La Double Vie de Théophraste Longuet/20

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Ernest Flammarion (pp. 196-204).


XX

LA DERNIÈRE POIGNÉE DE MAIN DE CARTOUCHE


Le récit qui suit est la reproduction intégrale de ce qui est sorti de la bouche de Théophraste, toujours plongé dans le sommeil de l’hypnose, depuis le moment qu’il a subi la torture et qu’il a fait le mort. Cette pièce est de la plus haute importance, non seulement pour la science expérimentale spirite, mais encore pour l’histoire, car elle détruit la légende de la roue et nous expose de façon indiscutable la véritable mort de Cartouche. J’ai trouvé cette pièce non point dans le coffret en bois des îles, mais dans les papiers et rapports qui ont été lus au congrès spirite de 1889. Il est tout entier de la main de M. de la Nox, et je lui ai donné la préférence sur la narration in fine de M. Lecamus, qui est à chaque instant émaillée des réflexions les plus stupides.

Théophraste ou plutôt Cartouche, en puissance de M. de la Nox, dit :

— Je ne sais au juste ce qui m’est arrivé. J’ai fait le mort, j’ai caché le Document et je n’ai plus revu personne. Quand je rouvre les yeux (je les avais donc fermés et j’étais sans doute tombé, en les fermant, en quelque faiblesse semblable à la mort), je ne reconnais d’abord aucun des objets qui m’entourent, et j’ignore le lieu dans lequel on m’a transporté. Certainement, je ne suis plus dans la salle de la torture, ni dans mon cachot de la tour de Montgommery. Suis-je seulement encore dans la Conciergerie ? Je sais que non. Où m’a-t-on enfermé ? Après la torture, en attendant mon supplice dernier, en quelle prison nouvelle m’a-t-on jeté ? La première chose que je distingue est une lueur bleuâtre qui filtre en face de moi, au travers des barreaux épais et rapprochés d’une grille. La lune vient me visiter. Elle descend deux ou trois marches. Je tente de faire un mouvement, mais je ne puis. Je suis une chose inerte. Ma volonté ne commande plus à mes membres, ni à aucun de mes muscles. C’est comme s’ils avaient coupé toute relation entre ma volonté et ma chair. Mon cerveau n’est plus maître que de voir et de comprendre ; il n’est plus maître d’agir. Mes pauvres membres ! Je les sens épars autour de moi. J’ai dû atteindre à un degré de souffrance tel que je m’explique ainsi que je ne souffre plus. Mais où suis-je ?… La lune a descendu encore deux marches, et puis deux marches encore… Ah ! ah ! qu’est-ce qu’elle éclaire, la lune ? Elle éclaire un œil, un grand œil. C’est un œil énorme et profond dans lequel un corbeau, après l’avoir vidé d’un coup de bec, pourrait déposer son œuf. Mais l’œil est vide ; mais le grand œil est vide, et l’autre œil, à côté, qui est aussi éclairé maintenant, est encore recouvert de sa paupière verte. Je vois toute la tête. Elle n’a plus de peau sur les joues, mais elle a de la barbe au menton. La lune avance avec précaution ; elle s’arrête tout doucement dans des trous de nez. Il y a trois trous de nez. À un trou de nez par tête, cela fait trois têtes !… Ils m’ont donc jeté dans une fosse commune !… La lune vient jusqu’à moi : j’ai deux jambes de cadavre au travers du ventre. Je reconnais maintenant ces marches, et cette fosse, et cette lune… Je suis dans le charnier de Montfaucon !… j’ai peur !!!…

» Quand, les jours de ripailles, je montais aux Chopinettes par la rue des Morts, j’ai regardé ce charnier à travers les grilles ; je l’ai regardé avec curiosité, parce que j’y voyais déjà ma charogne ; mais jamais il ne m’était venu à l’idée que lorsqu’une charogne serait là, elle pourrait regarder de l’autre côté des grilles ! Et maintenant, ma charogne voit ! Ils m’ont jeté là parce qu’ils m’ont cru expiré, et je suis enterré vivant avec les corps de pendus ! Mon sort est tout à fait misérable et dépasse tout ce que l’imagination des hommes pourrait inventer. Les plus tristes réflexions viennent m’assaillir, et si je me demande d’abord par quel artifice du sort j’en suis réduit à une pareille extrémité, je me vois obligé de m’avouer que le sort n’est pour rien dans mon affaire, mais bien exclusivement mon orgueil. J’aurais pu continuer tranquillement à être « le chef de tous les voleurs » si j’étais resté vivable. Mais la Belle-Laitière avait raison quand, au cabaret de la « Reine-Margot », elle me disait que je n’étais plus vivable. Je n’admettais plus une observation et, quand je convoquais mon grand conseil, je ne tenais aucun compte des résolutions où il s’était arrêté. Je me plaisais à jouer au potentat et j’avais fini par prendre cette manie de découper en morceaux tous ceux que je soupçonnais. Mes lieutenants couraient plus de danger en me servant qu’en me desservant. Ils m’ont trahi et c’était logique. Le commencement de ma mauvaise fortune fut l’affaire du Luxembourg[1]. Elle aurait dû m’ouvrir l’œil, mais mon orgueil m’empêchait de voir clair. Il est bien temps de faire toutes ces réflexions, maintenant que je suis dans le charnier !

» Je suis vivant dans le charnier, avec les morts, et, pour la première fois de ma vie, j’ai peur ! Mais je n’ai pas peur des morts, j’ai peur des vivants, car il y a un vivant autour de moi ! Je sais qu’il remue. Il est étrange comme à cette minute, où je suis sur la limite de la vie et de la mort, mes sens perçoivent des choses qu’ils avaient ignorées dans la bonne santé, et cependant mes oreilles n’entendent plus, à cause de l’eau bouillante dont elles furent pleines. Ne serais-je donc point le seul à vivre dans ce domaine de la putréfaction ? Je me souviens que la Vache-à-Paniers m’a raconté que le comte de Charolais avait fait enfermer vivantes dans de petites fosses, sur la butte de Montfaucon, des femmes qui lui avaient résisté. Mais moi, Cartouche, je n’ai point voulu croire à un crime pareil. Je sais bien qu’il se baigne dans le sang des petites vierges qu’il fait tuer, pour se guérir de l’affreuse maladie qui lui dévore les chairs ; mais enfermer des femmes vivantes dans des fosses, ça, je ne le crois pas[2]. Et cependant, il y a, sur ma gauche, à côté de moi une femme qui remue dans une fosse !… Je ne l’entends pas, je la sens. La lune a allongé son rayon jusqu’à moi. Son rayon est divisé en trois par les barreaux de la grille. Cela fait trois bandes bleues dans lesquelles je vois d’abord le trou de l’œil et les trois trous de nez, et puis une bouche épouvantable qui me tire la langue. Après, il y a trois corps sans tête. Dans le flanc gauche du troisième corps, je distingue très bien la plaie putréfiée dans laquelle s’enfonça l’un des crocs de fer par lesquels fut pendu ce décapité. On ne pouvait le pendre par la tête, puisqu’il n’avait plus de tête. Comme je ne sens plus remuer la femme dans la fosse à côté, je me remets un peu et je m’occupe à dénombrer les corps qui emplissent le charnier. Je commence même à apercevoir ceux qui sont tout à fait dans les ténèbres. Il y en a ! Il y en a ! Parbleu ! On apporte ici tous les suppliciés de la ville[3]. Il y en a de frais, il y en a de pourris, il y en a de bien conservés et tout secs ; mais d’autres ne sont pas présentables : ils tombent en ruine. Je serai bientôt une ruine comme eux. Cependant, cependant, tout n’est pas dit, tout n’est pas fini ; puisque je suis, l’espérance n’est pas morte. On retrouve l’espérance même au fond d’un charnier. Ah ! si je pouvais remuer ? Les morts remuent ; je finirai bien aussi par remuer. J’ai tourné les yeux le plus qu’il m’était possible dans le coin droit de l’orbite et j’ai vu que le mort qui est sur mon ventre et qui remue n’a pas de tête. Il glisse sur mon ventre. Je recommence à avoir peur, non pas parce que le mort remue, car les charniers appartiennent aux morts, qui y font ce qu’ils veulent, mais parce que l’on tire ce mort par les jambes. J’ai retourné mes yeux dans l’autre coin, dans le coin gauche de l’orbite, et j’ai vu une jambe du mort en l’air. Cette jambe doit être tenue par quelque chose, tirée par quelque chose. La lune monte le long du mur avec la jambe jusqu’à un trou. Et mes yeux regardent tellement à gauche qu’ils voient une main vivante. La main vivante, qui sort du trou, tire le pied mort. Je sens, je sais qu’il y a dans la fosse à côté une femme qui mange[4]

» Et maintenant, mes yeux ne quittent plus le trou, dans la terreur de voir revenir la main vivante, de voir s’allonger vers moi la main vivante… Mais j’espère, j’espère sur mon salut, que la main ne sera pas assez longue… La lune soudain cesse d’éclairer le trou, et mes yeux se tournent vers la grille par où la lune est entrée. Alors, je vois, entre la lune et moi, sur les marches du charnier, un homme ! Un homme vivant ! Je suis peut-être sauvé ! Je voudrais crier de joie et j’aurais peut-être crié, si l’horreur de ce que je sens tout à coup, de ce que je sais, ne m’avait soudain bouché la gorge. Je sens, je sais que cet homme est venu là, pour me voler mes os !… à cause de la courtisane Émilie !… Le régent s’est souvenu du duc d’Orléans et de Jean sans Peur[5] !…

» La courtisane Émilie ne veut plus le voir… Un os de Cartouche, qui en fut aimé, entre sa peau et sa chemise, pourrait, le diable s’en mêlant, la ramener dans son lit… Je sais cela… Mon regard a lu cela dans le cœur de l’homme qui descend les marches du charnier. Il vient là pour me prendre mes os !… Il allume une lanterne. Il va droit à mon cadavre. Il ne voit donc pas que les yeux de mon cadavre remuent !… Il tire de sous son manteau une lame d’acier aiguë et toute rouge dans le rayon de la lanterne… Il dépose sa lanterne… Il me prend par les épaules et me dresse à demi contre la muraille, au-dessous du trou. Il me prend la main gauche avec sa main gauche, et de la main droite m’enfonce la lame d’acier dans le poignet. Je ne sens pas la lame dans mon poignet, mais je la vois. Elle tourne autour de mon poignet… Elle va le trancher ; déjà elle le détache. Mais je commence à sentir la lame ! La vie renaît dans mon poignet ! Ah ! si mon poignet !… Ah ! si mon poignet !… Un dernier coup de sa lame et ma main gauche va lui rester dans sa main gauche !… Ah ! si mon poignet !… Ah ! si mon poignet !… Oui ! oui ! oui !!! La vie ! la vie ! la vie d’un nerf !… Je vous dis qu’il suffit de la vie d’un nerf !… Ah ! ah ! ah !!! L’homme hurle et casse d’un coup de pied sa lanterne… Ma main est partie dans la main de l’homme, mais par un dernier miracle de la vie dernière de mon poignet, ma main au moment où elle quittait mon bras a saisi la main de l’homme ! Et l’homme ne peut plus se défaire de ma main, qui s’est crispée en mourant et qui le tient ! et qui le tient ! et qui le tient ! Ah ! il agite, il secoue, il hurle, il secoue ma main qui le tient ! qui le tient ! Il tire avec sa main droite ma main qui est dans sa main gauche, mais on ne se débarrasse pas ainsi de la poignée de main d’un mort !… Je le vois qui s’enfuit du charnier en hurlant et qui bondit sur les marches, en agitant dans la lune, comme un fou, comme un fou, ma poignée de main…

» À ce moment, au-dessus de ma tête, une main que je ne vois pas, mais que je sens, sort du mur et me prend par les cheveux ! Elle me tire, me tire la tête ! Ah ! crier ! crier ! crier ! Mais comment crier avec ces dents vivantes qui me défoncent la gorge ! »

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D. Et maintenant, Cartouche, où es-tu ?

R. J’entre dans les ténèbres rayonnantes de la mort !

  1. Le 1er avril 1721, un mois après son évasion du Fort-Lévêque, Cartouche fut vendu par des mouches. Ils avaient averti la police que Cartouche devait traverser le Luxembourg pour se rendre dans une carrière près de Montrouge. Quand il fut dans le jardin, toutes les portes furent fermées à l’exception de celle par laquelle il était entré, qui était la porte de la rue de Vaugirard, en face de la rue Férou. Cette porte était gardés par cinquante archers qui devaient l’emmener eu prison. Ayant jugé du traquenard, Cartouche prend vite sa résolution, comme toujours. Il revient en face de la rue Férou. Là, un pistolet de chaque main, il se précipite, bondit sur un cheval qu’un garde française tenait par la bride, et disparaît par la rue de Tournon sans avoir même eu besoin de faire feu (Maurice Bernard).
  2. Plusieurs historiens accusent, en effet, le comte de Charolais d’avoir pris des bains de sang humain. C’était un bruit certain qui courait à l’époque et qui était des plus vraisemblables vu le personnage. Il est historique que le comte de Charolais, pour se faire la main, décrochait à coups de carabine les couvreurs sur les toits. À la suite de l’un de ces derniers crimes, qui avait ému même le garde des sceaux, Louis XV dit à ce monstre, prince du sang : « Je viens de signer votre grâce, mais voici, en blanc, la grâce de celui qui vous tuera. »
  3. Les corps des individus qu’on avait décapités ou fait bouillir sur une des places de Paris étaient suspendus par les aisselles et exposés, accrochés à une chaîne. Les Fourches Patibulaires de Montfaucon, nous dit Sauval, étaient, au temps de la Ligue, une masse de pierres surmontée de seize piliers, on y arrivait par une rampe faite de pierres assez larges et que fermait une porte solide. Cette masse avait la forme d’un parallélogramme : elle était haute de deux à trois toises, longue de six à sept, large de cinq à six, et composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres bien liées et bien cimentées. Les piliers étaient gros, carrés, chacun avait trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre ensemble ces piliers et y attacher les corps des suppliciés, on avait enclavé dans leurs chaperons, à moitié de leur hauteur et à leur sommet, de grosses poutres de bois qui traversaient de l’un à l’autre et supportaient des chaînes de fer d’un mètre cinquante de longueur. Contre les piliers étaient toujours dressées de longues échelles destinées à monter le patient au gibet. Au milieu de la masse sur laquelle se trouvaient les piliers était une cave destinée à recevoir les corps des suppliciés qui devaient y rester jusqu’à destruction entière des squelettes. C’est dans ce charnier que les magiciens venaient chercher les cadavres dont ils avaient besoin (Sauval). Le cadavre de Coligny fut pendu à Montfaucon par les cuisses avec des chaînes de fer, puis on y pendit encore son mannequin de paille avec un cure-dent à la bouche.

    On continua à exposer ainsi les corps jusqu’en 1630. Y furent exposés encore tous ceux qui moururent en duel malgré les édits. Vingt années plus tard, du temps de Sauval (1650), le gibet lui-même était délaissé, mais le charnier continua longtemps encore à être en honneur. Ce n’est qu’en 1760 quarante années après les événements qui nous occupent, que le gibet fut détruit et la fosse comblée, et la grande justice du roy transportée, comme nous l’avons dit, à un nouveau Montfaucon, près la rue actuelle Secrétan.

  4. On enterrait aussi sous le gibet de Montfaucon des personnes toutes vives. Quelques-unes de ces sinistres exécutions sont restées historiques. Jeannette la Bonne Valette et Marion Bonnecoste, Ermine Valancienne et Louise Chaussier subirent ce supplice pour leurs « démérites » et furent enfouies dans une fosse de sept pieds de long. L’une des plus célèbres de ces malheureuses, Perrette Mauger, voleuse et recéleuse de profession, fut condamnée par Robert d’Estouville, prévôt de Paris, « à souffrir mort et à être enfouye toute vive devant le gibet. Elle dit qu’elle était grosse. Fut visitée par ventrières et matrones qui rapportèrent à la justice qu’elle n’était point grosse. Elle fut alors enfouye comme avait été dict. » (Sauval.)
  5. Au commencement du dix-huitième siècle, comme au quatorzième, comme encore maintenant, on pratiquait l’envoûtement qui vient d’apparaître comme une chose moins inoffensive qu’on ne l’avait cru, depuis les expériences de M. de Rochas sur l’extériorisation de la sensibilité. L’envoûtement primitif consistait dans la fabrication d’une image en limon, quelquefois en cire, fabriquée à la ressemblance de la personne à qui l’on voulait nuire. Avec l’accompagnement de quelques prières, sacrements, invocations et formules magiques, un stylet était enfoncé dans cette figure, et la personne à laquelle elle ressemblait pouvait en mourir. Depuis le douzième siècle, les monuments historiques offrent des exemples assez nombreux de cette pratique. L’envoûtement ne consistait point seulement à tuer, mais à détourner l’esprit de la personne visée dans le sens désiré par l’envoûteur. Au cours du procès qui suivit l’assassinat du duc d’Orléans, dans lequel fut si fort compromis le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, celui-ci fit déposer que le duc d’Orléans se livrait à ces pratiques. En 1407, est-il écrit dans ce procès, un moine, à l’instigation du duc d’Orléans, alla, après avoir fait invocation au diable, dépendre un homme tout frais à Montfaucon, lui mit l’anneau du duc à la bouche, lui fendit le ventre, lui arracha l’os de l’épaule, lequel fut remis au duc d’Orléans qui porta cet os de pendu entre sa peau et sa chemise. Grâce à l’anneau et à l’os, le duc d’Orléans savait fasciner et faire condescendre toutes les femmes à ses désirs. (Extrait de la justification de Jean sans Peur de l’assassinat du duc d’Orléans.)