La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Paradis/Chant XXVIII

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 366-371).


CHANT VINGT-HUITIÈME


Après que la vie présente des misérables mortels eut justement repris celle qui emparadise mon âme, comme celui qui dans un miroir voit la flamme d’une torche allumée derrière lui, avant qu’elle se soit peinte dans l’œil ou dans la pensée, se retourne pour voir si le verre lui dit le vrai, et voit qu’il s’accorde avec lui comme la note avec le mètre [1] ; ainsi ma mémoire se rappelle ce que je fis, regardant les beaux yeux desquels l’amour fit le lacet pour me prendre : et quand me retournant, les miens furent frappés par ce qui apparaît dans ce ciel, lorsque bien dans son cours on l’observe, je vis un point d’où rayonnait une lumière si brillante, que l’œil qu’elle illumine est contraint de se fermer, à cause de son vif éclat : et l’étoile, qui d’ici paraît la plus petite, paraîtrait une Lune, placée près de ce point comme une étoile près d’une autre étoile [2].

Peut-être d’aussi près que le halo paraît ceindre la lumière qui le peint, alors que la vapeur où il se forme est le plus épaisse, autour du point un cercle de feu tournait d’une telle vitesse, qu’elle aurait vaincu le mouvement qui le plus tôt ceint le monde [3]. Et celui-ci était entouré d’un autre, et celui-là d’un troisième, et le troisième ensuite d’un quatrième, d’un cinquième le quatrième, et puis le cinquième d’un sixième. Au-dessus suivait le septième, si élargi déjà, que le messager de Junon [4] serait trop étroit pour le contenir tout entier : ainsi le huitième et le neuvième ; et chacun d’eux se mouvait plus lentement, selon qu’il était en nombre plus distant de l’un [5] ; et d’une flamme plus vive brillait celui qui était le moins éloigné de la pure étincelle [6], parce que plus, je crois, il se pénètre d’elle. Ma Dame, qui me vit suspendu en un grand souci, dit : « De ce point dépend le ciel et toute la nature. Regarde ce cercle qui en est le plus proche, et sache qu’il se meut avec tant de vitesse, à cause du brûlant amour qui l’aiguillonne. »

Et moi à elle : — Si le monde était disposé selon l’ordre que je vois dans ces roues, m’aurait rassasié ce qui m’est présenté [7] ; mais dans le monde sensible d’autant plus divines sont les choses qu’on peut voir, qu’elles s’éloignent plus du centre [8]. Si donc mon désir doit être pleinement satisfait dans ce merveilleux et angélique temple qui n’a de confins que le seul amour et la lumière, il faut que j’oie encore pourquoi l’image et le modèle diffèrent ; car je le cherche en vain par moi-même.

« Si tes doigts ne suffisent pas pour délier un tel nœud, point n’est-ce merveille, tant par le non-essayer il est devenu dur. » ainsi ma Dame : puis elle dit : « Si tu veux te rassasier, prends [9] ce que je te dirai, et t’y applique bien. Les cercles corporels [10] sont larges ou étroits selon le plus et le moins de la vertu qui se répand dans toutes leurs parties : une plus grande bonté veut que d’elle émane plus de bien [11] ; plus de bien contient un plus grand corps, si ses parties sont également parfaites : donc celui-ci, qui emporte avec soi tout le haut univers, correspond au cercle qui le plus aime et le plus sait [12] ; par quoi, si à la vertu tu appliques ta mesure, non à l’apparence des substances que tu vois disposées en cercle, tu reconnaîtras une convenance merveilleuse, de plus à plus et de moins à moins entre chaque ciel et son intelligence [13]. »

Comme clair et serein demeure l’hémisphère de l’air [14], quand Borée souffle de la joue où il est le plus doux [15], parce qu’il chasse et dissipe les nuées qui auparavant le troublaient, de sorte que le Ciel rit avec toutes les beautés qui forment son cortège ; ainsi devins-je après que ma Dame m’eut gratifié de sa claire réponse, et comme une étoile dans le ciel je vis le vrai. Et lorsque ses paroles s’arrêtèrent, comme étincelle le fer bouillant, ainsi les cercles étincelèrent. Leur embrasement se reproduisait en chaque étincelle [16], et tant elles étaient, que leur nombre en mille surpasse le doubler des échecs [17].

J’entendais de chœur en chœur chanter hosanna au Point fixe [18], qui les tient et les tiendra toujours aux ubi [19] où toujours ils furent ; et celle-là [20], qui voyait dans mon esprit les pensers douteux, dit : « Les premiers cercles t’ont montré les Séraphins et les Chérubins. Si rapidement ils suivent leurs liens [21], afin de se rendre, autant qu’ils peuvent, semblables au Point [22], et ils le peuvent autant que pour voir ils s’élèvent plus. Ces autres amours qui vont autour d’eux s’appellent Trônes de la face divine, parce qu’ils terminent le premier ternaire, et tu dois savoir que tous jouissent au degré où leur vue pénètre dans le vrai, en qui se repose toute intelligence. De là l’on peut entendre comment l’être heureux a son fondement dans l’acte de voir, non dans l’acte d’aimer, qui vient après ; et du voir est la mesure le mérite qu’enfantent la grâce et la bonne volonté ; et ainsi on avance de degré en degré. L’autre ternaire, qui ainsi germe dans ce printemps éternel que ne dépouille point le nocturne Bélier [23], perpétuellement gazouille [24] hosanna, avec trois mélodies qui résonnent en trois ordres de joie [25] dont il se compose. En cette hiérarchie sont les trois Déesses [26] : la première les Dominations, et ensuite les Vertus ; le troisième ordre est celui des Puissances ; puis, dans les deux pénultièmes exultent les Principautés et les Archanges ; le dernier, les Anges le remplissent tout entier de leurs fêtes. Ces Ordres en haut regardent tous [27], et en bas ils agissent avec une telle puissance, que tous sont tirés et tous tirent [28] ; et avec un si grand désir s’appliqua Denis à contempler ces Ordres, qu’il les nomma et les distingua comme moi. Mais Grégoire ensuite se sépara de lui [29] ; d’où, sitôt que dans le ciel il ouvrit les yeux, il rit de lui-même. Et si un vrai si secret révéla sur la terre un mortel, je ne veux pas que tu t’en étonnes : celui qui le vit là-haut [30] le lui découvrit, avec beaucoup d’autres vérités touchant ces chœurs. »

  1. Comme le chant avec le vers.
  2. Le Point resplendissant dont vient de parler Dante, est la lumière même de Dieu ; quand donc il dit que, placée auprès, la plus petite étoile paraîtrait une Lune, il semble, vouloir faire entendre que ce Point est, dans son unité absolue, hors de toute condition de grandeur matérielle.
  3. Le mouvement du ciel qui tourne du monde avec le plus de vitesse.
  4. L’arc-en-ciel.
  5. Selon que, dans son ordre numérique, il s’éloignait le plus de l’unité.
  6. Du Point lumineux central.
  7. « Si je ne voyais ces cercles disposés dans un ordre inverse de celui des cieux matériels, ce que tu viens de dire m’aurait satisfait. »
  8. Qu’elles s’élèvent plus au-dessus de la terre, centre du monde matériel, selon le système astronomique de Dante.
  9. Ecoute. Même image que plus haut.
  10. Matériels.
  11. Que son influx soit plus abondant, et s’étende plus loin.
  12. « Donc le neuvième ciel où nous sommes, qui, le plus large et le plus élevé de tous, emporte dans son mouvement le monde entier, correspond, à cause de sa plus haute perfection, au plus petit des cercles angéliques, c’est-à-dire, à celui des Séraphins, qui, parmi les neuf chœurs dont se compose la hiérarchie des esprits célestes, s’élèvent au-dessus de tous les autres par la science et l’amour. »
  13. « Si tu compares, non quant à l’apparence, à l’extension locale mais quant à la vertu, les cercles angéliques avec les cercles matériels, tu verras que le mouvement de chacun de ceux-ci est plus ou moins rapide, et sa vertu plus ou moins grande, selon que plus grande ou moindre est la vertu de l’intelligence qui le meut. »
  14. L’espace hémisphérique circonscrit par l’horizon.
  15. Image prise de la manière dont on représente le vent, une tête avec des joues gonflées ; et comme les anciens divisaient la rose de compas en quatre vents cardinaux, chacun desquels se subdivisait lui-même en trois autres vents de direction diverse, selon que Borée, le vent du nord, soufflait de l’une ou de l’autre joue, il en résultait ou un vent de nord-est, l’Aquilon, on un vent de nord-ouest, le Mistral. Il paraît que le Mistral est, en Italie, le plus doux.
  16. Le sens est que comme les cercles enflammés lançaient des multitudes d’étincelles, chaque étincelle en lançait d’autres de la même manière.
  17. Surpasse le nombre de mille qu’on obtient en doublant successivement toutes les cases de l’échiquier.
  18. Dieu, qui, suivant l’expression de Dante, meut tout, lui-même non .
  19. Aux lieux.
  20. Béatrice.
  21. Les liens de l’amour qui les attire vers Dieu.
  22. A Dieu. Allusion à ce passage de saint Jean : Similes ei erimus quoniam videbimus eum sicuti est. — Ep. I, 3.
  23. Opposé au Soleil, le Bélier, en automne, se trouve au-dessus de notre hémisphère.
  24. Le Poète qui vient de comparer ces hautes régions célestes à un printemps éternel, compare maintenant les esprits qui les habitent à des oiseaux dont le chant s’éveille en cette saison de l’année.
  25. De substances joyeuses.
  26. Les trois ordres d’anges qu’il va nommer.
  27. Dans quelques manuscrits, on lit s’ammirano au lieu de rimirano : mais cette version, adoptée au reste par le P. Lombardi, rend le sens pour le moins très confus.
  28. Le Point fixe attire les plus voisins de lui ; ceux-ci attirent les suivants, et ainsi des autres. L’abbé Tagliazucchi, mathémathicien de Turin, cité par Baretti, voit clairement dans ce passage l’attraction newtonienne. Que n’a pas vu dans le texte de Dante l’enthousiasme des commentateurs ?
  29. Saint-Grégoire établit un autre ordre que Denis dans la hiérarchie angélique ; il met les Puissances à la place des Trônes, et ceux-ci à la place des Principautés, etc.
  30. Saint-Paul.