La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant VII

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais .
Flammarion (pp. 25-28).
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CHANT SEPTIÈME


« Pape satan, Pape satan, Aleppe [1] ! » cria Pluton d’une voix rampe ; et ce Sage aifable qui sait tout, dit pour m’encourager : « Prends garde que ta peur ne te soit à dommage. Quelque pouvoir qu’ait celui-ci, il ne t’empêchera point de descendre cette ravine. » Puis, vers cette lèvre enflée il se tourna et dit : « Tais-toi, méchant loup, consume ta rage au-dedans de toi. Non sans cause celui-ci va au fond du gouffre. Ainsi est-il voulu là-haut, où Michel vengea le superbe adultère [2]. »

Comme les voiles gonflées par le vent tombent pêle-mêle lorsque le mât se brise, ainsi à terre tomba la bête cruelle.

Nous descendîmes dans le quatrième gouffre, pénétrant de plus en plus dans la lugubre enceinte qui enserre le mal de tout l’univers.

Ah ! justice de Dieu, que de peines nouvelles et de tourments je vis ! et que grièvement nos fautes sont châtiées !

Comme l’onde qui, au-dessus du Charybde, se brise contre l’onde qu’elle heurte, ainsi faut-il qu’ici [3] les damnés mènent leur ronde. Ici ils sont plus nombreux qu’ailleurs ; ils poussaient en hurlant des fardeaux avec la poitrine, séparés en deux bandes : ils se heurtaient à leur rencontre, puis retournaient en arrière, criant : « Pourquoi, amasses-tu ? » et : « Pourquoi dissipes-tu [4] ? »

Ainsi dis deux côtés, parle sombre cercle, ils retournaient au point opposé, se jetant leur honteux refrain. Et, arrivée au milieu de son cercle, chaque bande revenait à une nouvelle joute. Moi qui avais le cœur comme brisé, je dis : — Maître, apprends-moi qui sont ceux-là, et si tous ces tonsurés que je vois à notre gauche furent clercs. Et lui à moi : « Tous furent si aveugles d’esprit pendant la vie première, qu’avec mesure aucun ne dépensa. Leur bouche le dit assez clairement, lorsqu’ils viennent aux deux points du cercle, où les sépare une faute contraire.

« Ceux-ci, dont la tête est nue de cheveux, furent clercs, et Papes, et Cardinaux, en qui souverainement domina l’avarice. » Et moi : — Maître, parmi eux je devrais bien reconnaître quelques-uns de ceux qui furent atteints de ce mal immonde. El lui à moi : « Une vaine pensée t’abuse. La vie obscure qui les souilla, maintenant les dérobe à la connaissance ; éternellement ils viendront se heurter de la sorte. Les nus, en sortant du sépulcre, ressusciteront la main fermée ; et les autres, la tête rase. Mal donner et mal retenir leur a ravi le beau monde [5] et les a conduits à cette rixe : je le dis sans l’orner de paroles.

« Maintenant, mon fils, tu peux voir si la frivolité des biens commis à la fortune vaut que tant les hommes s’en tourmentent. Tout l’or qui est et fut jamais sous le ciel ne pourrait procurer de repos à une seule de ces âmes fatiguées. »

— Maître, lui dis-je, dis-moi aussi : Cette fortune que tu viens de nommer, qu’est-elle, pour tenir ainsi tous les biens du monde dans ses mains ?

Et lui à moi : « O créatures stupides ! que profonde est votre ignorance ! Je veux que de moi tu apprennes ceci [6] : Celui dont la science s’élève au-dessus de tout, a fait les deux et leur a donné un conducteur, de sorte que sur chaque partie resplendisse chaque partie [7], distribuant également la lumière. Pareillement, aux splendeurs mondaines il a préposé un chef et ministre général, pour transférer de temps en temps les biens fragiles de nation à nation, d’une race à l’autre, quoi que puisse faire pour s’y opposer l’industrie humaine. C’est pourquoi une nation domine, et une autre languit, selon le jugement de celle-ci [8], lequel est caché comme le serpent dans l’herbe. Votre savoir ne peut rien contre elle : elle prévoit, juge, et poursuit son règne comme les autres Dieux [9], le leur. Nulle trêve à ses changements : la nécessité hâte sa course, d’où vient que si fréquentes sont les vicissitudes. C’est là celle que tant mettent en croix [10], qui lui devraient des louanges et qui à tort la blâment et la maudissent. Mais elle subsiste, heureuse, et n’entend rien de cela ; avec les autres créatures premières [11], joyeuse elle roule sa sphère, et jouit en soi de sa félicité. Maintenant nous descendons là où s’émeut une plus grande pitié. Déjà les étoiles qui montaient quand je partis s’abaissent, et défendent de trop s’arrêter. »

Nous passâmes à l’autre bord du cercle, près d’une fontaine qui bouillonne et se dégorge par un fossé dérivé d’elle. L’eau était d’une teinte plutôt sombre que noire ; et nous, en suivant les brunes ondes, nous entrâmes par un autre chemin dans ces liasses régions [12].

Descendu au pied de ces malignes pentes grises, ce triste ruisseau y engendre un marais nommé Styx. Et moi qui regardais, attentif, je vis dans ce bourbier des gens tout nus, couverts de fange, le visage courroucé. Ils se frappaient, non pas seulement avec la main, mais avec la tête, avec la poitrine et les pieds, et en lambeaux se déchiraient avec les dents.

Le bon Maître dit : « Tu vois les âmes de ceux que vainquit la colère, et je veux aussi que pour certain tu tiennes qu’il en est, sous l’eau, dont les soupirs produisent ces bulles à la surface, comme l’œil te le montre, où qu’il se tourne. Enfoncés dans le limon, ils disent : Malheureux fûmes-nous dans le doux air que réjouit le soleil, ayant au dedans de nous une fumée pesante ! Maintenant nous nous attristons au fond de la bourbe noire… Dans leur gosier ils murmurent cet hymne, dont ils ne peuvent prononcer une parole entière. »

Ainsi nous parcourûmes, entre la rive sèche et le milieu, un grand arc du sale marais, les yeux tournés vers ceux qui engloutissent la fange :

Au pied d’une tour nous arrivâmes enfin.

  1. Interjection de colère, sur le sens précis de laquelle varient les commentateurs.
  2. Dante, nourri de l’Ecriture, en emploie souvent le langage ; et rien de plus commun, dans l’Écriture, que les mots d’adultère et de fornication appliqués à l’infidélité contre Dieu. — Quelques-uns pensent que strupo signifie multitude, bande, troupe. Alors il faudrait traduire : Michel tira vengeance de la troupe superbe.
  3. Le cercle des Prodigues et des Avares.
  4. Dans le choc de ces deux bandes, les Prodigues crient aux Avares : Pourquoi amasses-tu ? et les Avares aux Prodigues : Pourquoi dissipes-tu ?
  5. Le ciel.
  6. Au lieu de che tu mia sentenza ne imbocche, d’autres lisent che tutti mia sentenza imbocche, « Que tous apprennent de moi ceci. » Imboccare signifie proprement mettre, ou recevoir dans la bouche.
  7. De sorte que chaque hémisphère céleste brille successivement sur chaque hémisphère terrestre.
  8. De la fortune.
  9. Les Esprits préposés au gouvernement du monde, appelés aussi Dieux dans l’Ecriture.
  10. Accusent, outragent.
  11. Les anges.
  12. Le cinquième cercle, où sont les Colères et les Négligents.