La Double Vie de Théophraste Longuet/19

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Ernest Flammarion (pp. 191-195).


XIX

OÙ L’ON DÉCOUVRE QUE CE PAUVRE THÉOPHRASTE EST ENCORE PLUS À PLAINDRE QUE LES ÉVÉNEMENTS DU DERNIER CHAPITRE N’ONT PU LE FAIRE SUPPOSER.


« Nous n’étions pas au bout de nos peines, » écrit M. Lecamus, qui décidément m’apparaît comme un affreux égoïste. Cette phrase peint tout à fait l’état de son cœur, moins troublé par la douleur excessive qu’entraînait pour son ami la terrible opération que par les cris inharmoniques jaillis de sa bouche édentée.

C’est dans de pareils moments, à des heures aussi exceptionnelles, quand des événements imprévus dérangent la quiétude coutumière des amis que l’on pourrait croire les meilleurs, qu’il faut juger les gens. Voyez M. Lecamus. Il aimait Théophraste, puisqu’il lui eût donné sa bourse, mais il ne lui aurait pas sacrifié son repos. Il lui eût donné sa bourse parce que, jouissant d’une belle aisance, ce geste ne l’eût point dérangé, tandis que cela dérangeait les oreilles de M. Lecamus que Théophraste, pendant son opération, criât si fort. Je me sens, quant à moi, beaucoup moins d’estime pour M. Lecamus depuis qu’il a écrit en face de ce pauvre Théophraste, torturé sur son lit de sangle : « Nous n’étions pas au bout de nos peines. »

Enfin, s’il fallait m’en dégoûter tout à fait, je crois bien que je n’aurais qu’à analyser subtilement, mais sûrement, la façon dont il nous rapporte « le phénomène des cheveux ». À un moment de l’opération, pendant la torture, qui durait beaucoup plus que l’histoire officielle de Cartouche n’eût pu le faire supposer, ce qui prouve, entre parenthèses, qu’il ne faut ajouter qu’une foi médiocre aux histoires officielles, Théophraste ne criait plus. Et cependant on le torturait avec plus de cruauté que jamais, puisque quelques mots qui lui échappaient apprenaient à ceux qui l’entouraient qu’après lui avoir tenaillé aux fers rougis les mamelles et le gras des bras, le bourreau versait dans les blessures vives du plomb fondu et de la poix-résine[1]. Théophraste alors ne criait plus, mais on vit ses cheveux blanchir.

Eh bien ! si M. Lecamus a rapporté avec méchante humeur les cris insupportables poussés par Théophraste, il s’est quasi-complu à décrire le blanchissement des cheveux. À le lire, on voit bien que ce blanchissement le dérange beaucoup moins que les cris, et cependant il ne devait rester rien des cris après l’opération, tandis que les cheveux de M. Longuet étaient devenus blancs pour toujours. « Ils ont commencé à blanchir par les tempes, dit M. Lecamus, ce qui est naturel, mais nous ne nous en aperçûmes que lorsque la moitié de la chevelure était déjà blanche. Ce phénomène capillaire est certainement le plus curieux auquel j’aie jamais assisté. Certes, on est toujours un peu étonné de trouver le lendemain matin une chevelure dorée sur la tête d’une femme que l’on a quittée brune la veille au soir, mais, dans ce cas, on se doute un peu de ce qui s’est passé, tandis que nous ne pouvions nous expliquer la transformation mystérieuse et visible de la couleur des cheveux de M. Longuet que par sa douleur, que nous ne voyions pas et que nous n’entendions plus. Cette ondulation blanche s’avançait avec la même certitude et la même aisance que la vague à l’heure de la marée. Tous les cheveux mirent cinq minutes à peu près à devenir blancs, à l’exception d’une mèche qui garda sa couleur châtain sur le front de M. Longuet, ce qui n’était point d’un aspect déplaisant[2]. »

Et voulez-vous que je vous donne encore « le phénomène du ventre », d’après M. Lecamus ? Vous y chercherez également en vain le moindre sentiment de pitié. C’est tout à fait incroyable ; je n’aurais jamais cru à autant de sécheresse d’âme chez M. Lecamus.

Voici « le phénomène du ventre » :

« Le bourreau venait de couler de l’eau bouillante dans les oreilles de M. Longuet et nous pensions que cette fois la torture que l’on faisait souffrir au malheureux touchait à sa fin, quand Mme Longuet, qui depuis quelques instants ne cessait de pleurer, nous montra le ventre de son mari. Ce ventre se gonflait « à vue d’œil », comme avaient blanchi les cheveux. Cependant Théophraste ne faisait entendre le moindre cri. Bientôt, il fut nécessaire de déboutonner le gilet et le haut du pantalon, car tout le vêtement eût éclaté. Sous sa chemise, le ventre de M. Longuet dessinait un ballon qui, après avoir remué, resta immobile ; enfin, peu à peu, il diminua, et quand il fut revenu à un volume normal, M. de la Nox demanda au patient pourquoi son ventre avait pris cette forme insolite, et pourquoi il avait, lui, Théophraste, pendant le gonflement de ce ventre, conservé le plus parfait silence. Mon ami répondit qu’il aurait été bien embarrassé de parler, attendu qu’on lui avait mis un entonnoir dans la bouche, et que si son ventre avait ainsi gonflé, c’est qu’on avait versé dans cet entonnoir plusieurs seaux pleins d’eau ; enfin, qu’il avait rendu cette eau sans plus de dommage. »

M. de la Nox, un instant, se pencha si précipitamment sur le cœur de Théophraste que Mme Longuet crut à quelque issue fatale ; mais il résulta de la demande qui fut posée que Cartouche alors faisait le mort. Ses bourreaux et ses juges, et même les médecins, y furent trompés ; on le laissa seul une heure, et il en profita pour glisser dans une fente de la muraille contre laquelle il était appuyé un billet qu’il avait écrit de son sang avec une aiguille de bois, le matin même, dans son cachot de la tour Montgommery. C’était ce billet qui était le Document, et, sur une question que fit poser encore à ce propos M. Lecamus, on apprit que le Document révélait bien l’existence de très réels et importants trésors. Je ferai encore remarquer au lecteur combien l’attitude de M. Lecamus en cette occurrence était indécente. La vie de Théophraste était en danger et c’étaient encore les trésors qui le préoccupaient. Voulant même profiter de l’état de douloureuse hypnose dans lequel se trouvait M. Longuet, il tenta d’obtenir des renseignements complémentaires à cet égard. Mais M. de la Nox et Marceline elle-même mirent fin à cette scène regrettable, et M. Lecamus en fut pour sa rougeur et sa courte honte.

M. Lecamus, dans la relation de ces sensationnels événements, n’est point tendre pour M. de la Nox. Après l’avoir porté aux nues et nous l’avoir présenté comme le roi des théosophes, à seule fin de dégager sa responsabilité, il prend un malin plaisir à faire état de son trouble, de ses hésitations et de ses stupéfactions devant les phénomènes exceptionnels qui firent de cette opération psychique une opération historique, semée des enseignements les plus hardis dans le domaine scientifique occulte. Tout ceci prouve bien que M. Lecamus était un âne prétentieux. Le charlatanisme lui en eût imposé, mais la simplicité et la sincérité de l’attitude de M. de la Nox lui répugnaient. Il pensait aussi que le rôle de cet homme extraordinaire se bornait à dire sur une certaine modalité de ton : « Et maintenant, que fais-tu, Cartouche ? » Et il n’était pas éloigné de croire qu’il eût pu l’accomplir, tant il l’estimait banal. L’insensé ! M. Longuet serait mort entre ses bras dès la première minute et Cartouche se promènerait encore dans le maintenant ! Tout le travail astral de M. de la Nox échappait à M. Lecamus. Comment aurait-il pu, lui, dont les yeux étaient de chair, voir ce miracle psychique par lequel M. de la Nox rejetait Cartouche vers l’abîme et retenait Théophraste dans la vie !

Au début du récit de l’opération, je m’étais promis de n’interrompre cet illustre et divin interrogatoire d’aucune réflexion personnelle ; mais, vraiment, je suis sûr que tout le monde ici m’excusera et me pardonnera, car il est des moments où la bêtise et l’ignorance, irrésistiblement, nous arrachent des cris d’indignation.

Ceci dit, je reviens vite, et avec quelle émotion attendrie, à ce pauvre Théophraste sur son lit de sangle, car ce qui lui est arrivé ne saurait compter au regard des malheurs qui l’attendent.

  1. Trente-six ans plus tard, en 1757, on fit subir absolument le même supplice à Damiens (Procès de Damiens) qui, de plus, fut écartelé.
  2. Cartouche avait cette mèche-là.