaque régulière, mais des échelles d’escalade avaient été disposées sous la direction même de Nelson, et il ne désespérait pas d’enlever par surprise un des forts qui dominent la ville. Le succès de cette opération dépendait entièrement d’un premier moment de terreur et d’alarme. Aussi rien n’avait-il été négligé pour rendre plus imposant l’aspect des troupes anglaises. Nelson, craignant que ses matelots, avec leurs vestes bleues et leur apparence peu militaire, n’eussent plutôt l’air d’un parti de maraudeurs que d’un corps d’armée venant assiéger une ville, avait recommandé de rassembler tous les habits rouges qu’on pourrait trouver dans l’escadre, d’en affubler autant de marins, et, pour compléter leur équipement, de simuler avec de la toile les baudriers qui leur manquaient. Entre soldats et matelots on réunit ainsi environ 1,100 hommes que Nelson plaça sous les ordres de Troubridge, ce brave commandant du Culloden que Jervis appelait le Bayard anglais, et que nous avons vu, au combat du cap Saint-Vincent, attaquer si résolument la ligne espagnole.

Le 20 juillet, traînant à la remorque toutes les embarcations de l’escadre, les trois frégates se dirigèrent vers le port de Santa-Cruz ; mais une brise très fraîche et un courant contraire s’opposèrent au débarquement. L’apparition de ces frégates avait cependant éveillé l’attention des Espagnols, et le surlendemain, quand, la nuit venue, les troupes anglaises furent mises à terre dans l’est de la ville, elles trouvèrent les hauteurs dont elles voulaient s’emparer si bien gardées par l’ennemi, qu’elles furent contraintes de se rembarquer, sans avoir fait aucun effort pour l’en déloger. Avertis comme l’étaient alors les Espagnols, il y avait plus que de l’imprudence à persister dans cette folle expédition. Nelson y crut son honneur engagé, et il résolut de diriger lui-même une troisième et dernière tentative. Le 24 juillet, à cinq heures du soir, les frégates vinrent mouiller à deux milles dans le nord-est de la ville et parurent se disposer à opérer le débarquement des troupes dans cette direction ; mais un plan plus hardi avait été conçu par Nelson, et c’était dans le port, sous la volée de 30 ou 40 pièces d’artillerie, qu’il avait donné rendez-vous à ses canots. Comptant sur la hardiesse même de ce projet pour en assurer le succès, il voulait surprendre l’ennemi en se présentant à l’improviste sur le seul point où il ne pût être attendu. La nuit était sombre et pluvieuse, le temps à grains, le vent variable et inégal. Nelson soupa avec ses capitaines à bord de la frégate le Seahorse, et, à onze heures du soir, 700 hommes s’embarquèrent dans les canots de l’escadre, 180 à bord du cutter le Fox, et un détachement d’environ 80 hommes dans un bateau capturé la veille. Les Espagnols avaient à Santa-Cruz une garnison nombreuse, et, pour les aider dans leur défense, 100 matelots français ; ces matelots appartenaient au brick la Mutine, que les embarcations des frégates le Lively et la Minerve avaient enlevé deux mois auparavant dans le port même de Ténériffe, pendant qu’une grande partie de l’équipage et le commandant lui-même se trouvaient à terre. Le cutter le Fox et le canot de l’amiral, suivis de quelques autres embarcations, étaient déjà arrivés à demi-portée de canon de la tête du môle avant que l’alarme eût été donnée dans la ville ; mais soudain le tocsin se fit entendre de toutes parts, et les batteries ouvrirent leur feu sur le cutter qu’elles venaient de découvrir. Un boulet le frappa au-dessous de la flottaison, et il coula immédiatement. Des 180 hommes qu’il portait, 97 périrent sans qu’on pût leur donner le moindre secours. Nelson, cependant, animant ses canotiers, avait rapidement franchi la distance qui le séparait encore de la jetée, et il portait la main à la poignée de son sabre, prêt à sauter sur le quai, que défendaient quelques soldats espagnols, quand un boulet l’atteignit, au coude et le renversa au fond de son canot. Il fallut le ramener à bord de son vaisseau. Le détachement de soldats et de matelots qui le suivait s’était emparé du môle, mais de la citadelle et des maisons voisines on faisait sur eux un feu terrible qui eut bientôt moissonné presque tous ceux qui avaient mis pied à terre.

Toubridge, qui commandait la seconde colonne d’attaque, n’avait pu, à cause de I’obscurité de la nuit, se diriger sur l’entrée du port, et il faisait de son côté des efforts inutiles pour remonter vers le point de débarquement convenu. Il se résigna enfin à tenter de débarquer au sud de la citadelle. Ceux des canots qui essayèrent d’imiter sa manœuvre furent roulés dans les brisans soit crevés sur les roches, et les munitions qu’ils contenaient se trouvèrent ainsi mises hors de service.

Les capitaines Hood et Miller furent plus heureux : ils trouvèrent un endroit moins exposé à la houle pour mettre leurs troupes à terre, au point du jour, ils rallièrent le capitaine Troubridge, dont le détachement avait pénétré, sans rencontrer d’obstacle, jusqu’au centre de la ville. Ce dernier se trouva ainsi avec 340 hommes en face d’environ 8,000 Espagnols sans moyens de retraite et sans espoir de secours. La générosité du gouverneur de Santa-Cruz lui accorda des conditions plus favorables, qu’il ne pouvait sérieusement l’espérer. Il fut stipulé entre eux que les troupes anglaises seraient renvoyées à bord de leurs vaisseaux, mais que l’amiral s’engagerait à ne tenter aucune nouvelle attaque contre Ténériffe ou les autres îles Canaries. Ainsi se termina cette malheureuse expédition, qui devait avoir son pendant quelques années plus tard sur les plages de Boulogne. 114 hommes y perdirent la vie, et 405 furent grièvement blesses. La victoire du cap Saint-Vincent avait moins coûte à l’Angleterre.

Nelson fut très affecté de ce triste revers, mais lord Saint-Vincent parvint à le ranimer : « Il n’est au pouvoir d’aucun homme, lui dit-il, de commander au succès, mais vous et vos compagnons vous l’avez certainement mérité en déployant dans cette entreprise un héroïsme et une persévérance admirables. » Cette opinion généreuse fut celle qui prévalut en Angleterre, et Nelson, que sa blessure condamnait pour quelque temps au repos, y fut reçu avec toutes les marques de distinction qu’on eût accordées à un vainqueur. Cependant les souffrances que lui occasionna sa blessure furent longues et cruelles, et, malgré son impatience ce ne fut que le 13 décembre 1797 que son chirurgien le déclara en état de retourner à la mer. Fidèle à ses sentimens religieux, Nelson envoya immédiatement au ministre de l’église de Saint-George la formule suivante d’action de graces, dont la famille ce pasteur a précieusement conservé un fac-similé : « Un officier désire rendre graces au Dieu tout-puissant de son entière guérison d’une blessure très grave, et en même temps de tous les biens que sa protection a répandus sur lui. »

Nelson avait alors, ainsi qu’il l’exposait dans un mémoire au roi, pris part à trois batailles navales, dont la première, celle du mois de mars 1795, avait duré deux jours, il avait soutenu trois combats contre des frégates, six engagemens contre des batteries, contribué à la capture ou à la destruction de 7 vaisseaux de ligne, 6 frégates, 4 corvettes, 11 corsaires et près de 60 bâtimens de commerce. Dans ses services il comptait deux siéges réguliers, celui de Bastia et celui de Calvi, dix affaires d’embarcations, de toutes les affaires de guerre les plus périlleuses celles que Tourville citait avec le plus d’orgueil dans un mémoire semblable, et cent vingt rencontres avec l’ennemi. Dans ces divers engagemens, il avait déjà perdu l’œil droit et le bras droit ; mais son pays, pour emprunter les expressions du roi George III, avait encore quelque chose à attendre de lui. Nelson, en effet, brûlait du désir de venger l’échec de Ténériffe. Il n’avait supporté qu’avec peine ce long éloignement du théâtre de la guerre, et il eût depuis long-temps rallié la flotte anglaise devant Cadix, si l’amirauté ne l’eût retenu pour lui confier la conduite des renforts qui devaient être expédiés à l’amiral Jervis. Le départ de ces bâtimens se trouvant encore différé, Nelson obtint de ne point les attendre, et, arborant son pavillon à bord du vaisseau de 74 le Vanguard, il appareilla de la rade de Portsmouth le 9 avril 1798 avec le convoi destiné pour Lisbonne.


III.

Depuis que l’amiral Jervis avait quitté la baie de Saint-Florent vers la fin de l’année 1796, la France était restée maîtresse absolue de la Méditerranée. Le contre-amiral Brueys, avec 6 vaisseaux de ligne et plusieurs frégates, avait pris possession des îles Ioniennes et des bâtimens vénitiens mouillés à Corfou ; du fond de l’Adriatique et de l’Archipel jusqu’au détroit de Gibraltar, on eût à peine rencontré un croiseur anglais. Cependant, après que l’escadre espagnole eut quitté Carthagène et se fut laissé bloquer dans Cadix, le pavillon britannique pouvait sans péril reparaître dans cette mer, qu’il nous avait un moment abandonnée. La cour de Naples, fort inquiète des nouvelles exigences du directoire et des grands préparatifs maritimes qui avaient lieu en ce moment dans les ports de la république, craignait d’être attaquée à la fois en Sicile et sur le continent. Entièrement livrée à la direction passionnée que lui imprimait la fille de Marie-Thérèse, cette cour ne cessait de réclamer auprès du cabinet de Saint-James l’envoi dans la Méditerranée d’une escadre assez considérable pour éloigner d’elle le double danger dont la menaçaient l’armée d’Italie et la flotte de Toulon. D’un autre côte, au moment où Nelson ralliait le comte de Saint-Vincent devant Cadix, le consul de Livourne informait cet amiral que le gouvernement français avait déjà rassemblé près de 400 navires dans les ports de Provence et d’Italie, et que cette flotte marchande, sous l’escorte des vaisseaux dont on pressait l’armement avec une rare activité, pourrait bientôt porter 40,000 soldats en Sicile ou à Malte, peut-être même jusqu’en Égypte. « Quant à moi, ajoutait ce consul, je ne regarde point cette dernière destination comme improbable. La dernière impératrice de Russie, Catherine II, avait déjà conçu un projet semblable, et si les Français ont l’intention, en débarquant en Égypte, de s’unir à Tippoo-Saïb pour renverser la puissance anglaise dans l’Inde, ce ne sera point le danger de perdre la moitié de leur armée en traversant le désert qui pourra les arrêter. »

L’amiral Jervis, ainsi prévenu de l’importance de l’expédition qui se préparait à Toulon, se décida à placer, le 2 mai 1798, sous les ordres de Nelson, trois vaisseaux, le Vangurd, l’Orion et l’Alexander, avec quatre frégates et une corvette. Nelson devait se rendre sur les côtes de Provence ou du golfe de Gênes, afin de chercher à pénétrer le but de cet immense armement. La division qu’il commandait était déjà partie de Gibraltar, quand parvinrent au comte de Saint-Vincent les instructions les plus secrètes,datées du jour même où il s’était séparé de Nelson. L’amirauté l’informait que le contre-amiral sir Roger Curtis avait reçu l’ordre de lui conduire un renfort considérable, et qu’aussitôt après l’arrivée de ce renfort, il devait sans perdre de temps, détacher dans la Méditerranée, sous le commandement d’un officier sûr et capable, une escadre de 12 vaisseau de ligne et un nombre correspondant de frégates. Cette escadre, qui n’aurait d’autre mission que de poursuivre et d’intercepter la flotte rassemblée à Toulon, était autorisée à considérer et à traiter comme hostiles tous les ports de la Méditerranée (à l’exception cependant des ports de l’île de Sardaigne) dans lesquels les bâtimens anglais ne seraient point admis à se ravitailler. Cette dépêche officielle laissait au comte de Saint-Vincent le choix de l’officier-général auquel devait être confié cet important commandement, mais une lettre particulière du comte Spencer, premier lord de l’amirauté, l’engageait a choisir de préférence pour cette mission l’amiral Nelson, qui par sa grande pratique de la navigation toute spéciale de la Méditerranée, aussi bien que par son activité et son caractère entreprenant et résolu, semblait éminemment propre à ce genre de service. » Décidée à entraver à tout prix les prodigieux progrès de la France, l’Angleterre commençait dès-lors a jeter plus hardiment ses flottes dans la balance. Elle voyait venir à elle ce torrent qui avait déjà débordé au-delà du Rhin et de l’Adige, et comprenait enfin que ce n’était point en ménageant ses vaisseaux quelle arrêterait un ennemi qui ménageait si peu ses armées. Pour répondre à tant d’audace, il fallait de l’audace aussi, et des chefs plus déterminés que ceux qu’avait formés la guerre d’Amérique. En ce moment de crise, le souvenir de Ténériffe, loin de nuire à Nelson, devait, au contraire, le désigner aux préférences de lord Saint-Vincent et de l’amirauté.

Parti de Gibraltar le 8 mai avec ses trois vaisseaux, les frégates l’Emerald et la Terpsichore et la corvette la Bonne-Citoyenne, Nelson faisait déjà voile vers les côtes de Provence : le même jour, Bonaparte arrivait à Toulon. Les ports de Marseille, Cività-Vecchia, Gênes et Bastia avaient été appelés à concourir aux immenses préparatifs de cette expédition mystérieuse, dont personne encore n’avait complètement deviné le secret. Le 17 mai, Nelson, parvenu à la hauteur du cap Sicié, y captura un corsaire par lequel il apprit qu’il y avait en ce moment à Toulon, en y comprenant les vaisseaux vénitiens, 19 vaisseaux de ligne, et que 15 d’entre eux étaient déjà prêts à prendre la mer. Le 19, un coup de vent de nord-ouest l’éloigna de la côte et fit éprouver à son vaisseau, dans la nuit du 20 au 21, les plus graves avaries. Deux mâts de hune et le mât de misaine furent emportés par la violence de l’ouragan. Au point du jour, voyant le Vanguard complètement désemparé, Nelson se décida à fuir devant le temps, et, suivi de ses deux autres vaisseaux, il fit route vent arrière vers les côtes de l’île de Sardaigne. Cette manœuvre le sépara de ses frégates, qui à sec de voiles, restèrent en travers au vent. Nelson espérait pouvoir se réfugier avant la nuit dans la baie d’Oristan, mais l’état où se trouvait son vaisseau l’empêcha de gagner ce mouillage. Le calme le surprit à quelque distance de la côte, et le Vanguard, que l’Alexander, commandé par le capitaine Ball, avait pris à la remorque, poussé à terre par une houle énorme, fut à la veille d’être jeté sur la petite île de San-Pietro, qui forme vers le sud-ouest l’extrémité de la Sardaigne. La nuit se passa dans ces inquiétudes. Déjà, malgré l’obscurité, on croyait distinguer sur la plage l’éclat sinistre des brisans, quand un de ces souffles insaisissables qui sauvent parfois les navires permit à l’Alexander d’entraîner le vaisseau-amiral loin de ce rivage dangereux et d’atteindre la rade de San-Pietro, où l’escadre anglaise, réduite à trois vaisseaux, mouilla le 22 mai 1798.

Le 19 au matin, le jour même où Nelson avait été porté au large par le coup de vent dont il ne devait ressentir que le lendemain toute la violence, la flotte française, composée de 72 navires de guerre, quittait la rade de.Toulon. Le vice-amiral Brueys la commandait, et avait près de lui le contre-amiral Gantheaume, major-général de l’escadre. Il avait arboré son pavillon à bord du vaisseau à trois ponts l’Orient, et se tenait au centre du corps de bataille, où figuraient aussi les vaisseaux le Tonnant, l’Heureux et le Mercure. Trois contre-amiraux commandaient les autres divisions de la flotte ; Blanquet-Duchayla dirigeait l’avant-garde, composée des vaisseaux le Guerrier, le Conquérant, le Spartiate, le Peuple-Souverain, l’Aquilon et le Franklin ; Villeneuve était à l’arrière-garde avec le Guillaume-Tell, le Généreux et le Timoléon ; Decrès conduisait l’escadre légère. Serrant de près la côte de Provence, cette flotte s’arrêta devant Gênes pour y rallier une division de transports. Descendant alors vers la Corse, elle en reconnut l’extrémité septentrionale au moment où Nelson mouillait dans la baie de San-Pietro, et jusqu’au 30 mai elle resta en vue de cette île. Elle prolongeait sous petites voiles, la côte de Sardaigne dans l’espoir d’être rejointe par le convoi qui avait dû quitter Cività-Vecchia le 28, quand Bonaparte apprit que trois vaisseaux anglais avaient été aperçus près de Cagliari. Une division de 4 vaisseaux français fut expédiée dans cette direction ; mais, n’ayant pu obtenir aucun nouvel indice de la présence de l’ennemi dans ces parages, cette division rallia le gros de la flotte, et, après avoir attendu en vain, pendant plusieurs jours le convoi de Cività-Vecchia, Bonaparte se décida à continuer sa route. Le 7 juin, l’armée française passait à ’portée de canon du port de Mazara en Sicile ; le 9, elle reconnaissait les îles de Goze et de Malte, et, trois jours après, le pavillon de la république avait remplacé sur ces îles le pavillon des chevaliers, de Saint-Jean de Jérusalem.

Pendant que Bonaparte, confiant dans sa fortune, marchait avec cette lenteur calculée à la conquête de l’Égypte, Nelson, en moins de quatre jours, était parvenu à mettre son vaisseau en état reprendre la mer. Il avait remplacé son mât de misaine par un grand mât de hune par dessus lequel il avait poussé un mât de perroquet, et, ainsi gréé, il faisait route, non pour Gibraltar ou tout autre port anglais, mais vers une côte ennemie où il devait s’attendre à rencontrer une escadre de 13 vaisseaux de ligne. « Si le Vanguard eût été en Angleterre, écrivait-il à sa femme, il eût fallu, après un pareil événement, des mois entiers pour le renvoyer à la mer. Ici mes opérations n’en ont été retardées que de quatre jours. » Le 27 mai, en effet, au moment où la flotte française attendait sur la côte orientale de la Corse le convoi de Cività-Vecchia, Nelson appareillait de San-Pietro, et le 31, grace à cette activité admirable, principe et gage de tant de merveilleux succès, il se retrouvait, encore devant Toulon. Il y apprit le départ de la flotte française, mais il lui fût impossible de se procurer aucune information sur la destination de cette flotte et sur la route qu’elle avait prise. Du reste, le coup de vent qui avait éloigné Nelson des côtes de Provence, bien qu’il en eût réparé si rapidement les terribles conséquences, ne fut pas moins pour lui un accident très fâcheux ; car il le sépara de ses frégates et le laissa, même quand il eut été rallié par d’imports renforts, sans moyens d’éclairer sa route [5]. Nelson soutint noblement ce choc imprévu et l’accepta comme un salutaire avertissement du ciel, comme un châtiment mérité de son orgueil. « Du moins, ce châtiment, écrivait-il au comte de Saint-Vincent, mes amis me rendront la.justice que j’ai su le supporter comme un homme. »


« Je ne dois pas, écrivait-il aussi à sa femme à la même époque, considérer ce qui vient d’arriver au Vanguard comme un simple accident, car je crois fermement que c’est la bonté divine qui a voulu mettre un frein à ma folle vanité. Je devrai, je l’espère, à cette leçon d’être un meilleur officier, et je sens qu’elle a déjà fait de moi un meilleur homme. Je baise avec humilité la verge qui m’a frappé. Figurez-vous, le dimanche soir, au coucher du soleil, un homme présomptueux se promenant dans sa chambre, entouré d’une escadre qui, les yeux sur son chef, ne comptait que sur lui pour marcher à la gloire ; ce chef, plein de confiance en son escadre et convaincu qu’il n’y avait point en France de si fiers vaisseaux qu’à nombre égal ils ne dussent baisser pavillon devant les siens : figurez-vous maintenant ce même homme si vain, si orgueilleux, quand le soleil se leva le lundi matin, avec un vaisseau démâté, une flotte dispersée, et dans un tel état de détresse, que la plus chétive frégate française eût été regardée comme une rencontre inopportune !… Il a plu au Dieu tout-puissant de nous conduire en sûreté au port. »


Nelson avait réparé ses avaries ; mais, incertain de la route qu’il devait suivre, contrarié par des calmes constans, il était encore le 5 juin à la hauteur de la Corse, quand il fut rallié par le brick la Mutine. Ce bâtiment précédait un renfort de 11 vaisseaux que lui amenait le capitaine Troubridge, et lui portait l’ordre de poursuivre la flotte française sur quelque point qu’elle se fût dirigée, jusqu’au fond de l’Adriatique ou de l’Archipel, jusqu’au fond de la mer Noire, s’il était nécessaire. Bientôt, en effet, Nelson opéra sa jonction avec la division du capitaine Troubridge, et se trouva à la tête d’une escadre composée de 13 vaisseaux de 74 et d’un vaisseau de 50 canons.

Le vaisseau de Collingwood eût pu faire partie de ce renfort, mais lord Jervis l’avait retenu devant Cadix. « Notre bon chef, écrivait Collingwood dans l’amertume de son désespoir, m’a trouvé de l’occupation. Il m’a envoyé croiser à la hauteur de San-Lucar pour arrêter les bateaux espagnols qui portent des légumes à Cadix. O humiliation ! si je n’avais eu la conscience de n’avoir jamais mérité un traitement pareil, si je ne m’étais dit que les caprices du pouvoir ne sauraient m’enlever l’estime des gens de cœur, je crois que je serais mort d’indignation !… Mon vaisseau valait, sous tous les rapports, ceux qu’on expédiait à Nelson. Pour le zèle, je ne le cède assurément à personne, et mon amitié, mon amour pour cet admirable amiral me désignait avant tous les autres pour servir sous ses ordres. J’ai vu cependant les vaisseaux qui l’allaient rejoindre se préparer à nous quitter ; je les ai vus partir… et je suis resté ! » Ce n’était point le dernier mécompte qui fût réservé à Collingwood. Jusqu’à Trafalgar, cet ardent officier, constamment traversé dans ses espérances, ne devait plus connaître de la guerre que d’ingrats blocus.

Se flattant encore d’atteindre la flotte française à la mer, Nelson partagea ses forces en trois colonnes d’attaque. Le Vanguard qu’il montait, le Minotaur, le Leander, l’Audactous et le Defence formaient la première colonne ; la seconde, conduite par le capitaine Samuel Hood, se composait du Zealous, de l’Orion, du Goliath, du Majestic et du Bellerophon. Ces deux divisions devaient combattre les treize vaisseaux de l’amiral Brueys. La troisième colonne, qui ne comptait que quatre vaisseaux, le Culloden, le Theseus, l’Alexander et le Swiftsure, était destinée, sous les ordres du capitaine Troubridge, à se jeter dans le convoi et à couler ou à détruire les bâtimens sans défense qui portaient les glorieux soldats des armées du Rhin et d’Italie. Toutefois le sort ne devait, point permettre cette rencontre, dont l’Angleterre eût bien pu déplorer l’issue. Le secret de notre expédition en Égypte avait été si bien gardé, que malgré quelques vagues soupçons, tels que ceux que nous avons rapportés, l’Égypte était la seule destination dont les instructions de l’amirauté ne fissent point mention. On avait songé à Naples, à la Sicile, à la Morée, au Portugal et même à l’Irlande ; on n’avait point songé à l’Égypte. En présence de tant de suppositions différentes, Nelson ne pouvait guère compter que sur ses propres inductions, et il faut reconnaître qu’il déploya, dès le principe, pour se mettre sur la trace de l’escadre française, autant de sagacité que d’activité. Le jour où Malte capitulait, il doublait l’extrémité septentrionale de la Corse et envoyait reconnaître la vaste baie de Telamon, située au-dessous de Piombino et en face de l’île d’Elbe, point qu’il avait signalé depuis long-temps comme le plus favorable pour opérer un débarquement sur la côte d’Italie. La baie de Telamon était vide, et les Français n’y avaient point paru. Continuant sa route le long de la côte de Toscane, Nelson, le 17 juin, se présenta devant la baie de Naples. Là, il apprit que l’armée française s’était dirigée sur Malte. Dévoré d’impatience, il passa le phare de Messine le 20 juin, et remonta vers Malte à son tour depuis deux jours, notre flotte avait quitté cette île, dont elle venait de s’emparer. Cette nouvelle lui fut transmise le 22, au point du jour ; par un bâtiment ragusain qui avait passé au milieu de notre convoi. Le rapport de ce bâtiment était de nature à mettre un terme aux incertitudes de Nelson, car il lui apprenait que les Français, partis de Malte avec des vents de nord-ouest, avaient été rencontrés dans l’est de cette île, faisant route vent arrière. Combinant cette circonstance avec les documens qu’il avait recueillis et quelques données plus certaines qui lui avaient été transmises par le ministre d’Angleterre à Naples, sir William Hamilton, l’amiral anglais ne douta plus que ce ne fût vers l’Égypte que s’était portée la flotte de Brueys. Toujours prompt à prendre un parti, il se couvrit de voiles sans recourir à de nouvelles informations, et gouverna directement sur Alexandrie. Le 28 juin, il était devant cette ville, mais on n’y avait encore aperçu aucun vaisseau français, Nelson portait lui-même au gouverneur alarmé la première nouvelle du danger qui menaçait l’Égypte. A la vue de cette rade déserte, l’agitation de Nelson fut extrême. Il perdit subitement confiance dans les raisonnemens qui l’avaient entraîné si loin de la Sicile, et croyant déjà cette île envahie par l’armée française, sans mouiller, sans prendre un instant de repos, il se décida à retourner sur ses pas. Son activité le servit mal cette fois, car, s’il eût attendu un seul jour, il voyait notre flotte venir à lui. Pour remonter vers la Sicile, il lui fallut louvoyer, jusqu’à la sortie de l’Archipel, contre des vents contraires, comme ils le sont invariablement dans cette saison, et pendant qu’il était rejeté par sa première bordée sur les côtes de Caramanie, en dehors de la route de notre escadre, celle-ci, embarrassée dans sa marche par l’immense convoi qu’elle traînait à sa suite, trouvait, grace à cet heureux retard, la rade d’Alexandrie sans défense ; elle opérait tranquillement, le 1er juillet, le débarquement de ses troupes sur la plage abandonnée du Marabout.


IV.

Ainsi, tout avait conspiré au succès de notre expédition. Cette flotte, qui portait une armée et couvrait l’espace de plusieurs lieues, avait pu descendre lentement la mer Tyrrhénienne, en vue, de la Sardaigne et de la Sicile, s’arrêter à Malte et entrer dans la mer Libyque sans avoir encore rencontre un seul navire anglais. Au moment où, parti du cap Passaro, Nelson se portait en ligne droite sur Alexandrie, nos vaisseaux, par une inspiration providentielle, inclinaient leur route vers l’île de Candie, et, au point le plus exposé du passage, à l’endroit où devaient se croiser les deux escadres, rencontraient, pour les dérober aux yeux de leur ardent adversaire, une brume épaisse et compacte qui couvrit la Méditerranée pendant plusieurs heures, semblable à ces nuées mystérieuses dont les dieux d’Homère enveloppaient parfois les héros. Ce qui eût mérité quelque surprise, même au milieu des vastes solitudes de l’Atlantique, venait donc de s’accomplir dans une mer intérieure et dans des bassins resserrés. Depuis quarante jours, Bonaparte s’avançait à son but avec la calme majesté du génie : ni son étoile, ni sa confiance, ne s’étaient un instant démenties ; mais, Bonaparte absent, les destins de notre escadre allaient brusquement changer.

Informée de l’apparition de Nelson sur la côte, cette malheureuse escadre, déjà, condamnée par le sort, le croit parti pour ne plus revenir. Brueys se demande si Nelson n’aura point été le chercher au fond du golfe d’Alexandrette, ou plutôt s’il n’a pas l’ordre de ne point l’attaquer avant d’avoir réuni des forces plus considérables. On vit dans cet espoir, on s’endort dans cette illusion. L’entrée du port d’Alexandrie est reconnue mais l’amiral se montre peu disposé à risquer ses vaisseaux dans des passes où ses officiers lui signalent cependant une profondeur d’eau suffisante. Méhémet-Ali, en 1839, a bien trouvé ces canaux praticables pour les trois-ponts turcs et Brueys ne comptait qu’un seul trois-ponts dans son escadre. D’ailleurs, avec l’immense quantité de transports dont il disposait en ce moment, qui eût empêché l’amiral français, pour faciliter à ses vaisseaux ce passage délicat, de les faire entrer dans Alexandrie, comme les vaisseaux anglais entrèrent, en 1801, dans la Baltique, avec leur artillerie déposée provisoirement sur des bâtimens de commerce ? Mais, pour prendre une pareille résolution, il eût fallu déployer plus d’activité que notre marine ne savait en montrer à cette époque [6].

Mouillée, depuis le 4 juillet, à Aboukir, notre escadre, qui devrait déjà s’être abritée à Corfou, puisqu’elle n’a point su trouver un port en Égypte se repose dans une sécurite funeste, elle a cessé de craindre le retour de Nelson, que déjà, ravitaillé à Syracuse, cet homme infatigable accourt en toute hâte vers elle. Dévoré d’anxiété, sans repos, sans sommeil depuis près d’un mois, il a quitté, le 24 juillet, l’étroite enceinte de ce port, qui, pour la première fois, a reçu une escadre de quatorze vaisseaux de ligne ; le 1er août, il arrive devant Alexandrie. Quelques heures plus tard, il est devant Aboukir. Notre escadre est mal préparée pour ce retour inattendu. Les chaloupes employées à renouveler l’approvisionnement d’eau des vaisseau sont à terre avec une partie des équipages, et des quatre frégates que possède Brueys aucune n’est employée à croiser au large pour explorer l’horizon et signaler de loin l’apparition de l’ennemi. Aussi ces deux nouvelles éclatent-elles comme la foudre au milieu de la flotte surprise : L’ennemi est en tue ! l’ennemi approche et se dirige vers la baie ! Le combattra-t-on sous voiles ? Un seul officier- général le contre-amiral Blanquet-Duchayla, émet cet avis : Dupetit-Thouars le partage ; mais une résolution contraire prévaut dans le conseil, car on craint de manquer de matelots pour manœuvrer et combattre à la fois. On se décide à attendre l’escadre anglaise. Le chaloupes sont rappelées : malheureusement l’état de la mer, l’éloignement du rivage, diverses circonstances demeurées jusqu’ici inexplicables, les empêchent pour la plupart de rallier leurs navires. Pour suppléer à l’absence d’un si grand nombre de combattans, l’amiral signale à ses frégates de faire passer une partie de leurs équipages à bord des vaisseaux.

Cependant le jour baisse. Brueys nourrit en secret l’espoir qu’il ne sera point attaqué à l’entrée de la nuit, et, si les Anglais remettent leur attaque au lendemain, l’escadre française peut être encore sauvée sans combat. Plein de cette pensée, Brueys ordonne à ses vaisseaux de gréer leurs perroquets, et médite, à la faveur de l’obscurité, un appareillage qui peut lui rouvrir la route si imprudemment négligée de Corfou. Il doit, en effet, compter sur l’apparence formidable de son escadre pour tenir les Anglais en respect jusqu’au jour. Treize vaisseaux français, dont un de 120 et trois de 80 canons, sont rangés en bataille au fond de la baie, et appuient leur avant-garde aux bancs de sable qui s’étendent jusqu’à trois milles du rivage. Quatorze vaisseaux anglais ont été déjà reconnus ; mais l’un d’eux est à perte de vue en arrière [7], et deux autres, détachés devant le port d’Alexandrie [8] ne pourront avoir rejoint la flotte avant huit ou neuf heures du soir. Il semble impossible que, dans de pareilles circonstances, l’armée française ait à redouter un engagement immédiat. C’est ainsi que chacun raisonne, et cette incertitude contribue à jeter le trouble dans nos préparatifs de défense. L’amiral a prescrit les dispositions nécessaires pour rectifier la ligne mal formée et pour en assurer l’embossage. Privés de leurs chaloupes, attendant d’un instant à l’autre des signaux contraires, nos vaisseaux n’exécutent point ces ordres ou ne les exécutent qu’à demi [9]. Au milieu de cette confusion l’escadre anglaise s’avance, sous toutes voiles et ne révèle dans sa manœuvre aucune hésitation. « On avait cru imposer à l’ennemi, écrivait Villeneuve au ministre de la marine après ce malheureux combat ; mais il ne s’y est pas mépris : nous voir et nous attaquer a été l’affaire d’un moment. »

Favorisé par une, belle brise de nord-ouest, ’Nelson est déjà à l’entrée de la baie. Un de nos bricks est alors détaché vers lui pour l’induire en erreur et l’attirer sur le banc qui prolonge au loin la pointe extérieure de la petite île d’Aboukir. L’escadre anglaise a deviné le piége [10]. Le commandant du Goliath, le capitaine Foley, a pris la tête de la ligne. On aperçoit ses sondeurs, qui, placés dans les porte-haubans du vaisseau, interrogent incessamment le fond et signalent l’approche du danger. Le Goliath s’éloigne du banc et arrondit cette pointe perfide sur laquelle le Culloden doit s’échouer. L’île d’Aboukir est doublée, l’escadre anglaise est dans la baie. Brueys, en ce moment, signale à nos vaisseaux d’ouvrir le feu dès que l’ennemi sera à portée. Nelson, de son côté, ordonne aux siens de mouiller une ancre de l’arrière et d’engager ainsi notre escadre bord à bord. Par cette disposition, mieux embossés que notre escadre, conservant un hunier amené pour rectifier au besoin leur position, les vaisseaux anglais doivent faire un meilleur usage de leur artillerie et prendre aisément les batteries de nos bâtimens en écharpe. Nelson permet que ses vaisseaux s’avancent à l’ennemi de toute leur vitesse et sans conserver leurs rangs : il se borne à leur signaler de porter leurs efforts sur notre avant-garde. Depuis long-temps, en effet, il a été convenu entre lui et ses capitaines que ce serait la le mode d’attaque adopté : écraser la tête de la ligne française avec des forces supérieures, et ne songer à l’arrière-garde que lorsque l’avant-garde aura été réduite ; tel est le plan qu’en 1794 avait conçu lord Hood, quand il menaçait l’amiral Martin embossé sous les batteries du golfe Jouan, plan que Nelson aujourd’hui veut exécuter. L’intelligence du capitaine Foley y apporte sur le terrain même une modification heureuse. Il se souvient de ce mot de Nelson : « Partout où un vaisseau ennemi peut tourner sur ses ancres, un des nôtres peut trouver à mouiller.. » Digne : du poste glorieux qu’il occupe, le capitaine Foley n’hésite pas à essayer de doubler la ligne française : à six heures quarante minutes [11] ; passant devant le Guerrier, il vient résolument mouiller à terre de ce vaisseau.

Quatre autres vaisseaux anglais, le Zealous, l’Orion, le Theseus, l’Audacious, suivent le Goliath et prennent poste successivement par le travers du Guerrier, du Conquérant, du Spartiate, de l’Aquilon et du Peuple-Souverain. Nelson mouille le premier en dehors de notre ligne d’embossage. Le Vanguard, sur lequel flotte son pavillon, exposé au feu du Spartiate, que commande le brave capitaine Emériau, éprouve bientôt des pertes considérables. Nelson lui-même est atteint d’un biscaïen à la tête. Les vaisseaux le Minotaur et le Defencc arrivent à propos pour soutenir le Vanguard. Cinq vaisseaux français supportent en ce moment tout l’effort de huit vaisseaux anglais [12], tandis que le centre de notre ligne, où le vaisseau à trois ponts l’Orient, que monte l’amiral Brueys, s’appuie sur deux vaisseaux de 80, le Franklin et le Tonnant, le centre n’a point encore eu d’ennemis à combattre. C’est cependant la le point fort de l’armée française. Le premier vaisseau anglais qui s’aventure sous la volée de l’Orient, le Bellerophon, vaisseau de 74, commandé par le capitaine Darby, a perdu en moins d’une heure deux de ses bas-mâts et a eu 197 hommes mis hors de combat. Il coupe son câble et va se réfugier vers le fond de la baie. En ce moment, accablée par les ennemis qui la pressent de toutes parts, notre avant-garde a ralenti son feu et semble à demi réduite ; mais, malgré l’arrivée du Defence et du Majestic, l’avantage est encore de notre côté cette partie de la ligne où combattent l’Orient, le Tonnant et le Franklin. la de rapides volées d’artillerie, indiquent un combat acharné. Cependant l’obscurité est déjà complète, et les ténèbres de la nuit enveloppent les deux armées. Le Culloden, que commande Troubridge, s’est jeté sur les hauts-fonds de l’île d’Aboukir, et l’action est engagée depuis plus de deux heures avant que le Leander, le Swiftsure et l’Alexander aient pu y prendre part. Ils apparaissent enfin sur le champ de bataille [13]. Le Culloden échoué leur a servi de phare, et la leur sinistre de la canonnade les dirige vers l’escadre française. Tous trois portent leurs efforts sur ce groupe formidable qui, après avoir démâté le Bellerophon, continue à répondre avec une supériorité incontestable au feu du Defence et du Majestic. Brueys, qui eût mérité de vaincre en ce jour ; si la victoire appartenait au plus intrépide, Brueys soutient sans s’emouvoir ce terrible assaut. Déjà atteint d’une double blessure il a refuse de quitter le pont, et un nouveau boulet lui épargne la douleur d’être témoin des malheurs qui se préparent.

C’est alors, en effet, qu’un effroyable incendie se déclare à bord de l’Orient. Le feu a pris dans les porte-haubans d’artimon et a bientôt envahi le gréement ; il se propage d’un mât à l’autre avec une rapidité que rien ne peut maîtriser. A dix heures du soir, une explosion, qui ébranle les navires environnans et les couvre de débris enflammés, annonce aux deux armées que l’Orient vient de s’engloutir. Il disparaît, entraînant avec lui dans le gouffre ses blessés, la plus grande partie de son équipage héroïque et la fortune de la journée. Un nuage épais de fumée et de cendre marque encore la place où le colosse a combattu. Sous l’émotion de cette lugubre scène ; la canonnade est restée suspendue pendant près d’un quart d’heure ; elle recommence alors avec plus d’énergie, et c’est le Franklin qui en donne le signal. Inutile héroïsme, stérile sacrifice ! le destin, s’est déjà prononcé contre nous. Il n’est qu’une manœuvre qui pourrait sauver l’armée française, ce serait celle qui amènerait au feu les vaisseaux, négligés par l’ennemi : « Pendant : quatre mortelles heures, l’arrière-garde n’a vu de ce combat que le feu et la fumée de nos adversaires et des deux premières escadres qui, étaient assaillies [14], » et cependant cette arrière-garde, reste immobile. Le Timoléon seul, hissant ses huniers, semble provoquer un ordre d’appareillage que, dans l’horreur de cette nuit funeste, personne ne songe à donner [15]. «  Dès le commencement de l’action, tout a été livré à la faculté individuelle de chaque vaisseau… Ceux-là seuls peuvent combattre qui se trouvent dans la partie de la ligne que les ennemis ont voulu attaquer [16]. » L’espoir de Nelson na point été trompé « Je savais, bien, disait-il, quelques mois plus tard, qu’en attaquant l’avant-garde et le centre de l’armée française avec une brise qui soufflait dans la direction même de sa ligne d’embossage, je pourrais, à mon gré, concentrer mes forces sur un petit nombre de ses vaisseaux. Aussi avons-nous constamment combattu avec des forces supérieures. » Que pourront les plus nobles efforts contre de pareilles chances ? Notre avant-garde succombe la première : sur 400 hommes d’équipage, le Conquérant en a plus de 200 hors de combat ; le capitaine de l’Aquilon est mort sur son banc de quart, celui du Spartiate a reçu deux blessures. Ces deux vaisseaux ont eu 150 hommes tués et 360 blessés. Le Guerrier a perdu ses trois bas-mâts ; le Peuple-Souverain a coupé ses câbles et laissé sur l’avant du Franklin un funeste intervalle qu’est venu occuper le Leander. Le centre, où l’incendie de l’Orient a jeté le désordre, voit alors ses vaisseaux dispersés ou écrasés par l’ennemi. Au lever du soleil, on aperçoit le Mercure et l’Heureux échoués au fond de la baie. Trop voisins de l’Orient, ils ont dû s’éloigner de ce vaisseau embrasé. Le Tonnant, le Guillaume-Tell, le Généreux et le Timoléon figurent seuls encore sur le champ de bataille ; mais le Theseus et le Goliath, que notre avant-garde a cessé d’occuper, viennent soutenir le Majestic et l’Alexander, et d’autres vaisseaux anglais s’apprêtent à suivre ce premier renfort. Le contre-amiral Villeneuve, qui, sur le Guillaume-Tell, commandé l’arrière-garde, appareille, à onze heures du matin, avec les débris de l’armée française. En ce moment, l’Heureux et le Mercure ont été amarinés par l’ennemi ; mais le Tonnant, et le Timoléon ne le sont pas encore. Démâté de tous ses mâts, privé de son capitaine, qui a eu un pied emporté et la jambe fracturée, le valeureux Tonnant, comme l’appelle Decrès, compte déjà 110 hommes tués et 150 blessés. Il a successivement combattu, à portée de fusil, dans la nuit du 1er août, le Majestic, dont le capitaine a été frappé à mort par une balle, l’Alexander et le Swiftsure. Ses couleurs flottent au tronçon de son grand mât ; il ne les amène qu’au bout de vingt-quatre heures, quand le Theseus et le Leander viennent de nouveau l’assaillir. Trop maltraité pour pouvoir imiter la manœuvre de Villeneuve, le Timoléon est forcé de faire côte. Le Guillaume-Tell et le Généreux, accompagnés des frégates la Diane et la Justice, parviennent seuls à échapper au désastre le plus complet qui ait jamais affligé notre marine.

Sur les 13 vaisseaux et les 4 frégates que Nelon avait combattus dans la baie d’Aboukir, 9 vaisseaux tombèrent en son pouvoir [17]. L’orient sauta pendant l’action ; le Timoléon et la frégate l’Artémise, après s’être échoués, furent brûlés par leurs équipages, et la Sérieuse, peu digne par son artillerie, si elle l’était par son courage, de la colère d’un vaisseau de ligne, fut coulée par l’Orion, qui eût pu dédaigner un pareil adversaire. 11 vaisseaux et 2 frégates capturés ou détruits étaient pour les Anglais le prix de ce combat acharné, mais leurs vaisseaux dégréés ne purent s’opposer au départ de Villeneuve. Le Guillaume-Tell, la Diane et la Justice allèrent se réfugier à Malte. Le Généreux, après avoir enlevé sous Candie le vaisseau de 50 le Leander, qui portait en Angleterre la nouvelle de la victoire d’Aboukir, parvint à gagner la rade de Corfou.

Telle fut l’issue d’un combat dont les conséquences, furent incalculables. Notre marine ne se releva jamais de ce coup terrible porté à sa considération et à sa puissance. Ce fut ce combat quin pendant deux ans, livra la Méditerranée aux Anglais et y appela les escadres de la Russie, qui enferma notre armée au milieu d’un peuple soulevé, et décida la Porte à se déclarer contre nous, qui mit l’Inde à l’abri de nos entreprises et la France à deux doigts de sa perte, car il ralluma la guerre à peine éteinte avec l’Autriche, et porta Suwarow et les Austro-Russes jusque sur nos frontières. Dans cette nuit funèbre où l’escadre anglaise coupait sur tant de points notre ligne de bataille et brisait, à coups redoublés les anneaux isolés de cette forte chaîne, quelle fatalité retenait donc à l’arrière-garde les vaisseaux de Villeneuve, demeurés pendant si long-temps spectateurs impassibles d’un engagement inégal, possesseurs indifférens de la seule chance qui pût nous donner la victoire ? Ces vaisseaux étaient sous le vent de ceux qui combattaient ; mais ; à moins d’un calme plat, ce qui ne se présenta point, ils eussent facilement refoulé le faible courant qui règne sur cette côte et gagné dans une seule bordée un poste plus convenable pour des gens de cœur. De la tête à la queue de la ligne, la distance n’excédait guère un mille et demi et, pour prendre part à l’action, il suffisait de s’élever au vent de quelques encablures. Les vaisseaux de Villeneuve avaient deux grosses ancres à la mer, mais ils pouvaient couper leurs câbles à huit heures, à dix heures du soir [18], pour aller dégager l’avant-garde, aussi bien que le lendemain à onze heures du matin, pour éviter de partager son sort. Si d’ailleurs les moyens de mouiller de nouveau leur eussent alors manqué, ce qu’il est difficile de croire, ils étaient libres de combattre sous voiles ou d’aborder quelque vaisseau ennemi : tout était préférable à cette inaction désastreuse. Sans doute, l’obscurité était profonde, le désordre général, les circonstances pleines d’émotion ; les signaux de l’amiral pouvaient être mal compris, incomplètement obéis peut-être : pourquoi donc des embarcations n’eussent-elles point porté d’un vaisseau à l’autre les ordres de Villeneuve, porté même à bord de l’Heureux, du Mercure, du Timoléon, du Généreux, des officiers chargés d’en presser l’exécution ? Le contre-amiral Decrès, les capitaines de l’escadre légère, les canots des frégates, ne pouvaient être mieux employés qu’à surveiller et favoriser cet appreillage, car cet appareillage sauvait notre armée. Immobile et résigné, Villeneuve attendit des ordres que Brueys entouré n’était déjà plus en état de donner. Il passa ainsi la nuit à échanger quelques boulets douteux avec les vaisseaux anglais, et, chose étrange pour un homme de ce courage éprouvé, il quitta le champ de bataille, emmenant son vaisseau presque intact du milieu de ses compagnons mutilés [19].

Ainsi, une fois encore, mais non la dernière fois, aussi nombreux que nos ennemis sur le champ de bataille, nous les avions combattus avec des forces inférieures. Un jour devait venir où, comme le comte de Grasse, comme Blanquet-Duchayla [20], Villeneuve se plaindrait à son tour d’avoir été abandonné par une partie de son armée. On est en droit de soupçonner quelque raison secrète à cette fatale coïncidence. Il n’est point naturel qu’entre tant d’ommes d’honneur il se soit trouvé si souvent des amiraux ou des capitaines pour encourir ce reproche. Si le nom de quelques-uns d’entre eux est aujourd’hui aussi tristement associé au souvenir de nos désastres, la faute, soyons-en convaincus, n’en est point à eux tout entière. Il en faut plutôt accuser la nature des opérations dans lesquelles ils furent engagés et ce système de guerre défensive que Pitt proclamait dans le parlement l’avant-coureur d’une ruine inévitable. Ce système, quand nous y voulûmes renoncer, avait déjà pénétré dans nos mœurs ; il avait, pour ainsi dire énervé notre bras et paralysé notre confiance. Trop de fois nos escadres sont sorties de nos ports avec une mission spéciale à remplir et la pensée d’éviter l’ennemi. Le rencontrer était déjà une chance contraire. C’était ainsi que nos vaisseaux se présentaient au combat ; ils le subissaient au lieu de l’imposer. Si d’autres plans de campagne, si d’autres habitudes leur eussent permis de saluer l’apparition des escadres anglaises comme une heureuse fortune ; s’il eût fallu, en Égypte comme devant Cadix, poursuivre Nelson au lieu de l’attendre, qui peut douter que les événemens n’eussent été profondément modifiés par cette seule circonstance ? La flotte d’Aboukir n’était point une de ces flottes que la république improvisait de toutes pièces aux jours malheureux de 93. Quelques vaisseaux, il est vrai, « le Conquérant, le Guerrier, le Peuple-Souverain, étaient de vieux vaisseaux déjà condamnés depuis deux ans. [21]. » On les avait placés à l’avant-garde, croyant cette partie de la ligne à l’abri de toute attaque, et ce fut précisément sur eux que l’ennemi porta ses efforts. Les équipages, considérablement affaiblis, « se composaient d’hommes rassemblés au hasard et presque au moment du départ [22] ; » mais, pour compenser ces désavantages, cette flotte comptait dans ses rangs les officiers les plus renommés de notre marine : Brueys, que Bonaparte avait distingué dans l’Adriatique, et qui’ n’avait pas alors plus de quarante-cinq ans ; Villeneuve, dont personne n’a osé mettre la bravoure en doute, et qui avait fait avec honneur la guerre d’Amérique ; Blanquet-Duchayla, justement réputé comme un marin consommé, et dont les Anglais admirèrent le courage inébranlable ; . Dupetit-Thouars, qu’immortalisa en ce jour la belle défense du Tonnant, homme d’un esprit fin et gracieux et d’un cœur héroïque ; Decrès, qui montra sur le Giillaume Tell, quand il sortit de Malte, ce qu’on pouvait attendre de sa fermeté et de sa valeur ; Emériau, sur lequel l’empereur jeta plus tard les yeux pour lui confier le soin de venger un jour nos malheurs ; Casa-Bianca, englouti avec son jeune fils au milieu des débris de l’Orient ; Le Joule enfin, qui, malgré l’impression sinistre d’une aussi grande défaite, poursuivait, dix-huit jours après la destruction de notre escadre, un vaisseau de 50 canons, dont une imagination plus frappée eût pu assurément grossir l’apparence, et enlevait d’un seul coup les trophées d’Aboukir et le capitaine du Vanguard avec celui du Leander [23].

Ce n’étaient point de tels hommes, bien qu’ils eussent à combattre l’élite de la flotte anglaise, qui devaient justifier l’audace de Nelson. Sans doute leurs vaisseaux étaient bien loin de posséder cette admirable organisation des vaisseaux qu’avait formés lord Jervis ; sans doute l’incendie de l’Orient fut un accident funeste, imprévu, de nature à influer sur le sort d’un combat ; mais, malgré tant de chances réunies contre nous, la fortune eût hésité plus long-temps entre les deux armées, et n’eût point appuyé si lourdement sa main sur notre escadre, si Brueys, épargnant à Nelson la moitié du chemin, eût pu courir à sa rencontre pour le combattre. Long-temps cette guerre embarrassée et timide qu’avaient faite Villaret et Martin, cette guerre défensive, avait pu se soutenir, grace à la circonspection des amiraux anglais et aux traditions de la vieille tactique. : C’était avec ces traditions qu’Aboukir venait de rompre ; le temps, des combats décisifs était arrivé.


V.

Le premier soin de Nelson après sa victoire fut de rassurer l’Inde anglaise alarmée. Il expédia aussitôt au gouverneur de Bombay un de ses officiers, qui, débarqué à Alexandrette, gagna par Alep et Bagdad le golfe Persique et atteignit au bout de soixante-cinq jours la presqu’île de l’Indostan. La lettre que Nelson adressa en cette occasion au gouverneur de Bombay offre un échantillon curieux de son style officiel et peut faire juger du ton brusque et positif qu’il employait pour traiter les affaires :

« Je vous dirai en peu de mots, lui écrit-il, qu’une armée française de 40,000 hommes, embarqué sur 300 transports et escortée par 13 vaisseaux de ligne, 11 frégates, des bombardes, des canonnières, etc., arriva devant Alexandrie le 1er juillet. Le 7, elle en partit pour se porter sur le Caire, où elle entra le 22. Pendant leur marche, les Français ont eu avec les mameloucks quelques engagemens qu’ils appellent de grandes victoires. Comme j’ai sous les yeux les dépêches de Bonaparte dont je me suis emparé hier, je peux parler de ses mouvemens avec certitude. Il dit : « Je me dispose à envoyer prendre Suez et Damiette. Il ne s’exprime point en termes, très favorables sur le comte du pays et de ses habitans. Tout cela, est écrit d’un style si boursouflé, qu’il n’est pas facile d’en tirer la vérité. Cependant il ne fait pas mention de l’Inde dans ses lettres. Il s’occupe, dit-il, d’organiser le pays ; mais vous pouvez être convaincu qu’il n’est maître que du terrain que couvre son armée… J’ai le bonheur d’empêcher 12,000 hommes de quitter Gènes, et aussi de prendre 11 vaisseaux de ligne et 2 frégates. En un mot, 2 vaisseaux et 2 frégates sont seuls parvenus à m’échapper. Ce glorieux combat a eu lieu à l’embouchure du Nil et à l’ancre. Il a commencé au coucher du soleil le 1er août, et ne s’est terminé que le lendemain matin à trois heures. L’action a été chaude, mais Dieu a béni nos efforts et nous a accordé une grande victoire… Bonaparte n’a point encore eu affaire à un officier anglais. Je tâcherai de lui apprendre à nous respecter. Voilà tout ce que j’ai à vous faire connaître… Ma lettre n’est peut-être point aussi claire qu’on eût pu s’y attendre j’espère cependant que vous voudrez bien m’excuser quand je vous dirai que mon cerveau a été tellement ébranlé par la blessure que j’ai reçue à la tête, que je ne suis pas toujours aussi lucide, je le sens bien, qu’on serait en droit de le désirer. Cependant, tant qu’il me restera un rayon de raison, mon cœur et ma tête seront tout entiers au service de mon roi et de mon pays.”


Cet empressement à faire parvenir, dans l’Inde la nouvelle de la bataille d’Aboukir témoigne suffisamment de la gravité des inquiétudes que la présence d’une armée française en Égypte avait déjà excitées en Angleterre sur le sort d’un empire encore mal affermi.


« On peut trouver la chose étrange au premier abord (écrivait Nelson au comte de Saint-Vincent un mois avant sa victoire), mais, en vente, un ennemi entreprenant pourrait très aisément, soit en se rendant maître du pays, soit en obtenant le consentement du pacha d’Égypte, conduire une armée jusque sur les bords de la mer Rouge. Si alors il s’était concerté d’avance avec Tippoo-Saïb, et qu’il trouvât des bâtimens préparés à Suez, il lui faudrait à peine trois semaines pour porter ses troupes sur les côtes de Malabar ; car telle est la durée d’une traversée moyenne en cette saison, et, dans ce cas nos possessions de l’Inde se trouveraient très sérieusement compromises. »


Appréciant comme Nelson les dangers d’une pareille attaque, la compagnie des Indes avait déjà expédié les ordres les plus pressans pour qu’on mît en état de défense les points qui pouvaient être menacés par l’armée française. La destruction de notre flotte l’avait rassurée contre une tentative d’invasion qui semblait désormais impossible, et, en témoignage de sa reconnaissance, la compagnie vota au vainqueur d’Aboukir un don de 10,000 liv. sterl. Ce premier hommage n’était que l’avant-coureur des distinctions, dont Nelson allait être accablé. La compagnie turque [24] lui offrit un vase d’argent, la société patriotique un service estimé 500 liv sterl., la cité de Londres une épée de la valeur de 200 guinées en échange de l’épée du contre-amiral Duchayla que Nelson lui avait envoyée, et qu’elle fit suspendre dans la salle même de ses séances. Le sultan, l’empereur de Russie, les rois de Sardaigne et de Naples, la petite île de Zante elle-même, le comblèrent à l’envi d’honneurs et de présens. Le duc de Clarence, les vétérans de l’armée anglaise, Hood, Howe, Saint-Vincent ; Peter Parker, qui l’avait fait capitaine ;

Goodall, qui servait en 1795 sous l’amiral Hotham ; sir Roger Curtis, qui eût pu lui envier, comme sir John Orde et sir William Parker, le commandement de son escadre ; tous ces amiraux, qui voyaient en lui un élève ou un rival, s’empressèrent d’unir leurs félicitations à celles que lui adressaient de toutes parts les souverains étrangers et les ennemis de la révolution française [25]. Collingwood vint y joindre le touchant suffrage de sa vieille et fidèle amitié. Il était encore devant Cadix, éloigné depuis plus de trois ans d’une famille qu’il adorait, maudissant ce blocus inactif qui l’avait privé d’assister au combat d’Aboukir, mais toujours prêt à sacrifier à son pays ses goûts, son repos et les plus chères inclinations de son cœur.


« Je ne saurais, mon cher ami (écrivait-il à Nelson), vous exprimer toute la joie que j’ai éprouvée en apprenant votre complété et glorieuse victoire sur l’armée française. Jamais on n’en a remporté de plus décisive, de plus importante par ses conséquences. Graces soient rendues à la divine Providence pour la protection dont elle vous a couvert au milieu de tant de dangers ! Mon cœur en est pénétré de reconnaissance, car ce n’est point sans péril qu’on accomplit de si grandes choses… Je déplore bien sincèrement la mort du capitaine Westcott [26] : c’était un homme de bien et un brave officier, mais, s’il dépendait de nous de choisir une occasion pour sortir de cette vie, qui pourrait souhaiter un plus beau jour, un jour plus mémorable que celui dans lequel il a succombé ! »


Le ministère anglais sembla seul rester en arrière au milieu de cet entraînement général. En entrant dans la baie d’Aboukir le 1er août 1798, Nelson avait dit aux officiers qui l’entouraient : « Demain, avant cette heure, j’aurai le mérite la pairie ou Westminster » Il obtint la pairie, mais le combat de Saint-Vincent avait valu à l’amiral Jervis le titre de comte et une pension de 3,000 liv. sterl. ; Duncan avait gagné celui de vicomte et une pension semblable devant Canperdown ; Nelson nereçut pour prix de sa victoire que Le titre de baron, et une dotation de 2,000 livres réversible sur la tête de ses deux premiers héritiers mâles. Il fut créé pair sous le nom de baron du Nil et de Burnham-Thorpe. « C’est la plus haute dignité nobiliaire, lui écrivait lord Spencer, qui ait été conférée à un officier de votre grade, commandant en sous-ordre. » Cette distinction entre les services d’un commandant en chef et ceux d’un amiral investi d’un commandement temporaire avait quelque chose de misérable en présence de l’enthousiasme que cette victoire inattendue avait excité dans toutes les cours de l’Europe et des immenses résultats qu’elle laissait déjà entrevoir.

Ce fut le sort de Nelson de subir toute sa vie ces blessantes épreuves, et, bien que personne au monde n’en ressentît plus profondément l’aiguillon, il faut lui rendre cette justice qu’il ne mesura jamais son dévouement à la reconnaissance du ministère ou du pays. Il est un mot, le dernier que Nelson ait prononcé à son lit de mort, qui, semblable à un talisman magique, a souvent animé sa constance pendant cette longue guerre le devoir. Le devoir fut pour les Anglais ce qu’étaient pour nous l’honneur et l’amour de la patrie C’était le même sentiment caché sous des noms divers ; mais, chez nos voisins, il prenait sa source dans les vieilles croyances religieuses que la France républicaine venait de répudié. Jamais ne s’est révélée plus profonde qu’à cette époque la ligne de démarcation qui de tout temps a séparé les génies si divers des deux peuples. Ainsi, pendant que nos marins intrépides se consolaient en riant de leur défaite et se promettaient de prendre leur revanche, pendant que Troubridge écrivait à Nelson « qu’il avait à son bord 20 officiers prisonniers dont pas un ne semblait reconnaître l’existence d’un Etre suprême, » les Anglais, s’agenouillant sur le champ de bataille d’Aboukir, rendaient grace de leur victoire au ciel. L’incendie dévorait encore le Timoléon et la Sérieuse, le Tonnant n’était point amariné, quand ils s’acquittaient de ce pieux devoir Nelson venait de les y convier et de remercier en même temps ses frères d’armes de leur dévouement et de leurs efforts. Les ordres du jour qu’il adressa à son escadre en cette occasion n’ont point l’élan, n’ont point la pompe inspirée des bulletins de Bonaparte, mais ils sont l’expression la plus vraie et la plus élevée des sentimens qui animaient alors le camp ennemi.


« Le Dieu tout-puissant, dit Nelson à ses capitaines, ayant béni les armes de sa majesté et leur ayant accordé la victoire, l’amiral a l’intention de lui en rendre de publiques actions de graces, aujourd’hui même, à deux heures, et il recommande à tous les vaisseaux d’en faire autant, dès qu’ils le pourront sans inconvénient… Il félicite du fond du cœur les capitaines, officiers, matelots et soldats de marine embarqués sur l’escadre qu’il a l’honneur de commander, de l’issue de ce dernier engagement, et les prie d’agréer ses sincères et affectueux remerciemens pour leur noble conduite dans cette glorieuse action. Il n’est aucun matelot anglais qui n’ait dû sentir en ce jour quelle est la supériorité d’équipages fidèles au bon ordre et à la discipline sur ces hommes sans frein dont rien n’a pu régler les tumultueux efforts. »


Légitime et salutaire hommage offert sur le champ de bataille, non point à l’enthousiasme, non point à la valeur, mais à ce qui peut triompher de la valeur et de l’enthousiasme, au bon ordre et à la discipline !

L’homme qui parlait ainsi à son escadre, douze heures après la plus éclatante victoire, n’a pas toujours conservé ce ton noble et imposant. Les grandes circonstances inspiraient Nelson ; mais en quittant le champ de bataille, en dehors de ces momens d’excitation qui agissaient si puissamment sur sa nature nerveuse, cet homme, rendu à ses préjugés d’enfance et à son humeur vaniteuse et bizarre, devenu accessible à toutes les séductions et à toutes les flatteries, descendait subitement de ces hauteurs auxquelles le vrai génie peut seul se maintenir. Il n’est d’ailleurs que trop vrai que la victoire d’Aboukir le jeta, par une élévation soudaine, dans une sphère pour laquelle il n’était point fait. Il se produisit alors chez lui, au milieu des enivremens qui suivirent ce triomphe, une sorte de révolution morale, un éblouissement et comme une perturbation de ses facultés, que plusieurs personnes n’ont point craint d’attribuer au coup violent qu’il avait reçu à la tête et à l’ébranlement qui en était résulté dans la masse cérébrale ; mais les faveurs de la fortune ont porté le trouble et l’erreur dans de plus hautes intelligences, et l’air empoisonné de la cour de Naples fut plus funeste à la raison de Nelson que le biscaïen d’Aboukir. Il achevait à peine d’amariner ses prises et de les mettre en état de gagner les ports d’Angleterre, que déjà le destin le poussait vers ce fatal rivage. Les instructions confidentielles qu’il reçut, le 15 août 1798, du comte de Saint-Vincent, l’obligèrent en effet à quitter si précipitamment l’Égypte, qu’il se hâta d’incendier l’Heureux et le Mercure qu’il n’avait pu remettre à flot ; le Guerrier qu’il n’avait pu réparer [27]. Laissant au capitaine Hood, pour bloquer le port d’Alexandrie, les vaisseaux le Zealous, le Goliath et le Swiftsure, il prit avec lui le Culloden, le Vanguard et l’Alexander, et, le 19 août, fit route pour la baie de Naples, où l’attendaient de nouvelles épreuves et de plus grands dangers.


E. JURIEN DE LA GRAVIERE

  1. Le combat de Camperdown, dans lequel l’amiral Duncan, alors âgé de soixante-six ans, battit le 11 octobre 1797, la flotte hollandaise commandée par l’amiral de Winter, est en effet le premier exemple de ces affreuses mêlées qui allaient succéder aux batailles rangées de la guerre d’Amérique. Ce fut une sanglante journée. 1,040 hommes furent mis horse de combat à bord de la flotte anglaise, 1,160 à bord de la flotte hollandaise, 16 vaisseaux anglais étaient sortis de la rade de Yarmouth, 15 vaisseaux hollandais de la rade du Texel. Les deux flottes se rencontrèrent devant Camperdown, entre le Texel et Rotterdam. Une partie des vaisseaux, hollandais lâcha pied. Les autres, exercés à un tir plus meurtrier que celui de nos vaisseaux, tir qui s adressait à la coque et non à la mâture de l’ennemi firent chèrement payer à la flotte anglaise la capture de 9 vaisseaux et de 2 frégates.
  2. All old Agamemnons.
  3. Un des plus sages règlemens de la marine anglaise est, sans contredit, celui qui autorise le capitaine promu à un nouveau commandement, ou l’amiral dont le pavillon doit se transporter sur un nouveau vaisseau, à conserver avec lui un certain nombre des subalternes et des matelots qui servaient sous ses ordres.
    Outre son patron de canot, chaque capitaine peut faire passer du bâtiment qu’il quitte sur celui qu’il va monter :
    En débarquant d’un bâtiment officiers-mariniers matelots Total
    de 100 canons et de 850 hommes d’équipage 12 23 35 hommes
    de 98 canons et de 738 hommes d’équipage 10 20 30
    de 80 canons et de 650 hommes d’équipage 10 20 30
    de 74 canons et de 590 hommes d’équipage 8 17 25
    de 64 canons et de 491 hommes d’équipage 7 13 20
    de 50 canons et de 343 hommes d’équipage 6 12 18
    de 44 canons et de 294 hommes d’équipage 6 12 18

    (Force navale de la Grande-Bretagne, par M. Charles Dupin. Paris, 1821.)

  4. Vaisseau que montait Nelson au combat du cap Saint-Vincent.
  5. Les frégates de Nelson auraient dû l’attendre au rendez-vous qu’il leur avait assigné en cas de séparation, mais le capitaine Hope, qui les commandait, ayant été témoin du démâtage du Vanguard, ne douta point que ce vaisseau n’eût fait route pour quelque arsenal anglais, et, pensant qu’il était inutile de l’attendre sur une côte ennemie, il abandonna le rendez-vous indiqué par Nelson pour courir à sa recherche. « Je croyais, s’écria Nelson quand il fut informé de cette circonstance, que le capitaine Hope connaissait mieux son amiral ! »
  6. Le 15 juillet le capitaine Barré, chargé de sonder les passes d’Alexandrie, informa l’amiral Brueys qu’en faisant sauter une ou deux roches, on pourrait se procurer un canal dans lequel la profondeur d’eau ne serait jamais inférieure à 25 pieds. Si l’on n’avait point le loisir d’améliorer ainsi le canal pour favoriser l’entrée des vaisseaux français dans le port d’Alexandrie, on eût pu du moins l’améliorer pour assurer plus tard la sortie de notre flotte. Les renseignemens du capitaine Barre prouvaient donc que la crainte de voir nos vaisseaux à jamais bloqués dans le port, s’ils en franchissaient une fois les passes, était une crainte sans fondement.
  7. Le Culloden, à sept milles en arrière, remorquant un brick français chargé de vins qu’il avait capturé deux jours auparavant dans le port de Coron.
  8. L’Alexander et le Swiftsure à neuf milles dans le sud.
  9. Rapport de l’amiral Blanquet-Duchayla. L’original de ce rapport n’existe point aux archives de la marine ; mais une traduction de cette pièce importante, trouvée dans les papiers de Nelson, a été publiée, dans le troisième volume de sa correspondance.
  10. Ce fut en ce moment qu’un bateau arabe, malgré les efforts que fit le brick français pour l’arrêter, accosta le Vanguard qui avait mis en panne pour l’attendre. Ce bateau portait-il des pilotes à l’escadre anglaise ? On le crut généralement à bord de nos bâtimens. Nelson cependant, après avoir communiqué avec cette embarcation, se borna à signaler à ses vaisseaux de continuer leur route. Le seul secours qu’il reçut probablement de cette rencontre inespérée fut d’apprendre d’une façon certaine qu’il n’existait aucun obstacle entre lui et la flotte française.
  11. Un peu avant six heures suivant le rapport du contre-amiral Blanquet-Duchayla. Presque tous les rapports anglais ou français que nous avons consultés offrent un remarquable accord sur les principaux détails du combat d’Aboukir ; les divergences qu’on rencontre portent principalement sur le moment précis auquel le feu a commencé ou cessé à bord de chaque vaisseau.
  12. Les vaisseaux anglais qui combattirent l’avant-garde française se trouvèrent mouillés dans l’ordre suivant : à terre des vaisseaux français : le Zealous, par le bossoir de bâbord du Guerrier ; l’Audacious, le Goliath, le Theseus, l’Orion s’étendant depuis le Guerrier jusqu’au Peuple-Souverain ; au large des vaisseaux français : le Vanguard par le travers du Spartiate, le Minotaur par le travers de l’Aquilon, le Defence par le travers du Peuple-Souverain.
  13. Vers huit heures un quart suivant le rapport du contre-amiral Blanquet-Duchayla.
  14. Journal particulier du contre-amiral Decrès adressé au vice-amiral Bruix, ministre de la marine,
  15. Rapport du citoyen Frégier, lieutenant de vaisseau faisant fonctions de capitaine de frégate sur le Timoléon, commandé par le capitaine de vaisseau Léonce Trullet.
  16. Lettre confidentielle du contre-amiral Decrès au vice-amiral Bruix, ministre de la marine.
  17. De ces 9 vaisseaux, 6 seulement quittèrent, le 14 août, la baie d’Aboukir, sous la conduite de sir James Saumarez, chargé de les escorter avec 7 vaisseaux anglais. Arrivé à Gibraltar, sir James Saumarez fut obligé de laisser dans ce port le Peuple-Souverain, qui avait failli sombrer pendant la traversée, et parvint, non sans peine, à conduire à Plymouth le Franklin et le Tonnant de 80 ; le Spartiate, l’Aquilon et le Conquérant de 74. Le Conquérant et le Peuple-Souverain étaient de très vieux vaisseaux à peine en état de tenir la mer ; mais, suivant Nelson, ils avaient moins souffert dans le combat que les autres vaisseaux capturés, à travers lesquels, écrivait l’amiral anglais, on eût pu faire passer un carrosse à quatre chevaux.
  18. S’il faut en croire les procès-verbaux déposés aux archives de la marine, le Guerrier amena à neuf heures trois quarts, le Conquérant à neuf heures, le Spartiate entre onze heures et minuit, l’Aquilon de neuf heures vingt-cinq minutes à neuf heures trente minutes, le Franklin à minuit ; le Peuple Souverain sortit de la ligne à huit heures et demie, combattit jusqu’à dix heures un quart, cessa complètement son feu à onze. L’Orient sauta à dix heures cinq minutes. A neuf heures, suivant le rapport du contre-amiral Blanquet-Duchayla, la plupart de ces vaisseaux avaient déjà ralenti leur feu.
  19. Nous extrayons le passage suivant d’une lettre particulière adressée par Regnauld de Saint-Jean d’Angely, commissaire du gouvernement français pour les îles de Malte et de Goze, au citoyen Buffault, à Marseille : « Je dois vous dire qu’un mystère impénétrable couvre encore pourquoi la cause de ce désastre. Le vaisseau le Guillaume-Tell, la Diane et la Justice, ont leurs voiles sans trous ni pièces, leurs haubans ne sont pas coupés, leurs manœuvres sont entières. Ils ont seulement quelques coups de canon dans le corps du vaisseau. » (Malte 29 août 1798). — Archives du ministère de la marine.
  20. Dans une lettre fort curieuse adressée au contre-amiral Blanquet-Duchayla, et qui fait partie des documens conservés dans les archives de la marine ; l’amiral Villeneuve a exposé les motifs qui le portèrent à ne point appareiller avec l’arrière-garde ; mais pour apprécier cette justification, dont nous citerons les passages les plus saillans, il ne faut pas perdre de vue que l’amiral Brueys, une fois engagé, c’est-à-dire une heure avant que tous les vaisseaux anglais eussent mouillé, pouvait à peine savoir si l’arrière-garde combattait ou ne combattait pas, qu’il avait cru jusqu’au dernier moment la tête de sa ligne suffisamment couverte par les hauts-fonds de la baie et une batterie de mortiers qu’il avait établie sur la petite île d’Aboukir, et que, par conséquent, tous ses signaux avait dû être préparés pour porter l’avant-garde et le centre au secours de l’autre aile, c’est-à-dire de l’arrière-garde, contre laquelle, «  sans nul doute, écrivait-il le 13 juillet au général Bonaparte, les principaux efforts de l’ennemi seront dirigés. »
    « Paris, 21 brumaire an IX (12 novembre 1800).
    « Mon cher Blanquet, à peine sorti de ma longue réclusion et du chaos de mon arrivée dans ce pays, je veux t’écrire et entrer avec toi en explication… Je ne te cache pas que j’ai appris avec bien de l’étonnement que toi aussi tu as été un de ceux qui ont prétendu que, dans la fatale nuit du combat d’Aboukir, j’aurais pu appareiller avec l’arrière- garde et me porter au secours de l’avant-garde. Dans une lettre que j’écris au ministre de la marine, lettre nullement provoquée par aucun procédé du gouvernement à mon égard, et dont je diffère encore la remise je dis qu’il n’y a que la malveillance, la mauvaise foi ou l’ignorance la plus prononcée qui ait pu avancer une pareille absurdité. En effet, comment des vaisseaux mouillés sous le vent de la ligne, ayant à la mer deux grosses ancres, une petite, quatre grelins, eussent-ils pu appareiller et louvoyer pour arriver au fort du combat avant que les vaisseaux qui y étaient engagés eussent été réduits dix fois ? Je dis que la nuit entière n’eût pas été suffisante. Je ne pouvais pas faire cette manœuvre, abandonner aucune de mes amarres ; et qu’on se rappelle le temps que nous mettions lorsque nous avons formé notre ligne pont nous élever dans le vent et gagner deux ou trois encablures. Qu’on se rappelle que quelques jours auparavant les frégates la Justice et la Junon, ayant appareillé le soir pour se rendre à Alexandrie, reparurent le lendemain sous le vent de la pointe de Rosette.
    « Je ne pouvais ni ne devais appareiller ; la chose était tellement reconnue, que l’amiral même, dans l’instruction qu’il nous avait donnée et dans les signaux supplémentaires qu’il y avait joints, avait bien prévu le cas où il pourrait faire appareiller l’avant-garde pour la faire porter au secours du corps de bataille ou de L’arrière-garde. Attaqués, mais il n’y avait mis aucun article pour faire porter l’arrière-garde au secours de l’avant-garde, parce que la chose était impossible, et qu’il aurait séparé son escadre sans pouvoir en tirer aucun avantage. J’aurais encore mille motifs à donner pour combattre cette assertion. Ils passent les bornes que je dois me fixer dans cette lettre…
    « J’ai parlé de cette affaire avec quelques-uns de l’avant-garde. Tous sont convenus avec bonne foi que, dans le moment où ils étaient le plus vivement chauffés par l’ennemi, ils n’ont jamais espéré de secours des vaisseaux de l’arrière-garde, et que la perte de l’escadre a été décidée du moment où les vaisseaux anglais ont pu nous doubler par la tête. A bord des vaisseaux de l’arrière-garde, la pensée d’appareiller de de se porter au fort du combat n’est venue à personne, parce que c’était impraticable…
    « Adieu, mon cher Duchayla ; tout à toi, « VILLENEUVE. »
  21. Lettre particulière du contre-amiral Decrès au vice-amiral Bruix, ministre de la marine.
  22. Rapport du contre-amiral Gantheaume au ministre de la marine.
    « … Nos équipages sont très faibles en nombre et en qualité d’hommes. Nos vaisseaux sont, en général, fort mal armés, et je trouve qu’il faut bien du courage pour se charger de conduire des flottes aussi mal outillées. — Aboukir, 21 messidor an VI (9 juillet 1798.) L’amiral Brueys au ministre de la marine. — Cette lettre a été publiée à Londres dans le recueil intitulé Lettres interceptées par les croisières anglaises.
  23. Le capitaine Berry, commandant le Vanguard, avait pris passage sur le Leander, commandé par le capitaine Thompson et avait été remplacé sur le vaisseau-amiral par un des jeunes officiers qu’affectionnait Nelson, Thomas Hardy, capitaine du brick la Mutine.
  24. Compagnie formée à Londres pour l’explotation du commerce du Levant.
  25. « Monsieur le vice-amiral Nelson, lui écrivait Paul 1er, la victoire complète que vous avez remportée sur l’ennemi commun, et la destruction de la flotte française, sont assurément des titres trop puissans pour ne pas vous attirer les suffrages de la saine partie de l’Europe. »
  26. Commandant le Majestic à Aboukir.
  27. Pour chacun de ces 3 vaisseaux incendiés, le gouvernement anglais paya aux vainqueurs la somme de 500,000 francs Dans un cas semblable, les ordonnances encore en vigueur dans la marine française n’eussent alloué aux capteurs qu’une somme d’environ 64,000 francs, c’est-à-dire 800 francs par canon. Telle est la gratification accordée aux officiers et équipages d’un bâtiment français pour la destruction d’un vaisseau de ligne ! Cette gratification est de 600 francs par canon, si le navire détruit est une frégate ou tout autre bâtiment de guerre ; elle est de 400 francs, s’il s’agit d’un corsaire. En général, il faut le dire, notre législation est bien moins libérale sur ce chapitre que la législation anglaise. En Angleterre, la totalité des prises faites par les bâtimens de guerre appartient, sauf un léger droit prélevé par l’amirauté, aux officiers et aux équipages de ces bâtimens. En France, tous les navires de guerre enlevés à l’ennemi appartiennent également en totalité aux états-majors et équipages des bâtimens qui les ont capturés, sous la déduction d’une retenue de 2 et demi pour 100 au profit de la caisse des Invalides ; mais les corsaires et les bâtimens marchands n’appartiennent aux capteurs que pour les 2/3 : un tiers du produit net est attribué à la caisse des Invalides, indépendamment de la retenue générale de 2 et demi pour 100. Si du moins la part des capteurs ainsi réduite leur eût toujours été fidèlement payée ! mais qui ne sait les interminables procédures et les mille détours qui, pendant la dernière guerre, ont si souvent ravi à nos marins ces dépouilles opimes, arrosées tant de sang, acquises au prix de tant de périls et de fatigues ?