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La Double Vie de Théophraste Longuet/3

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Ernest Flammarion (p. 19-38).


III

QUI SE TERMINE PAR UNE CHANSON


M. Adolphe Lecamus et Marceline étaient trop occupés de leur côté, comme nous le verrons au cours de cette histoire, pour avoir attaché une grande importance aux faits et gestes de Théophraste. Du reste celui-ci dissimula son émoi et prétendit que sa visite aux caves de la Conciergerie était l’événement le plus naturel du monde. Il avait contenté là une légitime curiosité, n’étant point de ceux qui voient les choses superficiellement.

Le jour qui suivit, Théophraste, sous prétexte de mettre de l’ordre dans ses affaires, s’enferma dans son bureau, dont les fenêtres donnaient sur le carré de verdure du petit square d’Anvers. Appuyé à la balustrade, il contempla la vérité de ce décor prosaïque, reconnut les bonnes du quartier qui poussaient paresseusement devant elles les petites voitures où s’agitaient les nouveau-nés. Des professeurs, une serviette sous le bras, se dirigeaient sans hâte vers le collège Rollin. L’avenue Trudaine retentissait des cris et des poursuites bruyantes de quelques adolescents, arrivés là avant l’heure des cours.

La pensée de Théophraste était d’une grande simplicité et d’une grande unité. Elle tenait tout entière dans cette phrase : « Le monde n’a pas changé. »

Non, le monde n’avait pas changé. Aujourd’hui comme hier, comme avant-hier, la rue Gérando voyait passer les mêmes gens se rendant aux mêmes besognes et accomplissant les mêmes gestes. Et, comme il allait être deux heures, l’épouse de M. Petito, le professeur d’italien qui occupait l’étage au-dessus de son appartement, se mit à jouer au piano le Carnaval de Venise.

Non, rien au monde n’était changé, et cependant, en se retournant, il pouvait voir entre les derniers modèles de ses timbres en caoutchouc, sur le pupitre de son bureau d’acajou, une feuille…

Cette feuille existait-elle réellement ? Il avait passé une nuit délirante à la suite de laquelle il avait mis son étrange aventure de la veille sur le compte d’un mauvais songe. Mais il avait retrouvé la feuille au fond du tiroir…

Encore maintenant, il se disait : « Tout à l’heure, je vais me retourner, et il n’y aura sur mon bureau pas plus de feuille que sur ma main. » Il se retourna. Le chiffon de papier était là avec son écriture !

Théophraste se passa la main droite sur le front en sueur, poussa un soupir d’enfant qui a un gros chagrin, sembla prendre une résolution définitive et mit avec soin le papier mystérieux dans son portefeuille. Il venait de se rappeler que M. Petito, le professeur d’italien du dessus, passait pour fort expert en écriture et pour s’occuper sérieusement de graphologie. Son ami Adolphe Lecamus, lui aussi, s’occupait de graphologie, mais à la façon des spirites. Aussi Théophraste ne songea même pas à parler de son affaire à Adolphe. Il trouvait qu’il y avait déjà trop de mystère en tout ceci pour y mêler encore l’imagination débordante d’un médium qui se disait élève de Papus.

Il ne connaissait M. Petito que pour l’avoir salué dans l’escalier ; il préférait cela. Il éviterait ainsi bien des questions.

Il se fit annoncer. On l’introduisit.

Il se trouva en face d’un homme d’âge moyen, dont les caractéristiques étaient des cheveux frisés en abondance, un regard perçant et des oreilles énormes. Après les politesses d’usage, Théophraste aborda l’objet de sa visite. Il tira de son portefeuille le papier de la Conciergerie et une lettre non signée qu’il avait écrite lui-même huit jours auparavant, mais qu’il n’avait pas expédiée pour des raisons de commerce que nous n’avons pas à apprécier ici.

— Monsieur Petito, commença-t-il, je sais que l’on vous dit grand expert en écritures. Je vous serais reconnaissant d’examiner cette lettre et ce document et de me confier ensuite le résultat de vos observations. Je prétends, moi, qu’il n’y a aucun rapport…

Il s’arrêta, plus rouge que pivoine. Théophraste n’avait pas l’habitude de mentir. Mais M. Petito considérait déjà d’un œil savant le chiffon et la lettre. Il souriait en montrant ses dents, qu’il avait fort blanches.

— Monsieur Longuet, dit-il, je ne vous ferai pas attendre ma réponse. Ce document est en bien mauvais état, mais les morceaux d’écriture qu’on y peut lire encore sont en tout point semblables à l’écriture de la lettre. Devant les tribunaux, monsieur Longuet, devant Dieu et devant les hommes, ces deux écritures ont été tracées par la même main !

Et il entra dans quelques détails. Un enfant, affirmait-il, ne s’y tromperait pas. Il pontifiait maintenant :

— Cette double écriture est identiquement anguleuse. Nous appelons anguleuse, monsieur, une écriture dont les déliés qui relient les jambages des lettres et les lettres les unes aux autres sont à angle aigu comme le plein des lettres. Vous comprenez ? (Silence de brute de Théophraste.) Comparez, voyez ce crochet, et cet autre, et ce délié, et toutes ces lettres qui augmentent progressivement dans une mesure égale. Mais quelle écriture aiguë, monsieur ! Je n’ai jamais vu d’écriture aussi aiguë que celle-là… Aiguë comme un coup de couteau.

Théophraste, à ces derniers mots, devint d’une telle pâleur que M Pelito crut qu’il allait se trouver mal.

Néanmoins, il se leva, ramassa son document, sa lettre, remercia et sortit.

Il erra dans les rues, longtemps. Il se retrouva place Saint-André-des-Arts, s’orienta et alla soulever le loquet d’une vieille porte, rue Suger.

Il était dans un couloir obscur et sale. Un homme vint au-devant de lui et, le reconnaissant, lui marqua aussitôt de l’amitié. Cet homme avait un bonnet carré de papier sur la tête et s’habillait d’une blouse noire qui lui descendait aux pieds.

— Bonjour, Théophraste ! Quel bon vent !…

— Bonjour, Ambroise !…

Comme il y avait deux ans qu’ils ne s’étaient vus, ils se dirent d’abord des niaiseries. Ambroise, de son métier, gravait des cartes de visite. Il avait été imprimeur en province, mais, ayant mis tout son avoir dans l’invention d’un nouveau papier, il n’avait pas tardé à faire faillite. C’était un cousin éloigné de Marceline. Théophraste, qui était un brave homme, lui était venu en aide au moment de ses plus gros ennuis.

Théophraste s’assit sur une chaise de paille, dans une petite pièce qui servait d’atelier et qu’éclairait une grande vitre poussiéreuse au plafond.

Théophraste dit :

— Ambroise, tu es un savant.

Ambroise protesta.

— Oui, oui, tu es un savant. Personne ne t’en remontrerait sur le papier.

— Ça, c’est vrai ; le papier, ça me connaît.

— Tu connais tous les papiers ?

— Tous.

— Si on te présentait un papier, tu pourrais dire l’âge qu’il a ?

— Oui, fit Ambroise ; j’ai publié une étude sur les filigranes des papiers employés en France au dix-septième et au dix-huitième siècle. Cette étude a été couronnée par l’Académie.

— Je le sais, et j’ai confiance dans ta science du papier.

— Tu le peux. Du reste, la chose est simple. Les plus vieux papiers ont d’abord présenté, dès leur jeunesse, une surface plane et lisse ; mais bientôt y apparurent des vergures, coupées à intervalles réguliers par des lignes perpendiculaires, les unes et les autres reproduisant l’empreinte du treillis métallique sur lequel la pâte avait été étalée. Dès le quatorzième siècle, on eut l’idée d’utiliser cette reproduction en lui faisant une marque de provenance ou de fabrique. Dans ce but, sur le treillis des formes, on broda en fil de laiton, des initiales, des mots, des emblèmes de toutes sortes : ce sont les filigranes. Toute feuille de papier filigranée porte en elle-même son acte de naissance ; mais le difficile est de le déchiffrer. Il faut un peu d’habitude : le pot, l’aigle, la cloche…

Théophraste ouvrit son portefeuille et tendit en tremblant son document :

— Pourrais tu me dire l’âge exact de ce papier ?

Ambroise mit des lunettes et approcha le papier du jour de la vitre.

— Il y a là, dit-il, une date : 172… Le dernier chiffre manque, ce serait donc un papier du dix-huitième siècle… À neuf ans près, notre tâche devient très facile.

— Oh ! fit Théophraste, j’ai bien vu la date, mais est-ce que vraiment le papier est du dix-huitième siècle, est-ce que la date n’est pas menteuse ? Voilà ce que je voudrais savoir.

Ambroise montra le centre du papier :

— Vois !

Théophraste ne voyait rien. Alors, Ambroise alluma une petite lampe et éclaira le document. En mettant le document entre l’œil et la lampe, on distinguait dans l’épaisseur du papier une sorte de couronne.

— Théophraste, fit Ambroise avec émotion, ce papier est excessivement rare. Cette marque est presque inconnue, car il a été très peu tiré de cette marque dite « à la couronne d’épines ». Ce papier, mon cher Théophraste, est exactement de l’année 1721.

— Tu es sûr ?

— Oui. Mais dis-moi, s’écria tout à coup Ambroise, qui ne put dissimuler sa surprise, comment se fait-il que ce document, qui date de 1721, soit, dans toutes ses parties visibles, de ton écriture ?

Théophraste se leva, remit son document dans son portefeuille et sortit, en titubant, sans répondre.

Je reprends, parmi tout un fatras de papiers, ce coin des mémoires de Théophraste :

« Ainsi maintenant, écrit Théophraste, j’avais la preuve, je ne pouvais plus douter, je n’en avais plus le droit. Ce papier qui datait du commencement du dix-huitième siècle, du temps du Régent, cette feuille que j’avais trouvée ou plutôt que j'étais allé chercher dans une prison, portait bien mon écriture. J’avais écrit sur cette feuille, moi Théophraste Longuet, ex-marchand de timbres en caoutchouc, qui venais de prendre ma retraite la semaine passée, à l’âge de quarante et un ans, j’avais écrit sur cette feuille les mots encore incompréhensibles que j’y lisais, en 1721 ! Du reste, je n’avais pas besoin de M. Petito ni d’Ambroise pour en être sûr. Je le savais ! Tout en moi me criait : « C’est ton papier ! c’est ton papier ! »

» Ainsi, avant d’être Théophraste Longuet, fils de Jean Longuet, maître jardinier à la Ferté-sous-Jouarre, j’avais été, dans les temps passés, quelqu’un que je ne savais pas, mais qui renaissait en moi. Oui, oui, par instants, j’étais « tout écumant » de me ressouvenir d’avoir vécu il y a deux cents ans.

» Qui étais-je ? Comment me nommais-je alors ? Dans quel corps mon âme immortelle avait-elle momentanément élu domicile ? J’avais la certitude que toutes ces questions ne resteraient point longtemps sans réponse. Est-ce que déjà des choses que mon existence présente ignorait ne surgissaient pas de mon existence passée ? Que voulaient dire certaines phrases prononcées à la Conciergerie ? Qui donc était ce Simon l’Auvergnat dont le nom était revenu par deux fois sur mes lèvres brûlantes ?

» Oui, oui, le nom d’autrefois, le mien, surgirait, lui aussi, de mon cerveau réveillé et, sachant qui j’étais, je me rappellerais toute la vie revivante d’autrefois, et je lirais alors dans mon ardente mémoire tout le document d’un trait. »

M. Théophraste Longuet, il faut que je le dise, n’était pas parvenu à préciser ainsi, en quelques mots, sa situation exceptionnelle sans l’avoir, dans des lignes incohérentes, fait précéder de quelques divagations. Mais, vraiment, convient-il de s’en étonner ?

Ce qui lui arrivait n’était pas ordinaire. Songez que c’était un esprit simple, un peu lourd, un peu « suffisant », qui n’avait jamais cru qu’aux timbres en caoutchouc. C’était un aimable bourgeois honnête, strictement, et borné, et têtu. Il n’avait point de religion, la trouvant bonne seulement pour les femmes, et, sans affirmer son athéisme, il avait accoutumé de dire que « lorsqu’on était mort, c’était pour longtemps ».

Or, il venait de découvrir de façon certaine, palpable qu’on n’était jamais mort !

C’était un coup. Il faut avouer que d’autres, même parmi ceux qui font métier, dans les sciences occultes, de fréquenter quotidiennement les esprits, ne l’auraient peut-être pas aussi bien supporté.

Car, en fin de compte, Théophraste Longuet en prit vite son parti. Et même, du moment qu’il se rappelait avoir vécu vers la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, il regretta que la période fût aussi rapprochée. Tant qu’à faire, il aurait voulu remonter à deux mille ans.

Voilà bien le bourgeois de Paris ; il est plein de bon sens, mais quand il exagère, rien ne lui coûte.

Dans l’incertitude de son esprit, touchant une existence antérieure qui n’était plus niable, mais dont il ignorait tout encore, il ne pouvait se rattacher qu’à un chiffre : 1721, et à une chose : la Conciergerie.

Et voici ce que, dès lors, il croyait pouvoir affirmer : c’est que, en 1721, il se trouvait dans la prison de la Conciergerie, probablement comme prisonnier d’État, car il n’admettait pas une seconde qu’il eût pu être enfermé, même sous Louis XV, lui, Théophraste, pour un crime de droit commun.

Dans un moment solennel, peut-être avant de marcher au supplice, il avait rédigé le document qui était, à cette heure, en sa possession. Il avait caché le papier entre deux pierres de son cachot et, repassant par là, deux siècles plus tard, il l’y avait retrouvé. C’était simple. Ceci ne résultait point de quelque divagation surnaturelle, mais des faits eux-mêmes, qui ne pouvaient s’expliquer logiquement que de cette sorte et aussi de l’aspect du papier qui portait l’empreinte de son écriture.

Théophraste se remit, en secret, en face du document.

Certains mots du document prenaient dans son esprit une importance toute naturelle. C’étaient les mots : trésors et trahison du 1er avril.

Et il ne désespérait point avec ces mots de reconstituer sa personnalité. D’abord, il avait été riche et puissant. Les mots enf ui trésors signifiaient bien que l’homme qui avait écrit ces lignes avait été riche, puisqu’il avait enfoui des trésors. Il avait été puissant, puisqu’il avait été trahi. Dans son esprit même, cette trahison devait être une trahison mémorable, peut-être une trahison historique, trahison du 1er avril.

Oui, oui, toutes les bizarreries et tous les mystères de ce papier laissaient au moins entrevoir avec certitude ceci : qu’il avait été un grand personnage et qu’il avait enfoui des trésors.

Après les avoir enfouis très mystérieusement, plus mystérieusement encore il en révélait l’existence au prix de quelle astuce ! Peut-être au prix de son sang. Car enfin ces mots de teinte roussâtre avaient sans doute été écrits avec son sang. Plus tard, il se proposait de consulter là-dessus un chimiste distingué.

« Pourvu, mon Dieu, pensait-il, encore, qu’on n’y ait pas touché ! Ces trésors m’appartiennent, puisque c’est moi qui les ai enfouis. Si besoin est, avec ce document qui est de mon écriture, j’établirai mes droits de propriété. »

Théophraste Longuet n’était pas riche. Il se retirait du commerce avec une honnête petite aisance : la maison de campagne, le jardinet, la pièce d’eau, la boule. C’était peu, avec les goûts quelquefois somptueux de Marceline. Décidément, les trésors arrivaient bien.

Et Théophraste se replongeait en l’étude de son papier.

Il faut dire tout de suite à sa louange, qu’il était beaucoup plus intrigué par le mystère de sa personnalité que par le mystère des trésors ; aussi, il se résolut à interrompre momentanément ses recherches jusqu’au jour où il pourrait enfin donner un nom au personnage qu’avait été Théophraste Longuet en 1721. Cette découverte, qui l’intéressait au plus haut point, devait être, dans son esprit, la clef de toutes les autres.

Ce qui l’étonnait un peu, c’était la disparition soudaine de ce qu’il appelait « son instinct historique », instinct qui lui avait fait défaut toute sa vie, mais qui s’était révélé à lui avec la promptitude et la force d’un coup de tonnerre, dans les bas-fonds de la Conciergerie. Un moment, l’Autre, comme il disait en s’entretenant du grand personnage du dix-huitième siècle qu’il avait été, l’Autre l’avait possédé. L’Autre était alors si bien entré en maître chez Théophraste qu’il avait agi avec ses mains et parlé avec sa bouche. C’était l’Autre qui avait trouvé le document, c’était l’Autre qui avait crié : « Parbleu ! c’est l’allée des Pailleux ! », c’était l’Autre qui avait appelé Simon l’Auvergnat. Et depuis, l’Autre avait disparu. Théophraste ne savait plus ce qu’il était devenu. Il le cherchait en vain. Il se tâtait. Il descendait en lui-même. Rien !

Théophraste n’entendait point que les choses se passassent de la sorte. Théophraste, avant cette aventure, n’avait aucune curiosité malsaine de savoir ce qui était au commencement des choses, ce qui devait être à la fin ; il n’avait point perdu son temps à sonder des mystères philosophiques, dont la vanité lui avait toujours fait hausser les épaules. C’était un bourgeois tranquille qui savait que deux et deux font quatre et qui n’aurait jamais imaginé qu’un même homme pût fabriquer des timbres en caoutchouc en l’an 1899 et avoir été enfermé dans un cachot, après avoir enfoui des trésors, en 1721. Mais puisque la révélation d’un fait aussi prodigieusement exceptionnel était venue, sans qu’il la demandât, habiter son esprit, avec des preuves, il s’était juré d’aller « jusqu’au bout ». Il saurait. Il saurait tout.

Son instinct pouvait l’abandonner momentanément ; il irait chercher dans les livres. Et il finirait bien par découvrir qui était ce personnage puissant et riche qui avait été enfermé dans un cachot en 1721, après avoir été trahi le 1er avril. Quel 1er avril ? Ceci restait à déterminer.

Il courut dès lors les bibliothèques et poursuivit son personnage. Il fit défiler devant lui les premiers du royaume. « Pendant qu’il y était, il ne trouvait rien de trop beau. » Des ducs et pairs, des généraux illustres, de grands financiers, des princes du sang. Il s’arrêta un instant à Law, mais il lui trouva l’esprit trop dissipé ; à Maurice de Saxe, « qui devait gagner la bataille de Fontenoy » ; au comte Du Barry, qui avait eu les plus belles maîtresses de Paris ; il eut la terreur, un moment, d’avoir été le comte de Charolais, « qui se distinguait par ses débauches et tuait à coups de carabine les couvreurs sur les toits ». Il fut, pendant quarante-huit heures, le cardinal de Polignac, qui le dégoûta quand il apprit qu’il avait les faveurs de la duchesse du Maine. Certes, il finissait bien par trouver en quelque coin de l’Histoire une figure sympathique que les écrivains de l’époque paraient des plus engageantes couleurs et gratifiaient des plus solides vertus, mais il se voyait bientôt obligé de délaisser cette figure comme il avait fait des précédentes, car à toutes il manquait ces deux choses principales : d’avoir été enfermées à la Conciergerie en 1721 et d’avoir été trahies le 1er avril.

Cependant, il venait de découvrir, dans le Journal de Barbier, un bâtard du Régent qui allait peut-être faire son affaire, quand il se produisit des événements qui le précipitèrent dans une stupeur voisine de la consternation.

Il nous faut un instant quitter Paris et nous rendre avec M. Théophraste Longuet dans cette petite propriété des bords de la Marne qu’il commençait d’occuper aux premiers rayons du soleil de juillet. Il s’y était fait, cette année, précéder de Marceline et de son ami Adolphe, qui avaient mission de tout aménager pour la définitive villégiature. Aussi, ces jours derniers, avait-il pu en toute sécurité et en toute paix, seul à Paris, vaquer aux occupations inaccoutumées que lui donnait son nouvel État dans le Monde.

Nous prendrons le train à la gare de l’Est avec Théophraste et n’aurons garde d’user de notre droit d’historiographe pour pénétrer avant lui dans la « Villa Flots d’Azur » qui dressait ses murs blancs et ses tuiles rouges sur le coteau vert d’Esbly. Nous n’aurons garde, disons-nous, de franchir ce seuil sans nous être fait annoncer, car on apprend toujours trop tôt l’infortune domestique d’un brave homme.

Il ne faut point pour cela que M. Adolphe Lecamus nous en apparaisse moins sympathique, car nous devons à la vérité de dire que Théophraste avait tout fait pour réaliser cette catastrophe domestique. Mais il ne s’en doutait pas.

Pourquoi cette villa s’appelait-elle « Villa Flots d’Azur » ? Parce que Théophraste l’avait voulu. En vain Adolphe lui avait-il remontré que c’était là un nom pour villa des bords de la mer ; il avait répondu avec une grande logique qu’il était allé souvent au Tréport et qu’il y avait toujours vu la mer verte ; qu’il pêchait le goujon dans la Marne et que, par les beaux ciels d’été, il avait vu la rivière bleue. Ne disait-on pas aussi : « Le beau Danube bleu » ? Du moment que l’océan n’avait pas le monopole des flots bleus, il ne voyait pas pourquoi il se priverait d’appeler sa villa des bords de la Marne « Villa Flots d’Azur ».

Ce jour-là était le jour anniversaire du mariage de Théophraste.

Théophraste embrassa, sur le seuil de la villa, sa femme avec une émotion annuelle. Certes, il l’aimait bien toute l’année, mais, le jour anniversaire de son mariage, il croyait de son devoir d’honnête mari de l’aimer davantage.

Marceline aimait aussi beaucoup Théophraste ; ce n’était point une raison parce qu’elle aimait également beaucoup Adolphe pour que Théophraste eût à en souffrir. Elle n’aurait pas trouvé cela juste ; or, c’était une nature adultère, mais droite.

De son côté, Adolphe adorait Marceline et se serait fait tuer pour Théophraste.

Quand on réfléchit à cette merveilleuse union de trois cœurs qui s’estiment, on se prend à regretter, tout de même, que la « Villa Flots d’Azur » ne se soit pas appelée « Villa Flots d’Amour ».

Théophraste serra avec effusion la main d’Adolphe, qui se tenait derrière Marceline. Il fit compliment à sa femme de sa belle mine, et cela sur un petit ton gaillard qui sentait son bâtard du Régent.

Il avait, ce jour-là encore, son ombrelle verte, mais il l’agitait de façon désinvolte, en faisant son compliment, comme il pensait qu’on en usait des cannes au commencement du dix-huitième siècle.

Vous savez que Théophraste n’était point un esprit vaniteux ; mais on n’apprend pas, par une sorte de miracle scientifique, qu’on a été un grand homme il y a deux cents ans, sans qu’il vous en reste quelque chose dans les manières, dans la façon d’être avec les gens et avec les choses.

Quelques amis étaient venus des environs avec leurs femmes pour fêter, comme ils en avaient coutume, l’anniversaire de l’heureux ménage. Théophraste sut trouver le mot qu’il fallait pour chacun et une flatterie délicate pour chacune. Sa femme et Adolphe le regardaient, un peu étonnés, et le trouvaient, ce jour-là, à son avantage.

On se mit à table dans le jardin, sous la tente. La conversation roula tout d’abord sur les derniers événements de la pêche à la ligne, dont l’ouverture était encore récente.

M. Lopard avait pêché un gros « bétet » de trois livres ; la vieille Mlle Taburet, qui trempait son fil dans l’eau le dimanche, se plaignait qu’on fût venu, pendant la semaine, pêcher « sur son coup ». Un troisième déclarait qu’on donnait trop à manger au poisson, qu’on le gavait et que l’amorce finissait par nuire à l’appât. Une discussion s’engagea sur le mode d’appât qu’il convenait d’employer en cette partie de l’année. Enfin, tout le monde fut d’accord pour constater que le poisson diminuait « dans des proportions effrayantes ».

Théophraste ne disait rien. Il trouvait ces bonnes gens trop bourgeois. Il eût voulu relever le niveau de la conversation. Il eût voulu aussi que cette conversation répondît aux préoccupations brûlantes de son esprit.

Il sut, par un habile artifice, comme le soir tombait et que le dîner touchait à sa fin, amener son ami Adolphe à émettre quelques aphorismes sur les revenants ; des revenants, on s’en fut vers le peresprit. Une dame du voisinage, qui connaissait une somnambule, rapporta des faits étranges qui eurent le don de captiver l’imagination de la compagnie. Adolphe, là-dessus, expliqua, à la mode spirite, les phénomènes du somnambulisme et cita Allan Kardec. Adolphe n’était jamais embarrassé pour expliquer ces phénomènes. Enfin, on en arriva à ce point désiré par Théophraste : à la transmigration des âmes et à la métempsycose.

— Est-il possible, demanda Marceline, qu’une âme revienne habiter un corps ? Vous me l’avez souvent affirmé, Adolphe, mon ami, mais il me semble que notre raison repousse avec force une pareille hypothèse.

— Rien ne se perd dans la nature, répondit Adolphe avec autorité, ni les âmes ni les corps. Tout se transforme, les âmes comme des corps. La réincarnation des âmes dans le but d’une purification nécessaire est un dogme qui remonte à la plus haute antiquité et que les sages de tous les temps se gardent de nier.

— Si on revenait dans un corps, dit Marceline, on le saurait.

— Pas toujours, fit Adolphe, mais quelquefois.

— Ah ! quelquefois ? demanda Théophraste, qui sentait son cœur battre avec un grand tumulte.

— Oui, il y a des exemples. Ainsi Ptolémée Césarion, fils de César et de Cléopâtre, qui était roi d’Égypte trente ans avant Jésus-Christ, se rappelait fort bien avoir été Pythagore, un philosophe grec qui avait vécu six cents ans auparavant.

— Pas possible ! s’écrièrent les dames, cependant que les messieurs souriaient.

— Il ne faut pas rire, messieurs. Il est impossible de parler de choses plus sérieuses, fit Adolphe sévèrement.

Il reprit :

— Notre transformisme actuel, qui est le dernier mot de la science, est en plein accord avec la théorie de la réincarnation. Qu’est-ce que le transformisme, sinon l’idée d’après laquelle les êtres vivants se transforment progressivement les uns dans les autres ? La Nature se présente à nous sous l’aspect d’une étincelle élaboratrice perfectionnant sans cesse les types créés pour atteindre un idéal qui sera le couronnement définitif de la Loi du Progrès ! Comme la fin de la nature est unique, ce que la nature fait pour les corps, elle le fait aussi pour les âmes. Je puis vous l’affirmer, répéta Adolphe, car j’ai beaucoup étudié cette question, qui est à l’origine de toute science qui se respecte.

M. Adolphe n’était point compris de la compagnie, ce dont il s’enorgueillissait intérieurement ; il n’en était pas moins écouté avec extase et il se plaisait à voir que Théophraste, qui était d’ordinaire rebelle à ce genre de conversation, semblait y prendre un plaisir extrême. Il se lança dans des considérations que je veux abréger ici, mais dont je donnerai tout de même un léger aperçu pour que les mauvais esprits, qui pourraient s’imaginer que cette histoire extraordinaire de Théophraste Longuet est le fruit d’une imagination en délire, soient enfin persuadés qu’elle repose sur les bases scientifiques les plus sérieuses.

— La transmigration des âmes était enseignée dans l’Inde, dit Adolphe, berceau du genre humain ; puis elle le fut en Égypte, puis en Grèce. On la chantait dans les mystères, au nom d’Orphée. Cependant, Pythagore, qui continua cet enseignement, n’admettait pas, avec les philosophes du bord du Gange, que l’âme dût parcourir le cycle de toutes les existences animales. Il ne la faisait jamais habiter, par exemple, dans un cochon.

— Il y a pourtant des hommes, dit Mme Bache, la receveuse des postes de Villiers-sur-Morin, qui ont des âmes de cochon.

— Sans doute, fit Adolphe avec un sourire ; mais on ne saurait conclure de là qu’il y a des cochons qui ont des âmes d’homme. Voilà ce que voulait dire Pythagore, Platon a adopté la doctrine de Pythagore. C’est le premier qui a donné, dans le Phédon, les preuves que les âmes ne s’exilent pas pour toujours et qu’elles reviennent animer de nouveaux corps.

— Oh ! si nous pouvions avoir des preuves d’une affaire pareille ! s’écria Mme Sampic, la femme du percepteur de Pont-aux-Dames, en regardant Mme Bache.

— Ça ne me ferait plus rien de mourir, déclara la vieille Mlle Taburet, qui vivait dans la terreur de trépasser.

— Voici les preuves, continua Adolphe. Elles sont au nombre de deux. L’une est tirée de l’ordre général de la nature ; l’autre de la conscience humaine. 1° « La nature, dit Platon, est gouvernée par la loi des contraires. Par cela seul donc que nous voyons dans son sein la mort succéder à la vie, nous sommes obligés de croire que la vie succédera à la mort. » Est-ce clair ?

— Oui, oui, lui fut-il répondu de toutes parts.

— D’ailleurs, continue Platon, rien ne pouvant naître de rien, si les êtres que nous voyons mourir ne devaient jamais revenir à la vie, tout finirait par s’absorber dans la mort, et la nature deviendrait un jour semblable à Endymion ! Vous avez compris la première preuve ?

— La seconde ! réclamèrent les convives, qui n’avaient rien compris du tout et qui oncques n’avaient entendu parler d’Endymion, lequel, pour avoir trop apprécié les charmes de Junon, dormait, aux grottes de Latmos, son éternel sommeil.

— Deuxièmement, obtempéra Adolphe, si après avoir consulté les lois générales de l’univers, nous descendons au fond de notre âme, nous y trouverons le même dogme attesté par le fait de la réminiscence ! « Apprendre, crie Platon à l’univers, apprendre, ce n’est pas autre chose que se souvenir. » Puisque notre âme apprend, c’est qu’elle se souvient ; elle se souvient de quoi, sinon d’avoir vécu ? Et d’avoir vécu dans un autre corps ? Pourquoi ne croirions-nous pas qu’en quittant le corps qu’elle anime à cette heure, elle en pourra animer successivement plusieurs autres ? Et je cite textuellement Platon ! remarqua encore Adolphe.

Théophraste, qui se sentait depuis quelques moments une étrange chaleur au cœur et à la cervelle, crut devoir ajouter :

— Et vous savez, messieurs et mesdames, Platon, c’était quelqu’un !

Adolphe regarda Marceline en souriant de la réflexion inutile de Théophraste. Puis il passa de Platon à un auteur plus moderne.

— Charles Fourier a dit : « Où est le vieillard qui ne voulût être sûr de renaître et de rapporter dans une autre vie l’expérience qu’il a acquise dans celle-ci ? Prétendre que ce désir doit rester sans réalisation, c’est admettre que Dieu puisse nous tromper. Il faut donc reconnaître que nous avons vécu déjà avant d’être ce que nous sommes, et plusieurs autres vies nous attendent. Toutes ces vies — ajoute Fourier avec une précision dont on ne saurait trop lui savoir gré, — au nombre de huit cent dix, sont distribuées entre cinq périodes d’inégale étendue et embrassent une durée de quatre-vingt-un mille ans. »

— Mâtin ! Quatre-vingt-un mille ans ! interrompit M. Lopard ; ce n’est pas de la crotte de bique !

— Nous en passerons, expliqua Adolphe, vingt-sept mille sur notre planète et cinquante-quatre mille ailleurs.

— Au bout de combien de temps revient-on dans un autre corps ? demanda Mme Bache.

— Il faut compter environ deux ou trois mille ans au minimum, s’il faut en croire Allan Kardec. À moins que nous ne soyons décédés de mort violente. Alors, surtout si on a succombé au dernier supplice, on peut être réincarné au bout de deux cents ans.

Théophraste pensait :

— C’est bien cela. Ils m’auront pendu, ou si je ne suis pas passé par le gibet, ils se seront débarrassés de moi par quelque autre supplice plus en rapport avec ma première naissance. Tout de même, songeait-il avec un juste orgueil, si tous ces gens qui m’entourent savaient à qui ils ont affaire — à un prince du sang peut-être, à un bâtard du Régent, je n’ose encore l’affirmer — ils seraient bien étonnés et frappés de respect. Mais non, ils se disent : « C’est Théophraste Longuet, fabricant de timbres en caoutchouc », et cela leur suffit.

On venait d’apporter le champagne. Le premier bouchon fit entendre son explosion joyeuse. Adolphe s’était tu. Tout le monde était encore sous l’impression de ses discours. Cependant, on ne demandait qu’à s’amuser.

C’est alors que Marceline se tourna vers Théophraste et le pria de chanter cette chanson qu’il avait coutume de faire entendre au dessert, à chaque anniversaire de leur mariage. Il l’avait chantée le jour même des noces et elle avait eu, à cause de sa grâce et de sa fraîcheur, un succès général. C’était la Lisette de Béranger.

Mais quelle fut la stupéfaction de Marceline et de tous les convives, quand ils virent Théophraste se lever, jeter sa serviette sur la table et dire à la maîtresse de céans :

— Comme tu voudras, Marie-Antoinette ! Je n’ai rien à te refuser.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Marceline. Il m’appelle Marie-Antoinette, et voilà que sa voix le reprend !

Mais les convives n’étaient pas revenus de cette légère algarade que Théophraste, d’une voix éclatante, d’une voix que les autres ne lui connaissaient pas, de sa voix de la Conciergerie, chantait…

Et quelle chanson ! Pour se rendre compte de l’effet qu’elle produisit, il faut se représenter qu’il y avait ce soir-là, chez Théophraste, la société la plus choisie de Crécy-en-Brie à Lagny-Thorigny-Pomponne.

Il la chanta sur un vieil air français :


Ton joli, belle meunière,
Ton joli moulin.