La Double Méprise/IX

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Fournier (p. 143-176).
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IX.


Après le dîner, la soirée étant belle, et le temps chaud, on se réunit dans le jardin, autour d’une table rustique, pour prendre le café.

Châteaufort avait remarqué, avec un dépit croissant, les attentions de Darcy pour madame de Chaverny. À mesure qu’il observait l’intérêt qu’elle paraissait prendre à la conversation du nouveau-venu, il devenait moins aimable lui-même, et la jalousie qu’il ressentait n’avait d’autre effet que de lui ôter ses moyens de plaire. Il se promenait sur la terrasse où l’on était assis, ne pouvant rester en place, suivant l’ordinaire des gens inquiets, regardant souvent de gros nuages noirs qui se formaient à l’horizon, et qui annonçaient un orage, plus souvent encore son rival qui causait à voix basse avec Julie. Tantôt il la voyait sourire, tantôt elle devenait sérieuse, tantôt elle baissait les yeux timidement ; enfin il voyait que Darcy ne pouvait pas lui dire un mot qui ne produisît un effet marqué ; et ce qui le chagrinait surtout, c’est que les expressions variées que prenaient les traits de Julie, semblaient n’être que l’image et comme la réflexion de la physionomie mobile de Darcy. Enfin, ne pouvant plus tenir à cette espèce de supplice, il s’approcha d’elle, et se penchant sur le dos de sa chaise, au moment où Darcy donnait à quelqu’un des renseignemens sur la barbe du sultan Mahmoud : — « Madame, » dit-il d’un ton amer, « M. Darcy paraît être un homme bien aimable ! »

— « Oh ! oui, » répondit madame de Chaverny avec une expression d’enthousiasme qu’elle ne put réprimer.

— « Il y paraît, » continua Châteaufort, « car il vous fait oublier vos anciens amis. »

— « Mes anciens amis ? » dit Julie d’un accent un peu sévère, « je ne sais ce que vous voulez dire, » et elle lui tourna le dos. Puis prenant un coin du mouchoir que madame Lambert tenait à la main : — « Que la broderie de ce mouchoir est de bon goût ! » dit-elle, « c’est un ouvrage merveilleux. »

— « Trouvez-vous, ma chère ? c’est un cadeau de M. Darcy, qui m’a rapporté je ne sais combien de mouchoirs brodés de Constantinople. — À propos, Darcy, est-ce votre Turque qui vous les a brodés ? »

— « Ma Turque ? quelle Turque ? »

— « Oui, cette belle sultane à qui vous avez sauvé la vie ; qui vous appelait… Oh ! nous savons tout… qui vous appelait… son… son sauveur enfin. Vous devez savoir comment cela se dit en turc. »

Darcy se frappa le front en riant : « Est-il possible, » s’écria-t-il, « que la renommée de ma mésaventure soit déjà parvenue à Paris !… »

— « Mais il n’y a pas de mésaventure là-dedans ; il n’y en a peut-être que pour le Mamamouchi qui a perdu sa favorite. »

— « Hélas ! » répondit Darcy, « je vois bien que vous ne savez que la moitié de l’histoire, car c’est une aventure aussi triste pour moi que celle des moulins à vent pour Don Quichotte. Faut-il qu’après avoir tant donné à rire aux Francs, je sois encore victime à Paris de la seule tentative que j’aie faite pour renouveler la chevalerie errante ! »

— « Comment ? mais nous ne savons rien. Contez-nous toute l’histoire ! » s’écrièrent toutes les dames à la fois.

— « Je devrais, » dit Darcy, « vous laisser sur le récit que vous connaissez peut-être déjà, et me dispenser de la suite, dont les souvenirs n’ont rien de bien agréable pour moi, mais un de mes amis… Je vous demande la permission de vous le présenter, madame Lambert, — sir John Tyrrel… Un de mes amis, acteur aussi dans cette scène tragi-comique, va bientôt venir à Paris ; il pourrait bien se donner le malin plaisir de me prêter, dans son récit, un rôle encore plus ridicule que celui que j’ai joué. Voici le fait :

« Cette malheureuse femme, une fois installée dans le consulat de France… »

— « Oh ! mais commencez par le commencement, » s’écria madame Lambert.

— « Mais vous le savez déjà. »

— « Nous ne savons rien, mais nous voulons que vous nous contiez toute l’histoire d’un bout à l’autre. »

— « Eh bien ! vous saurez, Mesdames, que j’étais à Larnaca en 18… Un jour, je sortis de la ville pour dessiner. Avec moi était un jeune Anglais très-aimable, bon garçon, bon vivant, nommé sir John Tyrrel ; un de ces hommes précieux en voyage, parce qu’ils pensent au dîner, qu’ils n’oublient pas les provisions et qu’ils sont toujours de bonne humeur. D’ailleurs il voyageait sans but, et ne savait ni la géologie ni la botanique, sciences bien fâcheuses dans un compagnon de voyage.

« Je m’étais assis à l’ombre d’une masure à deux cents pas environ de la mer qui, dans cet endroit, est dominée par des rochers à pic. J’étais fort occupé à dessiner ce qui restait d’un sarcophage antique, tandis que sir John, couché sur l’herbe, se moquait de mon goût pour les arts, en fumant de délicieux tabac de Latakié. À côté de nous, un domestique turc, que nous avions pris à notre service, nous faisait du café. C’était le meilleur faiseur de café et le plus poltron de tous les Turcs que j’aie connus.

« Tout d’un coup, sir John s’écria avec joie : « Voici des gens qui descendent de la montagne avec de la neige ; nous allons leur en acheter et faire du sorbet avec des oranges. »

« Je levai les yeux, et je vis venir à nous un âne sur lequel était chargé en travers un gros paquet ; deux esclaves le soutenaient de chaque côté. En avant, un ânier conduisait l’âne, et derrière, un Turc vénérable à barbe blanche fermait la marche, monté sur un assez bon cheval. Toute cette procession s’avançait lentement et avec beaucoup de gravité.

« Notre Turc, tout en soufflant son feu, jeta un coup d’œil de côté sur la charge de l’âne, et nous dit avec un sourire singulier : « Ce n’est pas de la neige. » Puis il s’occupa de notre café, avec son flegme habituel.

— « Qu’est-ce donc ? » demanda Tyrrel. « Est-ce quelque chose à manger ? »

— « Pour les poissons, » répondit le Turc.

« En ce moment l’homme à cheval partit au galop, et, se dirigeant vers la mer, il passa auprès de nous, non sans nous jeter un de ces coups d’œil méprisans que les Musulmans adressent volontiers aux Chrétiens. Il poussa son cheval jusqu’aux rochers à pic dont je vous ai parlé, et l’arrêta court à l’endroit le plus escarpé. Il regardait la mer, et paraissait chercher le meilleur endroit pour se précipiter.

« Nous examinâmes alors avec plus d’attention le paquet que portait l’âne, et nous fûmes frappés de la forme étrange du sac. Toutes les histoires de femmes noyées par des maris jaloux nous revinrent aussitôt à la mémoire. Nous nous communiquâmes nos réflexions.

— « Demande à ces coquins, » dit sir John à notre Turc, « si ce n’est pas une femme qu’ils portent ainsi. »

« Le Turc ouvrit de grands yeux effarés, mais non la bouche. Il était évident qu’il trouvait notre question par trop inconvenante.

« En ce moment le sac étant près de nous, nous le vîmes distinctement remuer, et nous entendîmes même une espèce de gémissement ou de grognement qui en sortait.

« Tyrrel, quoique gastronome, est fort chevaleresque. Il se leva comme un furieux, courut à l’ânier, et lui demanda en Anglais, tant il était troublé par la colère, ce qu’il conduisait ainsi et ce qu’il prétendait faire de son sac. L’ânier n’avait garde de répondre, mais le sac s’agita violemment : des cris de femme se firent entendre ; sur quoi les deux esclaves se mirent à donner sur le sac de grands coups de courroies dont ils se servaient pour faire marcher l’âne. Tyrrel était poussé à bout. D’un vigoureux et scientifique coup de poing il jeta l’ânier à terre, saisit un esclave à la gorge ; sur quoi le sac poussé violemment dans la lutte tomba lourdement sur l’herbe.

« J’étais accouru. L’autre esclave se mettait en devoir de ramasser des pierres, l’ânier se relevait. Malgré mon aversion pour me mêler des affaires des autres, il m’était impossible de ne pas venir au secours de mon compagnon. M’étant saisi d’un piquet qui me servait à tenir mon parasol quand je dessinais, je le brandissais en menaçant les esclaves et l’ânier de l’air le plus martial qu’il m’était possible. Tout allait bien quand ce diable de Turc à cheval, ayant fini de contempler la mer, et s’étant retourné au bruit que nous faisions, partit comme une flèche et fut sur nous avant que nous y eussions pensé : il avait à la main une espèce de vilain coutelas… »

— « Un ataghan ? » dit Châteaufort qui aimait la couleur locale.

— « Un ataghan, » reprit Darcy avec un sourire d’approbation. « Il passa auprès de moi, et me donna sur la tête un coup de cet ataghan qui me fit voir mille étoiles. Je ripostai pourtant en lui assénant un bon coup de piquet sur les reins, et je fis ensuite le moulinet de mon mieux, frappant ânier, esclaves, cheval et Turc, devenu moi-même dix fois plus furieux que mon ami sir John Tyrrel. L’affaire aurait sans doute tourné mal pour nous. Notre interprète observait la neutralité, et nous ne pouvions nous défendre long-temps avec un bâton contre trois hommes d’infanterie, un de cavalerie et un ataghan. Heureusement sir John se souvint d’une paire de pistolets que nous avions apportée. Il s’en saisit, m’en jeta un, et prit l’autre qu’il dirigea aussitôt contre le cavalier qui nous donnait tant d’affaires. La vue de ces armes, et le léger claquement du chien du pistolet lorsque nous bandâmes la détente, produisit un effet magique sur nos ennemis. Ils prirent honteusement la fuite, nous laissant maîtres du champ de bataille, du sac et même de l’âne. Malgré toute notre colère nous n’avions pas fait feu, et ce fut un bonheur, car on ne tue pas impunément un bon musulman, et il en coûte cher pour le rosser.

« Lorsque je me fus un peu essuyé, notre premier soin fut, comme vous le pensez bien, d’aller au sac et de l’ouvrir. Nous y trouvâmes une assez jolie femme, un peu grasse, avec de beaux cheveux noirs, et n’ayant pour tous vêtemens qu’une chemise de laine bleue, un peu moins transparente que l’écharpe de madame de Chaverny.

« Elle sauta lestement du sac, et sans paraître fort embarrassée, elle nous adressa un discours très-pathétique sans doute, mais dont nous ne comprîmes pas un mot, à la suite de quoi elle me baisa la main. C’est la seule fois, Mesdames, qu’une dame m’ait fait cet honneur.

« Le sang-froid nous était revenu cependant. Nous voyions notre interprète s’arracher la barbe comme un homme désespéré. Moi, je m’accommodais la tête de mon mieux avec mon mouchoir. Tyrrel disait : « Que diable faire de cette femme ? Si nous restons ici, le mari va revenir en force, et nous assommera ; si nous retournons à Larnaca avec elle, dans ce bel équipage, la canaille nous lapidera infailliblement. » Tyrrel, embarrassé de toutes ces réflexions, et ayant recouvré tout son sang-froid britannique, s’écria : « Quelle diable d’idée avez-vous eue d’aller dessiner aujourd’hui ! » Son exclamation me fit rire, et la femme qui n’y avait rien compris se mit à rire aussi.

« Il fallut pourtant prendre un parti. Je pensai que ce que nous avions de mieux à faire, c’était de nous mettre tous sous la protection du vice-consul de France ; mais le plus difficile était de rentrer à Larnaca. Le jour tombait, et ce fut une circonstance heureuse pour nous. Notre Turc nous fit prendre un grand détour, et nous arrivâmes, grace à la nuit et à cette précaution, sans encombre à la maison du consul, qui est hors de la ville. J’ai oublié de vous dire que nous avions composé à la femme un costume presque décent avec le sac et le turban de notre interprète.

« Le consul nous reçut fort mal ; nous dit que nous étions des fous ; qu’il fallait respecter les usages des pays où l’on voyage ; qu’il ne fallait pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce. Enfin, il nous tança d’importance, et il avait raison, car nous en avions fait assez pour occasionner une violente émeute, et faire massacrer tous les Francs de l’île de Chypre.

« Sa femme fut plus humaine ; elle avait lu beaucoup de romans, et trouva notre conduite très-généreuse. Dans le fait, nous nous étions conduits en héros de roman. Cette excellente dame était fort dévote ; elle pensa qu’elle convertirait facilement l’infidèle que nous lui avions amenée ; que cette conversion serait mentionnée au Moniteur, et que son mari serait nommé consul-général. Tout ce plan se fit en un instant dans sa tête. Elle embrassa la femme turque, lui donna une robe, fit honte à M. le vice-consul de sa cruauté, et l’envoya chez le pacha pour arranger l’affaire.

« Le pacha était fort en colère. Le mari jaloux était un personnage, et jetait feu et flammes. C’était une horreur, disait-il, que des chiens de chrétiens empêchassent un homme comme lui de jeter son esclave à la mer. Le consul était fort en peine ; il parla beaucoup du roi son maître, encore plus d’une frégate de 60 canons, qui venait de paraître dans les eaux de Larnaca. Mais l’argument qui produisit le plus d’effet, ce fut la proposition qu’il fit en notre nom de payer l’esclave à juste prix.

« Hélas ! si vous saviez ce que c’est que le juste prix d’un Turc ! Il fallut payer le mari, payer le pacha, payer l’ânier à qui Tyrrel avait cassé deux dents, payer pour le scandale, payer pour tout. Combien de fois Tyrrel s’écria douloureusement : « Pourquoi diable aller dessiner sur le bord de la mer ! »

— « Quelle aventure, mon pauvre Darcy ! » s’écria madame Lambert ; « c’est donc là que vous avez reçu cette terrible balafre ? De grace, levez donc vos cheveux. Mais c’est un miracle qu’il ne vous ait pas fendu la tête ! »

Julie, pendant tout ce récit, n’avait pas détourné les yeux du front du narrateur ; elle demanda enfin d’une voix timide : « Que devint la femme ? »

— « C’est là justement la partie de l’histoire que je n’aime pas trop à raconter. La suite est si triste pour moi, qu’à l’heure où je vous parle, on se moque encore de notre équipée chevaleresque à Tyrrel et à moi. »

— « Était-elle jolie, cette femme ? » demanda madame de Chaverny, en rougissant un peu.

— « Comment se nommait-elle ? » demanda madame Lambert.

— « Elle se nommait Emineh. — Jolie ?… Oui, elle était assez jolie, mais trop grasse et toute barbouillée de fard, suivant l’usage de son pays. Il faut beaucoup d’habitude pour apprécier les charmes d’une beauté turque. — Emineh fut donc installée dans la maison du vice-consul. Elle était Mingrélienne, et dit à madame C***, la femme du vice-consul, qu’elle était fille de prince. Dans ce pays, tout coquin qui commande à dix autres coquins est un prince. On la traita donc en princesse : elle dînait à table, mangeait comme quatre ; puis, quand on lui parlait religion, elle s’endormait régulièrement. Cela dura quelque temps. Enfin on prit jour pour le baptême. Madame C*** se nomma sa marraine, et voulut que je fusse parrain avec elle. Bonbons, cadeaux et tout ce qui s’ensuit !… Il était écrit que cette malheureuse Emineh me ruinerait. Madame C*** disait qu’Emineh m’aimait bien mieux que Tyrrel, parce qu’en me présentant du café elle en laissait toujours tomber sur mes habits. Je me préparais à ce baptême avec une componction vraiment évangélique, lorsque, la veille de la cérémonie, la belle Emineh disparut. Faut-il vous dire tout ? Le vice-consul avait pour cuisinier un Mingrélien, grand coquin certainement, mais admirable pour le pilau. Ce Mingrélien avait plu à Emineh, qui avait sans doute du patriotisme à sa manière. Il l’enleva, et en même temps une somme assez forte à M. C***, qui ne put jamais le retrouver. Ainsi le consul en fut pour son argent, sa femme pour le trousseau qu’elle avait donné à Emineh, moi pour mes gants, mes bonbons, outre les coups que j’avais reçus. Le pire, c’est qu’on me rendit en quelque sorte responsable de l’aventure. On prétendit que c’était moi qui avais délivré cette vilaine femme, que je voudrais savoir au fond de la mer, et qui avais attiré tant de malheurs sur mes amis. Tyrrel sut se tirer d’affaire ; il passa pour victime, tandis que lui seul était cause de toute la bagarre, et moi je restai avec une réputation de Don Quichotte et la balafre que vous voyez, qui nuit beaucoup à mes succès. »

L’histoire contée, on rentra dans le salon. Darcy causa encore quelque temps avec madame de Chaverny, puis il fut obligé de la quitter pour se voir présenter un jeune homme fort savant en économie politique, qui étudiait pour être député, et qui désirait avoir des renseignemens statistiques sur l’empire ottoman.