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La Doctrine de la nouvelle devotion cabalistique

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La doctrine de la nouvelle devotion cabalistique, composée des veritables maximes que la nouvelle secte, formée depuis peu dans Lyon par un barbier estranger, observe constamment, etc.

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La Doctrine de la nouvelle devotion cabalistque, composée des veritables maximes que la nouvelle secte (formée depuis peu dans Lyon par un barbier estranger, natif du conté de Bourgogne, d’où il tasche de l’estendre aux environs au grand dommage de la vraye et ancienne piété) observe constamment, dans la pratique et methode quelle tient à conduire les âmes, par l’Oraison mentale, apparemment à la perfection, mais en effet à la folie, ou du moins à la simplicité, et à tirer à soy leurs biens, dans la bourse qu’il pretend estre commune à tous.
Le tout mis en forme de simple poésie, sans fiction ou priudice aucun de la verité, pour la substance des choses, afin qu’il soit appris plus aisement et agréablement de ceux qui ont encore quelque soin de ne perdre ny leurs ames ni leurs biens.
Seconde edition.
Ils se vendent en rue Mercière, à l’escu de Venise.
M.D.C.LVI1.

Le Decalogue de la nouvelle devotion.
  1. Un seul directeur aimeras
    Et le croiras aveuglement.
  2. Tous tes péchez tu luy diras
    Quoiqu’il soit barbier seulement.
  3. Les dimanches tu te rendras
    À Sainct-Pierre fidellement.
  4. Tes instructeurs honoreras
    Afin qu’ils vivent longuement.
  5. Chose aucune tu ne feras
    Sinon de leur consentement.

  6. Femme et fille leur fieras
    Sans en avoir nul pensement.
  7. De ton bien ne disposeras
    Que selon leur commandement.
  8. Pour la secte tu mentiras
    À bonne fin licitement.
  9. Certains jours tu te contiendras
    Au mariage mesmement.
  10. Des biens d’autruy tu jouïras
    Comme eux des tiens communement.

Les Commandements de la nouvelle confraternité.
  1. Mentale oraison tu feras
    Tant jours festez que jours ouvrants.
  2. Tous tes péchez confesseras
    À ceux du party seulement.
  3. Et ton Créateur recevras
    Trois fois dans huit jours resglément.
  4. Loy œuvre de chair ne feras
    Ny vendredy pareillement.
  5. Jours de jeunes tu garderas
    À demy mesme t’enyvrant2.
  6. Dans le party femme prendras
    Et chez les autres nullement.
  7. Au barbier disme payeras,
    Luy fiant ton bien pleinement.

Instruction aux predicants de la secte nouvelle3.

Ces maximes tu garderas
De point en point exactement.
Assez matin messe diras
Pour dejeuner secrettement.
Un bon bouillon avalleras
Et deux jaunes d’œuf sobrement,
Après quoy de mesme prendras
Deux noix confittes seulement4.
Cela fait, tu ne manqueras
De prescher courageusement.
Du livre commun tireras
Ce qu’il faut dire entierement.
Tous nos dogmes enseigneras
Pour les idiotz doctement.
Des doctes conte ne tiendras
S’ils ne sont de ton sentiment ;
Mais aux simples croire feras
Qu’ils ont beaucoup d’entendement,
Par où leur persuaderas
De faire oraison hardiment.
L’esprit de Dieu tu leur diras
Aimer les simples seulement.
À tes auditeurs promettras
De vivre en santé longuement.
De tous biens les asseureras
Et du ciel infailliblement.
Soubmission d’eux requerras
D’esprit et de corps mesmement.
Biens en commun sonner feras
Pour se sauver asseurement ;
Ce point tu recommanderas
Comme le grand commandement.
De la part de Dieu promettras
Tout pour total delaissement.
Parfaite oraison jureras
Suivre cest abandonnement.
Le ciel pour terre donneras
Comme doit faire bon marchand.
Vicaire et curé blasmeras
En secret et publiquement,
Excepté ceux que tu verras
S’accorder à ton sentiment.
De ceux-cy tu te serviras
Pour te prosner journellement.
Mentale oraison louëras
Comme onzième commandement.
La vocale reprouveras
Comme un petit amusement.
Petit office deffendras,
Et chapelet également.
Gagne-petit l’appelleras
Qui n’est bon que pour un enfant.
À toutes les femmes diras
Comme à tous hommes hardiment
Que le ciel tu leur fermeras
S’ils n’obéissent humblement.
D’enfer tu les menaceras
S’ils ne font tout aveuglement.
Leur couche leur interdiras
Pour aller au Saint-Sacrement.
À quoy tu les obligeras
À ton gré plus ou moins souvent,
Et fortement prohiberas
D’en user jamais autrement.
Après toy livres porteras
Pour en vendre à denier content,
Et sur un chacun gaigneras
Plus que ne feroit un marchand :
Car tout le lucre qu’y feras
Se fait pour Dieu licitement.
La bourse commune enfleras
De tout gain indifferemment.
Plus de biens y ramasseras,
Meilleur sera ton traittement.
Au Bruno vogue donneras,
Vers les plus despourveus d’argent.
L’Introduction louëras
Aux femmes principalement.
Mais les Thoniels tu mettras5
À deux doigts du firmament.
À tout propos tu chanteras
Que c’est un docteur eminent ;
Mais pour l’oraison tu diras
Qu’il n’en est point de plus sçavant.
Autre que toy ne permettras
En debiter publiquement,
Et ton gain ne partageras
Avec aucun autre marchand.
Comme un fol tu descrieras,
Si quelqu’un d’en vendre entreprend.
Nul billet tu ne donneras
Qu’à ceux du party nommément ;
Les autres tu ne permettras
S’en pourvoir que chez ton ageant6,
Ny le libraire nommeras
Qui nous les vend uniquement.
Par puissance tu chasseras
Qui les revendroit autrement.
Travaillant tu conserveras
Ta santé fort soigneusement.
Trois heures tu confesseras7,
Après quoy pas un seul moment ;
Le restant congedieras
Quoiqu’il t’en conjure instamment.
Chaque semaine un jour prendras
Pour te reposer doucement,
Et ton embonpoint ne perdras
Pour te donner trop de tourment.
Au sortir de la chaire8 iras
Te faire secher promptement.
Un bon feu te procureras
Pour empescher l’enroüement.
Deux devotes tu meneras
Pour te frotter soigneusement ;
Mais pour l’exemple tu feras
Que le tout soit secrètement.
Ce faisant tu reformeras
L’Eglise apostoliquement,
Et dans peu de temps luy rendras
Son lustre et premier ornement.
Des champs à la ville viendras
Plein comme un œuf fait fraischement ;
Sur ton cheval tu porteras
Du temporel abondamment.
Dans l’âme tu tesmoigneras
Rapporter grand contentement.
Si tu veux, alors escriras
Livres de grand emolument9,
Et justement le signeras
De L’Amour divin l’Instrument.

Instruction du directeur general aux femmes mariées de la Caballe.

De bon matin te lèveras
À la même heure règlement ;
Au galetas10 tu monteras
Pour mediter plus hautement ;
Ta famille y recueilleras
Sans souffrir qu’aucun soit absent ;
Mais en peine ne te mettras
Si quelqu’un medite en dormant.
De ce lieu tu ne bougeras
Que le temps coulé pleinement ;
De là pour rien ne sortiras
Quand il presseroit grandement.
Ton oraison n’interrompras
Quelque cause le demandant.
Beaucoup moins du tout l’obmettras
Pour ne pecher mortellement.
Quand un des tiens reconnoistras
Parler contre ce document,
De ta maison le chasseras
Comme du demon l’instrument.
Les pedagogues recevras
Veu mon billet tant seulement,
Aveuglement tu les prendras
Comme envoyé du firmament.
De luy les points ecouteras
Soir et matin en te levant.
Mesme respect tu luy rendras
Comme à moy personnellement.
Dans ta maison rien ne feras
Sans consulter mon lieutenant,
Et plus mal ne le traitteras
Que s’il estoit ton propre enfant.
À ton mary n’obeïras
Qu’à ta volonté seulement.
Cependant tu travailleras
De le posseder pleinement ;
Du mariage luy diras
Que c’est certes un sacrement,
Mais par addresse tascheras
De l’en degouter doucement11.
L’oraison tu luy prescheras
Comme un plaisir plus innocent ;
Le devoir luy refuseras
Sur l’accez du Saint-Sacrement.
Le mesme aux festes tu feras
Pour les chaumer plus saintement ;
Par là tu le degouteras
Et n’auras de luy plus d’enfant.
Ceux que desjà possible auras,
S’ils sont enfans tant seulement,
En pension tu les mettras
À beau conte en mon logement,
Et plus ne t’en soucieras,
Mais de prier uniquement.
À moy tu t’en rapporteras,
J’en auray soin fidelement.
S’ils sont grands, tu commenceras
D’agir imperieusement,
Pleine authorité tu prendras
Pour les conduire absolument ;
Aux miens tu les obligeras
De se confesser règlement,
Et tu les desheriteras
S’ils ne le font exactement.
Le mesme au serviteur diras
Et servantes pareillement.
Puis ton mary tu rangeras
Par pieté subtilement :
De l’enfer souvent parleras
Pour luy troubler l’entendement ;
Comme toy le disposeras
À suivre notre reglement.
Ta maison à Dieu gagneras
Si j’en suis maître absolument.
Cela fait, les clefs saisiras
Du cabinet12 et de l’argent ;
De tous les biens disposeras
Par la clef de ce document ;
Avec l’oraison tu feras
Pius qu’on ne fait communement,
Coffre et cabinet ouvriras
Et non pas le ciel seulement ;
Mais ingrate tu ne seras
À ton directeur bienfaisant,
Par qui chez toi gouverneras
Biens et mary pareillement ;
À moy donc tu te soumettras
Pour ta conduitte entierrement.
Jusqu’à la mort tu regneras,
Si je te dresse uniquement.
Ta maison commune rendras
À tous ceux de mon regiment.
Ton argent propre ne diras,
Mais le tiendras indifferent.
Plus volontiers le donneras
Au plus petit commandement,
Que pour t’enrichir ne prendras
Ce qui t’est dû bien justement ;
Chez moy tribut apporteras,
Preuve de ton destachement.
Chemises, linceuls13 donneras
Pour vestir mes gens du Levant.
L’argent mesme n’espargneras
Sans esperer remboursement,
Car à grand honneur tu tiendras
De fournir à ce qu’on pretend.
Aucune aumosne ne feras
Aux capucins absolument.
Hermite et moine esearteras
Par un : Dieu vous doin14 ! seulement,
Jusques à ce que tu sauras
Qu’ils parlent de nous autrement.
Les jesuites fuïras
Comme je les crains grandement ;
De mes secrets ne leur diras
Pas même le plus innocent.
Par cela seul tu les craindras
Qu’ils me veulent mettre à néant.
Au grand directeur tu feras
Ta confession sechement.
Tous tes péchez tu luy diras
À l’oreille confidemment ;
De tout pire rien ne craindras
Pour ton meilleur gouvernement,
Et boiser de paix recevras
Comme seau de ce sacrement.
Continence tu garderas
Avec ton mary frequemment15,
Et pour ce faire te mettras
Dedans un sac separement.
Nul domestique ne prendras
Que de nostre main seulement.
D’artisan ne te serviras
Qui ne soit de nostre element.
Bien moins les tiens allieras
À qui de mediter n’apprend.
Vis au reste ainsi que voudras :
En observant ce reglement,
Tout droit au ciel tu t’en iras,
N’en doute mie, asseurement
Après la mort y monteras
Beaucoup plus viste que le vent.
Mais reprouvée tu seras
Si tu ne gardes ton serment.

Chanson nouvelle de la Boutique Barbifique,
sur l’air
 : ah friponne ! ah coquine !

––––Vien çà, ma Musette,
De longtemps tu n’as chanté,
––––Ne sois pas muette
Pour la confraternité.
––Un venerable ouvrier
––Implore ton mestier
À l’honneur de sa boutique
Barbifique, barbifique,
––––Car c’est un barbier.

––––Suy donc le menage
D’un si celèbre artisan,
––––Apprens-nous l’usage
Qu’il en sçait faire à present.
––Tant de divers outils
––Si nets et si gentils,
N’estant plus une boutique
Barbifique, barbifique,
––––À quoi servent-ils ?

––––Tout change d’usage,
Les outils les plus cruels,
––––Rasoir et badinage
Deviennent spirituels.
––Sainte conversion
––A depuis peu, dit-on,
Sceu faire d’une boutique
Mechanique, mechanique,
––––Maison d’oraison.

Le Rasoir.

––––Le fer barbifique,
Sçavant à raser menton,
––––Aime qu’on l’applique
À faire autre section.
––Le tranchant acéré,
––D’un empire adoré
Rompt le nœud du mariage
Sans veusvage, sans veusvage,
––––Du ciel veneré.

La Lancette.

––––Cette pointe aigüe,
Qui tiroit le sang du corps,
––––Devient la sangsuë
Dont on saigne les thresors ;
––Car celuy qui n’a rien
––Qu’il puisse dire sien
Porte jusqu’à la lancette,
La lancette, la lancette,
––––Pour avoir du bien.

Le Bistori16.

––––Mais à ce miracle,
Qui de vous n’aura pas ry,
––––Q’un nouvel oracle
Perce tout d’un bistory ?
––Il ouvre bourse et cœur,
–––Comme aposthème meur,
D’où comme pus il retire
Par empire, par empire,
––––Un fonds de bonheur.

La Sonde.

––––Ce n’est qu’à la pierre
Qu’on ordonne de sonder17,
––––Ce barbier empierre
Qui pretend le seconder.
––La nouvelle oraison,
––Qui fait perdre raison,
Veut qu’en vertu de la sonde
Tout se fonde, tout se fonde,
––––Dans une maison.

Les Pincettes.

––––Sans faire la taille
Par cruelle incision,
––––Il met à la taille
Son association.
––Sans tenailles il prend,
––Et jamais il ne rend,
S’il porte dans les cassettes,
Les pincettes, les pincettes,
––––Pour happer l’argent.

Le Costic.

––––Cette pierre ardente,
Qui nous brûle sans douleur,
––––D’oraison fervente
Ressemble à la sainte ardeur :
––L’une oste sentiment,
––Et l’autre entendement,
Pendant qu’un barbier applique,
Sans replique, sans replique,
––––L’onguent de Tiran18.

Le Boetier.

––––La boette partie
En carrets bien prattiquez,
––––Ne se voie remplie
Que d’onguents sophistiquez.
––Femmes et villageois,
––Ignorants du narquois19,
Sont pris sans addresse ou force,
À l’amorce, à l’amorce,
––––D’un barbier contois.

Le Peigne.

––––De plus, à son peigne,
Armé de dents et cornu,
––––On dit qu’il enseigne
Un employ bien inconnu.
––Il ajuste les mœurs
––Des petits directeurs ;
Mais ce peigne ecorche et blesse
La richesse, la richesse,
––––De ses sectateurs.

Les Ciseaux.

––––Ce nouveau menage,
Qui veut que tout ne soit qu’un,
––––Fait un autre usage
De ces ciseaux en commun ;
––Il trenche avec un mot
––Jusqu’à la chair du pot,
Et tout ce qu’il dit s’observe,
Sans reserve, sans reserve,
––––De tous aussi-tost.

La Savonette.

––––Il fait l’âme nette
De tous ses plus confidents,
––––Par la savonette,
Qui lave ses penitents ;
––Mais l’esprit decevant
––Passe bien plus avant,
Car il degraisse la bourse
Sans resource, sans resource,
––––Qu’il remplit de vent.

Le Relève-Moustache.

––––Pour donner courage
À l’esprit qui depuis peu
––––Est hors du village,
Où jamais bien n’a repu,
––Après que le rasoir
––A bien fait son devoir,
Il fait, pendant qu’on le cache,
La moustache, la moustache,
––––Puis il le fait voir.

Les Vergettes.

––––Ses suppots fidelles,
Pour la pluspart des oysons,
––––Remplument leurs aisles,
Ne vivants que d’oraisons ;
––Ils sortent du debris,
––On les voit noirs de gris,
Et, tant jours ouvriers que festes,
Les vergettes, les vergettes,
––––Grattent leurs habits.

La Brosse.

––––Or, comme leur teste,
Qu’on destine aux grands emplois,
––––Pour lever la creste,
Est crasseuse en villageois,
––D’abord un bon frater,
––Par l’ordre du pater,
Prend dans un tiroir la brosse,
Rude et grosse, rude et grosse,
––––Pour les en frotter.

Le Frisoir.

––––Mais ces testes viles,
Sans science et sans vertu,
––––Seroient inutiles
À ce grand corps pretendu,
––Si, faute du dedans,
––Les dehors evidents
N’ont une mine ajustée
Et frisée, et frisée,
––––Sous les fers ardents.

Le Frottoir.

––––Si, parmy la peine
D’une longue mission,
––––L’ouvrier perd haleine
Dans la prédication,
––Crainte de se tuer,
––Pour se trop remuer,
Une suivante dévote
Sèche et frotte, sèche et frotte,
––––S’il vient à suer.

L’Emplastre.

––––D’ailleurs cette secte,
Ayant de principes faux,
––––Ainsi qu’un insecte
Tout composé de défauts,
––Ne voulant les guerir,
––Mais les faire courir,
Il faut employer l’emplastre
Et le plastre, et le plastre,
––––Pour nous les couvrir.

Les Ventouses.

––––La race est petite
Et de taille à remper bas,
––––Le chef en depite,
Car il ne pretend pas ;
––Il pousse donc avant
––Cet insecte bavant,
Et par la ventouse sèche,
Quand il presche, quand il presche,
––––Il l’enfle de vent.

Le Miroir.

––––Mais les femmelettes,
Dans ce miroir enchanté,
––––Sans prendre lunettes,
Prennent toutes de beauté,
––Et ce charme trompeur
––Qui les flatte d’erreur,
Les fait voir pleines de grâce ;
Mais en glace, mais en glace,
––––Gît tout leur bonheur.

Le Bassin.

––––Les femmes rasées
Sans le travail du barbier,
––––Par belles menées,
Vont à foule à cet ouvrier ;
––Mais il n’est pas mal fin,
––Car, visant à sa fin,
Les prend au col pour les faire,
En prière, en prière,
––––Cracher au bassin.

Le Bandage20.

––––Si la procedure
De ce nouveau directeur
––––Fait quelque rupture,
D’un delire par malheur,
––Il n’en a plus de soin,
––Puisqu’il n’espère point
De le pouvoir par bandage
Faire sage, faire sage,
––––Comme il a besoin.

––––À tant ma Musette,
Sur un air harmonieux,
––––Dit à son poëte
Les points les plus curieux.
––Le barbier et ses gents,
––En bien peu de moments,
Pourront voir icy la liste
Creteniste, creteniste,
––––De leurs instruments.

Aux Dames de l’oraison faite au Puy,
et se chante partout.
  1. À la minuit se coucher d’ordinaire,
    Après avoir ensemble fait grand chère,
    Beu des santés et fait le reveillon,
    Est-ce le fruit qu’apporte l’oraison ?
  2. On fait intrigue, on cajole, on se moque,
    Le double sens nullement ne vous choque,
    Vous en riez, et le trouvez fort bon :
    Est-ce le fruit qu’apporte l’oraison ?
  3. Vous vous piqués d’une belle conqueste,
    Et tous les soirs vous les passez en feste,
    Vous epuisez le sçavoir de Crepon21 :
    Est-ce le fruit qu’apporte l’oraison ?
  4. Le directeur vous presche penitence,
    Monsieur Tenant en crie à toute outrance,
    Pourtant tousjours on vit de la façon :
    Est-ce le fruit qu’apporte l’oraison ?
  5. Vous accordez de si belle manière
    Le monde, Dieu, le plaisir, la prière,
    Qu’il n’en est point de si bon compagnon :
    Qui ne voulust ainsi faire oraison ?
  6. Je pourrois bien dire quelque autre chose,
    Mais par respect je me tais ou je n’oze,
    Car je veux croire, après cette leçon,
    Que vous ferez un peu mieux l’oraison.

Si quelqu’un est curieux d’avoir une plus grande lumière sur les points de pratique qui ne sont que touchez et indiquez plustot qu’expliquez et prouvez dans cette introduction, il pourra voir quelques autres petits traitez qui ne sont encore qu’escrits et qui sont entre les mains de ceux qui ont desiré d’avoir une plus parfaite connoissance du procedé de la caballe par leurs actions particulières, comme sont :

1º L’Entrevue et la Conference des Hermites de Beaunan et du Mont-Cindre, voisins de Lyon ;

2º Les Rapports d’une extrême opposition dans la chose, nonobstant l’affinité des noms du cretenisme et du christianisme22, rangez en deux colonnes par thèses et antithèses ;

3º Les Rapports de ressemblance entre les illuminez23 d’Espagne, qui parurent l’an 1623, à Seuille et Cadix, dont les auteurs y furent brulez, et les illuminez de Lyon en ce temps par les propositions de ceux-là, et les prattiques et actions de ceux-ci opposées et confrontées en deux colonnes ;

4º L’Apologie de la nouvelle caballe, où il est respondu aux principales accusations dont on la charge ;

5º La docte et ingenieuse lettre d’un veritable chanoine de Saint-Just à un de messieurs de Sorbonne sur le sujet des nouveaux illuminez de Lyon ;

6º L’Addresse methodique pour decreteniser un esprit et detacher de corps un membre qui n’est ny ensorcellé ny tout à fait encore depourvu de raison, attendant une plus ample declaration du tout, dans l’œuvre burlesque de la boutique du cretenisme et dans le serieux de l’anatomie, ou dissection de la nouvelle caballe, sous le pretexte specieux de l’oraison mentale, partagée en trois sections, dont la première traitte et prouve par raison et par exemple une douzaine de ses maximes principales ; la deuxième, de mesme le secret et la fin où vise la caballe, qui, estant la première dans le dessein qui est l’ordre de la pretension, ne paroistra néantmoins que la dernière en effet dans l’ordre de l’execution quand le mal sera plus fort que le remède ; la troisième traitera de l’esprit de la caballe, qui agit et meut diversement tout le corps, selon les divers usages qu’il fait de ses membres differents pour abboutir et arriver au but où tout cet appareil conspire d’une haleine…


1. Pièce lyonnoise on ne peut plus rare, qui n’existoit pas dans la bibliothèque de M. Coste, et que Brunet n’indique pas même dans la nouvelle édition si perfectionnée de son Manuel. Elle doit être l’œuvre de quelque jésuite de Lyon, vengeant ainsi son ordre des attaques de la secte moitié janséniste et motié vaudoise, mise en scène dans la personne du barbier franc-comtois son apôtre. Quoiqu’ennemie des jésuites comme on le verra, cette secte singulière avoit de leurs allures, et si Molière, qui étoit alors à Lyon, en connut les adeptes, ce qui est probable, ils purent lui servir pour plusieurs traits de son Tartufe. Ce n’est pas à Lyon seulement que s’étoit établie cette dévotion cabalistique dont l’illuminisme avoit, comme on le dira plus loin, de nombreux rapports avec celui des Rose-Croix d’Espagne ; elle s’étendoit aux environs jusque dans le Piémont, où elle se rattachoit aux derniers débris des Vaudois, et de l’autre côté jusqu’au Puy, en Velay.

2. Chose arrivée. (Note de l’auteur.)

3. Ces prédicants n’étoient pas forcément des prêtres ; ils pouvoient être pris parmi les laïcs. C’est ce qui explique qu’un barbier pût être apôtre dans cette religion. Par cette admission des laïcs dans la prédication, elle se rattache à celle des Vaudois.

4. C’étoit alors une des friandises, une des chatteries à la mode. Voir ce qui en est dit dans les Nouvelles instructions pour les confitures, les liqueurs et les fruits, Paris, Sercy, 1692, in-12.

5. Bruno et Thoniel étoient sans doute deux des apôtres de la cabale.

6. Agent.

7. Sur ce point, la nouvelle cabale s’éloigne des doctrines vaudoises, qui proscrivent la confession auriculaire.

8. Ceci nous ramène aux idées des Vaudois, qui vouloient le retour à l’organisation et à la pureté de la primitive Église.

9. Émolument étoit un terme de pratique, qui s’employoit alors dans le sens de gain, profit, etc.

10. La caballe, à ce qu’il paroît, se recrutoit volontiers chez les pauvres gens, et par là se rapprochoit encore des Vaudois, qu’on avoit appelés d’abord les pauvres de Lyon.

11. Tout ceci et ce qui suit se rapproche de la doctrine d’Orgon et de son maître l’illuminé Tartufe :

Et je verrois mourir frère, enfant, mère et femme,
Que je m’en soucierois autant que cela.

12. Cabinet est ici, bien entendu, dans le sens qu’il avoit alors, meuble à tiroir, etc. Sur ce mot et sur le sens, toujours mal compris, dans lequel Alceste l’employa (Misanthrope, acte I, sc. 2), voir notre édit. des Chansons de Gautier Garguille, p. 192.

13. Draps de lit. « Il se disoit indifféremment dans l’une et l’autre acceptions, écrit M. Léon de Laborde, et je ne sache pas quelque chose de plus philosophique. » Notice des émaux, documents et glossaire, p. 365.

14. Pour : Dieu vous donne. Cette forme se trouve très-souvent jusqu’à la fin du XVIe siècle et même plus tard, comme on le voit ici. Une lettre de Montaigne à La Boétie se termine par exemple ainsi : « Monsieur, je supplie Dieu qu’il vous doint très heureuse et longue vie. » Selon Génin, dans un article que ses Récréations philologiques n’ont pas reproduit, « doint n’est qu’une forme de subjonctif, forme isolée qui n’appartient pas à un verbe. C’est la traduction, le calque du latin duint, qui lui-même est déjà un archaïsme dans Térence. » Nouvelle Revue encyclopédique, juin 1847, p. 218.

15. Chose conseillée et pratiquée.

16. C’est la première forme de ce mot, alors nouveau. Il se rapproche ainsi davantage du nom de la ville de Pistoie (Pistoria), où, suivant Huet, les premiers bistoris furent fabriqués.

17. Les sondes de toutes sortes, même celles qu’on croyoit n’avoir été inventées que deux siècles plus tard, étoient déjà employés par les praticiens, et même, à ce qu’il paroît, par les barbiers qui se mêloient de chirurgie. Antoine Guainer dit, par exemple, au chap. 15 de son Traité De orthetica et calculosa passione, compris dans son grand ouvrage Tractatus de febribus, etc., 1573, in-fol. : « Qu’on se serve d’une fine bougie de cire, ou d’une petite verge d’argent ou d’étain. » Il devançait, je le répète, de près de deux cents ans ce M. Daran, dont les sondes-bougies faisoient dire au marquis de Bièvre qu’il prenoit des vessies pour des lanternes, et qui fut, grâce à elles, d’un si grand secours pour J. J. Rousseau dans son infirmité. V. les Confessions, 2e partie, liv. VIII.

18. Je ne sais quel est cet onguent caustique, mais il doit être du genre de ceux dont il est parlé dans les Secrets du sieur Alexis, Piémontois, 1561, in-8, 2e part., liv. I. Les caustiques violents étoient fort employés en chirurgie, surtout depuis l’invasion des maladies vénériennes. Bayle a tiré de leur usage une métaphore énergique pour expliquer la nature corrosive de son dictionnaire : « C’est, disoit-il, un caustique violent, qui, après avoir consumé les chairs baveuses d’une plaie, carie les os et perce jusqu’à la moelle. »

19. Le narquois, c’est l’argot. « On entend par ce mot narquois, dit La Monnoie dans le glossaire de ses Noëls bourguignons, édit. Fertiault, p. 4–334, un trompeur, un filou… et comme ces narquois se sont fait un langage particulier, ce langage a été dit le narquois. » Il y a dans Tallemant, édit. in-12, t. I, p. 220, un exemple de ce mot à propos de M. d’Angoulême, dont l’humeur d’escroc étoit bien connue : « Un jour, écrit-il, qu’on disoit à feu Armentières que M. d’Angoulême savoit je ne sais combien de langues : "Ma foi, dit-il, je croyois qu’il ne savoit que le narquois." »

20. Le mot usuel en médecine étoit brayer. C’étoit une invention très-ancienne. V. Du Cange, au mot bracca. Les brayers étoient d’acier. On en donnoit pour rien, chez les Grands-Augustins, aux pauvres gens attaqués de la hergne.

21. C’est le meilleur pâtissier du Puy. (Note de l’auteur.)

22. L’affinité de chrétien et de crétin, donnée ici pour rire, est cependant sérieuse. Le second n’est qu’un dérivé du premier. F. Génin, à qui ce rapport ne dut pas déplaire, l’a constaté longuement avec une complaisance toute voltairienne dans ses Récréations philologiques, t. II, p. 163–165 ; et récemment, un journal d’une opinion différente, la Revue d’économie chrétienne (février 1862), consacroit ainsi cette étymologie, en faisant valoir ce que, sous son apparence ridicule, elle a d’édifiant : « L’origine du mot crétin est à la fois curieuse et triste. Fodéré a démontré dans un traité spécial (Turin, 1792), qu’il dérive du mot chrétien. Ils sont en effet pauvres d’esprit, incapables de pécher ; et les populations du moyen âge, pleines de foi, confiantes dans la parole du Seigneur qui leur dit : Beati pauperes spiritu, adoptoient avec charité et se faisoient un bonheur de recevoir à leur foyer ces pauvres déshérités de l’intelligence, mais prédestinés au ciel, choisis pour être bienheureux, en un mot chrétiens par excellence. » V. aussi, dans les Annales du Bibliophile, t. I, p. 22, un curieux article de M. Anatole de Montaiglon sur le nom du poëte Guillaume Crétin.

23. V., sur la Cabale de ces illuminés d’Espagne, nos t. I, p. 115, et IX, p. 278.