La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant XXVIII

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 98-102).


CHANT VINGT-HUITIÈME


Qui, même en prose, et dans un récit plusieurs fois répété, pourrait dire tout ce que je vis de sang et de plaies ?

Aucune langue qui ne défaillît, à cause des bornes et de notre idiome, et de l’esprit, trop étroits pour tant contenir.

Si on rassemblait tous ceux qui jadis dans la malheureuse terre de Pouille pleurèrent leur sang versé par les Romains, dans la longue guerre [1] où des dépouilles fut fait, un si haut amas d’anneaux [2], comme l’écrit Livius, qui n’erre point, et tous ceux qui des blessures ressentirent la douleur en combattant, contre Robert Guiscard [3] ; et les autres [4] dont on recueille encore les ossements à Ceperano [5], où chaque Pouillois fut menteur [6], et à Tagliacozzo, où sans armes vainquit le vieil Alard [7] : et que l’un montrât ses membres percés, l’autre mutilés, ce ne serait rien près de ce qu’offre d’horrible la neuvième bolge.

Nul tonneau, fuyant par la barre ou les douves, n’est aussi troué qu’un damné que je vis, fendu du menton jusque là d’où les vents s’échappent. Entre les jambes pendaient les boyaux : à découvert était la courée [8], et le dégoûtant sac où en excréments se transforme ce qu’on mange.

Tandis que sur lui je tenais mes yeux fixés, il me regarda, et avec la main s’ouvrit la poitrine, disant : « Vois comme je me déchire. Vois comme dépecé est Mahomet : devant moi Ali [9] va pleurant, le visage fendu du menton jusqu’à la chevelure. Tous ceux qu’ici tu vois furent, de leur vivant, des semeurs de scandale et de schismes ; et pour cela sont-ils fendus de la sorte. Là, derrière, est un diable qui cruellement ainsi nous schismatise [10], remettant chacun de nous au tranchant de l’épée, les blessures se refermant lorsque nous avons parcouru le triste circuit, avant que nous revenions devant lui. Mais qui es-tu, toi qui là-haut t’arrête sur la roche, peut-être pour retarder le supplice auquel le jugement prononcé sur toi te condamne d’aller ? » — « Ni la mort, répondit mon Maître, ne l’a encore atteint, ni pour être tourmenté aucune faute ne l’amène ; mais, enfin qu’il en ait pleine connaissance, je dois, moi qui suis mort, le conduire à travers l’Enfer, de cercle en cercle, jusqu’au fond : et cela est aussi vrai qu’il l’est que je te parle. »

Il y en eut plus de cent qui, lorsqu’ils l’entendirent, s’arrêtèrent dans la fosse pour me regarder, distraits de la souffrance par l’étonnement. « Or donc, toi qui bientôt peut-être reverras le soleil, dis à fra Dolcin [11] que, s’il ne veut pas promptement me suivre ici, il se pourvoie de vivres, de telle sorte que la neige épaisse ne donne pas au Novarais la victoire, peu facile autrement. »

Après avoir, pour s’en aller, levé un pied, Mahomet me dit ces paroles ; puis, en avant le posant à terre, il partit. Un autre qui avait le gosier percé, et le nez coupé jusqu’au dessous des sourcils, et une seule oreille, et que l’étonnement avait retenu avec les autres pour me regarder, avant les autres ouvrit le tuyau [12] qui de toute part en dehors était rouge, et dit : « O toi qu’aucune faute ne condamne, et que déjà j’ai vu là-haut, dans la terre latine, si ne me trompe une grande ressemblance, souviens-toi de Pierre de Medicina [13], si jamais tu revois la douce plaine qui de Verceil à Marcabo décline [14], et aux deux meilleurs de Fano, messer Guido et Angiolello, fais savoir que, si la prévision ici n’est pas vaine, ils seront jetés, une pierre au cou, hors de leur vaisseau, près de la Cattolica, par la trahison d’un cruel Tyran [15]. Entre l’île de Chypre et celle de Majorque, jamais Neptune ne vit si grand crime commis, ni par des pirates, ni par des gens de l’Argolide. Ce traître, qui ne voit que d’un œil, et a la terre en son pouvoir que tel qui est ici avec moi voudrait n’avoir jamais vue, les fera venir pour conférer avec lui, puis fera en sorte qu’ils n’aient besoin ni de vœu, ni de prière contre le vent de Focara [16]. »

Et moi à lui : — Si tu veux que de toi là-haut je porte nouvelle, dis-moi quel est celui à qui de cette terre la vue a été amère, et montre-le-moi. Alors il mit la main sur la mâchoire d’un de ses compagnons, et la lui ouvrit, criant : « C’est celui-ci, et il ne parle point : ce chassé étouffa le doute en César [17], affirmant que différer nuisait toujours à qui était prêt. »

O combien Curion consterné me paraissait, avec la langue coupée dans le gosier, lui qui à parler fut si hardi ! Et un autre, mutilé des deux mains, levant les moignons dans l’air obscur, de sorte que le sang lui souilla la face, cria : « Ressouviens toi aussi de Mosca [18], qui dit, hélas ! Fin a chose faite ; ce qui, chez les Toscans, fut la mauvaise semence… » J’ajoutai, moi : — Et la mort de ta race… Sur quoi, pleurs sur pleurs versant, il s’en alla comme une personne hors de sens à force de tristesse.

Je restai, moi, à regarder la bande, et je vis une chose que seul, sans preuve, je n’oserais raconter, si ne me rassurait la conscience, cette bonne compagne qui, se sentant pure, sous cette cuirasse rend l’homme courageux.

Je vis certainement, et il me semble encore le voir, un buste sans tête aller comme allaient les autres du triste troupeau. Avec la main il tenait, par les cheveux, la tête pendante, en façon de lanterne, et la tête nous regardait et disait : « Hélas ! » Il se faisait de soi-même une lampe, et ils étaient deux en un, et un en deux [19]. Comment cela se peut, le sait celui qui ainsi l’ordonne. Quand il fut droit au pied du pont, en haut avec le bras il leva la tête, pour rapprocher de nous ses paroles, qui furent : « Vois la peine cruelle, toi qui, vivant, vas regardant les morts ; vois s’il en est aucune aussi grande que celle-là. Et pour que de moi tu portes nouvelle, sache que je suis Bertrand de Bornio [20], celui qui donna au roi Jean les encouragements mauvais. Je rendis ennemis le père et le fils : d’Absalon et David ne fit pas plus Achitophel par ses méchantes instigations. Pour avoir divisé des personnes si proches, je porte, malheureux, mon cerveau séparé du principe de sa vie, qui est dans ce tronc. Ainsi en moi s’observe le talion. »

  1. La seconde guerre Punique.
  2. Après la bataille de Cannes.
  3. Robert Guiscard, frère de Richard, duc de Normandie, chassa les Sarrasins de la Sicile et de la Pouille après de sanglants combats.
  4. Ceux qui périrent dans la première bataille entre Manfred et Charles d’Anjou.
  5. Lieu situé sur les confins de la Campagne de Rome, près du Mont-Cassin.
  6. Manqua de foi au roi Manfred.
  7. Charles d’Anjou, combattant à Tagliacozzo, château de l’Abruzze ultérieure, contre Conradin, neveu de Manfred, dut la victoire à un conseil que lui donna Alard de Valéri, lequel ainsi « vainquit sans armes. »
  8. Le mot courée, en italien carata, appartient à notre ancienne langue, et est, encore en usage dans quelques provinces, notamment en Bretagne, où l’on dit : une courée de bœuf, de veau, de mouton, etc., c’est-à-dire le cœur, le foie, les poumons ; en un mot les viscères supérieurs.
  9. Neveu de Mahomet, dont les sectateurs se séparent des autres musulmans.
  10. Nous conservons ce mot pittoresque, crée par Dante pour peindre le châtiment des auteurs de schismes. On sait que le mot schisme signifie division, séparation.
  11. Ermite, qui prêchait la communauté des biens, et des femmes même. Suivi par plus de trois mille hommes, il vécut longtemps de pillage. Réduit enfin à s’enfermer dans les montagnes du Novarais, dépourvu de vivres, et assiégé par les neiges, il fut pris et brûlé avec Marguerite, sa compagne.
  12. Le tuyau de la gorge ensanglanté au dehors.
  13. Lieu situé dans le territoire de Bologne.
  14. A partir de Verceil dans une longueur de plus de deux cents milles, la plaine de la Lombardie va s’abaissant jusqu’à Marcabo, à l’embouchure du Pô.
  15. Messer Guido del Cassero, et Angiolello de Cignano, engagés par l’abominable tyran de Rimini. Malatesta, à venir conférer avec lui à la Cattolica, château voisin de Rimini, et s’y rendant par mer, furent noyés sur l’ordre de ce monstre de scélératesse.
  16. Mont situé près de la Cattolica, et d’où sortent des vents si impétueux, qu’ils sont fréquemment pour les mariniers une occasion de vœux et de prières.
  17. Curion, banni de Rome, décida César, qui hésitait encore, à passer le Rubicon.
  18. De la famille des Uberti, d’autres disent des Lamberti. Buondelmonte des Buondelmonti, séduit par les flatteries d’une femme de la famille des Donati, épousa sa fille, manquant ainsi à l’engagement qu’il avait pris d’en épouser une autre de la famille des Amidei. Ceux-ci le firent tuer pour venger cet affront, et ce fut Mosca qui conseilla et exécuta le meurtre. Il y décida les Amidei par cette espèce de dicton que Dante rappelle : Capo ha cosa fatta. « Fin a chose faite, » Ce meurtre « chez les Toscans fut la mauvaise semence, » c’est-à-dire la semence des discordes civiles qui bientôt après désolèrent Florence divisée en deux partis, le parti Guelfe et le parti Gibelin.
  19. Deux en un, parce que les deux parties séparées ne faisaient qu’un homme : un en deux, parce que cet homme unique était séparé en deux parties.
  20. Gouverneur de Jean, fils de Henri, roi d’Angleterre ; pendant le séjour de ce jeune prince à la cour de France, il le poussa à se soulever contre son père.