La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Purgatoire/Chant XX

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 199-203).


CHANT VINGTIÈME


Contre un plus fort vouloir, mal combat un autre vouloir ; ainsi, contre ce qui me plaisait, pour lui plaire, je retirai de l’eau l’éponge non rassasiée [1].

Je m’avançai, et mon Guide s’avança par l’espace libre [2], le long de la rampe, comme on va par un étroit mur crénelé, car la gent qui, par les yeux, goutte à goutte, verse le mal dont tout le monde est plein [3], s’approchait trop en dehors [4].

Maudite sois-tu, antique louve, qui, plus que toutes les autres bêtes, abondes de proie pour ta faim sans fond ! O ciel, dont on paraît croire que les mouvements changent la condition des choses d’ici-bas, quand viendra celui [5] par lequel s’en ira celle-ci ?

Nous allions à pas lents et rares, et j’étais attentif aux ombres que j’entendais pitoyablement pleurer et se plaindre, lorsque, de fortune, j’ouïs : « Douce Marie ! » devant nous appeler au milieu de ces pleurs, comme la femme en travail d’enfant, et ajouter : « Aussi pauvre tu fus qu’on le peut voir par le réduit où tu déposas ton fruit saint. »

J’entendis ensuite : « O bon Fabricius, tu aimas mieux la pauvreté avec la vertu, que de grandes richesses avec le vice. »

Ces paroles tant me plurent, que je m’avançai pour connaître l’esprit de qui elles paraissaient venir. Il parlait aussi de la largesse que fit Nicolas aux jeunes vierges, pour conserver pur leur honneur [6]. — O âme qui si bien discours, dis-moi qui tu fus, dis-je, et pourquoi seule tu renouvelles ces dignes louanges. Tes paroles ne seront point sans récompense, si je reviens accomplir le court chemin de cette vie qui vole vers son terme. Et lui : « Je te parlerai, non pour confort que j’attende de là, mais à cause de la grâce singulière qui reluit en toi avant que tu sois mort. Je fus la racine de la mauvaise plante [7] qui tellement de son ombre couvre la terre chrétienne, que rarement s’y cueille un bon fruit. Si Douai, Gand, Lille et Bruges pouvaient, prompte en serait la vengeance, et je la demande à celui qui juge tout. Je fus appelé là Hugues Capet : de moi sont nés les Philippe et les Louis, par qui nouvellement est régie la France. Je fus fils d’un boucher de Pâris. Lorsque les anciens rois vinrent à manquer tous, hors un qui avait endossé la robe grise [8], je me trouvai ayant en main le frein du gouvernement du royaume, et si puissant par de nouveaux acquêts, et entouré de tant d’amis, qu’à la couronne, veuve fut promue la tête de mon fils, par qui de ceux-là commença la race exécrable. Jusqu’à ce que la grande dot de Provence [9] eût à mon sang ôté toute pudeur, peu il valait, mais du moins il ne faisait pas de mal. Alors, par la force et le mensonge, commencèrent leurs rapines : ensuite, pour amende [10], ils prirent le Ponthois, la Normandie et la Gascogne. Charles vint en Italie, et pour amende, fit de Conradin une victime [11], et au ciel renvoya Thomas [12], pour amende. Peu après, je vois un temps où de France est attiré un nouveau Charles [13], pour que mieux soient connus et lui et les siens. Il en sort sans armée, seul avec la lance [14] avec laquelle jouta Judas, et si bien que de Florence elle ouvre le flanc. Par là point de terre il ne gagnera, mais péché et honte, pour lui d’autant plus pesants, que plus léger lui semblera un pareil dommage. L’autre qui sortit ensuite [15], je le vois, pris sur un navire, vendre sa fille, et en trafiquer comme les corsaires des autres esclaves. O avarice, quoi de plus peux-tu faire des miens, après qu’à toi tellement tu les as attirés, que point ils n’ont souci de leur propre chair ?

Pour que moindre paraisse le mal futur et le mal fait, je vois dans Alagna [16] entrer le lis, et dans son vicaire le Christ captif. Je le vois moqué une autre fois : je le vois derechef abreuvé de vinaigre et de fiel, et mis à mort [17] entre deux voleurs vivants. Je vois le nouveau Pilate, si cruel que, non assouvi encore, il porte, sans rescrit, ses voiles avides dans le temple [18]. O mon Seigneur, quand joyeux verrai-je la vengeance cachée dont jouit en secret ta colère ! Ce que je disais de cette unique épouse de l’Esprit saint [19], sur quoi pour t’enquérir tu t’es tourné vers moi, nous le redisons dans nos prières, pendant que le jour dure ; mais quand vient la nuit, nos voix prennent un ton contraire [20].

Alors nous parlons de Pygmalion [21], que traître et voleur et parricide fit l’insatiable désir de l’or ; et de la misère de l’avare Midas [22], suite de l’avide demande qui doit le rendre à jamais un objet de risée. Puis chacun se rappelle l’insensé Achan [23], comment il déroba le butin, et il semble qu’ici encore le châtie la colère de Josué. Ensuite nous accusons Saphira avec son mari [24], aux ruades que reçut Héliodore [25] nous applaudissons, et tout le mont roule dans l’infamie Polymnestor [26] qui tua Polydore. Enfin, ici l’on crie : O Crassus [27], dis-nous, puisque tu le sais, quel goût a l’or ? L’un parle haut, et l’autre bas, selon le sentiment qui nous excite à parler avec plus ou moins de véhémence. »

Cependant à écouter le bien que le jour on rappelle, je n’étais pas seul ; mais là auprès était une personne qui n’élevait pas la voix. Nous avions quitté cet esprit, et nous tâchions de gagner du chemin autant que nos forces nous le permettaient, lorsque je sentis trembler le mont comme une chose qui tombe : d’où je fus pris d’un frisson semblable à celui qui saisit l’homme qu’on mène à la mort. Si fortement ne trembla pas Délos [28], avant que Latone y eut fait le nid où elle enfanta les deux yeux du ciel. Puis retentit de toutes parts un cri tel, que le Maître se tourna vers moi, disant : « Ne crains rien, pendant que je te guide. « Gloria in excelsis Deo ! » tous disaient, selon que je le compris, lorsque de plus près je pus entendre les cris. Nous demeurâmes immobiles et en suspens, comme les pasteurs qui les premiers ouïrent ce chant [29], jusqu’à ce que, le tremblement ayant cessé, le chant aussi cessa. Puis nous reprîmes notre route sainte, regardant les ombres qui gisaient à terre, et qui déjà étaient retournées aux pleurs accoutumés.

Contre aucune ignorance qui me rendit désireux de savoir, je n’eus jamais si grand combat, si ma mémoire en cela n’erre pas, que n’était celui qu’en ma pensée il me semblait alors avoir ; et, à cause de la hâte, je n’osais demander, et là par moi-même je ne pouvais rien voir : ainsi je m’en allais timide et pensif.

  1. « Je cessai de l’interroger, quelque désir que j’en eusse encore. »
  2. Par l’espace que ne remplissaient pas les âmes étendues à terre.
  3. Qui chasse hors de soi, se purifiant par des pleurs, le péché qui infecte le monde entier : l’avarice.
  4. Approchant trop du bord escarpé et sans parapet.
  5. Le mouvement céleste par l’influence duquel la louve maudite sera forcée de sortir du monde.
  6. Saint Nicolas, évêque de Mire, dota trois jeunes filles, pour les garantir des périls qui menaçaient leur chasteté.
  7. La race Capétienne, qui succéda dans le royaume de France, aux Carolingiens.
  8. Le froc.
  9. La Provence, apportée en dot à Charles d’Anjou, frère de Louis XI, par la fille de Raymond Bérenger.
  10. « Pour réparer leurs injustices. » L’ironie se continue dans le tercet suivant.
  11. Conradin, fils de Conrad, et légitime héritier de la couronne des Deux-Siciles, ayant été défait et pris en combattant contre Charles d’Anjou, celui-ci, sacrifiant cette victime à son ambition le fit périr sur un échafaud.
  12. Saint Thomas d’Aquin. On disait que Charles l’avait fait empoisonner, dans la crainte qu’il ne fût contraire à ses intérêts dans le concile de Lyon. Renvoya, parce qu’originairement toutes les âmes viennent du ciel.
  13. Charles de Valois ; il vint en Italie en 1301. Envoyé par Boniface VIII à Florence pour la pacifier, il trompa les Florentins, et, sous prétexte de rétablir l’ordre exerça toute sorte de cruautés.
  14. La trahison.
  15. Charles, fils de Charles Ier, roi de Sicile et de Pouille. sortit de France, en 1282, pour tenter de reconquérir la Sicile, et, dans un combat qu’il soutint contre Roger d’Oria, amiral du roi d’Aragon, fut fait prisonnier sur son navire. Il eut une fille nommée Béatrice, qu’il vendit à Azzo VI d’Esté pour trente mille, ou, selon d’autres, pour cinquante mille florins.
  16. Anagni, où Etienne Colonne s’empara de Boniface VIII, par ordre de Philippe le Bel.
  17. Boniface VIII ne fut pas tué, mais mourut de rage peu de temps après, ainsi que le rapporte Villani.
  18. Allusion aux décimes perçus par Philippe le Bel sur les biens du clergé, sans l’autorisation du Pape.
  19. La Vierge Marie.
  20. Durant le jour ils louent ceux qui furent des exemples de pauvreté et de libéralité ; pendant la nuit ils parlent des châtiments réservés à la cupidité et à l’avarice.
  21. Pygmalion, afin de s’emparer du royaume et des richesses de Sichée, frère de son père Bélus, et mari de Didon, sa propre sœur, le tua en trahison.
  22. Midas ayant obtenu de Bacchus que tout ce qu’il toucherait se changeât en or, se vit dans l’impuissance de prendre aucune nourriture par suite de cette avide demande.
  23. Achan s’étant approprié, contre le commandement de Dieu, une partie du butin fait dans Jéricho, fut lapidé par ordre de Josué.
  24. Saphira et son mari tombèrent morts aux pieds de saint Pierre, pour avoir retenu une partie du prix du champ qu’ils avaient vendu. Act., cap. V.
  25. Envoyé par Séleucus, roi de Syrie, pour enlever les trésors du temple de Jérusalem. A peine eut-il mis le pied sur le seuil, qu’un homme armé lui apparut, sur un cheval dont les ruades le repoussèrent et l’obligèrent à prendre la fuite.
  26. Afin de s’emparer des trésors que, durant le siège de Troie, Priam avait confiés à sa garde avec son fils Polydore, Polymnestor, roi de Thrace, mit à mort celui-ci par la plus infâme trahison.
  27. Crassus, vaincu par les Parthes, ordonna aux siens de le tuer, pour ne pas tomber vivant entre les mains des ennemis. Ceux-ci, lui ayant coupé la tête, la jetèrent dans un vase plein d’or en fusion, disant : « Tu as eu soif d’or, bois de l’or ; aurum sitisti, aurum bibe. »
  28. L’île de Délos errait et flottait, agitée par les eaux, jusqu’à ce que Latone la fixât pour y enfanter Apollon et Diane, que Dante appelle les deux yeux du ciel, la Fable identifiant Apollon avec le soleil, et Diane avec la lune.
  29. Voy. Luc, cap. II.