Vers à sainte Geneviève

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Vers d’Érasme à sainte Geneviève, traduits en vers françois.
Étienne Le Lièvre

1611



Vers d’Érasme à sainte Geneviève, traduit en
vers françois par É. Le Lièvre
(1611)1.

Ô saincte Geneviefve, à qui je m’estudie
D’offrir ces vers promis que mon cœur te dédie,
Favorise mes vœux, arrousant le canal
De mon esprit tary, tant que d’un chant égal
À tes mérites saincts, je raconte ton ayde.
Donne m’en le pouvoir toy qui seurement aide
Le peuple qui t’invoque en tous les saincts endroits
Par où s’estend la Foy et sceptre des François.
Mais surtout celuy-là t’est aymé par où Seine
Roulle ses flots meslez avec la blanche areine,
De Marne qui l’acroist et l’accolle à travers
Les vergers pommoneux, et parmy les prez vers,
Et entre les cousteaux renommés les plus nobles
En fertiles et beaux et genereux vignobles ;
Et par où ce grand fleuve et superbe et luysant
Va d’un cours plantureux les plaines arrousant
Qui foisonnent de fruits, et, tranchant la contrée,
Se haste d’aller faire à Paris son entrée.
Paris, chef des citez, où du gauche costé
Ses ondes à l’approche adorent la cité
Où sur toutes paroist l’eglise Nostre-Dame ;
Et à coup se fendant, ses rives il entame
Et comme avec deux bras les serre estroitement,
Et d’un dévot reply se flechit humblement
Devant la Vierge mère en sa plaisante islette2,
Puis, retournant à soy d’une course plus preste,
Il vogue allaigrement au très plaisant terroir
Où tu naquis heureuse en très heureux manoir,
Dans un petit village, heureux par ton issue,
Où se tournant en deux en passant il saluë
Le Monastère sainct sepulchre des grands Rois,
Sacré à sainct Denis, apostre des Gaulois.
Par ces vallons retors il se recourbe et erre,
Et se recostoyant arrouse enfin la terre
Des ondes qu’il respand des cornes de son front,
Et dirois que ses flots à regret s’en revont3.
À bon droit les François honnorent tous Nanterre,
Qui faict monstre aux passans au milieu de sa terre,
Ô saincte, de ton bers4 et des sainctes liqueurs
De la fontaine vive et propice aux langueurs5 :
Mais par sus tout Paris, peuplade nompareille,
Se sent infiniment heureuse par ta veille
Et patronage, ô vierge, ou c’est que de ta part
Avec la vierge mère un bonheur se départ
Sans qu’elle en soit en rien jalouze qu’avec elle
Tu face là dedans garde perpetuelle.
Là bien haut eslevée à la cime du mont,
Tu descouvres de loin les plaines jusqu’au fond,
Et repousses les maux qui menacent la France.
Mais icelle au milieu de la ville s’avance
D’embrasser en pitié les habitans piteux,
Oyant les pleurs et cris des pauvres souffreteux ;
Et là, comme elle sait son cher fils pitoyable,
Tu l’imites aussi son espouse amiable.
Tandis vous deffendez ensemble, en vœux pareils,
Les saincts Estats unis, le Conseil des Conseils,
Le parlement sacré, mais surtout la province
Et le Roy très-chrestien et très-auguste Prince,
Les uns qui sainctement découvrent les secrets
Au peuple très-dévôt des mistères secrets !
Les autres qui par loix équitables régissent
La ville où maintes gens, merveille ! se policent.
C’est donc de voz bienfaitz qu’on ne voit aujourd’hui
Peuple florir ailleurs au-dedans de cestuy.
Mais, ô saincte, il est temps que je te remercie
Pour avoir recouvré par tes mérites vie,
Et veux, un entre mille et mille retirez
De mort par ton secours, t’offrir ces vers sacrez.
L’hivernallet frisson d’une fièvre infuiable6,
Qui le quatriesme jour revient presque incurable,
M’avoit déjà passé jusques au fond des os,
Lorsque le médecin requis pour mon repos
Me console et promet que telle maladie
Ne sera qu’ennuieuse et sans perte de vie.
Il m’esjouit autant que s’il m’eust en effect
Dict que dans quatre jours je pendrois au gibet,
Car il me semble avis que le mal recommence
Quand après si longs ans7 j’ai bien la souvenance
Que ce peu langoureux en ma prime verdeur
Me geina tout un an, dont je n’avois au cœur
Que desir de la mort, la quelle, bien que blesme,
N’est si triste qu’un mal dict du medecin mesme.
Alors, ô saincte Vierge, il me souvient de toy
Et d’un espoir très bon je confirme ma foy,
Remuant en mon cœur ces secrétes pensées :
Ô épouse de Dieu, qui vierge lui agrées,
Et qui durant qu’icy ta vie eut si beau cours
Souloit toujours donner aux malades secours,
Et qui peux ores plus, après que le ciel mesme
T’a donné près de Dieu ta demeure suprême ;
Icy, icy regarde et chasse de mon corps
La lente fièvre quarte et la banny dehors :
Rends moy, je te supply, et moi-mesme à mon livre
Sans la joye du quel je ne saurois plus vivre.
Car je pense qu’il est plus aisé de mourir
Une fois que fiévreux par tant de jours languir.
Mais ce n’est rien qu’icy je te fasse promesse :
Aussi tu n’as besoin de notre petitesse,
Ainsy je chanteray le loz de ton bienfaict.
À peine sans parler j’avois ce vœu parfaict,
Mais sans plus, à part moy, au secret de mon âme,
Je diray grand merveille, et si n’y aura blasme,
Je retourne à l’estude et dispos et gaillard
Sans aucun sentiment de langueur de ma part
Ni de lente frisson de sa fièvre scieuse.
Sept jours passoient déjà que la fièvre odieuse
Se devoit remonstrer, mais tout le corps devient
Plus frais qu’auparavant. Le medecin revient
Admirant le miracle, il me visage en face,
Il visite ma langue et faict produire en face
De l’urine qu’il void, puis me taste le poux,
Et me trouvant tout sain, il dict : « Qui t’a recous8
De la fièvre si tost, Erasme, et quelle grace,
Et quel Dieu t’a rendu le bon air de ta face ?
Quiconque est le bon sainct qui t’a si bien guery,
Il en sçait plus que moy, bien que je sois nourry
En l’art de medecine, et n’en a plus affaire. »
Le nom du medecin je ne veux jamais taire :
C’est Guillaume Le Coq9, lequel estoit alors
En la fleur de ses ans, jeune encore de corps,
Mais plus agé que moy ez vieilles bonnes lettres,
Philosophe parfaict entre les plus grands maistres,
Aujourd’huy tout chenu et chargé de vieux ans,
Il est presque adoré de tous les courtizans.
Près du grand roy Françoys entre les plus illustres,
Comme un astre esclatant de mille et mille lustres,
Et jouït là du bien de ses divers labeurs,
Dignement respecté des princes et seigneurs10.
Or, je produiray donc devant la saincte image,
Ô vierge (mon secours), son grave tesmoignage
De la santé reçüe et de la vie encor,
À la debilité de mon fragile corps,
Combien que tout l’honneur de ce bien appartienne
Du tout à Jesus-Christ, mais (vierge très-chrestienne)
Il t’a donné cet heur avecques luy là haut,
Pour luy avoir compleu au monde comme il fauct,
C’est de sa grâce aussi qu’après ta chère vie
Quoique morte tu peux guerir la maladie,
Comme par charité tu feis en ton vivant.
C’est ainsy que le veut ton espoux tout pouvant.
Il luy plaist d’eslargir par toy ses dons et grâces,
Et de se voir loué par toy en tant de places,
Prenant plaisir de luire au temple transparent
De ton corps qu’il esleut, comme un jour esclairant
Au travers de la vitre, et comme une fontaine
Pousse par des canaux sa source pure et saine.
Ce point me reste seul, que j’obstienne de toy
Par ta saincte prière (ô vierge) que sur moy
Ce blasme ne soit mis, de quoy par si long terme
J’ay differé ce vœu, payé de foy très-ferme.
Endure, je te prie, qu’il te soit adjousté
Ce beau cantique deu à ton los merité
Et à tant de blasons, d’honneurs et de louanges
Et lettre de ton nom, que les peuples estranges,
Ny latins, ni Gregeois, ni aultres nations,
Ne cogneurent jamais plus de perfections
En vierge de renom ; que par la modestie
Et par ta chasteté la grâce est departie,
À ton pouvoir parmy les bienheureux espritz
N’auront pas plus que toy de gloire en paradis.



1. Cette pièce fort rare se trouve à la suite de l’Ordre et cérémonie observée tant en la descente de la chasse de madame saincte Geneviefve, patronne de Paris, qu’en la procession d’icelle, par E. Leliepvre. À Paris, chez Jean Du Carroy, imprimeur, demeurant en la rue de Rheims, près le collége, 1611, pet. in-8. — C’est la traduction exacte et presque littérale, quoiqu’en vers, du petit poëme qu’Érasme composa en l’honneur de la patronne de Paris, dont l’intercession l’avoit guéri de la fièvre quarte : D. Erasmi Roterodami divæ Genovefæ præsidio a quartana febri liberati carmen votivum, nunquam ante hoc excusum. Parisiis excudebat Christianus Wechelus, sub sento Balilenti, in vico Jacobæo, anno M.D.XXXII. L’édition de Paris, dont nous venons de donner le titre, est on ne peut plus rare. Érasme avoit publié son poëme à Bâle, chez Froben, dont alors il étoit l’hôte, puis en même temps à Fribourg, chez Jo. Emmens, et à Paris, chez Ch. Wechell. Panzer n’a cité que l’édition de Bâle. M. Ap. Briquet, dans une note du Bullet. du Bibliophile (janv. 1859, p. 53), a fait valoir la rareté de l’édition de Fribourg, mais personne n’a parlé de celle de Paris, dont nous possédons un exemplaire. Il étoit du reste naturel qu’un poëme fait en l’honneur de sainte Geneviève eût sa publicité spéciale dans la ville dont elle est la patronne. — Je ne sais quel est le E. Leliepvre, auteur de la traduction reproduite ici. Toutefois, comme ce poëme, par sa nature un peu médicale, ne devoit pas répugner à la muse d’un médecin, je croirois volontiers que notre traducteur en rimes n’est autre que Élie Lelièvre, de qui l’on connoît deux ouvrages devenus fort rares : Officine et jardin de chirurgie militaire, contenant les instruments nécessaires à tous chirurgiens, etc., Paris, Robert Colombel, 1583, pet. in-8 ; Epydimyomachie, ou Combat de la peste, avec le règlement politique, et douze tables démonstratives des choses naturelles et contre nature, Paris, Robert Colombel, 1581, pet. in-12.

2. L’île Notre-Dame, aujourd’hui l’île Saint-Louis, qui appartenoit alors tout entière au chapitre de la cathédrale.

3. Santeul, dans son inscription pour la pompe du pont Notre-Dame (Opera omnia, 1698, in-8, t. I, p. 344), parle aussi de cet amour que la Seine a pour Paris, dont ses flots ralentis semblent ne pouvoir quitter le voisinage. Voici la traduction de ces vers de Santeul par P. Corneille :

Que le Dieu de la Seine a d’amour pour Paris !
Dès qu’il en peut baiser les rivagea chéris,
De ses flots suspendus la descente plus douce
Laisse douter aux yeux s’il s’avance ou rebrousse :
Luy-mesme à son canal il desrobe ses eaux,
Qu’il y fait rejaillir par de secrettes veines,
Et le plaisir qu’il prend à voir des lieux si beaux
De grand fleuve qu’il est, le transforme en fontaine.

4. C’est la plus ancienne forme du mot berceau, qui n’en est du reste que le diminutif. On disoit aussi bercelet, comme on le voit par un passage du Recueil des histor. de France, et bercerole, joli mot employé par Pasquier, Recherches, liv. V, ch. 32.

5. C’est le puits de la maison du père de sainte Geneviève, dont on avoit fait une fontaine sacrée. Le P. Lallemant, dans la Vie de la sainte, dit qu’on faisoit boire de l’eau de ce puits à Charles VI pendant sa maladie.

6. Érasme étoit venu achever ses études à Paris, dans l’infect et redoutable collége de Montaigu, qu’il a tant maudit en ses Colloques, quand sa nature délicate étant exténuée par la mauvaise nourriture, poissons pourris, œufs gâtés, etc., et par l’humidité des chambres, il se trouva pris de la maladie dont il parle. V. dans l’édit. de Leyde, in-fol., ses Lettres, p. 1479.

7. C’est en effet fort tard, lorsqu’il avoit soixante-cinq ans, qu’Érasme fit à sainte Geneviève ce remerciement pour la guérison dont il lui avoit été redevable près d’un demi-siècle auparavant. Il avoit été guéri en 1492, et il ne remercioit qu’en 1532 ! encore son remerciement étoit-il intéressé. Érasme se sentoit vieux, malade ; et vieillesse et maladie ne lui avoient rendu la mémoire du bienfait qu’avec un secret désir de recourir une seconde fois à la divine bienfaitrice. Comme tant de débiteurs en retard, il ne payoit que pour avoir de nouveau le droit d’emprunter.

8. Secouru, sauvé. V. Anc. théâtre, t. VIII, p. 191.

9. Guihelmus Copus, dit le texte ; É. Lelièvre traduit donc mal en écrivant Lecoq. Le médecin dont parle Érasme est Guillaume Cop, qui vint de Bâle, sa ville natale, à Paris, du temps de Louis XII. Il fut médecin de ce roi, puis de François Ier, et traduisit une partie des œuvres de Galien et d’Hippocrate.

10. Lors qu’Érasme parloit ainsi de son mérite et de sa vaillante vieillesse, Guillaume Cop n’avoit plus que peu de mois à vivre ; il mourut, cette même année 1532, le 2 décembre.