La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Purgatoire/Chant XXI

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 204-207).


CHANT VINGT-ET-UNIÈME


La soif naturelle [1] qu’apaise seule l’eau qu’en grâce demanda la pauvre femme samaritaine [2], me tourmentait, et par la route embarrassée me hâtant à la suite de mon Guide, j’étais ému de la juste vengeance ; quand voilà que, comme en Luc il est écrit que le Christ, sorti du sépulcre, apparut à deux de ses disciples en voyage, nous apparut une ombre : derrière nous elle venait regardant la troupe gisante à ses pieds. Nous ne l’avions point aperçue, de sorte que la première elle parla, disant : « Mes frères, que Dieu vous donne la paix ! » Soudain nous nous retournâmes, et Virgile lui rendit le salut qui convenait au sien.

Puis il commença : « Que dans l’assemblée bienheureuse t’introduise en paix le juste Juge qui me relègue dans un éternel exil. — Si vous êtes, dit-elle en continuant d’aller, des ombres que Dieu ne daigne pas admettre là-haut, qui vous a ainsi conduits par cet escalier ? » Et mon Maître : « Si tu regardes les signes que porte celui-ci, et que l’Ange a tracés, bien verras-tu qu’avec les bons il doit régner. Mais, parce que celle qui jour et nuit file, n’avait pas encore épuisé la quenouille que Clotho dispose et mesure pour chacun, son âme, sœur de la tienne et de la mienne, venant là-haut n’y pouvait venir seule, ne voyant pas comme nous voyons : Ce pourquoi je fus tiré de la large gueule de l’Enfer pour le guider, et je le guiderai aussi loin que le pourra mon savoir. Mais dis-nous, si tu le sais, pourquoi de telles secousses ont ébranlé le mont, et pourquoi tous ensemble ont paru jeter le même cri, jusqu’à son humide pied. »

Ainsi demandant, il toucha tellement le but de mon désir, que par l’espérance un peu apaisée fut ma soif. Celui-là commença : « Point n’est-ce une chose qui trouble l’ordre de la pieuse montagne, ou qui soit inaccoutumée. Elle est exempte de toute altération : de ce qu’en soit le ciel reçoit d’elle [3] cela peut venir, et non d’autre chose : Car ni pluie, ni grêle, ni neige, ni rosée, ni bruine, ne tombe au-dessus du court escalier des trois degrés [4]. Ne s’y voient aucuns nuages, épais ou légers, ni éclairs, ni la fille de Thaumas [5], qui là [6] souvent change de contrées. Nulle sèche vapeur ne monte plus haut que le sommet des trois degrés dont je parlais, où le vicaire de Pierre a ses pieds. Peut-être plus bas tremble-t-elle un peu, ou beaucoup ; mais, par un vent qui dans la terre se cache, je ne sais comme, ici-haut le mont ne tremble jamais. Il tremble, lorsqu’une âme se sent pure, de sorte qu’elle monte, ou se meuve pour monter, et ce cri la seconde. De la pureté le seul vouloir fait preuve, l’âme tout à coup se sentant libre de changer de demeure, et de le vouloir elle se réjouit. Auparavant bien le voudrait ; mais ne le permet pas le désir par lequel veut la divine Justice qu’elle se porte vers le châtiment, comme au péché elle se porta. Et moi qui, cinq cents ans et plus, ai été gisant sous cette peine, tout à l’heure seulement j’ai senti le désir d’un séjour meilleur. Pour cela tu as senti le tremblement, et entendu les pieux esprits par tout le mont rendre gloire à ce seigneur, afin qu’il hâte leur passage là-haut ! ». Ainsi il dit : et comme on se réjouit d’autant plus de boire, que plus grande est la soif, je ne saurais dire combien il satisfit la mienne. Et le sage Guide : « Maintenant je vois le filet où ici vous êtes pris, et comme on s’en dégage, pourquoi le tremblement, et de quoi vous vous conjouissez. Qu’il te plaise maintenant que je sache qui tu fus ; pourquoi tant de siècles tu as été gisant, je l’ai compris par tes paroles.

— Au temps où le bon Titus, avec l’aide du souverain Roi, vengea [7] les blessures d’où sortit le sang vendu par Judas ; revêtu du nom le plus durable et le plus honoré [8], j’étais là célèbre, mais n’ayant pas encore la foi. Tant fut doux le souffle de ma voix, que de Toulouse à soi m’attira Rome, où je méritai que de myrte mes tempes fussent ornées. Là encore on me nomme Stace : je chantai de Thèbes, puis du grand Achille ; mais sous la seconde charge en chemin je tombai [9]. De mon ardeur furent la semence les étincelles de la divine flamme qui m’embrasa, et à laquelle se sont allumé plus de mille : je parle de l’Enéide, qui me fut une mamelle et une nourrice de poésie : sans elle je n’eusse pesé une drachme. Et pour avoir vécu là quand vivait Virgile, je consentirais que, d’un soleil [10] plus que je ne dois, fût retardée la fin de mon bannissement. »

Virgile, à ces paroles, vers moi se tourna, d’un visage qui, en se taisant, me disait. Tais-toi ! Mais ne peut la vertu tout ce qu’elle veut.

Le rire et les pleurs suivent tellement la passion qui les excite, qu’ils n’obéissent point au vouloir, et moins encore chez les plus vrais.

Je souris donc, comme celui qui fait signe : sur quoi l’ombre se tut, et me regarda aux yeux, où plus se retrace l’image véritable [11]. « Que d’un si grand travail tu recueilles le fruit [12] ! dit-il. Pourquoi ton visage m’a-t-il tout à l’heure montré un éclair de rire ? »

Je me trouve ainsi pris d’une et d’autre part : de l’une on me commande de me taire, de l’autre on me conjure de parler ; d’où un soupir qui me fait comprendre.

« Parle, dit mon Maître, et ne crains pas de parler ; mais parle, et dis-lui ce qu’il demande avec tant de souci. » Moi donc : — Peut-être, antique esprit, t’étonnes-tu du sourire qui m’est échappé ; mais je veux que tu t’étonnes plus encore : celui-ci, qui en haut guide mes yeux, est ce Virgile, à qui tu dois d’avoir chanté avec éclat les hommes et les Dieux. Si tu as cru que mon sourire eût une autre cause, tiens-là pour fausse, et attribue-le à ce que tu as dit de lui.

Déjà il s’inclinait pour baiser les pieds de mon Maître ; mais celui-ci lui dit : « Non, frère ! ombre tu es, et tu vois une ombre. » Et lui, se relevant : « Tu peux juger de l’ardeur de mon amour pour toi, lorsque, oubliant que nous ne sommes que des formes vaines, je traite les ombres comme des corps réels. »

  1. Le désir naturel de savoir.
  2. Jésus-Christ ayant dit à la Samaritaine : Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, elle lui répondit : Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie pas soif. — Joan., cap. IV.
  3. Ce que le ciel reçoit de la montagne du Purgatoire, ce sont les âmes qui montent dans la gloire, après qu’elles se sont entièrement purifiées.
  4. Les trois degrés qui sont au-devant de la porte du Purgatoire comme on l’a vu ch. IX.
  5. Iris ou l’arc-en-ciel.
  6. Qui , — sur la terre, — se montre tantôt en un lieu, tantôt en un autre.
  7. Par la prise et la destruction de Jérusalem.
  8. Le nom du Poète.
  9. Stace mourut avant d’avoir terminé son Achilléide, et c’est à ceci que le Poète fait allusion.
  10. D’une année.
  11. Au même sens que les yeux sont appelés le miroir de l’âme.
  12. La même formule appréciative qu’on a déjà fait remarquer plus d’une fois.