La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant XXIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 102-106).


CHANT VINGT-NEUVIÈME


Cette foule nombreuse et les plaies diverses avaient tellement enivré mes yeux, que vivement je désirais m’arrêter pour pleurer ; mais Virgile me dit : « Que regardes-tu ? Pourquoi tant, là en bas, ta vue se fixe-t-elle sur les tristes ombres mutilées ? Tu n’as pas ainsi fait dans les autres bolges. Si tu crois les compter, pense que vingt-deux mille tournent dans la vallée. Déjà la lune est sous nos pieds : peu reste désormais du temps qui nous est accordé et autre chose, que tu ne vois pas, est à voir encore. » — Si tu avais, répondis-je aussitôt, considéré pourquoi je regardais, peut-être m’aurais-tu pardonné de m’arrêter.

Cependant il s’en allait, et derrière lui j’allais, ainsi répondant au Guide, et ajoutant : Dans cette cave, où si attaché je tenais mes yeux, je crois qu’un esprit de mon sang pleure la faute, qui là coûte si cher. Lors le maître dit : « Ne fatigue point de lui plus longtemps ta pensée [1] ; porte sur un autre ton attention, et laisse-le là ; car au pied du pont, je l’ai vu te montrer, et fortement te menacer du doigt, et je l’ai ouï nommer Geri del Bello [2]. Tu étais lors si occupé de celui qui eut en garde Altaforte [3], que de ce côté tu ne regardas point, jusqu’à ce qu’il fut parti. » — O maître, dis-je, sa mort violente [4], non encore vengée par quelqu’un de ceux qui en partagent la honte, l’a courroucé ; à cause de cela, je présume, il s’en est allé sans me parler : et ce faisant, il m’a pour lui rendu plus pitoyable.

Ainsi discourûmes-nous jusqu’au premier lieu où, du haut de la roche on découvrirait l’autre vallée jusqu’au fond s’il y avait plus de lumière.

Quand nous fûmes au-dessus du dernier cloître du Malebolge, de sorte que notre vue pouvait discerner ses convers, des cris divers et lamentables me frappèrent comme des traits dont la pitié ferait des pointes ; par quoi avec les mains je me couvris les oreilles.

Telle que serait la douleur, si des hôpitaux de Valdichiana [5], entre juillet et septembre, et de la Maremme, et de la Sardaigne, les maux en une seule fosse étaient tous rassemblés, telle elle était là ; et il s’en exhalait une puanteur semblable à celle des membres pourris.

Nous descendîmes sur le dernier bord du long rocher, à main gauche, et alors ma vue pénétra plus avant vers le fond, où, ministre du haut Seigneur, l’infaillible justice punit les falsificateurs, que là elle registre [6]. Je ne crois pas que plus triste à voir ait été, en Egine [7], le peuple tout entier malade, quand l’air devint si pernicieux, que les animaux, jusqu’au plus petit ver, périrent, et qu’ensuite, comme les poètes le tiennent pour certain, l’antique population se reproduisit de la semence des fourmis, — que triste était de voir, dans cette obscure vallée, languir les esprits amoncelés çà et là. Tel sur le ventre, tel sur les épaules d’un autre gisait, et tel à quatre pattes se traînait par le triste sentier. Pas à pas ils allaient sans parler, regardant et écoutant les malades qui ne pouvaient se lever.

J’en vis deux assis, appuyés l’un contre l’autre, comme s’appuient des bassines à tenir chaud, et, de la tête aux pieds, souillés de croûtes.

Jamais je ne vis valet que son maître attend, où celui qui mal volontiers veille, mouvoir l’étrille aussi vite que chacun de ceux-là mouvaient sur soi le tranchant de leurs ongles, à cause de la rage du prurit devenu insupportable : et les ongles en bas raclaient la gale, comme le couteau les écailles du scardove, ou d’un autre poisson qui en ait de plus larges.

« O toi ! dit mon Maître à l’un d’eux, qui te déchires avec les doigts, et parfois en fais des tenailles, dis-nous si parmi ceux d’ici dedans est quelque Latin ; et que les ongles éternellement te suffisent à ce travail ! » « — Nous sommes Latins, nous deux que tu vois si déformés, répondit l’un d’eux en pleurant. Mais toi, qui es-tu, qui t’enquiers de nous ? » « — Je suis un qui descend de précipice en précipice, avec ce vivant pour lui montrer l’Enfer. » Alors, cessant de se prêter un mutuel appui, chacun d’eux, tremblant se tourna vers moi, avec les autres vers qui la voix avait rebondi. Tout près de moi le bon Maître s’approcha, disant : « Demande-leur ce que tu voudras. » Et lorsqu’il se fut retourné, je commençai : — Que votre souvenir, dans le premier monde ne s’envole point de la mémoire des hommes, mais qu’il y vive durant vingt années ! Dites-moi qui vous êtes et de quelle nation : ne craignez point, à cause de votre peine hideuse et dégoûtante, de vous découvrir à moi. « Je fus d’Arezzo, répondit l’un d’eux [8], et Alberto de Sienne me livra au feu ; mais ce pourquoi je mourus, n’est pas ce qui m’a conduit ici. Il est vrai que je lui dis, par manière de jeu, que je pouvais m’élever dans l’air en volant ; et lui, qui avait beaucoup de désir et peu de sens, voulut que je lui montrasse cet art ; et seulement parce que de lui je ne fis pas Dédale, il me fit brûler par tel qui le tenait pour son fils. Mais à la dernière des dix bolges, à cause de l’alchimie que je pratiquai dans le monde, me condamna Minos qui ne saurait se tromper. » Et moi, je dis au Poète : — Fut-il jamais gens si vains que ceux de Sienne ? Certes, à beaucoup près, ne le sont autant les Français. Sur quoi, l’autre lépreux, qui m’entendit, répondit à mon dire : « Exceptes-en Stricca, qui sut modérer ses dépenses [9], et Niccolò qui le premier inventa la riche coutume [10] du girofle dans le jardin [11] où une pareille semence aisément prend racine ; et exceptes encore la bande parmi laquelle Caccia d’Ascanio [12] dissipa vignes et bois, et l’Abbagliato [13] montra ce qu’il avait de sens. Mais pour que tu saches qui est celui qui ainsi contre les Siennois te seconde, aiguise ta vue de façon que mon visage clairement te réponde ; tu verras que je suis l’ombre de Capocchio [14], qui par alchimie falsifiais les métaux, et, si bien je le remets, tu dois te souvenir combien de la nature je fus bon singe [15]. »

  1. On peut aussi traduire : « Ne t’apitoie pas plus longtemps sur lui. »
  2. Frère, ou, selon d’autres, fils de Messer Cione Alighieri, homme de méchante vie et instigateur de querelles.
  3. Forteresse donnée en garde à Bertrand de Bornio par le roi Jean.
  4. Il fut tué par un Sachetti.
  5. La Valdichiana, ainsi nommée à cause de la Chiana qui la traverse, est située entre Arezzo, Cortone, Chiusi et Montepulciano. La fièvre des marais y fait de grands ravages vers la fin de l’été, comme dans la Maremme et dans une partie de la Sardaigne.
  6. Alchimistes et faux-monnayeurs.
  7. Petite île voisine du Péloponèse. Au temps d’Éaque, une peste, causée par l’infection de l’air, y fit périr tous les hommes et tous les animaux. Selon la Fable, Jupiter, à la prière d’Éaque, transforma en homme les fourmis d’Egine ; d’où vint que les nouveaux habitants de cette île furent appelés Myrmidons.
  8. On dit que celui-ci est l’alchimiste Griffolino, qui se vantait d’avoir le secret de voler dans l’air. Il promit de l’enseigner à un Siennois nommé Alberto, qui le crut d’abord, et qui ensuite, S’étant aperçu de la tromperie, l’accusa devant l’évêque de Sienne, lequel tenait Alberto pour son fils : et l’évêque fit brûler Griffolino comme magicien.
  9. Ceci est dit ironiquement. Ce Stricca avait dissipé tout son bien.
  10. La riche coutume était alors une expression consacrée pour désigner le girofle et les autres épices dont les riches usaient dans l’apprêt des mets, et particulièrement des perdrix, des faisans, etc.
  11. La ville de Sienne.
  12. Jeune Siennois qui dissipa toute sa fortune en folles dépenses. Ascanio est un château au dessus de Sienne.
  13. On ignore quel était cet Abbagliato.
  14. Siennois qui avait étudié la philosophie naturelle avec Dante, et s’était ensuite appliqué à l’art de falsifier les métaux.
  15. « Avec quelle perfection j’imitais la nature. »