La Dernière des Condé/01

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La Dernière des Condé
Revue des Deux Mondes4e période, tome 145 (p. 562-599).
La dernière des Condé [1]


PREMIERE PARTIE


Les histoires les plus vraies sont souvent les plus tristes ; l’héroïne du récit qu’on va lire en est un remarquable exemple. Issue d’une illustre lignée, de cette glorieuse branche des Bourbons qu’elle aimait à nommer « la branche de laurier », la princesse Louise de Condé avait reçu à sa naissance tout ce qui semble promettre le bonheur : richesse, esprit, beauté, et le charme souverain qui fait pardonner tous ces dons. Peu de femmes cependant furent plus profondément et plus constamment malheureuses. Déçue dans tous ses rêves, frappée dans toutes ses affections, isolée dans un monde où elle ne fut jamais comprise, à ces souffrances intimes s’ajouta le poids lourd des catastrophes publiques. Elle vit s’écrouler autour d’elle sa fortune, ses dignités, le trône de ses ancêtres, et jusqu’à l’espoir de sa race. Mais elle ne faiblit point sous l’épreuve, et trouva, dans son âme pure et douce, des trésors insoupçonnés d’énergie et de vaillance. A la noble fierté de son cœur, on reconnut le sang qui coulait dans ses veines. Avec elle s’éteignit dignement le nom, grand entre tous, qu’elle fut la dernière à porter.
I

Louise-Adélaïde de Condé naquit à Chantilly, le 5 octobre 1757. Son père, Louis-Joseph de Bourbon-Condé, était fils de ce duc de Bourbon qui fut, sous la minorité de Louis XV, chef du Conseil de régence, et qui mourut en 1740, laissant cet unique héritier. La duchesse de Bourbon ayant succombé l’année suivante, le jeune prince, orphelin de cinq ans, fut mis sous la tutelle de son oncle, le comte de Charolais, homme d’un caractère dur, de mœurs brutales, aussi peu propre que possible à l’éducation d’un enfant. C’est sans nul doute aux rebuffades de ce rude mentor que L.-J. de Condé dut, pour une bonne part, cette humeur renfermée, cette réserve ombrageuse dont il ne put jamais se défaire entièrement, et qui, aux yeux de certains de ses contemporains, gâta parfois l’effet de ses grandes qualités. Il est aisé d’imaginer que l’un des premiers soucis du comte de Charolais fut de marier de bonne heure un pupille en qui reposait tout l’espoir de la maison de Condé. A peine, effectivement, eut-il atteint sa dix-septième année qu’on le mit en demeure de faire son choix ; et la Cour apprit bientôt que la future princesse s’appelait Charlotte-Godfried-Elisabeth de Rohan-Soubise, fille du maréchal de ce nom.

Malgré l’antique illustration des Rohan, il y eut, parmi les princes du sang, quelque scandale d’une alliance où l’une des deux parties n’était pas de maison royale ; mais, partisans ou détracteurs, tous s’accordaient en un point : le charme, la beauté, les qualités exquises de la jeune fiancée. Grande, bien faite, « douée par excellence [2] », Mlle de Soubise, présentée depuis peu à la Cour, y avait obtenu un succès unanime. On l’avait longtemps crue destinée à M. de Rochefort ; mais le maréchal de Soubise professait, en matière de mariage, des idées particulières et étranges pour son temps. Il prétendait ne contraindre en rien les inclinations de sa fille, et répétait volontiers que, ne se reconnaissant pas le droit de disposer à son gré de la main d’une enfant, il attendrait qu’elle eût seize ans pour lui proposer les partis sortables, et qu’elle se déciderait elle-même librement. Bien lui prit de cette façon d’agir : à l’époque fixée, le prince de Condé s’offrit à la jeune fille, lui plut de prime abord, et fut agréé sans délai. Publié le 1er avril 1753, le mariage fut célébré le 3 du mois suivant, dans la chapelle de Versailles, par le cardinal de Soubise ; et quelques heures après, selon l’ancien usage, la nouvelle épousée, étendue sur le lit nuptial, recevait « en grand habit » la visite et le compliment du Roi.

Le jeune couple, dès le lendemain, s’en fut à Chantilly. Des fêtes splendides l’y attendaient, dans le détail desquelles je ne saurais entrer ici ; il y eut bals, illuminations et feux d’artifices, tables dressées chaque jour pour quatre cents convives, « sept mille bougies » toutes les nuits dans les salles du château, promenades sur le canal en vingt-quatre gondoles, magnifiquement parées et escortées de barques chargées de musiciens ; bref, six semaines d’enchantemens continus et de (c surprises merveilleuses » dignes des contes de fée. Mais le plus rare et le plus beau spectacle fut le bonheur des deux époux, sincèrement épris l’un de l’autre. Ce mari de dix-sept ans conquit dès le premier jour le cœur d’une femme qui en comptait seize à peine ; et jamais tendresse légitime ne se montra plus durable. Les contemporains rapportent ce phénomène, et nous en avons pour garant les lettres que, pendant les absences de son « cher enfant », la princesse lui adressait avec une régularité quotidienne [3]. Ce sont des effusions à la fois ardentes et enfantines, dont la monotonie même a quelque chose de touchant : « Mon cher enfant, je t’aime de tout mon cœur ; vous savez qu’il faut peu d’amitié de votre part pour m’enchanter, votre lettre me tourne la tête… Dites-moi si vous m’aimez toujours, c’est tout ce qui m’intéresse… Je ne souhaite que le retour d’un mari dont je suis folle, qui fait tout le bonheur de ma vie quand je suis avec lui et tout mon malheur lorsque j’en suis séparée. » La vivacité de cet amour est telle qu’elle lui fait parfois oublier les sentimens qui conviennent à l’épouse d’un Condé, à la fille d’un Soubise. Quand les longues campagnes de la guerre de Sept ans retiennent le prince sur les champs de bataille, la valeur qu’il déploie, la gloire qu’il s’acquiert la trouvent tout à fait insensible. Le seul objet qui l’occupe est la conservation d’une vie si précieuse : « Je suis enchantée du départ des ennemis, écrit-elle, pourvu que vous ne les suiviez pas, et les laissiez passer la Lippe tout à leur aise. » Quelque temps après : « Le comte de Broglie vient de me dire qu’il croyait que la bataille ne se donnerait que le 17 ; je me flatte que vous n’arriverez pas à temps. » Elle le met en garde contre son ardeur guerrière, et lui déconseille l’héroïsme avec une candeur qui désarme : « Ménagez vos jours pour l’amour d’une femme qui vous adore ; songez que. s’il vous arrivait malheur par votre faute, on dirait seulement que vous étiez un sot, d’aller où vous n’aviez que faire : voilà le seul profit que vous en retireriez ! »

La tendresse conjugale ne faisait d’ailleurs point tort, chez la princesse de Condé, au sentiment maternel ; elle se reconnaît au contraire sur ce point « une vocation tout à fait décidée. » Au début de son mariage, comme elle tarde à devenir enceinte, elle se désole, s’inquiète, et se sent « très jalouse des femmes qui le sont. » Une fausse couche qu’elle fait pendant une campagne du prince la met au désespoir ; elle se reproche avec amertume ce qu’elle nomme « sa maladresse », s’en accuse comme d’une faute auprès de son époux : « Revenez bien vite, lui écrit-elle, pour m’aider à la réparer ! » Ce vœu naïf fut exaucé : vers la fin de l’année 1755, le prince de Condé vint informer le Roi de la grossesse de sa femme, dont on attendait, dit-il, la délivrance pour le mois de janvier suivant. Trois mois après la date fixée, l’événement annoncé ne s’était pas encore produit ; la Cour et la ville ne s’occupaient que de ce retard extraordinaire ; et la duchesse d’Orléans, qui se piquait défaire des bons mots, conseillait à sa cousine « d’avaler un précepteur en pilules, pour que l’enfant vint au monde tout éduqué. » Enfin, le 23 avril, la princesse accoucha d’un fils, qui reçut le titre de duc de Bourbon [4] : cette première naissance fut suivie, dix-huit mois plus tard, de la venue d’une fille, qui est l’héroïne de cette étude, et qui fut, dès le lendemain, ondoyée en présence de Mme Louise de France et du Dauphin, desquels elle tint son nom de Louise.

Ces deux enfans, si rapprochés d’âge, occupent dès lors une large place dans la vie de leur mère. Elle les aime avec fureur, les entoure de soins minutieux, leur témoigne une sollicitude pour ainsi dire bourgeoise, et dont, à cette époque, on voit bien peu d’exemples. Quand, pendant les voyages de la Cour, les nécessités de son rang l’obligent à se séparer d’eux, elle ne peut se faire à cet éloignement, vient à chaque instant, pour les voir, à Paris, à Saint-Maur, partout où les médecins les envoient, surveille leurs moindres malaises, « échauboulures » ou maux de dents, et s’en fait rendre compte avec une tendresse inquiète. Ses lettres à son mari sont pleines de ces détails domestiques. Elles nous renseignent aussi, ce qui est plus précieux, sur les dispositions premières du frère et de la sœur, qui, bien qu’élevés ensemble et de la même façon, présentent dès ce moment le plus complet contraste. L’un, bien portant, vigoureux, avec « les plus belles couleurs du monde », se montre turbulent, bruyant, emporté : « Mon fils, avoue-t-elle, est d’une méchanceté affreuse et d’une maussaderie insupportable… Il n’a jamais voulu me regarder et je n’ai vu que son dos… Il a eu une colère qui a duré deux heures, je l’ai fouetté de bonne grâce, cela n’a fait ni chaud ni froid. » La petite Louise au contraire est « douce, charmante et tout à fait raisonnable » ; elle n’a « jamais un moment d’humeur », et « apprend tout ce qu’on veut » ; elle aime ses parens « à la folie » et son frère avec passion. Les détails qu’on vient de lire sur sa mère disent assez de qui l’enfant tenait cette douceur d’âme et cette tendresse de cœur, et le récit que la princesse Louise elle-même a laissé de ses plus jeunes années confirme cette aimable ressemblance : « Les chagrins du petit [5], écrit-elle, m’étaient plus sensibles que les miens ; je souffrais ses petits caprices sans jamais m’en plaindre, de peur qu’il fût grondé ; et quand il me battait, emporté par sa vivacité, et qu’on s’en apercevait, je disais pour l’excuser qu’il ne l’avait pas fait exprès, et je pleurais du chagrin qu’on lui faisait à cause de moi. »

On voit, par ce tableau rapide, quelle heureuse et souriante image présentait, après quelques années de ménage, l’illustre famille de Condé. Le prince, adoré de sa femme, influent dans les conseils du Roi, considéré dans l’armée pour ses précoces talens militaires, entrevoyait déjà, dans ses espoirs ambitieux, le « brin de laurier » qu’il brûlait d’ajouter aux trophées de son glorieux ancêtre. La princesse, par sa grâce naïve et son exquise beauté, triomphait aisément des quelques jalousies qu’elle avait au début rencontrées à la Cour [6]. Louis XV, qui appréciait fort, — si étrange que semble l’assertion, — la société « des femmes vertueuses et sans intrigues », couvrait au reste de sa protection hautement déclarée celle qu’il nommait « l’aimable sainte », lui témoignait en toute occasion une sympathie particulière, réduisait au silence les envieux et les détracteurs. Quand tout parut promettre un bonheur solide et justifié, la mort passa sur la maison, et dispersa d’un coup d’aile les douces joies présentes et les beaux rêves d’avenir. Au commencement de l’année 1760, la princesse fut prise d’un mal dangereux, qui dérouta dès l’abord la science des plus célèbres docteurs. « Les princes, remarque à ce propos un homme de ce temps [7], sont, dans une maladie sérieuse, bien plus à plaindre que les particuliers ; ces derniers n’ont pas le malheur d’avoir vingt médecins entêtés dans leurs opinions, et qui ne se peuvent accorder. » C’est exactement ce qui se passa au sujet de la princesse de Condé : les nombreux praticiens appelés à son chevet ne purent jamais s’entendre sur la nature exacte du mal [8], ni sur les remèdes à y apporter. Tandis qu’ils disputaient, la malade succomba, le 5 mars 1760, dans la vingt-troisième année de son âge, laissant un époux désolé, deux enfans orphelins, dont l’aîné avait quatre ans à peine, et toute la Cour dans les larmes.


II

Après la mort de sa mère, la petite princesse Louise, confiée aux soins d’une gouvernante, demeura deux ans encore dans la maison paternelle. Quand elle atteignit sa cinquième année, le prince résolut de la séparer de son frère, et de la mettre en un couvent pour y faire son éducation, comme c’était l’invariable coutume pour les filles de sang royal. Il fit choix de l’abbaye de Beaumont-lès-Tours, située à peu de distance de cette ville, dans la plaine qui s’étend vers le Cher, maison alors célèbre, dont l’abbesse était la grand’tante de l’enfant, Henriette de Bourbon-Condé, connue sous le nom de Mme de Vermandois. Cette dernière, après une courte absence, rentrait alors dans son monastère et se chargea d’emmener sa nièce avec elle. La princesse Louise, en rappelant par la suite ses lointains souvenirs, a retracé le pittoresque tableau de son entrée dans l’abbaye. Elle décrit l’empressement de la foule, réunie dans les rues de Tours pour voir passer l’héritière des Condé, courant après son carrosse, l’escortant de ses vivats jusque dans la cour du couvent. Là, nouveau spectacle : toutes les religieuses, convoquées à la hâte, se rassemblent au seuil de la maison, afin de rendre hommage à la nouvelle pensionnaire, défilent une à une devant elle pour lui baiser la main. Toute cette pompe, — ce « brouhaha », comme elle dit, — amusait fort l’enfant, lui donnait l’idée la plus avantageuse de son futur séjour. Aussi quand, la réception terminée, les sœurs lui demandèrent où elle voulait être conduite : « Là où l’on fait du bruit », fut sa première réponse. Sur quoi on la mena à l’Office. Mais les chants de Compiles ne la divertirent pas longtemps, et, dès la fin du premier psaume, se penchant à l’oreille de sa compagne : « J’en ai assez », lui dit-elle. Elle dut les jours suivans montrer plus de patience, bien qu’il lui arrivât parfois, pour accélérer les heures d’oraison, d’agiter furtivement le sablier qui devait en marquer le terme. Propos et façons qui ne faisaient guère prévoir la future religieuse, et propres à ébranler ceux qui se plaisent à croire aux vocations précoces.

Mme de Vermandois entreprit de ramener sa nièce à des sentimens plus édifians, et il est juste de reconnaître qu’elle y réussit au mieux. C’était une femme d’énergie et de volonté que l’abbesse de Beaumont-lès-Tours ; elle en avait, dès sa jeunesse, donné une preuve remarquable en déclinant, pour se consacrer à la vie religieuse, la main du roi Louis XV. On se racontait même, parmi les pensionnaires, que le Roi étant venu, pendant cette négociation, la relancer jusqu’en son monastère, elle avait eu l’audace de se soustraire à cette visite embarrassante, et s’était enfermée dans le donjon de l’abbaye, avec une obstination dont injonctions ni prières n’avaient pu la faire démordre. A l’époque où nous sommes arrivés, c’était une femme déjà mûre, grande, austère, imposante, l’air froid, n’ayant, — c’est sa nièce qui parle, — « aucune de ces manières qui attirent les enfans. » Mais cet extérieur sévère se rachetait par une bonté réelle, une haute intelligence, une attention soutenue à étudier le caractère, les goûts et les inclinations des filles de noble maison dont la direction lui était confiée. Si l’on y joint le prestige d’une femme qui avait refusé d’être reine de France, on concevra aisément l’espèce d’attrait qui entraînait vers elle les pensionnaires du couvent, l’influence profonde qu’elle exerçait sur leurs âmes. Tel fut le cas pour la princesse Louise : « J’avais pour ma tante, écrit-elle, tendresse extrême, crainte, respect, estime, reconnaissance et confiance ; tous ces sentimens existaient dans mon cœur. Je ne les ai distingués que depuis, mais je les éprouvais tous pour elle. Tout ce que je vois de bien en moi, c’est à ma tante que je le dois ; c’est elle qui m’a formée. » Un seul mot de reproche de cette habile éducatrice, la simple expression du mécontentement sur ses traits, produisaient sur l’âme tendre de l’enfant l’effet des plus dures punitions ; l’assurance renouvelée du pardon de ses légers torts pouvait seule lui rendre la tranquillité. Déjà, en effet, se remarquait chez Louise de Condé cette sensibilité à la fois exaltée et craintive, qui fut son plus grand charme, et qui fit le tourment de sa vie. Un instinctif élan du cœur la poussait irrésistiblement vers tous ceux qui lui témoignaient quelque bonté, et sa timidité naturelle fondait, comme la neige au soleil, devant la moindre marque d’affection. « Je me souviens, dit-elle encore au sujet de Mme de Vermandois, que je me jetais quelquefois dans ses bras en l’appelant Maman : je n’avais jamais connu la mienne ; pourquoi aimais-je mieux ce nom que celui de tante ? Pourquoi demandais-je comme une récompense de la nommer ainsi ? — Comme je l’aime encore, quoiqu’elle n’existe plus ! s’écrie-t-elle plus loin. Non, jamais je ne me consolerai qu’elle n’ait pu avoir de moi que l’amitié d’un enfant. »

Elle demeura sept ans dans cette tranquille demeure, et n’en sortit qu’une fois, — l’espace de trois mois, — pour subir à Paris l’épreuve de l’inoculation, qui eut lieu avec un plein succès : « La princesse, écrit l’une des femmes à son service [9], est revenue fort bien guérie de sa petite vérole ; il n’y paraît pas, et elle est toujours charmante. » Son père, alors occupé d’autres soins, ne semble pas s’être jamais dérangé pour lui rendre visite. Il se bornait à lui envoyer chaque dimanche l’intendant de la province, qui la demandait au parloir, s’informait cérémonieusement de sa santé, et prenait « ses commissions pour le prince son père. » — « Assurez-le, répondait-elle invariablement, que je l’aime de tout mon cœur. » Sur quoi, elle s’échappait au plus vite, pressée de retirer ses « habits d’apparat » et d’aller rejoindre ses compagnes de jeux. Le couvent de Beaumont, malgré l’austérité de la règle, n’était pas en effet un séjour ennuyeux et triste. Elevé sur un petit monticule, et dominant ainsi les fertiles et riantes campagnes de la Touraine, l’abbaye offrait aux pensionnaires de vastes et beaux jardins, où elles s’ébattaient à leur aise, des serres, des orangeries, garnies de plantes et de fleurs de toutes sortes, des charmilles et des bosquets, où des nuées d’oiseaux exotiques, acclimatés avec art, volaient en liberté. La princesse Louise conserva toujours de ce paisible temps de son enfance un souvenir attendri ; elle pleura beaucoup quand, à douze ans, un ordre de son père la rappela à Paris, pour y recevoir, dans une autre maison, une éducation plus mondaine.

La veille du jour où elle allait se séparer à jamais d’une enfant dont elle avait jusqu’alors façonné l’esprit et l’âme à sa guise, l’abbesse de Beaumont, dans un entretien suprême, lui rappela en peu de mots les enseignemens et les principes qu’elle jugeait essentiels à la direction de sa vie ; la mit en garde contre « la manière de penser des personnes du monde » ; la prévint des étonnemens, des pièges, des dangers, qui l’attendaient sans doute dans la société nouvelle où elle allait entrer. Ces recommandations émues, tombées d’une bouche respectée, accompagnées de baisers et de larmes, frappèrent vivement l’imagination de celle à qui elles étaient adressées. L’impression qu’elle en ressentit eut sur la conduite de toute son existence une action décisive. « J’étais, dit-elle, fort enfant, même pour mon âge, et je ne savais ce que c’était que réfléchir ; mais ma tante avait parlé ! Je conservai ses paroles dans mon cœur ; elles s’y gravèrent profondément, et n’en ont point été effacées. » Touchant aveu d’une créature d’impulsion et d’instinct, sur qui la froide raison n’aura jamais qu’une prise passagère, mais que le sentiment entraîne et domine, et qui appartient sans réserve à qui sait faire vibrer les cordes de son cœur.

Mme de Vermandois ne s’était pas trompée dans ses prévisions : la princesse Louise trouva, au sortir de Beaumont, une existence bien différente de ce qu’elle avait connu jusqu’alors. La coutume de France, pour les princesses sans mère, était de les laisser au couvent jusqu’à leur mariage, ou, si elles restaient filles, jusqu’à leur vingt-cinquième année. Le prince de Condé désigna pour sa fille l’abbaye de Panthémont, située rue de Grenelle [10], sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui le temple protestant, maison d’un caractère à la fois religieux et mondain, plus mondain peut-être que religieux, si l’on en croit les contemporains, et dont les règlemens peu sévères laissaient aux pensionnaires, toutes de familles distinguées, une large indépendance. Au moins en fut-il ainsi pour l’auguste écolière qui franchit, au printemps de 1769, les portes de l’élégante abbaye du faubourg Saint-Germain. Elle y retrouva sa cousine, — depuis sa belle-sœur, — la princesse Bathilde d’Orléans, son aînée de cinq ans ; les deux jeunes filles eurent, dès le premier jour, leur appartement à part, leur train de vie séparé, une table particulière, où elles admettaient tour à tour celles de leurs compagnes, ou même de leurs maîtresses, qui avaient l’heur de leur plaire. Une dame d’honneur pour chacune d’elles, et plusieurs femmes de service, complétaient l’apparence d’une Cour en miniature, où un certain nombre d’élus, inscrits sur une liste spéciale, étaient autorisés à offrir leurs hommages et venaient apporter les nouvelles du dehors [11]. Parmi ces visiteurs, un des plus assidus était sans contredit le jeune duc de Bourbon. Ce fut pour la princesse Louise une joie inexprimable que de revoir ce frère bien-aimé, que sept ans de séparation n’avaient pas effacé de son cœur, et qu’elle retrouvait affectueux, attentif, tendre même autant que le permettait sa nature un peu brusque, et, — comme elle dit elle-même, — « aussi foncièrement bon que déplorablement élevé. » Un an plus tard, à quatorze ans et demi, on le mariait à la princesse Bathilde, qu’on prétendait remettre en son couvent le soir de la cérémonie ; et ce n’est pas ici le lieu de raconter les étranges débuts du ménage, l’enlèvement de la jeune femme par son précoce époux, la surprise scandalisée des deux familles terminée par un éclat de rire, — premier épisode d’un roman bizarre et triste, où ne manquèrent par la suite ni les scènes violentes ni le tragique dénouement. — Quels que fussent, à tout prendre, en ce temps de son adolescence, les défauts et les torts du duc de Bourbon, c’est, dans cette existence tourmentée, un trait infiniment honorable que l’attachement constant qu’il montra pour une sœur d’un caractère si opposé au sien. Malgré tous les obstacles qui s’élevèrent entre eux, « les plaisirs, la mauvaise compagnie, les courses perpétuelles », rien ne lui fit abandonner celle qu’il nommait sa bonne, et dont les douces causeries, — parfois même les remontrances, — parurent toujours lui plaire davantage que les joies équivoques auxquelles il se laissait trop aisément entraîner. C’est à l’époque du mariage de son frère que la princesse fut présentée à la Cour. « Elle y a beaucoup plu, écrit Mlle Demars, tout le monde la trouve charmante… Elle réussit fort bien, et semble faite pour cela. » Elle reçut à ce moment le nom de Mademoiselle, sous lequel elle fut désignée pendant quelques années [12]. Elle avait alors treize ans, était fort grande pour son âge et d’une taille élancée, mais avec un air de santé, des joues rondes et fraîches, des yeux brillans de gaieté, une physionomie vive et spirituelle, « Hébé-Bourbon » enfin, comme l’appelait galamment le poète Dorat. Simple et dépourvue de morgue, elle traitait avec la même grâce, quelle que fût leur condition, tous ceux qui avaient su gagner sa sympathie : elle se lia étroitement, dans son premier couvent, avec la fille d’un pauvre médecin de campagne, ne cessa jamais par la suite de l’admettre en son intimité et de la loger chez elle chaque fois qu’elle venait à Paris. Cette facilité d’humeur n’excluait cependant pas une haute fierté de race ; la gloire du nom de Condé fut de tous temps la grande passion de sa vie. Elle avait quinze ans à peine lorsqu’elle lut à Chantilly, dans « un bel in-quarto » prêté par le bibliothécaire, l’histoire de son illustre aïeul. Quand elle en fut à cet endroit, où le grand Condé, encore au temps de sa jeunesse, est contraint par son père de retourner à Lyon, pour apporter ses excuses à l’archevêque de la ville [13], qu’il avait négligé de saluer à son récent passage, le feu de l’indignation monta au visage de la jeune fille ; l’humiliation infligée au héros dont le sang coulait dans ses veines lui fut intolérable : « J’étais seule, raconte-t-elle, je pris une plume, et je rayai à force ledit passage, en m’écriant : « Ceci sera toujours lu une fois do moins ! » Elle en fit par la suite l’aveu à son père, mais ne convint jamais qu’en agissant ainsi elle avait pu « gâter » l’ouvrage.

A cette époque, les distractions mondaines, que la règle facile de Panthémont lui permettait d’aller chercher à Paris comme à Versailles, étaient loin de déplaire à la jeune princesse, sans détruire son penchant pour une vie plus tranquille et des plaisirs plus simples, u Je ne les recherchais ni ne les fuyais, dit-elle ; j’y aurais renoncé sans aucune peine, mais, une fois en jouissance, j’y trouvais de l’amusement. » Les meilleurs momens de l’année étaient sans contredit ses séjours au château de Vanves, charmante habitation de campagne du prince de Condé, qu’il avait abandonnée à sa fille pour y passer les mois les plus chauds de la saison d’été. Là, seule avec ses femmes, — car l’usage interdisait d’y laisser entrer aucun homme, — elle se reposait des entraves de l’étiquette, goûtait avec délices la liberté des champs, se livrait sans contrainte aux travaux les plus rustiques. Quand, dans l’automne de 1771, son père fit réparer le château, on la vit, des semaines entières, « affublée d’un sarrau de toile, de mauvais gants aux mains », aider les maçons, porter le mortier, manier la gâche et la truelle, faire, en un mot, le rude métier de manœuvre. Elle construisit de ses propres mains, dans un bosquet du parc, un « temple à l’Amitié » ; et les poètes de la Cour célébrèrent ces surprenantes façons :

D’un enfant l’instinct malfaisant
Trop souvent le porte à détruire ;
Princesse, ton goût en naissant
Est d’élever et de produire.
Un palais, dans tes nobles jeux,
Réparé de tes mains fragiles,
Nous rappelle ces temps heureux
Où les dieux bâtissaient des villes…

Hâtons-nous d’ajouter que le domaine de Vanves put voir, l’année suivante, des jeux d’un goût plus relevé. Mademoiselle y reçut la visite de ses cousines, Mesdames Clotilde et Elisabeth de France, sœurs de Louis XVI ; ce fut l’occasion d’une fête champêtre, dont la princesse, devançant Trianon, traça elle-même le curieux programme. Les filles de France, en arrivant, trouvèrent la maîtresse du logis costumée en fermière, surveillant la traite, battant le beurre, occupée en un mot « aux fonctions de son état. » Elle feint d’être surprise, s’excuse de son accoutrement, fait goûter son laitage, appelle ses femmes, qui, vêtues de déguisemens analogues, offrent chacune quelque présent : un agneau, un nid de fauvettes et des fleurs. Après quoi, Mademoiselle se dérobe u dans un cabinet de verdure », pour y faire sa toilette, et reparaît sous d’élégans atours. L’on se rend toutes ensemble, à travers des portiques de feuillage, vers le temple de l’Amitié ; une « musique délicieuse » se fait entendre ; des voix, s’élevant d’un bosquet voisin, chantent un hymne de circonstance. Puis l’on pénètre dans le temple ; il s’y trouve « un livre magnifique », sur les feuillets duquel sont inscrits en lettres d’or les noms des trois princesses, et celles-ci, étendant la main sur le livre, se jurent solennellement « une amitié éternelle ! » Je passe sur la suite de la fête, nymphes, naïades, poésies, fable en action, « dont la moralité roulait sur la flatterie des courtisans » ; et je laisse à penser l’enchantement de Mesdames devant ces galantes inventions.


III

Mademoiselle de Condé était dans sa seizième année, lorsqu’elle éprouva la première vraie déception de sa vie. J’ai dit la faveur unanime qui avait accueilli, trois ans auparavant, sa présentation à Versailles. Un des plus empressés auprès d’elle était le jeune comte d’Artois, son parent proche, et son contemporain, puisqu’il était né à trois jours de distance. Cette sympathie, fort remarquée, n’avait pas diminué dans les séjours subséquens de la princesse à la cour de Louis XV ; et le bruit d’un mariage possible se répandit dès ce moment dans l’entourage royal. La nouvelle, bien que prématurée, n’était pas sans fondement : le prince de Condé, fort entiché de cette idée, en poursuivait ardemment le succès ; le Roi, secrètement pressenti, n’y semblait pas défavorable, et tout allait au mieux, quand l’affaire des parlemens, éclatant sur ces entrefaites, parut mettre le projet à néant. On sait quelle scission violente divisa alors le royaume, et quelle fut au début l’attitude des princes du sang, appuyant hautement dans leur résistance les magistrats chassés de leurs sièges, bravant, pour le maintien des anciens privilèges, la menace de l’exil et la colère du Roi. Comment et pour quelle cause, au plus fort de la lutte, le prince de Condé et son fils passèrent-ils, de l’opposition la plus intraitable, à la plus complète soumission ? Quel mobile inspira la lettre inattendue [14] où le descendant du héros de la Fronde, désavouant les paroles et les actes des deux dernières années, implorait le pardon du Roi, sollicitait, en termes repentans, la grâce de rentrer à la Cour ? Une volte-face aussi soudaine provoqua bien des commentaires. L’opinion adoptée dans le public fut que le chancelier de Maupeou, exploitant habilement les ambitions du prince, avait fait entrevoir, comme gage de réconciliation, la conclusion du mariage souhaité. Si ce motif intéressé fut le seul ou le principal ; ou s’il faut croire Condé lui-même, attribuant sa conduite à des pensées plus hautes, et s’écriant avec fierté : « Je m’appelle Louis de Bourbon et je ne puis ébranler la couronne [15] ! » c’est ce qu’il ne m’appartient pas de décider ici. Constatons seulement qu’aussitôt après la défection du prince, les négociations matrimoniales prirent une activité nouvelle. Ce fut le bruit et l’événement du jour : « Tout Paris parle de ce mariage et le désire, dit un témoin bien informé [16] ; mais le vœu public ne fait pas certitude, et nous sommes toujours entre la crainte et l’espérance. »

Quant à la princesse elle-même, — sans qu’il soit établi que son cœur fût sérieusement engagé dans l’affaire, — comment n’eût-elle pas accepté avec joie la main d’un prince jeune, charmant, attentif à lui plaire, dont l’alliance l’eût placée sur les marches du trône, et retenue en France auprès de tout ce qu’elle aimait ? Mais elle doutait encore, malgré les belles assurances, et, palpitante d’anxiété, attendait impatiemment la décision royale : « Nous voudrions pour beaucoup être de quelques mois plus vieilles, — écrit en janvier 1773 Mlle Demars, première femme de chambre de la princesse, — car le mariage du comte d’Artois doit être décidé et publié en mai… Il n’en coûte rien de bâtir des châteaux en Espagne ; tout ce que nous craignons est que les fondemens n’en soient pas suffisamment solides. » Le mois de mai vint enfin, et le mariage du comte d’Artois fut, comme on l’attendait, publiquement déclaré ; mais la fiancée choisie s’appelait Marie-Thérèse de Savoie, et ce fut pour les Condé « un cruel rabat-joie. » Il est aisé de discerner les causes de cette mésaventure : Louis XV, assez rancunier par nature, en pardonnant au prince ses écarts politiques, n’avait pas oublié les torts d’un cousin qu’il avait longtemps traité en ami ; l’intrigue et la jalousie de quelques gens de Cour, profitant de ce refroidissement, arrachèrent au dernier moment l’ordre qui révoquait les promesses de Maupeou ; et l’innocente victime de ces machinations n’eut pas d’autre ressource que de cacher, au fond de son couvent, ses larmes, son dépit et le regret de ses rêves. Blessure de sentiment ou mécompte d’amour-propre, cet échec, — à l’âge délicat où la jeune fille se dégage de l’enfance et prend conscience d’elle-même, — laissa des traces profondes dans l’âme de la princesse Louise : il la dégoûta à la fois du monde et du mariage. Sa défiance naturelle de soi et des autres s’accrut de l’offense faite à sa fierté. Elle se replia sur elle-même, s’accoutuma dès lors à vivre seule, et à « se rendre, comme elle dit, sa solitude agréable. » Ce monde, qu’elle connaissait à peine, et dont elle avait déjà souffert, elle l’enveloppa de son mépris, le jugea « fou, insipide ou méchant. » Le bonheur lui parut « une chimère, dont la vaine poursuite n’était qu’une peine de plus », et elle n’imagina pas autre chose que « de n’y pas prétendre et de ne même pas le désirer. — N’ayant jamais vu de gens réellement heureux, s’écriera-t-elle plus tard, je n’ai pas cru qu’il en existât ! » Belle, riche et princesse, les partis, comme on pense, ne lui firent pas défaut : le duc d’Aoste, le prince de Carignan, le prince des Deux-Ponts, et même, s’il en faut croire les gazettes, Stanislas-Auguste Poniatowski, roi de Pologne, s’offrirent successivement à son choix. A ces propositions, elle ne voulut jamais prêter l’oreille, décidée, — ainsi qu’elle le confia un jour à sa belle-sœur, la duchesse de Bourbon, — à rester fille éternellement, plutôt que de donner sa main sans son cœur. Elle reporta sur les siens, sur son père, sur son frère, sur son neveu, le duc d’Enghien, qu’elle aimait avec la passion d’une mère, tous les trésors de sensibilité dont débordait son âme, résolut intérieurement de leur consacrer sa vie, et crut ainsi satisfaire toutes les aspirations d’une nature romanesque, éprise d’idéal, avide de dévouement.

Rendons cette justice au prince de Confié qu’il fut touché de cette vive affection et y répondit du mieux qu’il lui était possible. S’il s’était montré jusqu’alors un père assez indifférent, abandonnant sa fille à des mains étrangères, et paraissant, des mois entiers, oublier jusqu’à son existence, il changea, vers cette époque, de manières et d’attitude, la prit plus fréquemment avec lui, lui témoigna de jour en jour un plus tendre intérêt. C’est ainsi qu’il inaugura l’habitude de la mander, pendant la belle saison, au château de Chantilly [17]. En 1777, elle y demeura, pour la première fois depuis sa tendre enfance, tout l’été et l’automne, y fut fêtée de tous, et obtint la promesse de renouveler chaque année un séjour où elle se plaisait fort. Elle en devint promptement la plus belle parure, et il ne fut bientôt plus possible de s’y passer de sa présence. Lors de la célèbre visite que firent à Chantilly, en juin 1782, le comte et la comtesse du Nord, la princesse Louise, — en l’absence de la duchesse de Bourbon, depuis peu séparée de son mari, — eut la charge d’aider son père à faire aux futurs souverains de Russie les honneurs de cette magnifique résidence. Les chroniqueurs décrivent l’enthousiasme qu’elle souleva dans la foule, l’impression qu’elle fit sur ses hôtes, quand, le soir de la fête, elle apparut aux yeux dans une gondole dorée, costumée « en voluptueuse naïade », radieuse de grâce et de jeunesse, semblable à une vision féerique, et guida, parmi les rives du canal étincelantes de lumière, le couple auguste jusqu’à l’île d’Amour, où l’attendaient de nouvelles splendeurs. La « gravité sibérienne » du fils de la grande Catherine sembla, pour la première fois depuis son arrivée en France, s’adoucir et se dérider, et chacun, — sauf peut-être celle qui en était l’objet, — remarqua l’admiration éblouie dont il ne put se défendre. « Elle est belle à la manière des reines, dit un spectateur de cette scène ; il y a de la puissance et de la force jusque dans son sourire ! »

Cette fête incomparable fut, pour la princesse Louise, comme la consécration publique de son charme et de sa beauté. Ce n’est plus la frêle jeune fille, à la physionomie naïvement enfantine, qu’évoque une miniature de sa quinzième année. Sa taille haute s’est développée ; le buste est plein, arrondi, la tête droite et fière, le visage noble et régulier, au teint plein de fraîcheur, au nez droit, à la lèvre un peu moqueuse, qu’adoucit l’expression « angélique » de ses yeux. « Blanche déesse à face ronde ! » s’écrie lyriquement l’un des poètes de Chantilly ; et le surnom lui est resté. « C’est un front à porter une couronne… ou un voile de religieuse », dit encore, dans une phrase prophétique, une de ses contemporaines. Malgré cette dignité naturelle, sa simplicité est parfaite ; si elle demeure au fond de l’âme un peu « craintive » et timorée, ses manières aisées n’en laissent rien paraître. La coquetterie lui est totalement étrangère, son « désir de plaire » ne provient que de sa bonté. « Quelquefois, confesse-t-elle, ces dames me disent que je suis jolie, et je l’entends dire aussi à quelques hommes. Autrefois, cela m’était assez égal, et, à bien m’examiner même, cela me plaisait plus que cela ne me déplaisait ; à présent, cela m’impatiente… » Si les flatteries lui répugnent, les galanteries lui sont insupportables : les attentions qu’on lui prodigue n’excitent que son secret dédain ; l’amour, à ses yeux, n’est qu’un leurre : elle croit avoir fermé son cœur à jamais. Et, — si peu ordinaire qu’il soit de mettre quelque chose de son âme dans le petit jeu des bouts-rimés, — sans doute exprima-t-elle sincèrement sa pensée dans ces vers qui, au cours d’une réunion intime, tombèrent un jour de sa plume :

N’avoir jamais d’amant, telle est ma… fantaisie ;
Je crains trop les transports du dangereux… Amour,
Et j’évite ce Dieu, guidé par la… Folie,
Comme l’oiseau timide évite le… vautour.

Telle était Mlle de Condé quand, au seuil de sa vingt-cinquième année, elle quitta Panthémont pour entrer définitivement dans le monde. Depuis un an déjà, alléguant sa volonté ferme de ne se point marier, elle exprimait le désir de sortir du couvent et d’avoir « sa maison », ainsi qu’il était d’usage pour les femmes de son rang. La question difficile était celle du logement. Le prince de Condé, pour plus d’une bonne raison, ne se souciait guère de recevoir sa fille au Palais-Bourbon, où, — comme dit Bachaumont, d’ordinaire moins pudique, — « il se passait des choses peu convenables à l’âge et à l’innocence d’une vertueuse princesse », à qui le cloître ouvrait à peine ses portes. Veuf à 24 ans, on ne pouvait attendre du prince une éternelle fidélité à la mémoire de sa femme ; et, de fait, il semble bien qu’il n’y songea pas un instant. Dès l’année qui suivit son deuil, il rencontrait à Versailles la jolie princesse de Monaco [18], très récemment et très mal mariée, s’en éprenait avec violence, et, après bien des péripéties inutiles à rapporter ici, l’enlevait à son foyer pour l’installer au sien, où elle tenait le rang d’une épouse légitime. Cette liaison, qu’un demi-siècle de durée devait rendre presque respectable, n’empêchait point au reste les amours de passage ; Mme de Monaco, jalouse et emportée, prenait les choses au tragique ; et c’étaient, dans ce triste ménage, tantôt des scènes de violence, tantôt des « sermons de morale, » où le prince de Condé, au dire d’un témoin oculaire, semblait fort mal à l’aise et fort « petit garçon » [19]. Le reste de la famille n’offrait guère un plus édifiant exemple : ni le duc de Bourbon, frère de la princesse Louise, ni son grand-père, le maréchal de Soubise, ne se piquaient, dans leurs paroles ou leurs actes, d’une moralité scrupuleuse. Je trouve dans les lettres de la princesse un trait qui suffit à le démontrer : le jour où le duc de Bourbon, marié depuis plusieurs années, eut un enfant de sa maîtresse, Mlle Michelon, dite Mimi, danseuse à l’Opéra, il lui prit l’étrange idée de choisir sa jeune sœur pour marraine ; et ce fut le prince de Soubise qui vint, « en se mourant de rire, » insister auprès de sa petite-fille pour qu’elle en acceptât le titre et la fonction. Flairant dans cette histoire quelque chose de suspect, elle déclina l’honneur qu’on lui offrait, et s’en applaudit par la suite, quand elle sut toute la vérité.

Le prince de Condé, tout au moins, montra plus de scrupule et de délicatesse, en s’efforçant d’épargner à sa fille les contacts embarrassans et les promiscuités douteuses. Elle eut à Chantilly son logis séparé, sa « maison » particulière, son train de vie indépendant. Bien plus, il lui fait construire un hôtel à Paris, et l’on voit bientôt s’élever rue Monsieur une construction élégante, dont Brongniart donne le dessin, dont le ciseau de Clodion décore la façade et la cour. Cet hôtel existe aujourd’hui dans sa forme première [20]. Une couche épaisse d’enduit et de badigeon cacha longtemps à tous les yeux les précieuses sculptures, et il fallut que pendant le siège de Paris, un éclat d’obus, atteignant un des murs, mît au jour un bas-relief et découvrît les trésors enfouis. C’est entre ces deux résidences, Paris et Chantilly, que Mlle de Condé se partage désormais, et organise sa vie. Elle la fait conforme à ses goûts, c’est-à-dire fort sérieuse et passablement solitaire. Ses lettres nous en apprennent le détail : les matinées sont vouées à l’étude ; elle se confine, à Paris, dans son « cabinet bleu, » à Chantilly, dans la bibliothèque, où, pour éviter les importuns, elle s’enferme, à défaut de verrous, « avec quelques ficelles. » Là, dans le recueillement qui lui plaît, elle lit avec passion, ou se livre aux arts d’agrément, au dessin, qu’elle cultive avec succès depuis l’enfance, à la musique, qu’elle semble goûter surtout pour les rêves qu’elle suggère : « Ah ! c’est charmant, le clavecin, s’écrie-t-elle, quand on est bien occupée d’une chose ! » Puis vient le dîner de deux heures, tantôt avec les dames de sa maison, tantôt avec son frère et « le petit d’Enghien, » qui la distraient par leur gaîté et « polissonnent ensemble, » comme des enfans qu’ils sont. L’après-midi, elle fait ou reçoit des visites, va parfois au spectacle, ou « reste en solitude », ce qu’elle préfère à tout. C’est aussi l’heure des charités ; partout où elle passe, les malades et les pauvres connaissent sa bonté bienfaisante. Elle ne se contente pas de donner, elle s’intéresse à la misère, aime « à parler à ces bonnes gens » et à écouter leurs récits. On s’étonne autour d’elle de ce goût singulier : quand elle visite avec son père l’hospice de Chantilly, le prince parcourt d’un pas rapide « les corridors, les chambres, les jardins, » inspecte, examine tout, « sauf les gens qui l’habitent, » et n’en peut croire ses yeux, de la voir s’arrêter près du lit d’une malade et causer longuement avec elle. Elle mande fréquemment dans sa chambre une « petite bergère », dont elle fait vivre la famille : « Elle m’aime à la folie, dit-elle, et m’embrasse à chaque instant… Je viens de lui dire qu’elle avait l’air de m’aimer plus qu’il y a quatre mois, et que je voudrais en savoir la raison ; elle m’a répondu : « Oh ! dame, quatre mois, cela fait bien des jours, et voilà pourquoi je vous aime plus ; » puis elle m’a tendu ses petits bras en ajoutant : « Baise-moi donc, Mademoiselle ! » La journée s’écoule rapidement dans ces occupations diverses ; elle soupe à dix heures avec quelques intimes, les congédie peu après, écrit des lettres une partie de la nuit, et ne se couche parfois qu’à la pointe du jour.

C’est le train ordinaire, mais les obligations du monde viennent fréquemment à la traverse. A Chantilly surtout, elle doit payer de sa personne, et elle le fait de bonne grâce. Ce sont d’abord les chasses, qui, dans la vie des Condé, tiennent une place importante : la princesse y prend volontiers part, y déploie même un véritable entrain. Elle assiste, le matin, au rapport des piqueurs, à la discussion du plan de campagne : « C’était, dit-elle, une scène qui m’amusait toujours ; il me semblait que le conseil de Louis XIV ne pouvait avoir plus de gravité que n’en mettaient à ceci les Fanfare, La Plaine, Beurre-frais, et autres grands hommes du siècle de la chasse. » Puis, c’est l’animation de la poursuite, et, par les larges allées ombreuses, les courses éperdues. « La fureur d’être dans les bois » lui semble une passion noble et digne de sa race. Combien elle la préfère au futile « papillotage » des salons ! Il faut s’y résigner pourtant, « se friser les cheveux et se mettre du rouge », ce qui lui déplaît tant. Il faut surtout monter sur les planches et jouer la comédie de société. C’est une des institutions de Chantilly ; le prince en raffole, mais pour plus d’un motif, — dont le meilleur est la jalousie de sa maîtresse, Mme de Monaco, — il ne veut pas avouer hautement son goût, et le met sur le dos de sa fille : « Il a toujours dit que c’était pour moi qu’il jouait, et m’a toujours demandé si cela me plaisait ; si j’avais dit non, je l’aurais mis au désespoir !… » Et ce sont des répétitions interminables, dont chacun, sauf le prince, sort brisé de lassitude : « Du 12 novembre à la fin de décembre, nous jouons tous les huit jours une comédie en trois ou cinq actes et un opéra-comique ! » Il faut apprendre paroles et musique, répéter quotidiennement de dix heures du matin à deux heures après-midi, et de cinq heures et demie à dix heures du soir : « Quand je me couche, dit-elle, je n’en puis plus de fatigue ! » Et il lui arrive une fois de s’évanouir en scène, épuisée par l’effort qu’elle a dû s’imposer.

Ces agitations de surface, en dérangeant son repos, n’atteignaient point le calme intérieur de son âme, pareilles à ces rides légères qui courent, sans en troubler la paix, sur le cristal de l’eau. L’orage qui bouleversa son être tint à des causes plus profondes, bien qu’un incident vulgaire, — un accident, pour mieux dire, — en ait été l’occasion apparente. En parcourant un jour la terrasse des Tuileries, elle glissa sur une pierre, tomba rudement, et se cassa la jambe au niveau du genou. Il y avait foule au jardin ; on s’empressa autour d’elle ; les hommes cherchèrent un brancard ; les femmes entassèrent leurs manchons ; et, sur cette litière improvisée, on la porta dans son hôtel. Durant ce long trajet, il ne lui échappa aucune plainte. Même, ayant distingué dans le public son maître d’italien, elle voulut, dit-on, qu’il la suivît jusque chez elle, et prit sa leçon ordinaire, en attendant le chirurgien. Elle n’en fut pas moins au lit plus de quarante jours, et, dès qu’elle put marcher, les médecins l’envoyèrent à Bourbon-l’Archambault, où les eaux et le traitement hâtèrent sa convalescence. De ce premier séjour, je n’ai rien de saillant à dire ; mais elle y revint l’année d’après, pour assurer une guérison encore fort incomplète ; elle y retrouva la santé, et rencontra du même coup le roman de sa vie.


IV

La petite ville de Bourbon-l’Archambault, située à quinze lieues de Bourges et soixante-cinq de Paris, est une des plus antiques stations thermales de France. Nos ancêtres les Gaulois, si l’on en croit la tradition, en connaissaient déjà les vertus. Les ducs de Bourbon en firent au XIIIe siècle leur principale résidence ; ils y bâtirent un vaste château, dont les débris subsistent aujourd’hui ; l’un d’eux donna à la ville son propre surnom d’Archambault. Les eaux, très abondantes, étaient tenues pour efficaces en certains cas rebelles : paralysies, rhumatismes invétérés, suites d’anciennes blessures. Boileau, Mme de Sévigné, Mme de Montespan en ont célébré les effets ; le grand Condé, après chaque campagne, allait y prendre un temps de repos. Un rempart de collines rend la température égale ; « les zéphyrs seuls y agitent l’air » ; de belles promenades ombreuses, dont l’une plantée par Gaston d’Orléans, contribuaient, au siècle dernier, à l’agrément des baigneurs. Tel était le séjour où Mlle de Condé, débarquée, après deux jours de poste, le 25 juin 1786, se proposait de passer six semaines. Elle s’y logea dans une maison appartenant au chevalier d’Allarde, aussi petite que confortable, entourée d’un jardin « tout juste grand comme celui d’un hermite », que bordait une charmille de quinze pieds de hauteur. Elle fut, dix jours après, rejointe par son père, qui s’était, comme il dit, « sottement avisé d’être malade » d’une affection bilieuse, et que les médecins, à son grand désespoir, condamnaient également au traitement de Bourbon. Les lettres quotidiennes, qu’il adressait, du fond de son exil, à Mme de Monaco, nous permettent de suivre, presque heure par heure, l’existence journalière des augustes baigneurs. Le prince décrit avec détail son arrivée dans la ville, l’accueil « attendri » qu’il reçoit de sa fille, venue dans son carrosse à deux lieues au-devant de lui, la fermentation des habitans, vivats, illuminations, harangues, escorte de la milice bourgeoise. Puis, le lendemain matin, présentation des « buveurs et buveuses » de marque : Mmes de Sainte-Colombe, de Nantouillet, de Sainte-Hermine et de Montalembert ; MM. de Choiseul, de Chanteloup, de Damas, de Nogent, le marquis de la Gervaisais, et ce jeune chevalier d’Allarde, chez qui loge la princesse, et qui semble avec elle « en grande familiarité, honnête cela va sans dire. Vous imaginez, conclut-il, combien je vais me divertir dans cette société-là ! Mais il faut bien subir son sort. »

La vie des eaux, au temps passé, ressemblait fort à ce qu’elle est à présent ; le tableau qu’en tracent le prince et sa fille pourrait à peu de chose près être daté d’aujourd’hui. C’est la matinée commencée de bonne heure, absorbée par le traitement, bains, douches et massage ; puis la « promenade de santé « jusqu’au premier repas ; l’après-dînée consacrée au jeu, échecs, trictrac ou reversis, à des courses plus ou moins lointaines, à pied, à cheval, en voiture ; le tout entremêlé, selon le rite invariable, de nombreux verres d’eau chaude, « pour s’humecter autant au dedans qu’au dehors. » Le soir arrive lentement, et c’est encore le jeu, ou le spectacle, sans compter la musique deux ou trois fois la semaine ; enfin le coucher vers dix heures, « et tous les jours la même chose » ! s’écrie le prince avec mélancolie, car « si l’on assure à Paris que la vie des eaux est charmante, » le vrai est qu’elle est « plate, monotone, ennuyeuse à périr. » Tel est au moins l’avis de Condé ; mais tout le monde autour de lui ne pense pas de même. Dans cette sorte de grande famille que composent les baigneurs, rapprochés par le désœuvrement et la communauté d’infortune, des groupemens se forment vite, que l’attrait assemble, que l’usage autorise. En cette saison de 1786 à Bourbon-l’Archambault, on remarqua bientôt un couple qui s’isolait volontiers de la foule et ne se quittait guère. Les promenades, la lecture, les échecs, tout était prétexte à causeries, et si l’heure du souper rompait le tête-à-tête, la soirée ne tardait pas à ramener l’intarissable entretien. Nous connaissons suffisamment l’un des deux personnages ; l’autre, de sept ans plus jeune que sa compagne, était le marquis de la Gervaisais.

Ce n’est pas une banale figure que celle de ce petit gentilhomme de vieille souche bretonne [21], jeté bien contre son gré dans le métier des armes. Sans parler de l’amoureuse et touchante aventure qui illumine son nom d’un reflet de poésie, il méritait mieux peut-être que l’oubli dédaigneux de la postérité. Dans les innombrables volumes qui composent son œuvre littéraire, sous la couche de poussière des livres jamais lus, à travers les broussailles d’un style parfois obscur et toujours incorrect, étincellent çà et là des traits d’une étrange beauté, des vues neuves et profondes, des images grandioses et des inspirations prophétiques, presque des éclairs de génie [22]. A ce penseur, à ce philosophe, à ce fécond et hardi novateur, il manqua l’esprit d’ordre qui règle les idées, le goût qui les choisit, la forme qui les rehausse et, — plus peut-être que tout cela, — la chance qui fait qu’une œuvre arrive au bon moment : faute de quoi les deux cents brochures où il dépensa la sève bouillonnante de son âme dorment et, selon toute apparence, dormiront à jamais sur les rayons ignorés des vieilles bibliothèques. Mais, de toute cette littérature, il n’était pas encore question, le jour où, simple lieutenant aux carabiniers de Monsieur, âgé de vingt et un ans à peine, sans illustration et sans fortune, il débarquait à Bourbon-l’Archambault pour soigner un pied foulé par suite d’une chute de cheval, y rencontrait la princesse Louise, et, — la liberté des eaux dispensant de toute étiquette, — entrait presque aussitôt dans son intimité. Rien en lui, au premier abord, ne pouvait faire prévoir le héros de roman. D’un extérieur ordinaire, « point formé aux manières du monde, » timide, méditatif et quelque peu morose, connaissant mal les femmes, dont une récente et précoce aventure l’avait, pensait-il, à jamais dégoûté, La Gervaisais n’avait ni la beauté qui attire, ni la grâce qui séduit, ni l’esprit brillant qui amuse. « J’assure à mon ami, lui écrit un jour la princesse, que s’il voulait faire l’agréable et être bien émoustillé, il aurait l’air assez gauche. » Mais sa sauvagerie même et son dédain du vulgaire fixaient l’attention sur lui ; sur ce front habituellement penché se lisaient des pensées généreuses, de nobles ambitions ; et cette âme fermée, d’où s’échappaient parfois des paroles éloquentes, se révélait ardente, forte, et — comme il dit lui-même — « compatissante aux hommes. » Il était de la race des rêveurs enthousiastes, si puissante sur l’imagination des femmes. Les coquettes les dédaignent, les mondaines passent auprès d’eux sans les voir ; mais, dès qu’on les remarque, ils frappent, et s’ils plaisent, c’est une passion.

La « créature d’exception » que le hasard des circonstances a placée sur le chemin du jeune officier n’est, nous le savons, ni coquette ni mondaine. Tout la dispose au contraire à recevoir une impression fatale à son repos. Le milieu où elle vit ne lui convient en aucune sorte ; elle y reste isolée, dépaysée, comme étrangère ; la langue que l’on y parle n’est pas celle qu’elle entend. Les hommes qu’elle a connus — sans en excepter ses parens les plus proches — n’ont presque rien de commun avec elle ; grands seigneurs blasés et sceptiques, courtisans libertins et frivoles, tous la blessent à l’envi, sans le vouloir et sans le savoir, dans ses goûts, ses croyances, ses sentimens intimes ; leur ironie légère lui est insupportable : « Vous souvient-il encore, — écrira-t-elle par la suite à son père, — des Chastellux et des Bièvre qui me déplaisaient tant, et dont les Bièvreries me rendaient si sérieuse aux soupers de Chantilly ? » La grande force de La Gervaisais fut précisément d’être « si peu semblable aux autres. » Ce jeune homme à l’air grave, aux manières austères, l’étonna comme une nouveauté ; l’intérêt suivit la curiosité ; le besoin d’aimer fit le reste. Trouvant, pour la première fois, un cœur qui semblait la comprendre, elle étancha avec délices cette soif ardente de tendresse, que son père ni son frère, malgré leur affection réelle, ne pouvaient éprouver, moins encore assouvir. La différence des âges, l’immense distance des rangs, ne furent pas à ses yeux un obstacle ; elle parut même ne les point voir. « L’âme n’a pas d’âge comme elle n’a pas de sexe, » écrit La Gervaisais. De fait, elle ne sait plus qui des deux est l’aîné : la maturité de raison qu’elle admire, la supériorité qu’elle proclame, lui font oublier la jeunesse de ce sage de vingt ans. La médiocrité d’état et de naissance, elle s’en soucie moins encore, car elle ne songe pas au mariage. Nulle allusion à un projet de ce genre ne se trouve indiquée dans sa correspondance ; la possibilité d’une mésalliance n’entre point dans l’esprit de la fille des Condé.

Cependant sa vertu ne conçoit aucune alarme, sa conscience délicate n’éprouve aucun scrupule ; elle s’abandonne avec sécurité au sentiment ineffable qui envahit son être. C’est que longtemps elle s’aveugla sur la nature de cette ivresse, et — selon son propre aveu — « ne vit pas bien clair en son âme. » De telles illusions ne sont pas rares, même avec plus d’expérience ; l’amour, pour bien des femmes honnêtes, n’est souvent au début qu’une amitié exaltée. Mais cette période incertaine se prolongea, chez l’héroïne de cette étude, fort au-delà des limites ordinaires. Après les douces joies du séjour à Bourbon, après les tristesses du départ, au milieu même des épreuves de la séparation, elle s’interroge encore, s’examine de bonne foi, et ne distingue pas nettement lequel, de son ami ou de son frère, est « le premier dans son cœur. J’aurais peur de mentir, dit-elle, en décidant la question, » Ce n’est pas naïveté : les ignorances virginales ne résistent guère à l’atmosphère des cours. C’est plus et mieux que l’innocence, qui ne dépend que du hasard : c’est la pureté d’une âme incapable de souillure, la pureté inaltérable, pareille à celle du diamant, « sur lequel aucun trait ne porte coup, aucune tache ne laisse marque [23]. » « En amour, a-t-on dit, les princesses sont condamnées à faire les premiers frais. Le respect défend de les prévenir… La princesse la plus fière fait souvent des avances que peu de femmes d’un rang inférieur oseraient se permettre. » Cette réflexion, — que Mme de Genlis applique à une autre Condé, Mlle de Clermont, — ne paraît pas ici de mise. Des deux êtres que la destinée mit brusquement en présence, aucun n’eut, semble-t-il, à dire le mot qui engage, à l’aire le pas qui décide ; leurs âmes, du premier coup, se reconnurent et allèrent l’une vers l’autre. Une phrase échappée à la princesse, au cours d’un banal entretien, sur le mépris du monde, l’aversion des grandeurs, l’ennui de l’étiquette ; l’aveu, fait en réponse, de la haine du convenu, du goût de la vérité — ou, pour mieux dire, « l’impuissance du mensonge ; » — et la glace est rompue, la confiance s’établit, l’intimité lui succède : « en trois jours, l’alliance est faite [24]. » Les semaines qui suivirent tinrent de l’enchantement. Ce sont de lentes promenades par les campagnes voisines, dans la fraîcheur de l’air matinal, appuyés au bras l’un de l’autre. Quelle émotion chaque jour, au réveil, en s’assurant que l’état du ciel permettra ces joies innocentes ! « Comme le temps me paraissait long, depuis six heures du matin jusqu’à huit heures et demie ! Comme j’étais occupée des nuages ! » Tantôt ils vont en excursion vers les collines environnantes, font de longs pèlerinages aux ruines du vieux château de Bourbon, berceau de la famille, si « superbement pittoresque, » avec ses tours hautes « inégalement démantelées, » sa chapelle gothique aux vitraux merveilleux, son puits si vaste et si profond qu’on n’en peut approcher sans vertige, et le lierre incomparable, « de soixante pieds de haut et de deux d’épaisseur, » qui recouvre ces débris comme un manteau royal. Tantôt et plus souvent, ce sont des courses charitables, chez les pauvres familles qui ont fait appel à la princesse, et qu’ils vont visiter ensemble. « La petite femme Parciaude, vous en souvenez-vous ? Comme elle était bonne et simple. Pendant qu’elle me demandait quelque chose pour sa voisine, mon ami eut les larmes aux yeux ; je fus fière de l’aimer, cet ami ! » Et au travers de tout cela, un doux échange de pensées, de tendres confidences, ou des silences plus éloquens que les paroles : « Je ne sais pourquoi parfois je ne disais rien à mon ami ; j’étais là auprès de lui, et j’étais contente… Il semblait qu’il n’eût qu’à me regarder pour savoir tout ce qui se passait dans mon âme. » Le sentiment profond qui gonfle leurs poitrines ne se formule pas en effet tout d’abord. Elle surtout, comme il est habituel, n’ose mettre son langage d’accord avec ses actes, laisse deviner ce qu’elle éprouve sans lui donner un nom : « Ce mot d’ami que vous avez eu tant de peine à me faire prononcer, combien de fois déjà je l’avais sur la langue ! J’étais étonnée qu’il ne me fût pas encore échappé ; et puis, quand vous vouliez l’entendre, je m’y refusais. » Mais il « l’exige » un jour, et le mot passe les lèvres, et c’est une jouissance nouvelle.

Maintenant ils proclament leur mutuelle tendresse, en parlent librement ensemble, s’abandonnent à des rêves — irréalisables sans doute — mais si exquis à évoquer, que la seule imagination les enivre : une « petite maison dans les vignes, » une paix inaltérable, « plus de crainte du public, » nulle préoccupation importune, et la durée d’un tel bonheur jusqu’au seuil d’une vieillesse que rien ne rendrait redoutable. Jamais ne s’élève entre eux le moindre dissentiment ; à peine de petites querelles tendres et rieuses, qui ne sont qu’un charme de plus : « Grondez-moi tant que vous voudrez, lui dit-elle ; vous prétendez que vous êtes bourru ; j’appellerai cela être franc, et je ne vous en aimerai que mieux. » Leur amour, en effet, ne les rend pas aveugles ; ils voient réciproquement leurs imperfections, s’en avertissent et s’en reprennent, et mettent leur orgueil à se rendre meilleurs qu’ils ne sont. La plus âgée des deux est la plus étourdie ; elle est aussi un peu « craintive », et s’exagère les suites de son irréflexion : il la sermonne doucement à ce sujet, la met en garde contre les « distractions » dont elle est coutumière, et la rassure en même temps contre leurs conséquences. Quant à lui, son défaut est plutôt l’ambition ; il se sent par instant « l’envie d’être un grand homme ; » et elle l’en dissuade en souriant, avec un spirituel bon sens : « Il me semble que pour devenir un grand homme, il faut que les circonstances s’y prêtent ; autrement, on s’arrange pour cela, les occasions de faire briller ses talens n’arrivent point, et voilà le grand homme manqué. » Ce qui plaît davantage au cœur de son amie, c’est « la bonté, et puis un peu de tendresse pour elle : » elle le tient quitte du reste. Tels sont leurs entretiens ; ils vivent comme dans un songe ; les heures s’envolent si légères qu’ils n’entendent point le bruit de leurs ailes ; et ils sont fiers de leur bonheur, chacun à sa façon et selon sa nature : « Vous êtes bien drôle, lui dira-t-elle, de mettre de l’amour-propre à notre amitié, et de vouloir qu’il n’en existe pas de semblable… au contraire, moi, je serais charmée que tout le monde fût heureux, et bien heureux. »

Aux occasions de rapprochement, déjà si fréquentes, s’en ajoute bientôt une nouvelle. Le prince de Condé, pour distraire ses loisirs, ne tarde guère à installer à Bourbon son passe-temps favori : le théâtre d’amateurs. Il use encore ici de ses détours ordinaires ; et ses lettres à Mme de Monaco nous donnent une comédie non moins plaisante sans doute que celles qu’il veut faire jouer : les médecins, alarmés de sa tristesse, et « craignant qu’à la longue l’ennui ne lui donnât la jaunisse », ont « fait cabale pour l’amuser » ; les femmes l’ont supplié de trouver une salle de spectacle et d’accepter un rôle ; de guerre lasse et « de peur de passer pour maussade, » il s’est laissé faire, par pure complaisance, et comme « un remède momentané à sa mélancolie ; » mais il éprouve, à vrai dire, un médiocre plaisir à jouer « avec des femmes qu’il ne connaît point et ne reverra probablement jamais, » et aux répétitions, il se montre « d’un froid » qui étonnerait bien sa maîtresse. Inutiles artifices ! Prudence superflue ! Mme de Monaco ne prend point le change, ne se paie pas de ces raisons ; elle soupçonne aussitôt quelque infidélité, se répand en phrases aigres sur « l’excellent moyen de se dissiper » imaginé par son amant. Vainement il proteste ; elle ne s’irrite que davantage ; si bien qu’il se fâche à son tour, et leurs lettres, dès lors, ne sont plus que reproches réciproques et récriminations virulentes.

Quant à la princesse Louise, malgré toutes les instances, elle a nettement refusé un rôle, « un peu par amour-propre, un peu par sauvagerie » : c’est la raison que donne son père. Mieux informés que lui, nous savons qu’elle a bien autre chose en tête. La Gervaisais, lui non plus, ne montera pas sur les planches. Mais il ne reste pas pour cela inactif : ses goûts littéraires s’éveillent, il se charge d’improviser une pièce de circonstance, dont l’action se passe à Bourbon-l’Archambault ; et il y peint naturellement — par allusions voilées, impénétrables aux profanes — ses propres sentimens et ceux de son amie. Il n’hésite pas à s’y mettre en scène, sous le nom transparent de Friendman. La princesse y figure également : certaine histoire de « bras cassé » la rend même si reconnaissable, qu’elle lui demande en grâce de supprimer ce dernier épisode. Car elle collabore à la pièce ; il la lui soumet scène par scène ; elle approuve ou critique, retranche et modifie ; et ce travail en commun est la première origine de leur correspondance. Tous deux, bien entendu, assistent aux répétitions, tantôt chez Mme de Sainte-Hermine, tantôt chez l’archevêque de Bourges, qui est bien, au dire du prince, « le meilleur homme que la terre ait porté, et qui ne demande qu’à rire ; » et ils trouvent ainsi le moyen de passer désormais ensemble ces heures de l’après-dînée, qui, jusqu’alors, les séparait trop souvent à leur gré.

Quel fut le succès de la pièce du jeune officier ? Rien ne nous renseigne exactement sur ce point. La princesse « l’aima fort, » et cela suffît sans doute à l’auteur. Les lettres du prince de Condé nous apprennent seulement qu’elle s’appelait l’Impromptu de campagne, et qu’elle fut jouée le 25 juillet, en même temps que le Bourru bienfaisant, dans la salle de Justice, que le juge de l’endroit offrit « très poliment. » Le notaire de la ville remplissait l’office de souffleur. L’assistance était nombreuse et tant soit peu bigarrée : tous les « buveurs et buveuses », quelle que fût leur condition ; le duc de Bourbon, venu pour quelques jours voir son père et sa sœur, et pour qui l’on a retardé la date de la représentation ; l’archevêque de Bourges ; l’abbesse d’un monastère des environs ; et enfin deux capucins, qui se tiennent au premier rang de l’auditoire, « bouche bée, les yeux fixés sur les acteurs, et d’une attention qui ne leur permet ni de rire ni d’applaudir, tant ils ont peur de perdre un mot [25] ! »


V

Les plus belles fêtes ont un terme comme les plus douces idylles. L’heure de la dispersion approche, et la fin de juillet donne le signal des départs. Le duc de Bourbon s’échappe le premier, « plus empressé de s’en aller qu’il n’était enchanté de venir. » Le prince de Condé le suit de près [26], sans grand regret non plus de quitter « une petite et affreuse bourgade, isolée comme une île » du reste des humains, et s’en va au château de Betz [27], reprendre sa chaîne chaque jour plus pesante, chaque jour aussi plus forte et plus indissoluble. La princesse demeure une semaine encore, prolonge sa cure jusqu’aux dernières limites, recule autant qu’elle peut l’instant redouté de la séparation. Mais déjà le charme est rompu, déjà commencent pour elle les tourmens, les vagues inquiétudes, cet effroi de l’inconnu qui précède l’absence, toute la triste rançon des courtes joies humaines. Elle souffre de sa propre douleur, elle souffre non moins vivement de celle de son ami. « Puisqu’il existe des peines dans le bonheur même, qu’elles soient toutes pour moi ! s’écrie-t-elle. Je désire cela de tout mon cœur. » La veille du départ surtout est une journée cruelle : les nécessités mondaines, les exigences sociales reprennent leur force et leurs droits ; une princesse du sang se doit au public, et n’a pas le loisir de pleurer à son aise. Il faut subir les complimens d’adieu d’une foule d’indifférens, répondre à « mille choses auxquelles on est si loin de penser ; » il faut « être fausse, montrer un visage calme lorsque le cœur est déchiré. » Dans les brèves minutes où elle est seule avec celui qu’elle est près de quitter, à peine lui parle-t-elle, tant son chagrin l’oppresse, tant les larmes la suffoquent : « Aimez-moi bien ! aimez-moi bien !… » Ce sont les seules paroles qui s’échappent de sa bouche. Et le soir, enfermée dans sa chambre, elle se reproche son silence, et recourt à sa plume pour dire les choses suprêmes qu’elle avait sur les lèvres et qu’elle n’a pu exprimer.

C’est le vendredi 11 août, à l’aube blanchissante, qu’elle monte avec ses femmes dans la berline qui va l’emporter au loin. Son ami se tient au bas de l’escalier : quelques mots rapides, un geste d’adieu ; les postillons lèvent leurs fouets, l’attelage se met en marche, et tourne le coin de la rue. Elle s’avance vivement à la portière du carrosse, jette un dernier regard sur une humble maison, où elle laisse tout ce qui l’intéresse au monde ; puis elle prend un livre, feint, pour éviter qu’on lui parle, de s’absorber dans sa lecture, et s’enfonce dans ses tristes pensées « sans s’en laisser distraire dix minutes de toute la journée. » Les heures s’écoulent, la nuit vient, le carrosse roule toujours ; et, à mesure que s’augmente la distance, son cœur se serre davantage, et sa détresse redouble ; elle a peine à cacher ses larmes aux regards curieux qui l’observent : « J’avais changé de place, et j’étais sur le devant de la voiture ; la lune donnait sur moi et m’éclairait le visage ; j’ai été obligée de me tenir longtemps toute penchée pour éviter sa clarté. »

Paris est sa première étape, et elle s’y arrête quelques jours. Là au moins elle est tranquille et libre de ses actes ; elle peut fermer sa porte, s’isoler des journées entières dans son « cabinet bleu, » envoyer à l’absent des volumes de tendresses. Mais ce n’est qu’un trop court répit : Chantilly la réclame, car c’est l’époque des réceptions d’été. La comtesse d’Artois y annonce justement sa visite ; et, du jour au lendemain, voilà « le train du grand monde, » soixante personnes à demeure, des dîners d’apparat, des divertissemens continuels. Jamais elle n’a si vivement ressenti l’esclavage de son rang, pleuré plus amèrement la gloire d’être princesse : « Perpétuellement contrariées, dit-elle, dans nos goûts, nos amusemens même, par les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n’avons de libre que nos sentimens, encore sommes-nous obligées de les renfermer en nous-mêmes. » Elle promène au milieu des fêtes un corps dont l’âme est absente, prend, comme elle dit, sa « figure bête » des grands jours de parade, répond, lorsqu’on lui parle, « des choses dénuées de bon sens et qui ne riment absolument à rien. » Sa seule consolation est d’écrire à son ami, dans la paix silencieuse des heures nocturnes, de confier au papier ce dont il ne lui est permis de parler à personne… Je me trompe ; il est un confident de ses pensées et de ses peines, et c’est celui de tous auquel semblable rôle paraît le moins convenir.

Dans les dernières journées de la saison de Bourbon, le prince de Condé a surpris le secret de sa fille. Mais ce père indulgent n’a rien d’un Bartholo : bien loin qu’il s’en indigne, ou fasse de la morale, cette découverte, au début, semble plutôt le divertir. Il mande, à mots couverts, l’histoire à sa maîtresse avec un demi-sourire : « Je vous dirai à mon retour la chose du monde qui vous paraîtra la plus extraordinaire, dont je ne reviens pas, et dont vous ne reviendrez pas non plus… Vous pouvez exercer votre esprit. » Cette surprise égayée est l’impression première ; mais, après la séparation, le chagrin de sa fille le touche et l’attendrit ; le soir même du retour à Paris, il entre dans sa chambre, et tout de suite aborde la question : « Imaginez-vous, écrit-elle, qu’il m’a demandé si j’étais bien fâchée de vous quitter. — Oh ! oui bien ! Et tout de suite je me suis mise à pleurer… Eh bien ! il a pleuré aussi, lui. Est-ce que ce n’est pas bien aimable ? » Ecoutons la suite du dialogue : « Mais vous voyez bien que vous êtes malheureuse ? — Je suis triste parce que je ne le vois pas ; mais cette tristesse tient au bonheur que j’ai éprouvé, et que j’éprouve encore, puisque je sais qu’il m’aime. » Là-dessus le prince, pour la distraire, lui propose de venir au spectacle ; la pièce est mélancolique et tendre, elle y trouvera l’écho de ses pensées : « On donne la Folle [28] aujourd’hui ; vous êtes en train de pleurer, venez-y ; cela vous fera un prétexte pour pleurer à votre aise. » Elle refuse d’abord, puis se laisse convaincre ; et l’héroïne l’émeut si fort, qu’elle adopte son nom de Nina ; et souvent, à l’avenir, elle signera ainsi ses lettres.

Cette facilité d’humeur du prince de Condé n’a rien qui doive scandaliser ni surprendre. Il connaît bien sa fille ; il sait la haute droiture et la fierté de son âme, et ne redoute de sa part ni la honte d’une chute ni la folie d’une mésalliance : sa tolérance est faite de confiance absolue. Et surtout, il est de son temps. La « sensibilité » est le mot à la mode, et ce mot excuse tout, les écarts de l’esprit comme les faiblesses du cœur. Une indulgence universelle couvre tout égarement dont un attachement tendre est la cause ou le prétexte : on commence par sourire, puis l’émotion s’en mêle, et le sourire se mouille de larmes. Mais, tout en s’apitoyant sur sa fille, Condé ne l’abandonne point à elle-même ; il prodigue ses conseils, recommande la prudence, s’ingénie à concilier les sentimens qu’elle confesse avec les ménagemens qu’exige le soin de sa réputation. Il exprime un jour le désir de lire la lettre qu’elle vient de recevoir ; elle la donne en tremblant : « J’avais une crainte affreuse qu’il ne la trouvât pas bien. Je me suis mise à la fenêtre pendant qu’il lisait, et savez-vous ce que j’ai fait ? J’ai prié Dieu pour qu’il ne me dît rien qui me fît de la peine. » Mais il se borne à murmurer : « Voilà un homme qui vous aime bien ! » Et tout de suite il discute avec elle les moyens de se voir sans éveiller les soupçons. Elle devrait cultiver, suggère-t-il, ses connaissances de Bourbon-l’Archambault, arranger dans le cours de l’hiver quelques soupers à jour fixe, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre : « Ce serait la seule manière, vu vos positions à tous deux, de pouvoir manger ensemble… Je sais bien que vous aimez mieux être seuls ; mais se voir, même avec du monde, quand on s’aime bien, c’est toujours un grand plaisir. » Ce langage affectueux et l’espoir qu’il fait naître rendent à la pauvre Nina un peu de force et de courage. Elle se complaît maintenant dans les rêves d’avenir, en entretient son ami, qui, du fond de sa garnison de Saumur, travaille de son coté à se rapprocher d’elle. Il a machiné dans sa tête tout un plan de campagne : quitter son régiment, entrer dans les gardes-françaises qui résident à Paris, se faire présenter à la Cour, multiplier ainsi, sans donner prise aux médisances, les moyens de rencontrer la princesse. Celle-ci prend feu sur ce programme, le soumet à son père ; et le prince trouve l’idée « excellente » de tout point, propose même, au besoin, de mettre son crédit au service du jeune homme. Ainsi tout sourit à leurs vœux ; chaque semaine qui s’écoule rapproche le bonheur entrevu. C’est à la fin de décembre que l’on doit quitter Chantilly : La Gervaisais, à ce moment, demandera un congé ; il sera à Paris quelques jours avant son amie, « afin de n’avoir pas l’air d’avoir été instruit à point nommé. » Dès le début de janvier, sonnera l’heure joyeuse du revoir ; et cette seule perspective leur fait battre le cœur.

Décembre arrive enfin ; le congé est obtenu. La Gervaisais est à Paris, où il attend la lettre qui fixera le jour bienheureux. Il y reçoit en effet un billet de la chère écriture, mais, dès les premières lignes, il pressent le coup qui le frappe. Adieu, les rêves de réunion prochaine ! On le conjure, en termes supplians, de renoncer à son congé, de quitter Paris sans délai, sans revoir, fût-ce un instant, celle qu’il y est venu chercher : « mon tendre ami, écoutez la prière de votre bonne, partez de Paris avant mon retour. Donnez, donnez à Nina cette preuve évidente de votre tendresse… Que votre réponse ne m’accable point trop ! Tendre et bien-aimé Friendman, nous ne nous verrons pas, mais nous nous aimerons, mais vous m’attacherez encore plus vivement à vous par la plus forte preuve que vous puissiez me donner, et dont mon cœur sentira tout le prix… » La Gervaisais cède à de tels accens ; il ne discute ni ne récrimine, et renonce sans mot dire aux joies espérées. La veille du jour où la princesse regagne pour l’hiver l’hôtel de la rue Monsieur, son ami, l’âme noyée de tristesse, s’arrache de Paris, et rejoint son corps à Saumur.

A quoi tient ce revirement subit ? Que s’est-il donc passé, qui exige un si grand sacrifice ? Rien sans doute que de très simple, rien qui ne fût à prévoir, comme la suite nécessaire d’une situation fausse. On a jasé dans le public, et des bruits se répandent, où la vérité a sa part aussi bien que la calomnie. C’est la terreur qui hantait la princesse depuis son départ de Bourbon. Dès que l’ivresse des jours heureux s’éloigne et se dissipe, elle juge plus froidement sa conduite, en reconnaît, à d’indiscutables symptômes, l’anomalie et le danger. Déjà, peu après son retour, une de ses dames d’honneur, connue pour la légèreté de sa vie, lui a parlé de La Gervaisais : « Chaque fois qu’elle prononçait ce nom, je rougissais… Pourquoi le vice a-t-il assez d’empire dans le monde pour forcer la vertu à rougir ? » À présent, les éloges qu’elle reçoit sur sa sagesse et sa réserve lui causent un indéfinissable malaise : « Ce Dieu que je sers et que j’aime sait si je mérite qu’on prenne mauvaise opinion de moi… Cependant si le public savait que je vous écris, s’il voyait mes lettres et les vôtres ! Mon ami, tous les hommes n’ont pas nos cœurs. Comment serais-je jugée ? Je suis embarrassée comme si j’étais fausse envers eux. »

Ce ne sont encore là que vagues inquiétudes, tourmens d’une conscience délicate, scrupules excessifs, si l’on veut, d’une âme qui, malgré ses efforts, est moins affranchie qu’elle ne croit de la servitude héréditaire des conventions sociales : « Comme je méprise le monde en général, et comme je tiens à ses préjugés ! s’écrie-t-elle un jour avec candeur. Je n’entends rien à ma manière d’être. » Mais voici qui devient plus sérieux : les baigneurs de Bourbon qui sont de retour à Paris ont raconté, amplifié, dénaturé ce qu’ils ont vu ; une légende se forme peu à peu, injurieuse pour celle qui en est l’héroïne. Ce qui se débite ainsi sous le manteau, on l’imagine aisément : « L’idée de l’amitié n’entre dans aucune tête ; pas même celle d’un véritable amour, » car selon l’expression de la princesse, « il n’y a peut-être pas dans Paris dix hommes qui croient à l’honnêteté des femmes ; » et cette fille de sang royal, éprise à vingt-huit ans d’un petit officier de beaucoup plus jeune qu’elle, est un régal unique pour les amateurs de scandale. L’écho de ces rumeurs monte jusqu’à Chantilly. La femme de chambre de la princesse, la vieille et fidèle Lisette, porte, sans le vouloir, le premier coup à sa maîtresse : « Madame, lui demande-t-elle, est-il vrai qu’à Bourbon il y avait un jeune homme qui venait tous les jours déjeuner avec vous ? Quelqu’un m’a dit cela, et, comme j’ai répondu que je ne le croyais pas, on a ajouté : Oh ! c’est peut-être une personne qui se vante. » Je n’ai pas à décrire l’agitation que provoquent ces paroles. L’histoire arrive aux oreilles du duc de Bourbon ; il n’ose en parler à sa sœur, mais, un jour qu’il est seul avec elle, il s’approche avec un brusque élan, la fixe longuement, lui prend les mains avec tendresse, les tient serrées en l’embrassant ; elle voit ses yeux se remplir de larmes, et elle est si troublée elle-même qu’elle se sauve à la hâte pour se remettre de son émoi. Le prince de Condé, à son tour, est bientôt informé des soupçons qui pèsent sur l’honneur de sa fille ; les derniers jours de décembre, dans son propre salon, il surprend un dialogue qui suffit à l’éclairer. Deux hommes causent de la princesse ; l’un d’eux trouve sa mine altérée : « Oh ! ce n’est rien que cela, dit l’autre avec un certain sourire, elle se portera mieux cet hiver !… » Le prince vient trouver sa fille, l’interroge avec inquiétude ; sincère comme toujours, elle confirme ses craintes ; et il comprend enfin le danger qui menace la gloire de son nom. Son orgueil s’en indigne, son autorité se réveille ; il veut que La Gervaisais quitte Paris avant le retour de sa fille ; il exige la promesse qu’avant un an au moins elle ne cherchera pas à le revoir ; il impose la lettre rigoureuse dont on a lu plus haut le sens et le résultat.


VI

La période qui va s’ouvrir fut, dans une triste histoire, la plus cruelle sans doute et la plus tourmentée. C’est la lutte éperdue de l’honneur et du devoir contre l’amour et le bonheur ; c’est le supplice d’un être jeune, vibrant, plein de vie, qui s’apprête à détruire de ses mains ce qui fait sa raison de vivre. Grâce aux lettres de la princesse, nous pouvons suivre toutes les phases de ce poignant débat, lire, dans cette âme transparente, les sentimens qui la conduisent, de la passion la plus brûlante, la plus irréfléchie, à la résolution la plus stoïque et la plus implacable. « Faible en toutes choses, a-t-elle écrit à son ami, votre Nina n’est forte que contre elle-même. » De cette force, rare entre toutes, elle s’apprête à donner une preuve irrécusable. Les récens incidens ont déchiré les voiles ; ses yeux sont dessillés ; elle sait de quelles vaines apparences elle s’est complaisamment leurrée : « En un instant nous n’avons plus vu que nous deux dans le monde, et nous nous sommes dit : c’est de l’amitié. De l’amitié ! Oh ! j’ai été aveugle, bien aveugle !… » Peu lui importent à présent les jugemens et les propos du monde ; la question est plus haute, la blessure plus profonde. C’est dans son propre cœur qu’est le mal dont elle souffre, c’est sa propre conscience dont elle redoute la voix. Elle s’indigne contre elle-même ; elle a honte du mystère dont elle doit envelopper ses plus simples actions, honte des mensonges mesquins, des précautions avilissantes, des lettres clandestines que la fille des Condé fait jeter à la poste, le soir, à la nuit tombante, pour éviter à ses valets « la tentation d’en lire l’adresse. » Sa fierté se révolte autant que sa vertu.

D’autres scrupules encore hantent et troublent son âme. Elle songe à cet ami, dont la passion est égale à la sienne ; qui, dans l’ardeur de ses vingt ans, prétend de bonne foi lui consacrer sa vie. A-t-elle le droit de l’accepter ? Est-il honnête de prendre le meilleur temps de sa jeunesse, sans lui rien donner en retour ? Jadis, elle s’en souvient, dans une heure d’épanchement, il a laissé échapper une phrase sur la douceur de fonder un foyer, de revivre, aux jours à venir, dans une lignée d’enfans ; puis « il a éloigné cette pensée à cause de son amie ; » et déjà, à ce moment, celle-ci a entrevu l’idée du sacrifice : « Si par la suite, a-t-elle dit, ce regret vous occupait fortement, renoncez à Nina, elle ne s’en plaindra pas… Trouvez une femme qui vous aime comme moi, et donnez-moi après elle la deuxième place dans votre cœur… Votre bonne ne peut s’empêcher de pleurer en écrivant cela ; cependant elle le pense, oh ! oui, elle le pense ! » Avec quelle force nouvelle ces souvenirs se dressent aujourd’hui devant elle ! Cette « deuxième place » qu’elle réclamait naguère, son bon sens réveillé lui en démontre la chimère. Tout lui commande de rompre, de briser à jamais une liaison sans but et sans issue, de cesser une correspondance « qui n’aurait jamais dû commencer. » Mais ce que la conscience prescrit, ce que la raison impose, aura-t-elle le courage de le réaliser ? Pour écrire la lettre terrible, « trente fois elle prend son écritoire, » trente fois elle pose sa plume, et ne peut se résoudre à tracer l’arrêt décisif. Garder le silence est tout ce qu’elle peut faire. Elle n’écrit plus à son ami, ne répond plus aux lettres suppliantes qui lui reprochent ce mutisme insolite, qui chaque semaine, en termes éplorés, font appel à son cœur. Ces lettres, tantôt humbles et tantôt affolées, lui causent de telles souffrances que, dans les derniers temps, elle n’ose plus les ouvrir ; elle les laisse, le cachet intact, s’amonceler sur sa table.

Tant d’agitations, d’angoisses et de fièvres agissent enfin sur sa constitution ; elle ne mange ni ne dort ; des pâleurs, des défaillances, des syncopes renouvelées alarment son entourage ; et le médecin, envoyé par son père, ne se trompe guère sur la cause et la nature du mal : « Il m’a dit que sûrement j’avais des peines ; je lui dis que c’était vrai, mais que je voulais qu’il n’en parlât pas. Il ne m’a point ordonné de remède. »

Un incident fortuit précipita le dénouement. Une femme de ses amies, mariée et d’une réputation sans tache, vint sur ces entrefaites la voir et se confier à elle : l’histoire qui lui fut ainsi racontée ressemblait en certains points à la sienne. Cette femme, depuis trois ans, est éprise avec violence d’un homme, son cousin assez proche, qu’elle voit familièrement grâce à cette parenté. Longtemps cet amour partagé est demeuré irréprochable ; eux aussi, fermant les yeux à l’évidence, se sont dit : c’est de l’amitié ; et se sont figuré n’avoir rien à désirer de plus. Cependant, depuis quelques mois, « les combats qu’ils ont à soutenir leur prouvent combien ils se sont aveuglés l’un et l’autre. » Ils luttent encore avec courage ; tous deux veulent résister au torrent qui les emporte ; mais en auront-ils toujours la force ? « Quand cette femme m’a conté ces choses, et qu’elle a ajouté : « Vous êtes bien heureuse, vous ; vous ne connaissez pas tout cela ! » oh ! comme mon cœur s’est gonflé ! J’ai été un moment sans pouvoir parler… Ensuite, elle m’a demandé des conseils. Des conseils à moi, me suis-je dit ! A moi qui suis dans la position où elle a été plus de deux ans et qui m’expose à la voir changer comme la sienne ! » Cependant il faut bien répondre ; la triste Nina rassemble toute son énergie, s’efforce de s’oublier elle-même, de ne plus voir que son amie, de n’écouter que les conseils de la conscience et de la raison : « Profitez d’un moment de force, lui ai-je dit, et craignez tous ceux où la faiblesse pourrait avoir le dessus. On peut faire des sacrifices à celui qu’on aime, mais jamais celui de son devoir. » Elle rappelle qu’en amour la sagesse consiste à fuir, non à braver le danger ; elle l’exhorte à briser sans merci une liaison, dont le terme presque inévitable sera la honte et le déshonneur.

Restée seule, elle repasse dans son esprit cette scène et ce langage. Les défaillances de volonté dont elle a entendu l’aveu, qui donc l’en garantit elle-même ? Les sentimens si chastes dont elle s’est jusqu’alors fait gloire, qui l’assure qu’un jour ou l’autre ils ne seront pas profanés ? « Jusqu’à ce jour ils ont été purs, mais si jamais… Oh ! non, je ne puis en supporter l’idée ! » Au [29] besoin, elle pourrait affronter la calomnie ; la pensée du remords lui est intolérable ; et c’est, comme elle le dit, « dans la crainte même de sa faiblesse, qu’elle puisera le courage » qui lui a trop longtemps fait défaut. Son parti est pris ; elle se retire dans sa chambre, elle rompt le lourd silence des dernières semaines, elle écrit la lettre suprême, si touchante en sa détresse, si belle en son héroïsme, digne vraiment d’une Condé : « Peut-être vais-je affliger mon ami ; peut-être aussi vais-je m’en faire haïr ? Haïr… mais oui, qu’il cesse de m’aimer ; ce que j’ai tant craint, je le désire à présent ; qu’il m’oublie, et qu’il ne soit pas malheureux… » Elle expose sans détour les perplexités, les scrupules, les combats intérieurs dont on a lu plus haut le récit, annonce avec une fermeté douce sa décision irrévocable : « Mon ami, mon tendre ami, je ne puis retenir ces expressions ; voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi. Faites-y un mot de réponse, pour que je sache si je dois désirer de vivre ou de mourir. Oh ! comme je craindrai de l’ouvrir ! » Puis cette recommandation charmante : « Si votre lettre n’est pas trop déchirante pour un cœur sensible comme est celui de votre bonne, ayez, je vous en conjure, l’attention de mettre une petite croix sur l’enveloppe ; n’oubliez pas cela, je vous le demande en grâce. » Et, pour finir, ce cri admirable : « Adieu, adieu encore une fois, mon ami : on peut changer de conduite quand on a du courage ; changer son cœur, j’ignore si cela est possible ! »

La lettre de La Gervaisais fut ce qu’elle devait être. Il mit « la petite croix sur l’enveloppe ; » il n’accabla point de reproches la douce et triste créature qui souffrait autant que lui-même de la souffrance qu’elle lui infligeait. Mais il plaida tendrement sa cause, fit valoir contre la raison tous les argumens de l’amour. Ce fut en vain. Il n’eut point de réponse directe ; la princesse, pour tenir sa parole sans se montrer impitoyable, imagina de s’adresser au chevalier de la Bourdonnaye-Montluc, oncle de La Gervaisais, et confident intime de ses chagrins comme de ses joies : « Dites-lui, monsieur, lui écrivit-elle, qu’avant de prendre mon parti, j’avais fait tous les raisonnemens que j’ai trouvés dans sa réponse… Dites-lui qu’une rupture entière, telle que je la lui demande, peut seule me rendre le repos… » Et, sur une nouvelle tentative, ce dernier et court billet au même correspondant : « Point de réponse ; plus de lettres, ni de vous ni de lui, je vous le demande en grâce. Ce serait m’affliger cruellement que de n’avoir pas cet égard pour ma faiblesse [30]. » Ces lignes fermes et décisives restèrent cette fois sans réplique. Ce que coûta ce sacrifice, les tortures qu’éprouva cette âme, « la plus aimante qui fut jamais », à diriger elle-même le coup qui détruisait deux existences, je n’entreprendrai point de le décrire. Certes, dans ce qui me reste à raconter de sa vie douloureuse, il y aura bien des sujets de larmes et d’angoisses, l’exil, la misère, la mort des êtres chers ; rien cependant, je crois, d’aussi véritablement tragique que le drame silencieux qui se passa, par un beau mois de printemps, sous le toit élégant et paisible du petit hôtel de la rue Monsieur, dans ce chaste cœur de jeune fille, désespérée et souriante, parmi les fêtes, les bals et le joyeux tumulte du monde.

La rupture, comme l’avait exigé la princesse, fut « entière. » La Gervaisais se montra digne de la confiance qu’on avait mise en lui. Il se tut, quitta l’armée, voyagea, se maria par la suite, vécut vieux, et ne se consola jamais [31]. Jamais non plus il ne revit son amie ; mais, après trois ans de silence, il reçut un jour de Turin un rouleau manuscrit, emporté par mégarde dans la hâte de l’émigration, et retrouvé dans un tiroir par celle qui l’avait eu jadis en garde. C’était la petite pièce de Bourbon-l’Archambault, où Friendman et Nina avaient peint leur mutuelle tendresse. Au rouleau était joint un billet non signé, de la fine écriture qu’il connaissait si bien : « On renvoie le manuscrit, après avoir brûlé la petite feuille qui y était jointe, et on supplie l’auteur de n’en faire aucun usage. On le remercie de son silence, et on lui demande instamment de ne s’en point écarter. — 18 août 1790. »


Pierre de Ségur.


  1. Archives nationales. — Archives de Chantilly, de Beauvais. — Manuscrits de l’Arsenal. — Lettres écrites en 1786-87, etc.
  2. Dufort de Cheverny, Mémoires.
  3. La plupart de ces lettres sont conservées aux Archives nationales.
  4. Louis-Henri-Joseph, duc de Bourbon, 1756-1830.
  5. C’est le surnom que le duc de Bourbon portait dans sa famille, et qu’il conserva longtemps. La princesse Louise, dans ses lettres, ne l’appelle jamais autrement.
  6. Notamment de la part des filles du Roi.
  7. Lettre de M. de Fontenay au prince Xavier de Saxe, avril 1760.
  8. Il semble que ce fut une sorte d’empoisonnement du sang, consécutif à la diphtérie.
  9. Lettres de Mlle Demars à M. Rougeot. Manuscrits de la Bibl. de l’Arsenal.
  10. Actuellement au n° 106.
  11. Lettres de Mlle Demars, loc. cit.
  12. A vingt et un ans, elle reprit le titre de Mademoiselle de Condé.
  13. C’était le frère du cardinal de Richelieu.
  14. 6 décembre 1772.
  15. Lettre du prince de Condé à la marquise de la Ferté-Imbault. Archives de la famille d’Estampes.
  16. Lettres de Mlle Demars, attachée à la personne de la princesse. Manuscrits de l’Arsenal.
  17. La coutume du prince de Condé était de faire trois séjours par an à Chantilly, au printemps, en août, puis pendant deux mois d’automne.
  18. Née Marie-Catherine de Brignole-Sale.
  19. Correspondance de Mme de Bombelle.
  20. Au n° 12 de la rue Monsieur. Il appartient au comte de Chambrun.
  21. Louis-Marc Magon, marquis de la Gervaisais, né à Saint-Servan le 17 juin 1767. Sa mère était de la famille de la Bourdonnaye-Montluc.
  22. Voir le curieux ouvrage de M. Damas-Hinard : Un Prophète inconnu.
  23. La Gervaisais.
  24. La Gervaisais.
  25. Lettres inédites du prince de Condé à la princesse de Monaco.
  26. 4 août 1786.
  27. Propriété de la princesse de Monaco.
  28. Nina, ou la Folle par amour, par Marsollier des Vivetières.
  29. Mai 1787.
  30. 25 mai 1787.
  31. Le marquis de la Gervaisais, d’abord épris des débuts de la Révolution, émigra en 1791, et séjourna deux ans en Angleterre. Il rentra ensuite en France, vécut longtemps obscur en Bretagne, puis plus tard à Paris et à Versailles, occupant ses loisirs à écrire les innombrables opuscules dont j’ai parlé plus haut. Il avait épousé une de ses cousines, dont il n’eut que des filles. L’aînée s’appela Louise, ainsi que l’aînée de ses petites-filles. En 1836, cinquante ans après l’épisode qu’on vient de lire, il voulut revoir le pays où ces choses s’étaient passées. Il demeura une semaine à Bourbon-l’Archambault, refit, seul et vieux, les promenades qui lui rappelaient le plus beau temps de sa jeunesse. Il revint fort ébranlé de ce romanesque pèlerinage, languit depuis cette époque ; et mourut deux ans après, le 29 décembre 1838.