La Double Inconstance/Acte I

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Théâtre, volume I, Texte établi par Émile Faguet, Nelson (p. 149-187).
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ACTE PREMIER


Scène première

SILVIA, TRIVELIN, et quelques femmes à la suite de Silvia.


Trivelin.

Mais, madame, écoutez-moi.


Silvia.

Vous m’ennuyez.


Trivelin.

Ne faut-il pas être raisonnable ?


Silvia.

Non, il ne faut point l’être, et je ne le serai point.


Trivelin.

Cependant…


Silvia.

Cependant, je ne veux point avoir de raison ; et quand vous recommenceriez cinquante fois votre cependant, je n’en veux point avoir : que ferez-vous là ?


Trivelin.

Vous avez soupé hier si légèrement, que vous serez malade si vous ne prenez rien ce matin.


Silvia.

Et moi, je hais la santé, et je suis bien aise d’être malade. Ainsi, vous n’avez qu’à renvoyer tout ce qu’on m’apporte ; car je ne veux aujourd’hui ni déjeuner, ni dîner, ni souper ; demain la même chose. Je ne veux qu’être fâchée, vous haïr tous tant que vous êtes, jusqu’à tant que j’aie vu Arlequin, dont on m’a séparée. Voilà mes petites résolutions, et si vous voulez que je devienne folle, vous n’avez qu’à me prêcher d’être plus raisonnable ; cela sera bientôt fait.


Trivelin.

Ma foi, je ne m’y jouerai pas ; je vois bien que vous me tiendriez parole. Si j’osais cependant…


Silvia.

Eh bien ! ne voilà-t-il pas encore un cependant ?


Trivelin.

En vérité, je vous demande pardon ; celui-là m’est échappé, mais je n’en dirai plus, je me corrigerai. Je vous prierai seulement de considérer…


Silvia.

Oh ! vous ne vous corrigez pas ; voilà des considérations qui ne me conviennent point non plus.


Trivelin.

… que c’est votre souverain qui vous aime.


Silvia.

Je ne l’empêche pas, il est le maître ; mais faut-il que je l’aime, moi ? Non ; il ne le faut pas, parce que je ne le puis pas. Cela va tout seul, un enfant le verrait, et vous ne le voyez pas.


Trivelin.

Songez que c’est sur vous qu’il fait tomber le choix qu’il doit faire d’une épouse entre ses sujettes.


Silvia.

Qui est-ce qui lui a dit de me choisir ? M’a-t-il demandé mon avis ? S’il m’avait dit : « Me voulez-vous, Silvia ? » je lui aurais répondu : « Non, Seigneur ; il faut qu’une honnête femme aime son mari, et je ne pourrais vous aimer. » Voilà la pure raison, cela ; mais point du tout, il m’aime ; crac, il m’enlève, sans me demander si je le trouverai bon.


Trivelin.

Il ne vous enlève que pour vous donner la main.


Silvia.

Eh ! que veut-il que je fasse de cette main, si je n’ai pas envie d’avancer la mienne pour la prendre ? Force-t-on les gens à recevoir des présents malgré eux ?


Trivelin.

Voyez, depuis deux jours que vous êtes ici, comment il vous traite. N’êtes-vous pas déjà servie comme si vous étiez sa femme ? Voyez les honneurs qu’il vous fait rendre, le nombre de femmes qui sont à votre suite, les amusements qu’on tâche de vous procurer par ses ordres. Qu’est-ce qu’Arlequin au prix d’un prince plein d’égards, qui ne veut pas même se montrer qu’on ne vous ait disposée à le voir ; d’un prince jeune, aimable et rempli d’amour ? Car vous le trouverez tel. Eh ! madame, ouvrez les yeux, voyez votre fortune, et profitez de ses faveurs.


Silvia.

Dites-moi : vous et toutes ces femmes qui me parlent, vous a-t-on mis avec moi, vous a-t-on payés pour m’impatienter, pour me tenir des discours qui n’ont pas le sens commun, qui me font pitié ?


Trivelin.

Oh ! parbleu ! je n’en sais pas davantage ; voilà tout l’esprit que j’ai.


Silvia.

Sur ce pied-là, vous seriez tout aussi avancé de n’en point avoir du tout.


Trivelin.

Mais encore, daignez, s’il vous plaît, me dire en quoi je me trompe.


Silvia.

Oui, je vais vous le dire, en quoi ; oui…


Trivelin.

Eh ! doucement, madame : mon dessein n’est pas de vous fâcher.


Silvia.

Vous êtes donc bien maladroit !


Trivelin.

Je suis votre serviteur.


Silvia.

Eh bien ! mon serviteur, qui me vantez tant les honneurs que j’ai ici, qu’ai-je à faire de ces quatre ou cinq fainéantes qui m’espionnent toujours ? On m’ôte mon amant, et on me rend des femmes à la place ; ne voilà-t-il pas un beau dédommagement ? Et on veut que je sois heureuse avec cela ? Que m’importe toute cette musique, ces concerts et cette danse dont on croit me régaler ? Arlequin chantait mieux que tout cela, et j’aime mieux danser moi-même que de voir danser les autres, entendez-vous ? Une bourgeoise contente dans un petit village, vaut mieux qu’une princesse qui pleure dans un bel appartement. Si le Prince est si tendre, ce n’est pas ma faute ; je n’ai pas été le chercher ; pourquoi m’a-t-il vue ? S’il est jeune et aimable, tant mieux pour lui ; j’en suis bien aise. Qu’il garde tout cela pour ses pareils, et qu’il me laisse mon pauvre Arlequin, qui n’est pas plus gros monsieur que je suis grosse dame, pas plus riche que moi, pas plus glorieux que moi, pas mieux logé ; qui m’aime sans façon, que j’aime de même, et que je mourrai de chagrin, de ne pas voir. Hélas ! le pauvre enfant, qu’en aura-t-on fait ? Qu’est-il devenu ? Il se désespère quelque part, j’en suis sûre ; car il a le cœur si bon ! Peut-être aussi qu’on le maltraite… Je suis outrée. Tenez, voulez-vous me faire un plaisir ? Ôtez-vous de là, je ne puis vous souffrir ; laissez-moi m’affliger en repos.


Trivelin.

Le compliment est court, mais il est net. Tranquillisez-vous pourtant, madame.


Silvia.

Sortez sans répondre ; cela vaudra mieux.


Trivelin.

Encore une fois, calmez-vous. Vous voulez Arlequin, il viendra incessamment ; on est allé le chercher.


Silvia, avec un soupir.

Je le verrai donc ?


Trivelin.

Et vous lui parlerez aussi.


Silvia.

Je vais l’attendre ; mais si vous me trompez, je ne veux plus ni voir, ni entendre personne.

(Pendant qu’elle sort, le prince et Flaminia entrent d’un autre côté et la regardent sortir.)



Scène II

LE PRINCE, FLAMINIA, TRIVELIN.


Le Prince, à Trivelin.

Eh bien ! as-tu quelque espérance à me donner ? Que dit-elle ?


Trivelin.

Ce qu’elle dit, seigneur ? Ma foi, ce n’est pas la peine de le répéter ; il n’y a rien encore qui mérite votre curiosité.


Le Prince.

N’importe ; dis toujours.


Trivelin.

Eh ! non, Seigneur ; ce sont de petites bagatelles dont le récit vous ennuierait ; tendresse pour Arlequin, impatience de le rejoindre, nulle envie de vous connaître, désir violent de ne vous point voir, et force haine pour nous : voilà l’abrégé de ses dispositions. Vous voyez bien que cela n’est point réjouissant ; et franchement, si j’osais dire ma pensée, le meilleur serait de la remettre où on l’a prise.


Flaminia.

J’ai déjà dit, la même chose au Prince ; mais cela est inutile. Aussi continuons, et ne songeons qu’à détruire l’amour de Silvia pour Arlequin.


Trivelin.

Mon sentiment à moi est qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette fille-là. Refuser ce qu’elle refuse, cela n’est point naturel ; ce n’est point là une femme, voyez-vous ; c’est quelque créature d’une espèce à nous inconnue. Avec une femme nous irions notre train ; celle-ci nous arrête ; cela nous avertit d’un prodige ; n’allons pas plus loin.


Le Prince.

Et c’est ce prodige qui augmente encore l’amour que j’ai conçu pour elle.


Flaminia, en riant.

Eh ! seigneur, ne l’écoutez pas avec son prodige ; cela est bon dans un conte de fée. Je connais mon sexe ; il n’a rien de prodigieux que sa coquetterie. Du côté de l’ambition, Silvia n’est point en prise ; mais elle a un cœur, et par conséquent de la vanité ; avec cela, je saurai bien la ranger à son devoir de femme. Est-on allé chercher Arlequin ?


Trivelin.

Oui ; je l’attends.


Le Prince.

Je vous avoue, Flaminia, que nous risquons beaucoup à lui montrer son amant ; sa tendresse pour lui n’en deviendra que plus forte.


Trivelin.

Oui ; mais, si elle ne le voit, l’esprit lui tournera ; j’en ai sa parole.


Flaminia.

Seigneur, je vous ai déjà dit qu’Arlequin nous était nécessaire.


Le Prince.

Oui, qu’on l’arrête autant qu’on pourra. Vous pouvez lui promettre que je le comblerai de biens et de faveurs, s’il veut en épouser une autre que sa maîtresse.


Trivelin.

Il n’y a qu’à réduire ce drôle-là, s’il ne veut pas.


Le Prince.

Non ; la loi, qui veut que j’épouse une de mes sujettes, me défend d’user de violence contre qui que ce soit.


Flaminia.

Vous avez raison. Soyez tranquille ; j’espère que tout se fera à l’amiable. Silvia vous connaît déjà, sans savoir que vous êtes le prince ; n’est-il pas vrai ?


Le Prince.

Je vous ai dit qu’un jour à la chasse, écarté de ma troupe, je la rencontrai près de sa maison ; j’avais soif, elle alla me chercher à boire ; je fus enchanté de sa beauté et de sa simplicité, et je lui en fis l’aveu. Je l’ai vue cinq ou six fois de la même manière, comme simple officier du palais ; mais quoiqu’elle m’ait traité avec beaucoup de douceur, je n’ai pu la faire renoncer à Arlequin, qui m’a surpris deux fois avec elle.


Flaminia.

Il faudra mettre à profit l’ignorance où elle est de votre rang. On l’a déjà prévenue que vous ne la verriez pas sitôt ; je me charge du reste, pourvu que vous vouliez bien agir comme je voudrai.


Le Prince.

J’y consens. Si vous m’acquérez le cœur de Silvia, il n’est rien que vous ne deviez attendre de ma reconnaissance.

(Il sort.)

Flaminia.

Toi, Trivelin, va-t’en dire à ma sœur qu’elle tarde trop à venir.


Trivelin.

Il n’est pas besoin, la voilà qui entre ; adieu, je vais au-devant d’Arlequin.



Scène III

LISETTE, FLAMINIA.


Lisette.

Je viens recevoir tes ordres ; que me veux-tu ?


Flaminia.

Approche un peu, que je te regarde.


Lisette.

Tiens, vois à ton aise.


Flaminia.

Oui-da, tu es jolie aujourd’hui.


Lisette.

Je le sais bien ; mais qu’est-ce que cela fait ?


Flaminia.

Ôte cette mouche galante que tu as là.


Lisette.

Je ne saurais ; mon miroir me l’a recommandée.


Flaminia.

Il le faut, te dis-je.


Lisette.

Quel meurtre ! Pourquoi persécutes-tu ma mouche ?


Flaminia.

J’ai mes raisons pour cela. Or çà, Lisette, tu es grande et bien faite.


Lisette.

C’est le sentiment de bien des gens.


Flaminia.

Tu aimes à plaire ?


Lisette.

C’est mon faible.


Flaminia.

Saurais-tu, avec une adresse naïve et modeste, inspirer un tendre penchant à quelqu’un en lui témoignant d’en avoir pour lui ; et le tout pour une bonne fin ?


Lisette.

Mais j’en reviens à ma mouche ; elle me paraît nécessaire à l’expédition que tu me proposes.


Flaminia.

N’oublieras-tu jamais ta mouche ? Non, elle n’est pas nécessaire. Il s’agit ici d’un homme simple, d’un villageois sans expérience, qui s’imagine que nous autres femmes d’ici sommes obligées d’être aussi modestes que les femmes de son village. Oh ! la modestie de ces femmes-là n’est pas faite comme la nôtre ; nous avons des dispenses qui le scandaliseraient. Ainsi ne regrette plus ces mouches, et mets-en la valeur dans tes manières ; c’est de ces manières que je te parle ; je te demande si tu sauras les avoir comme il faut ? Voyons, que lui diras-tu ?


Lisette.

Mais, je lui dirai… Que lui dirais-tu, toi ?


Flaminia.

Écoute-moi ; point d’air coquet d’abord. Par exemple, on voit dans ta petite contenance un dessein de plaire ; oh ! il faut en effacer cela ; tu mets je ne sais quoi d’étourdi et de vif dans ton geste ; quelquefois c’est du nonchalant, du tendre, du mignard ; tes yeux veulent être fripons, veulent attendrir, veulent frapper, font mille singeries ; ta tête est légère ; ton menton porte au vent ; tu cours après un air jeune, galant et dissipé. Parles-tu aux gens, leur réponds-tu ? tu prends de certains tons, tu te sers d’un certain langage, et le tout finement relevé de saillies folles. Oh ! toutes ces petites impertinences-là sont très jolies dans une fille du monde ; il est décidé que ce sont des grâces ; le cœur des hommes est tourné comme cela, voilà qui est fini. Mais ici il faut, s’il te plaît, faire main basse sur tous ces agréments-là. Le petit homme en question ne les approuverait point ; il n’a pas le goût si fort, lui. Tiens, c’est tout comme un homme qui n’aurait jamais bu que de belle eau bien claire ; le vin ou l’eau-de-vie ne lui plairait pas.


Lisette.

Mais, à la façon dont tu arranges mes agréments, je ne les trouve pas si jolis que tu dis.


Flaminia.

Bon ! c’est que je les examine, moi : voilà pourquoi ils deviennent ridicules ; mais tu es en sûreté de la part des hommes.


Lisette.

Que mettrai-je donc à la place de ces impertinences que j’ai ?


Flaminia.

Rien ; tu laisseras aller tes regards comme ils iraient si ta coquetterie les laissait en repos ; ta tête comme elle se tiendrait, si tu ne songeais pas à lui donner des airs évaporés ; et ta contenance tout comme elle est quand personne ne te regarde. Pour essayer, donne-moi quelque échantillon de ton savoir-faire. Regarde-moi d’un air ingénu.


Lisette.

Tiens, ce regard-là est-il bon ?


Flaminia.

Hum ! il a encore besoin de quelque correction.


Lisette.

Ô dame ! veux-tu que je te dise ? Tu n’es qu’une femme ; est-ce que cela anime ? Laissons cela ; car tu m’emporterais la fleur de mon rôle. C’est pour Arlequin, n’est-ce pas ?


Flaminia.

Pour lui-même.


Lisette.

Mais, le pauvre garçon ! si je ne l’aime pas, je le tromperai ; je suis fille d’honneur, et je m’en fais un scrupule.


Flaminia.

S’il vient à t’aimer, tu l’épouseras, et cela fera ta fortune ; as-tu encore des scrupules ? Tu n’es, non plus que moi, que la fille d’un domestique du prince, et tu deviendras grande dame.


Lisette.

Oh ! voilà ma conscience en repos ; et en ce cas-là, si je l’épouse, il n’est pas nécessaire que je l’aime. Adieu ; tu n’as qu’à m’avertir quand il sera temps de commencer.


Flaminia.

Je me retire aussi ; car voilà Arlequin qu’on amène.



Scène IV

ARLEQUIN, TRIVELIN.


Trivelin.

Eh bien ! seigneur Arlequin, comment vous trouvez-vous ici ?… N’est-il pas vrai que voilà une belle maison ?


Arlequin.

Que diantre ! qu’est-ce que cette maison-là et moi avons affaire ensemble ? Qu’est-ce que c’est que vous ? Que me voulez-vous ? Où allons-nous ?


Trivelin.

Je suis un honnête homme, à présent votre domestique ; je ne veux que vous servir, et nous n’allons pas plus loin.


Arlequin.

Honnête homme ou fripon, je n’ai que faire de vous, je vous donne votre congé, et je m’en retourne.


Trivelin.

Doucement !


Arlequin.

Parlez donc, eh ! vous êtes bien impertinent d’arrêter votre maître !


Trivelin.

C’est un plus grand maître que vous qui vous a fait le mien.


Arlequin.

Qui est donc cet original-là, qui me donne des valets malgré moi ?


Trivelin.

Quand vous le connaîtrez, vous parlerez autrement. Expliquons-nous à présent.


Arlequin.

Est-ce que nous avons quelque chose à nous dire ?


Trivelin.

Oui, sur Silvia.


Arlequin.

Ah ! Silvia ! hélas, je vous demande pardon ; voyez ce que c’est ! je ne savais pas que j’avais à vous parler.


Trivelin.

Vous l’avez perdue depuis deux jours ?


Arlequin.

Oui, des voleurs me l’ont dérobée.


Trivelin.

Ce ne sont pas des voleurs.


Arlequin.

Enfin, si ce ne sont pas des voleurs, ce sont toujours des fripons.


Trivelin.

Je sais où elle est.


Arlequin.

Vous savez où elle est, mon ami, mon valet, mon maître, mon tout ce qu’il vous plaira ? Que je suis fâché de n’être pas riche ! Je vous donnerais tous mes revenus pour gages. Dites, l’honnête homme, de quel côté faut-il tourner ? Est-ce à droite, à gauche, ou tout devant moi ?


Trivelin.

Vous la verrez ici.


Arlequin.

Mais quand j’y songe, il faut que vous soyez bien bon, bien obligeant pour m’amener ici comme vous faites ! Ô Silvia ! chère enfant de mon âme ! ma mie ! je pleure de joie !


Trivelin, à part.

De la façon dont ce drôle-là prélude, il ne nous promet rien de bon. (À Arlequin.) Écoutez, j’ai bien autre chose à vous dire.


Arlequin.

Allons d’abord voir Silvia ; prenez pitié de mon impatience.


Trivelin.

Je vous dis que vous la verrez ; mais il faut que je vous entretienne auparavant. Vous souvenez-vous d’un certain cavalier qui a rendu cinq ou six visites à Silvia et que vous avez vu avec elle ?


Arlequin.

Oui ; il avait la mine d’un hypocrite.


Trivelin.

Cet homme-là a trouvé votre maîtresse fort aimable.


Arlequin.

Pardi ! il n’a rien trouvé de nouveau.


Trivelin.

Il en a fait au prince un récit qui l’a enchanté.


Arlequin.

Le babillard !


Trivelin.

Le prince a voulu la voir et a donné l’ordre qu’on l’amenât ici.


Arlequin.

Mais il me la rendra, comme cela est juste ?


Trivelin.

Hum ! il y a une petite difficulté ; il en est devenu amoureux et souhaiterait d’en être aimé à son tour.


Arlequin.

Son tour ne peut pas venir ; c’est moi qu’elle aime.


Trivelin.

Vous n’allez point au fait ; écoutez jusqu’au bout.


Arlequin.

Mais le voilà, le bout ; est-ce que l’on veut me chicaner mon bon droit ?


Trivelin.

Vous savez que le prince doit se choisir une femme dans ses États.


Arlequin.

Je ne sais point cela ; cela m’est inutile.


Trivelin.

Je vous l’apprends.


Arlequin.

Je ne me soucie pas de nouvelles.


Trivelin.

Silvia plaît donc au prince, et il voudrait lui plaire avant que de l’épouser. L’amour qu’elle a pour vous fait obstacle à celui qu’il tâche de lui donner pour lui.


Arlequin.

Qu’il fasse donc l’amour ailleurs : car il n’aurait que la femme ; moi, j’aurais le cœur ; il nous manquerait quelque chose à l’un et à l’autre, et nous serions tous trois mal à notre aise.


Trivelin.

Vous avez raison ; mais ne voyez-vous pas que si vous épousiez Silvia, le prince resterait malheureux ?


Arlequin.

À la vérité il serait d’abord un peu triste ; mais il aura fait le devoir d’un brave homme, et cela console ; au lieu que, s’il l’épouse, il fera pleurer ce pauvre enfant ; je pleurerai aussi, moi ; il n’y aura que lui qui rira, et il n’y a point de plaisir à rire tout seul.


Trivelin.

Seigneur Arlequin, croyez-moi ; faites quelque chose pour votre maître. Il ne peut se résoudre à quitter Silvia. Je vous dirai même qu’on lui a prédit l’aventure qui la lui a fait connaître, et qu’elle doit être sa femme ; il faut que cela arrive ; cela est écrit là-haut.


Arlequin.

Là-haut, on n’écrit pas de telles impertinences ; pour marque de cela, si on avait prédit que je dois vous assommer, vous tuer par derrière, trouveriez-vous bon que j’accomplisse la prédiction ?


Trivelin.

Non, vraiment ! il ne faut jamais faire de mal à personne.


Arlequin.

Eh bien ! c’est ma mort qu’on a prédite. Ainsi c’est prédire rien qui vaille, et dans tout cela, il n’y a que l’astrologue à pendre.


Trivelin.

Eh ! morbleu, on ne prétend pas vous faire du mal ; nous avons ici d’aimables filles ; épousez-en une, vous y trouverez votre avantage.


Arlequin.

Oui-da ! que je me marie à une autre, afin de mettre Silvia en colère et qu’elle porte son amitié ailleurs ! Oh ! oh ! mon mignon, combien vous a-t-on donné pour m’attraper ? Allez, mon fils, vous n’êtes qu’un butor. Gardez vos filles, nous ne nous accommoderons pas ; vous êtes trop cher.


Trivelin.

Savez-vous bien que le mariage que je vous propose vous acquerra l’amitié du prince ?


Arlequin.

Bon ! mon ami ne serait pas seulement mon camarade.


Trivelin.

Mais les richesses que vous promet cette amitié…


Arlequin.

On n’a que faire de toutes ces babioles-là, quand on se porte bien, qu’on a bon appétit et de quoi vivre.


Trivelin.

Vous ignorez le prix de ce que vous refusez.


Arlequin.

C’est à cause de cela que je n’y perds rien.


Trivelin.

Maison à la ville, maison à la campagne.


Arlequin.

Ah ! que cela est beau ! il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse ; qu’est-ce qui habitera ma maison de ville, quand je serai à ma maison de campagne ?


Trivelin.

Parbleu ! vos valets.


Arlequin.

Mes valets ? Qu’ai-je besoin de faire fortune pour ces canailles-là ? Je ne pourrai donc pas les habiter toutes à la fois ?


Trivelin.

Non, que je pense ; vous ne serez pas en deux endroits en même temps.


Arlequin.

Eh bien ! innocent que vous êtes, si je n’ai pas ce secret-là, il est inutile d’avoir deux maisons.


Trivelin.

Quand il vous plaira, vous irez de l’une à l’autre.


Arlequin.

À ce compte, je donnerai donc ma maîtresse pour avoir le plaisir de déménager souvent ?


Trivelin.

Mais rien ne vous touche ; vous êtes bien étrange ! Cependant tout le monde est charmé d’avoir de grands appartements, nombre de domestiques…


Arlequin.

Il ne me faut qu’une chambre, je n’aime point à nourrir des fainéants, et je ne trouverai point de valet plus fidèle, plus affectionné à mon service que moi.


Trivelin.

Je conviens que vous ne serez point en danger de mettre ce domestique-là dehors ; mais ne seriez-vous pas sensible au plaisir d’avoir un bon équipage, un bon carrosse, sans parler de l’agrément d’être meublé superbement ?


Arlequin.

Vous êtes un grand nigaud, mon ami, de faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles, un carrosse et des chevaux qui le traînent ! Dites-moi, fait-on autre chose dans sa maison que s’asseoir, prendre ses repas et se coucher ? Eh bien ! avec un bon lit, une bonne table, une douzaine de chaises de paille, ne suis-je pas bien meublé ? N’ai-je pas toutes mes commodités ? Oh ! mais je n’ai point de carrosse ! Eh bien, je ne verserai point. (En montrant ses jambes.) Ne voilà-t-il pas un équipage que ma mère m’a donné ? Ne sont-ce pas de bonnes jambes ? Eh ! morbleu, il n’y a pas de raison à vous d’avoir une autre voiture que la mienne. Alerte, alerte, paresseux ; laissez vos chevaux à tant d’honnêtes laboureurs qui n’en ont point ; cela nous fera du pain ; vous marcherez, et vous n’aurez pas les gouttes.


Trivelin.

Têtubleu, vous êtes vif ! Si l’on vous en croyait, on ne pourrait fournir les hommes de souliers.


Arlequin.

Ils porteraient des sabots. Mais je commence à m’ennuyer de tous vos contes ; vous m’avez promis de me montrer Silvia ; et un honnête homme n’a que sa parole.


Trivelin.

Un moment ; vous ne vous souciez ni d’honneurs, ni de richesses, ni de belles maisons, ni de magnificence, ni de crédit, ni d’équipages…


Arlequin.

Il n’y a pas là pour un sol de bonne marchandise.


Trivelin.

La bonne chère vous tenterait-elle ? Une cave remplie de vins exquis vous plairait-elle ? Seriez-vous bien aise d’avoir un cuisinier qui vous apprêtât délicatement à manger, et en abondance ? Imaginez-vous ce qu’il y a de meilleur, de plus friand en viande et en poisson ; vous l’aurez, et pour toute votre vie… Vous ne répondez rien ?


Arlequin.

Ce que vous dites là serait plus de mon goût que tout le reste ; car je suis gourmand, je l’avoue ; mais j’ai encore plus d’amour que de gourmandise.


Trivelin.

Allons, seigneur Arlequin, faites-vous un sort heureux ; il ne s’agira seulement que de quitter une fille pour en prendre une autre.


Arlequin.

Non, non ; je m’en tiens au bœuf et au vin de mon cru.


Trivelin.

Que vous auriez bu de bon vin ! Que vous auriez mangé de bons morceaux !


Arlequin.

J’en suis fâché ; mais il n’y a rien à faire. Le cœur de Silvia est un morceau encore plus friand que tout cela. Voulez-vous me la montrer, ou ne voulez-vous pas ?


Trivelin.

Vous l’entretiendrez, soyez-en sûr ; mais il est encore un peu matin.



Scène V

LISETTE, ARLEQUIN, TRIVELIN.


Lisette.

Je vous cherche partout, monsieur Trivelin ; le prince vous demande.


Trivelin.

Le prince me demande ? j’y cours ; mais tenez donc compagnie au seigneur Arlequin pendant mon absence.


Arlequin.

Oh ! ce n’est pas la peine ; quand je suis seul, moi, je me fais compagnie.


Trivelin.

Non, non ; vous pourriez vous ennuyer. Adieu ; je vous rejoindrai bientôt.



Scène VI

ARLEQUIN, LISETTE.


Arlequin, à part.

Je gage que voilà une éveillée qui vient pour m’affriander d’elle. Néant !


Lisette.

C’est donc vous, monsieur, qui êtes l’amant de mademoiselle Silvia ?


Arlequin.

Oui.


Lisette.

C’est une très jolie fille.


Arlequin.

Oui.


Lisette.

Tout le monde l’aime.


Arlequin.

Tout le monde a tort.


Lisette.

Pourquoi cela, puisqu’elle le mérite ?


Arlequin.

C’est qu’elle n’aimera personne que moi.


Lisette.

Je n’en doute pas, et je lui pardonne son attachement pour vous.


Arlequin.

À quoi cela sert-il, ce pardon-là ?


Lisette.

Je veux dire que je ne suis plus si surprise que je l’étais de son obstination à vous aimer.


Arlequin.

Et en vertu de quoi étiez-vous surprise ?


Lisette.

C’est qu’elle refuse un prince aimable.


Arlequin.

Et quand il serait aimable, cela empêche-t-il que je ne le sois aussi, moi ?


Lisette.

Non, mais enfin c’est un prince.


Arlequin.

Qu’importe ? en fait de fille, ce prince n’est pas plus avancé que moi.


Lisette.

À la bonne heure. J’entends seulement qu’il a des sujets et des États, et que, tout aimable que vous êtes, vous n’en avez point.


Arlequin.

Vous me la baillez belle avec vos sujets et vos États ! Si je n’ai point de sujets, je n’ai charge de personne ; et si tout va bien, je m’en réjouis ; si tout va mal, ce n’est pas ma faute. Pour des États, qu’on en ait ou qu’on n’en ait point, on n’en tient pas plus de place, et cela ne rend ni plus beau, ni plus laid. Ainsi, de toutes façons, vous étiez surprise à propos de rien.


Lisette, à part.

Voilà un vilain petit homme ; je lui fais des compliments, et il me querelle !


Arlequin.

Hein ?


Lisette.

J’ai du malheur de ce que je vous dis ; et j’avoue qu’à vous voir seulement, je me serais promis une conversation plus douce.


Arlequin.

Dame ! mademoiselle, il n’y a rien de si trompeur que la mine des gens.


Lisette.

Il est vrai que la vôtre m’a trompée ; et voilà comme on a souvent tort de se prévenir en faveur de quelqu’un.


Arlequin.

Oh ! très fort ; mais que voulez-vous ? je n’ai point choisi ma physionomie.


Lisette.

Non, je n’en saurais revenir quand je vous regarde.


Arlequin.

Me voilà pourtant ; et il n’y a point de remède, je serai toujours comme cela.


Lisette.

Oh ! j’en suis persuadée.


Arlequin.

Par bonheur, vous ne vous en souciez guère ?


Lisette.

Pourquoi me demandez-vous cela ?


Arlequin.

Eh ! pour le savoir.


Lisette.

Je serais bien sotte de vous dire la vérité là-dessus, et une fille doit se taire.


Arlequin.

Comme elle y va ! Tenez, dans le fond, c’est dommage que vous soyez une si grande coquette.


Lisette.

Moi ?


Arlequin.

Vous-même.


Lisette.

Savez-vous bien qu’on n’a jamais dit pareille chose à une femme, et que vous m’insultez ?


Arlequin.

Point du tout ; il n’y a point de mal à voir ce que les gens nous montrent. Ce n’est point moi qui ai tort de vous trouver coquette ; c’est vous qui avez tort de l’être, mademoiselle.


Lisette.

Mais par où voyez-vous donc que je le suis ?


Arlequin.

Parce qu’il y a une heure que vous me dites des douceurs, et que vous prenez le tour pour me dire que vous m’aimez. Écoutez, si vous m’aimez tout de bon, retirez-vous vite afin que cela s’en aille ; car je suis pris, et naturellement je ne veux pas qu’une fille me fasse l’amour la première ; c’est moi qui veux commencer à le faire à la fille, cela est bien meilleur. Et si vous ne m’aimez pas… eh ! fi ! mademoiselle, fi ! fi !


Lisette.

Allez, allez, vous n’êtes qu’un visionnaire.


Arlequin.

Comment est-ce que les garçons, à la cour, peuvent souffrir ces manières-là dans leurs maîtresses ? Par la morbleu ! qu’une femme est laide quand elle est coquette !


Lisette.

Mais, mon pauvre garçon, vous extravaguez.


Arlequin.

Vous parlez de Silvia, c’est cela qui est aimable ! si je vous contais notre amour, vous tomberiez dans l’admiration de sa modestie. Les premiers jours il fallait voir comme elle se reculait d’auprès de moi ; et puis elle reculait plus doucement ; puis, petit à petit, elle ne reculait plus ; ensuite elle me regardait en cachette ; et puis elle avait honte quand je l’avais vue faire, et puis moi j’avais un plaisir de roi à voir sa honte ; ensuite j’attrapais sa main, qu’elle me laissait prendre ; et puis elle était encore toute confuse ; et puis je lui parlais ; ensuite elle ne me répondait rien, mais n’en pensait pas moins ; ensuite elle me donnait des regards pour des paroles, et puis des paroles qu’elle laissait aller sans y songer, parce que son cœur allait plus vite qu’elle ; enfin, c’était un charme ; aussi j’étais comme fou. Et voilà ce qui s’appelle une fille ; mais vous ne ressemblez point à Silvia.


Lisette.

En vérité, vous me divertissez, vous me faites rire.


Arlequin.

Oh ! pour moi, je m’ennuie de vous faire rire à vos dépens. Adieu ; si tout le monde était comme moi, vous trouveriez plus tôt un merle blanc qu’un amoureux.



Scène VII

ARLEQUIN, LISETTE, TRIVELIN.


Trivelin, à Arlequin.

Vous sortez ?


Arlequin.

Oui ; cette demoiselle veut que je l’aime, mais il n’y a pas moyen.


Trivelin.

Allons, allons faire un tour, en attendant le dîner ; cela vous désennuiera.



Scène VIII

LE PRINCE, FLAMINIA, LISETTE.


Flaminia, à Lisette.

Eh bien, nos affaires avancent-elles ? Comment va le cœur d’Arlequin ?


Lisette.

Il va très brutalement pour moi.


Flaminia.

Il t’a donc mal reçue ?


Lisette.

Eh ! fi ! mademoiselle, vous êtes une coquette ; voilà de son style.


Le Prince.

J’en suis fâché, Lisette ; mais il ne faut pas que cela vous chagrine, vous n’en valez pas moins.


Lisette.

Je vous avoue, seigneur, que si j’étais vaine, je n’aurais pas mon compte. J’ai des preuves que je puis déplaire ; et nous autres femmes, nous nous passons bien de ces preuves-là.


Flaminia.

Allons, allons, c’est maintenant à moi à tenter l’aventure.


Le Prince.

Puisqu’on ne peut gagner Arlequin, Silvia ne m’aimera jamais.


Flaminia.

Et moi, je vous dis, seigneur, que j’ai vu Arlequin ; qu’il me plaît, à moi ; que je me suis mis dans la tête de vous rendre content ; que je vous ai promis que vous le seriez ; que je vous tiendrai parole, et que de tout ce que je vous dis là je ne vous rabattrais pas la valeur d’un mot. Oh ! vous ne me connaissez pas. Quoi ! seigneur, Arlequin et Silvia me résisteraient ! Je ne gouvernerais pas deux cœurs de cette espèce-là ! moi qui l’ai entrepris, moi qui suis opiniâtre, moi qui suis femme ! c’est tout dire. Et moi, j’irais me cacher ! Mon sexe me renoncerait, seigneur, vous pouvez en toute sûreté ordonner les apprêts de votre mariage, vous arranger pour cela ; je vous garantis aimé, je vous garantis marié ; Silvia va vous donner son cœur, ensuite sa main ; je l’entends d’ici vous dire : « Je vous aime » ; je vois vos noces, elles se font ; Arlequin m’épouse, vous nous honorez de vos bienfaits ; et voilà qui est fini.


Lisette.

Tout est fini ? Rien n’est commencé.


Flaminia.

Tais-toi, esprit court.


Le Prince.

Vous m’encouragez à espérer ; mais je vous avoue que je ne vois d’apparence à rien.


Flaminia.

Je les ferai bien venir, ces apparences ; j’ai de bons moyens pour cela. Je vais commencer par aller chercher Silvia ; il est temps qu’elle voie Arlequin.


Lisette.

Quand ils se seront vus, j’ai bien peur que tes moyens n’aillent mal.


Le Prince.

Je pense de même.


Flaminia.

Eh ! nous ne différons que de oui et de non ; ce n’est qu’une bagatelle. Pour moi, j’ai résolu qu’ils se voient librement. Sur la liste des mauvais tours que je veux jouer à leur amour, c’est ce tour-là que j’ai mis à la tête.


Le Prince.

Faites donc à votre fantaisie.


Flaminia.

Retirons-nous ; voici Arlequin qui vient.



Scène IX

ARLEQUIN, TRIVELIN, suite de valets.


Arlequin.

Par parenthèse, dites-moi une chose : il y a une heure que je rêve à quoi servent ces grands drôles bariolés qui nous accompagnent partout. Ces gens-là sont bien curieux !


Trivelin.

Le prince, qui vous aime, commence par là à vous donner des témoignages de sa bienveillance ; il veut que ces gens-là vous suivent pour vous faire honneur.


Arlequin.

Oh ! oh ! c’est donc une marque d’honneur ?


Trivelin.

Oui, sans doute.


Arlequin.

Et dites-moi ; ces gens-là qui me suivent, qui est-ce qui les suit, eux ?


Trivelin.

Personne.


Arlequin.

Et vous, n’avez-vous personne aussi ?


Trivelin.

Non.


Arlequin.

On ne vous honore donc pas, vous autres ?


Trivelin.

Nous ne méritons pas cela.


Arlequin.

Allons, cela étant, hors d’ici ! Tournez-moi les talons avec toutes ces canailles-là.


Trivelin.

D’où vient donc cela ?


Arlequin.

Détalez ; je n’aime point les gens sans honneur et qui ne méritent pas qu’on les honore.


Trivelin.

Vous ne m’entendez pas.


Arlequin.

Je m’en vais donc vous parler plus clairement.


Trivelin, en s’enfuyant.

Arrêtez, arrêtez, que faites-vous ? Arlequin court aussi après les autres valets, qu’il chasse, et Trivelin se réfugie dans une coulisse.



Scène X

ARLEQUIN, TRIVELIN.


Arlequin.

Ces marauds-là ! j’ai eu toutes les peines du monde à les congédier. Voilà une drôle de façon d’honorer un honnête homme, que de mettre une troupe de coquins après lui ; c’est se moquer du monde. (Il se retourne et voit Trivelin qui revient.) Mon ami, est-ce que je ne me suis pas bien expliqué ?


Trivelin, de loin.

Écoutez, vous m’avez battu ; mais je vous le pardonne. Je vous crois un garçon raisonnable.


Arlequin.

Vous le voyez bien.


Trivelin, de loin.

Quand je vous dis que nous ne méritons pas d’avoir des gens à notre suite, ce n’est pas que nous manquions d’honneur ; c’est qu’il n’y a que les personnes considérables, les seigneurs, les gens riches, qu’on honore de cette manière-là. S’il suffisait d’être honnête homme, moi qui vous parle, j’aurais après moi une armée de valets.


Arlequin.

Oh ! à présent je vous comprends. Que diantre ! que ne dites-vous la chose comme il faut ? Je n’aurais pas les bras démis, et vos épaules s’en porteraient mieux.


Trivelin.

Vous m’avez fait mal.


Arlequin.

Je le crois bien, c’était mon intention. Par bonheur ce n’est qu’un malentendu, et vous devez être bien aise d’avoir reçu innocemment les coups de bâton que je vous ai donnés. Je vois bien à présent que c’est qu’on fait ici tout l’honneur aux gens considérables, riches ; et à celui qui n’est qu’honnête homme, rien.


Trivelin.

C’est cela même.


Arlequin.

Sur ce pied-là ce n’est pas grand-chose que d’être honoré, puisque cela ne signifie pas qu’on soit honorable.


Trivelin.

Mais on peut être honorable avec cela.


Arlequin.

Ma foi ! tout bien compté, vous me ferez plaisir de me laisser là sans compagnie. Ceux qui me verront tout seul me prendront tout d’un coup pour un honnête homme ; j’aime autant cela que d’être pris pour un grand seigneur.


Trivelin.

Nous avons ordre de rester auprès de vous.


Arlequin.

Menez-moi donc voir Silvia.


Trivelin.

Vous serez satisfait, elle va venir… Parbleu ! je ne vous trompe pas, car la voilà qui entre. Adieu ; je me retire.



Scène XI

SILVIA, ARLEQUIN, FLAMINIA.


Silvia, accourant avec joie.

Ah ! le voici. Eh ! mon cher Arlequin, c’est donc vous ! Je vous revois donc ! Le pauvre enfant ! que je suis aise !


Arlequin.

Et moi aussi. Oh ! oh ! je me meurs de joie.


Silvia.

Là, là, mon fils, doucement. Il m’aime ; quel plaisir d’être aimée comme cela !


Flaminia.

Vous me ravissez tous deux, mes chers enfants, et vous êtes bien aimables de vous être si fidèles. (Bas.) Si quelqu’un m’entendait dire cela, je serais perdue… mais, dans le fond du cœur, je vous estime et je vous plains.


Silvia.

Hélas ! c’est que vous êtes un bon cœur. J’ai bien soupiré, mon cher Arlequin.


Arlequin, tendrement.

M’aimez-vous toujours ?


Silvia.

Si je vous aime ! Cela se demande-t-il ? est-ce une question à faire ?


Flaminia.

Oh ! pour cela, je puis vous certifier sa tendresse. Je l’ai vue au désespoir, je l’ai vue pleurer de votre absence ; elle m’a touchée moi-même. Je mourais d’envie de vous voir ensemble ; vous voilà. Adieu, mes amis ; je m’en vais, car vous m’attendrissez. Vous me faites tristement ressouvenir d’un amant que j’avais, et qui est mort. Il avait de l’air d’Arlequin, et je ne l’oublierai jamais. Adieu, Silvia ; on m’a mise auprès de vous, mais je ne vous desservirai point. Aimez toujours Arlequin, il le mérite ; et vous, Arlequin, quelque chose qu’il arrive, regardez-moi comme une amie, comme une personne qui voudrait pouvoir vous obliger ; je ne négligerai rien pour cela.


Arlequin.

Allez, mademoiselle, vous êtes une fille de bien. Je suis votre ami aussi, moi. Je suis fâché de la mort de votre amant ; c’est bien dommage que vous soyez affligée, et nous aussi.

(Flaminia sort.)



Scène XII

ARLEQUIN, SILVIA.


Silvia.

Eh bien, mon cher Arlequin ?


Arlequin.

Eh bien, mon âme ?


Silvia.

Nous sommes bien malheureux !


Arlequin.

Aimons-nous toujours ; cela nous aidera à prendre patience.


Silvia.

Oui, mais notre amitié, que deviendra-t-elle ? Cela m’inquiète.


Arlequin.

Hélas ! m’amour, je vous dis de prendre patience, mais je n’ai pas plus de courage que vous. (Il lui prend la main.) Pauvre petit trésor à moi ! M’amie ! il y a trois jours que je n’ai vu ces beaux yeux-là ; regardez-moi toujours, pour me récompenser.


Silvia.

Ah ! j’ai bien des choses à vous dire. J’ai peur de vous perdre ; j’ai peur qu’on ne vous fasse quelque mal par méchanceté de jalousie ; j’ai peur que vous ne soyez trop longtemps sans me voir, et que vous ne vous y accoutumiez.


Arlequin.

Petit cœur, est-ce que je m’accoutumerais à être malheureux ?


Silvia.

Je ne veux point être oubliée par vous ; je ne veux point non plus que vous enduriez rien à cause de moi ; je ne sais point dire ce que je veux, je vous aime trop. C’est une pitié que mon embarras ; tout me chagrine.


Arlequin, pleurant.

Hi ! hi ! hi ! hi !


Silvia.

Oh bien ! Arlequin, je m’en vais donc pleurer aussi, moi.


Arlequin.

Comment voulez-vous que je m’empêche de pleurer, puisque vous voulez être si triste ; si vous aviez un peu de compassion pour moi, est-ce que vous seriez si affligée ?


Silvia.

Demeurez donc en repos ; je ne vous dirai plus que je suis chagrine.


Arlequin.

Oui ; mais je devinerai que vous l’êtes. Il faut me promettre que vous ne le serez plus.


Silvia.

Oui, mon fils ; mais promettez-moi aussi que vous m’aimerez toujours.


Arlequin.

Silvia, je suis votre amant ; vous êtes ma maîtresse ; retenez-le bien, car cela est vrai ; et tant que je serai en vie, cela ira toujours le même train, cela ne branlera pas ; je mourrai de compagnie avec cela. Ah çà ! dites-moi le serment que vous voulez que je vous fasse ?


Silvia.

Voilà qui va bien ; je ne sais point de serments ; vous êtes un garçon d’honneur ; j’ai votre amitié, vous avez la mienne ; je ne la reprendrai pas. À qui est-ce que je la porterais ? N’êtes-vous pas le plus joli garçon qu’il y ait ? Y a-t-il quelque fille qui puisse vous aimer autant que moi ? En bien, n’est-ce pas assez ? Nous en faut-il davantage ? Il n’y a qu’à rester comme nous sommes, il n’y aura pas besoin de serments.


Arlequin.

Dans cent ans d’ici, nous serons tout de même.


Silvia.

Sans doute.


Arlequin.

Il n’y a donc rien à craindre, m’amie ; tenons-nous donc joyeux.


Silvia.

Nous souffrirons peut-être un peu ; voilà tout.


Arlequin.

C’est une bagatelle. Quand on a un peu pâti, le plaisir en semble meilleur.


Silvia.

Oh ! pourtant, je n’aurais que faire de pâtir pour être bien aise, moi.


Arlequin.

Il n’y aura qu’à ne pas songer que nous pâtissons.


Silvia, le regardant tendrement.

Ce cher petit homme, comme il m’encourage !


Arlequin.

Je ne m’embarrasse que de vous.


Silvia.

Où est-ce qu’il prend tout ce qu’il me dit ? Il n’y a que lui au monde comme cela ; mais aussi il n’y a que moi pour vous aimer, Arlequin.


Arlequin.

C’est comme du miel, ces paroles-là.



Scène XIII

ARLEQUIN, SILVIA, FLAMINIA, TRIVELIN.


Trivelin, à Silvia.

Je suis au désespoir de vous interrompre ; mais votre mère vient d’arriver, mademoiselle Silvia, et elle demande instamment à vous parler.


Silvia, à Arlequin.

Arlequin, ne me quittez pas ; je n’ai rien de secret pour vous.


Arlequin, la prenant sous le bras.

Marchons, ma petite.


Flaminia.

Ne craignez rien, mes enfants. Allez toute seule trouver votre mère, ma chère Silvia ; cela sera plus séant. Vous êtes libres de vous voir autant qu’il vous plaira ; c’est moi qui vous en assure. Vous savez bien que je ne voudrais pas vous tromper.


Arlequin.

Oh ! non, vous êtes de notre parti, vous.


Silvia.

Adieu donc, mon fils ; je vous rejoindrai bientôt.

(Elle sort.)

Arlequin, à Flaminia.

Notre amie, pendant qu’elle sera là, restez avec moi pour empêcher que je ne m’ennuie. Il n’y a ici que votre compagnie que je puisse endurer.


Flaminia.

Mon cher Arlequin, la vôtre me fait bien du plaisir aussi ; mais j’ai peur qu’on ne s’aperçoive de l’amitié que j’ai pour vous.


Trivelin.

Seigneur Arlequin, le dîner est prêt.


Arlequin.

Je n’ai point de faim.


Flaminia.

Je veux que vous mangiez, vous en avez besoin.


Arlequin.

Croyez-vous ?


Flaminia.

Oui.


Arlequin.

Je ne saurais. (À Trivelin.) La soupe est-elle bonne ?


Trivelin.

Exquise.


Arlequin.

Hum ! il faut attendre Silvia ; elle aime le potage.


Flaminia.

Je crois qu’elle dînera avec sa mère. Vous êtes le maître pourtant ; mais je vous conseille de les laisser ensemble ; n’est-il pas vrai ? Après dîner vous la verrez.


Arlequin.

Je veux bien ; mais mon appétit n’est pas encore ouvert.


Trivelin.

Le vin est au frais, et le rôt tout prêt.


Arlequin.

Je suis si triste !… Ce rôt est donc friand ?


Trivelin.

C’est du gibier qui a une mine !…


Arlequin.

Que de chagrins ! Allons donc ; quand la viande est froide, elle ne vaut rien.


Flaminia.

N’oubliez pas de boire à ma santé.


Arlequin.

Venez boire à la mienne, à cause de la connaissance.


Flaminia.

Oui-da, de tout mon cœur ; j’ai une demi-heure à vous donner.


Arlequin.

Bon ! je suis content de vous.