La Divine Comédie (trad. Artaud de Montor)/Chant XXVII

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Traduction par Alexis-François Artaud de Montor.
Garnier Frères (p. 101-104).
« À ma mort, François vint me réclamer ;
mais un des chérubins infidèles lui cria… (P. 103.


CHANT VINGT-SEPTIÈME



L a flamme gardait le silence, se redressait et nous quittait, congédiée par mon aimable guide, quand une autre qui la suivait attira mon attention vers la cime dont elle était couronnée, et dont il s’échappait un bruit confus. Semblable au taureau de Sicile, qui mugissait par la voix des victimes qu’on y avait renfermées, comme si la douleur eût déchiré ses flancs d’airain, et qui, par un châtiment bien juste, fit entendre pour premier mugissement le cri de l’ouvrier qui avait perfectionné cette invention barbare, cet esprit prononçait des paroles qui, étouffées dès le principe, parce qu’elles ne trouvaient pas d’issue, se convertissaient en un bruit pareil à celui de la flamme.

Mais enfin la voix se fraya un chemin, en donnant aux paroles cet éclat qu’elle avait reçu de la bouche de l’ombre qui était près de moi, et nous entendîmes ces mots : « Ô toi à qui je m’adresse, et qui parlais à l’instant le langage lombard en disant à un autre esprit : « Maintenant, retire-toi, je n’ai plus à t’entretenir — … » quoique je sois arrivé plus tard, ne refuse pas de me répondre ; tu vois que je consens à parler, et cependant le feu me dévore. Si, pour venir dans ce monde dépourvu de lumière, tu as quitté la douce terre d’Italie, où j’ai commis toutes mes fautes, réponds : Les habitants de la Romagne sont-ils en paix ou en guerre ? Moi, je suis né dans les montagnes placées entre Urbin et celles où le Tibre donne un cours plus libre à ses eaux. »

J’écoutais avec attention et la tête baissée, lorsque mon guide me dit, en me touchant légèrement : « Parle, toi ; celui-là est Italien. » Et moi, qui avais déjà une réponse préparée, sans tarder, je commençai ainsi : « Ô âme qui es ainsi cachée, ta Romagne n’est et ne fut jamais sans guerre dans le cœur de ses tyrans : je n’y ai cependant pas laissé de guerre déclarée. Ravenne est ce qu’elle était il y a beaucoup d’années : l’aigle de Polente y commande et couvre encore Cervia de ses ailes. Le lion vert tient en sa puissance la terre qui soutint la longue épreuve, et qui présenta un amas sanglant de cadavres français.

Le vieux dogue, celui de Verrucchio, qui est plus jeune, ces deux monstres qui firent cruellement mourir Montagna, continuent leurs ravages sur leur proie accoutumée. Le lionceau au champ blanc, qui change de parti à chaque saison, régit les villes du Lamone et du Santerno. La cité qu’arrose le Savio, de même qu’elle est située entre une plaine et une montagne, vit de même tantôt sous la liberté, tantôt sous l’oppression. Et toi, maintenant, qui es-tu ? Ne sois pas plus inexorable qu’on ne l’a été avec toi, et que ton nom vive à jamais dans le monde ! »

L’esprit tourmenté agita la cime de sa flamme, murmura quelque temps à sa manière, et fit entendre ces paroles : « Si je croyais adresser ma réponse à un homme qui dût retourner sur la terre, cette flamme cesserait de s’agiter ; mais, puisque jamais, si ce que l’on dit est véritable, aucun être n’a pu sortir vivant de cet empire, je te réponds sans craindre l’infamie : Je fus d’abord homme de guerre ; ensuite je portai le froc, croyant que la ceinture purifierait mes fautes ; et certes j’aurais eu raison de le croire, si le grand pontife que je maudis ne m’eût replongé dans mes premiers égarements. Tu vas savoir comment et pourquoi je devins coupable.

« Tant que je fus un assemblage de ces substances que j’avais reçues de ma mère, mes œuvres ne furent pas celles du lion, mais celles du renard : je connus toutes les ruses, toutes les voies couvertes, et l’art de la fraude qui m’a rendu si célèbre dans la contrée. Quand je me vis arrivé à cet âge où chacun devrait baisser la voile et rouler les cordages, ce qui m’était agréable me parut odieux. Je me livrai au repentir ; et si j’eusse continué de marcher dans cette route, malheureux que je suis ! j’aurais assuré mon salut.

« Le prince des nouveaux pharisiens avait alors déclaré la guerre, non aux Sarrasins et aux Hébreux, mais aux seigneurs qui habitent près de Latran. Chacun de ses ennemis était adorateur du Christ ; aucun d’eux n’avait été commerçant dans les terres du Soudan, et n’avait aidé à reconquérir la ville d’Acre. Ce chef ne vit en lui ni son suprême ministre ni les ordres sacrés ; il ne vit pas en moi ce cordon qui autrefois ceignait des religieux plus macérés par la pénitence ; et comme Constantin, dans les montagnes de Soracte, pria Sylvestre de le guérir de la lèpre, ce pontife me conjura de le guérir de sa fièvre orgueilleuse ; il me demanda conseil : je me tus, parce que ses paroles me paraissaient dictées par l’ivresse. Il ajouta : « Affranchis-toi de tout soupçon, je t’absous d’avance, mais enseigne-moi à faire tomber les remparts de Palestrine. Tu sais que je puis ouvrir et fermer le ciel avec la puissance de ces deux clefs que mon prédécesseur répudia. »

Ces arguments spécieux me frappèrent. Je pensai que mon silence serait interprété contre moi, et je répondis : « Ô mon père, puisque tu m’absous du crime que je vais commettre, écoute : promets beaucoup, tiens peu, et tu triompheras du haut de ton siège glorieux. » À ma mort, François vint me réclamer ; mais un des Chérubins infidèles lui cria : « Tu ne l’auras pas, ne me fais pas tort, il doit venir avec mes esclaves. Il a donné un conseil frauduleux ; aussi depuis ce temps, je l’ai toujours tenu sous ma domination. On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas. Il est impossible de vouloir le péché et de s’en repentir à la fois : il y a contradiction dans cette proposition. »

Ô malheureux que je fus, quand il m’enleva en ajoutant : « Tu ne pensais pas que je fusse logicien ! » Alors il me jeta aux pieds de Minos. Ce juge ceignit huit fois de sa queue ses flancs inflexibles ; et, en la mordant avec rage, il cria : « Celui-ci va au feu qui absorbe les coupables. » — Voilà pourquoi tu me vois ici gémir sous un si cruel vêtement. »

Quand elle eut parlé ainsi, la flamme s’éloigna ; et le mouvement agité de sa cime aiguë exprimait sa douleur.

Nous traversâmes le pont, mon guide et moi, et nous arrivâmes près de la vallée où l’on fait payer l’amende éternelle à ceux qui sèment la discorde et la division parmi leurs semblables.