La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant XXVII

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 95-98).


CHANT VINGT-SEPTIÈME


Déjà la flamme droite et immobile avait cessé de parler, et s’éloignait de nous, avec la permission du doux Poète, lorsqu’une autre, qui venait derrière, attira mes regards par un son confus qui sortait de sa cime.

Comme le taureau de Sicile qui mugit pour la première fois, et ce fut justice, les plaintes de celui dont la lime l’avait fabriqué [1], et transformait la voix du tourmenté en mugissements, de sorte que, quoique d’airain, il semblait ressentir la douleur ; ainsi, au commencement, ne trouvant dans le feu ni voie ni ouverture, les paroles douloureuses s’y changeaient en son propre langage [2]. Mais, lorsque montant elles eurent pris leur route par la pointe, qui leur imprimait, au passage, les mêmes vibrations qu’auparavant la langue, nous entendîmes ces mots : « O toi, à qui ma voix s’adresse, et qui parlais tout à l’heure lombard, disant : — Maintenant, va ! de toi je ne désire rien de plus, quoique un peu tard peut-être je sois venu, qu’il ne te déplaise de t’arrêter et de parler avec moi ; vois, à moi cela ne déplaît, et je brûle. Si récemment dans ce monde aveugle tu es tombé de cette douce terre latine, d’où j’ai apporté toute ma faute, dis-moi si les Romagnols ont la paix ou la guerre ; car je fus des monts, là, entre Urbino et la montagne d’où sort le Tibre [3]. »

J’étais encore baissé et regardais en bas, lorsque mon Guide me toucha le côté, disant : « Parle, toi ; celui-ci est Latin. » Et moi, qui avais déjà la réponse prête, sans retard je commençai de parler : — O âme là-dessous cachée, la Romagne n’est ni ne fut jamais sans guerre dans le cœur de ses tyrans ; mais d’ouverte, aucune n’y ai-je laissée. Ravenne est ce qu’elle a été depuis maintes années ; là couve l’aigle de Polenta [4], recouvrant Cervia de ses ailes. La cité [5] qui jadis soutint la longue épreuve, et de Français fit un monceau sanglant, est toujours sous les pattes vertes [6] ; et le vieux Mastino, et le nouveau de Verrucchio [7], si cruels envers Montagna [8], enfoncent encore les dents où ils les enfonçaient. La ville de Lamone et celle de Santerno [9] régit le lionceau du nid blanc [10], qui change de parti de l’été à l’hiver. Et celle dont le Savio baigne le flanc [11], comme entre la plaine et le mont elle est sise, vit entre la tyrannie et la liberté. Maintenant je te prie de nous dire qui tu es ; ne sois pas plus dur que d’autres ne l’ont été, et que ton nom se conserve dans le monde !

Après qu’à sa manière le feu eut un peu murmuré, la pointe aiguë d’ici et de là se mut, puis émit ce souffle : « Si je croyais répondre à quelqu’un qui dût jamais retourner dans le monde, cette flamme cesserait de se mouvoir. Mais puisque jamais, si ce qu’on dit est vrai, nul ne retourna vivant de ces profondeurs, sans crainte d’infamie je te réponds. Je fus homme d’armes, et puis cordelier, croyant, en me ceignant ainsi, expier mes fautes, et certes il en aurait été entièrement comme je le croyais, n’eût-ce été le grand Prêtre [12], à qui mal en prenne, qui me replongea dans mes premiers méfaits : comment et pourquoi, je veux que tu l’entendes. Pendant que je fus la forme d’os et de chair que ma mère me donna, mes œuvres ne furent pas d’un lion, mais d’un renard. Les sourdes pratiques et les voies couvertes, je les sus toutes, tellement que le bruit en parvint jusqu’au bout de la terre. Quand je fus arrivé à ce point de mon âge, où chacun devrait abaisser les voiles et serrer les cordages, ce qui premièrement me plaisait, alors me pesa ; repentant et confès je me fis : et bien, hélas ! m’en serais-je trouvé, pauvre misérable ! Le prince des nouveaux Pharisiens avait la guerre près de Latran [13], et ni avec les Sarrasins, ni avec les Juifs : tous ses ennemis étaient chrétiens, et aucun n’avait aidé à prendre Acre, ou trafiqué dans la terre du Soudan [14]. Ni l’office suprême, ni les ordres sacrés il ne regarda en soi, non plus qu’en moi le cordon qui jadis amaigrissait [15] ceux qui s’en ceignaient. Mais comme Constantin manda Sylvestre d’au dedans du Siratti [16], pour guérir sa lèpre, ainsi me manda-t-il comme médecin, pour guérir sa fièvre de superbe. Il me demanda conseil, et je me tus, ses paroles me paraissant ivres. Il reprit : — Que ton cœur ne craigne point ; dès à présent je t’absous. Enseigne-moi comment je jetterai bas Palestrina [17]. Je puis, comme tu sais, ouvrir et fermer le ciel ; car doubles sont les clefs qui point ne furent chères à mon prédécesseur [18]. Alors me poussèrent les graves arguments là où se taire me parut le pis, et je dis : — Père, puisque tu me laves de ce péché, où je dois maintenant tomber, longue promesse et court effet [19] te fera triompher sur le haut siège. — Ensuite, quand je fus mort, François me vint chercher ; mais un des anges noirs lui dit : — Ne l’enlève point, ne me fais pas tort ; en bas, parmi mes serfs, il doit venir, parce qu’il donna le conseil frauduleux, depuis quoi je le tiens aux crins. Absous ne peut être qui ne se repent, et à la fois vouloir et se repentir ne se peut, à cause de la contradiction, qui point ne le permet. — O malheureux ! comme je tressaillis lorsqu’il me prit, disant : — Tu ne pensais pas, peut-être, que je fusse logicien… Il me porta devant Minos ; et celui-ci, après avoir huit fois roulé sa queue autour de son dos endurci, et se l’être mordue, de rage, dit : — Ce pécheur est de ceux que le feu dérobe [20]… Par quoi là où tu vois suis-je perdu, et ainsi vêtu, gémissant je vais. »

Lorsque de la sorte il eut achevé son dire, la flamme douloureuse s’en alla, agitant et tordant sa cime aiguë.

Mon Guide et moi nous passâmes outre, par-dessus le rocher, jusque sur l’autre arche, qui recouvre la fosse où payent leur dette ceux qui, en semant la division, chargent leur âme.

  1. Le taureau d’airain de Phalaris, où le tyran fit brûler l’Athénien Pérille, qui l’avait fabriqué et lui en avait fait don.
  2. Se confondaient avec le murmure de la flamme elle-même.
  3. « De cet endroit des monts, situé entré Urbino et la source du Tibre, » c’est-à-dire de Monte-Feltro.
  4. La famille de Polenta, qui avait un aigle dans ses armoiries, et, possédait Ravenne et Cervia.
  5. Forli. Après un long siège qu’elle soutint contre une armée envoyée par Martin IV, et composée en majeure partie de Français, le comte Guido délit les assiégeants avec un grand carnage.
  6. « Appartient toujours aux Ordelaffi, » qui avaient pour armes un lion vert.
  7. Les deux Malatesta, père et fils, seigneurs de Rimini. Ils sont ici appelés Mastini, matins, à cause de leur cruauté, et dits « de Verrucchio, » parce que ce château tut donné par les Riminiens au premier des Malatesta.
  8. Ils le firent mettre à mort, comme le chef des Gibelins dans le pays.
  9. Faenza, située près du Lamone, et Imola, près du Santerno.
  10. Mainardo Pagani, dont les armes étaient un lionceau azur en champ blanc.
  11. Césène, baignée par le fleuve Savio.
  12. Boniface VIII.
  13. Était en guerre avec les Colonne, qui habitaient près de Saint-Jean de Latran.
  14. Ne s’était joint aux Sarrasins qui assiégeaient Acre, ou ne leur avait vendu des vivres et des armes.
  15. A cause de l’austérité de leur vie.
  16. Le pape saint Sylvestre, fuyant la persécution suscitée contre les Chrétiens, s’était caché dans une caverne du mont Siratti, aujourd’hui le mont Saint-Oreste, d’où, suivant la légende, Constantin le fit venir pour guérir sa lèpre.
  17. L’ancienne Préneste, qui appartenait aux Colonne.
  18. Célestin V, qui, en abdiquant la papauté dont les doubles clefs sont le symbole, montra qu’il tenait peu à cette haute dignité.
  19. Beaucoup promettre et tenir peu.
  20. Dérobe a la vue, cache en les enveloppant.