La Double accusation ou les Jugements

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Eugène Talbot.
Hachette (Tome 2p. 151-171).

XLVII

LA DOUBLE ACCUSATION OU LES JUGEMENTS.




JUPITER, MERCURE, LA JUSTICE, PAN, PLUSIEURS ATHÉNIENS, L’ACADÉMIE, LE PORTIQUE, ÉPICURE, LA VERTU, LA MOLLESSE, LA RHÉTORIQUE, UN SYRIEN, LE DIALOGUE.

[1] Jupiter. Mais on n’écrasera donc pas tous ces philosophes qui prétendent qu’il n’y a de bonheur que pour les dieux ? S’ils savaient tous nos ennuis à propos des hommes, ils ne nous croiraient pas si heureux avec notre nectar et notre ambroisie ; ils ne s’en rapporteraient pas à Homère, vieillard aveugle, espèce d’enchanteur qui nous appelle bienheureux, raconte tout ce qui se passe dans le ciel, et ne voyait rien de ce qui a lieu sur la terre. Cependant le Soleil n’a pas plus tôt attelé son char, qu’il est occupé toute la journée à faire le tour du ciel : revêtu de feux, il lance continuellement ses rayons, et n’a pas le temps, comme on dit, de se gratter l’oreille. Si, en effet, dans un moment d’oubli, il se relâchait de sa vigilance, ses chevaux, emportés et jetés hors de la voie, mettraient le feu partout. La Lune, qui ne dort jamais, entre à son tour dans la carrière pour éclairer ceux qui se livrent à la débauche ou qui reviennent de souper à une heure indue. D’un autre côté, Apollon, grâce à la profession compliquée qu’il a choisie, a les oreilles presque rompues par tous les importuns qui viennent lui demander des oracles. Tantôt il faut qu’il se trouve à Delphes ; un instant après il court à Colophon[1] ; de là il passe à Xanthe, puis il galope à Claros, à Délos ou chez les Branchides ; partout, en un mot, où la prêtresse, après avoir bu l’eau sacrée et mâché le laurier, s’agite sur le trépied et ordonne au dieu de paraître, il doit arriver sans se faire attendre et mettre bout à bout ses oracles, sous peine de compromettre tout le crédit de son métier. Je ne parle pas de toutes les embûches qu’on lui tend pour éprouver son talent divinatoire ; des chairs de mouton qu’on fait cuire avec des tortues, de sorte que, s’il n’avait eu le nez fin, le Lydien s’en allait en se moquant de lui[2], Esculape, assourdi par les malades, ne voit, ne touche qu’objets rebutants et désagréables : l’intérêt qu’il prend aux maux d’autrui ne lui produit que des chagrins personnels[3]. Que dirai-je des Vents, occupés à faire pousser les plantes, à faire avancer les navires, à souffler pour aider les vanneurs ? Parlerai-je du Sommeil, qui vole vers tous les hommes ; du Songe qui chaque nuit, accompagne le Sommeil et lui fournit un présage ? Tels sont, pourtant, tous les travaux que les dieux endurent par philanthropie et pour faciliter la vie terrestre à chacun des hommes.

[2] Mais ces occupations ne sont rien, comparées aux miennes. Souverain et père de l’univers, que de désagréments n’ai-je pas à supporter  ! Que d’affaires sur les bras ! Que de soucis m’accablent ! D’abord, il est nécessaire que je veille sur la besogne des autres dieux qui gouvernent avec moi quelque partie de mon empire, afin qu’ils ne négligent pas leurs devoirs ; puis viennent mille affaires que je dois faire par moi-même, et que leur minutie rend presque impossibles. En effet, quand j’ai vaqué aux soins de la haute administration, dispensé et réglé les pluies, les grêles, les vents, les éclairs, je ne suis point encore tranquille ni délivré des occupations qui m’incombent : il faut encore que je m’y astreigne, que je jette les yeux de tous les côtés à la fois, que j’examine tout, comme le berger de Némée[4], les voleurs, les parjures, les sacrificateurs, si l’on fait une libation, d’où vient l’odeur de la graisse, par où monte la fumée, qui m’appelle, un malade ou un matelot ? Mais le plus fatigant, c’est, dans le même moment, d’assister à une hécatombe à Olympie, de regarder des combattants à Babylone, de grêler chez les Gètes et de banqueter chez les Éthiopiens. Encore n’est-il pas aisé de se dérober par là aux reproches.

        Les dieux peuvent dormir durant la nuit entière[5]
        Ainsi que les guerriers au panache ondoyant ;
        Mais, moi, le doux sommeil fuit loin de ma paupière,
        Et Jupiter ne peut reposer un instant.

Car si j’avais le malheur de clore l’œil une seule minute, le véridique Épicure ne manquerait pas de démontrer que notre providence ne règle pas les choses de la terre. Or, ce n’est pas un petit danger, si les hommes viennent à le croire:nos temples cessent d’être couronnés de fleurs ; les rues ne sentent plus la graisse ; les coupes ne versent plus de libations ; les autels sont froids ; plus de victimes, plus d’offrandes ; famine complète ! C’est pour éviter ce malheur qu’en bon pilote je suis assis, seul debout, à la poupe, le gouvernail en main. Les autres passagers s’enivrent, s’il leur plaît, ou dorment tranquilles ; moi, l’œil toujours ouvert et le ventre vide,

        J’ai l’esprit et le cœur en proie aux noirs soucis[6]

le tout pour paraître honoré comme un maître.

[3] Je demanderais donc volontiers à ces philosophes, qui prêtent aux dieux un bonheur imaginaire, s’ils pensent que nous avons le temps de nous amuser au nectar et à l’ambroisie, avec ces milliers d’occupations. Aussi, le peu de loisir qui me reste est cause que j’ai là en réserve un tas de vieux procès, tout moisis et abîmés de toiles d’araignées. La plupart, et ce sont les plus anciens, ont été intentés par les arts et les sciences contre quelques mortels. Cependant on crie après moi de toutes parts, on se fâche, on demande justice, on m’accuse de lenteur, et l’on ne sait pas que, si le jugement a été différé, ce n’est point à ma paresse qu’il faut l’imputer, mais à la félicité qu’on nous reproche, car c’est ainsi qu’on appelle nos occupations.

[4] Mercure. J’ai souvent entendu de semblables plaintes, Jupiter ; je n’osais t’en parler. Mais puisque tes discours roulent sur ces matières, je t’en dirai quelques mots. Les hommes, mon père, sont tout à fait indignés, ils se plaignent amèrement, et, quoique leur langage n’ose se produire ouvertement, ils murmurent en baissant la tête, et accusent tes longs retards. « Il fallait, disent-ils, nous faire connaître tout de suite notre sort, et chacun de nous aurait accepté la chose jugée. »

Jupiter. Eh bien ! que t’en semble, Mercure ? leur indiquerons-nous une session judiciaire, ou les renverrons-nous à l’année prochaine ?

Mercure. Pas de remise : indiquons-la sur-le-champ.

Jupiter. C’est cela ! Descends, et annonce la session en ces mots : « Que tous ceux qui ont déposé des accusations se rendent aujourd’hui à l’Aréopage. La justice en personne y tirera des juges au sort, parmi tous les Athéniens, au prorata des amendes encourues. Si quelqu’un croit avoir été condamné injustement, il lui sera permis d’en appeler à moi, pour être jugé de nouveau, comme s’il ne l’avait point encore été. » Quant à toi, ma fille, va t’asseoir auprès des respectables déesses[7], tire les procès au sort, et aie l’œil sur les juges.

[5] La Justice. Que je retourne sur la terre ? Pour me voir une seconde fois chassée par les hommes, et accablée des insultes intolérables de l’Injustice !

Jupiter. Tu dois espérer mieux. Les philosophes ont enfin persuadé aux hommes qu’ils doivent te préférer à l’Injustice, surtout le fils de Sophronisque, qui a fait le plus grand éloge du juste et l’a déclaré le souverain bien.

La Justice. Oui ! les discours qu’il a tenus en ma faveur lui ont été fort utiles. On l’a livré aux Onze et jeté en prison, où le malheureux a bu la ciguë, sans avoir le temps d’immoler un coq à Esculape[8]. Ses ennemis philosophaient en faveur de l’Injustice, et ils ont été les plus forts.

[6] Jupiter. La philosophie, à cette époque, était encore étrangère à la plupart des hommes ; elle n’avait qu’un petit nombre de prosélytes, de telle sorte qu’Anytus et Mélitus ont pu entraîner le tribunal. Mais aujourd’hui ne vois-tu pas que de manteaux, de bâtons et de besaces ? On ne rencontre partout que longues barbes, livres sous le bras gauche, philosophes qui ne parlent que de toi. Les promenades sont remplies de gens qui marchent par escadrons et par phalanges et viennent à la rencontre les uns des autres, et il n’y en a pas un qui ne tienne à passer pour un nourrisson de la vertu. Beaucoup donc, renonçant au métier qu’ils avaient exercé jusque-là, se jettent sur une besace, sur un manteau, et, se rendant au soleil le corps noir comme des Éthiopiens, ils deviennent, de maçons et de cordonniers, des philosophes qui célèbrent ta puissance et celle de la vertu. C’est au point qu’il serait plus aisé de tomber dans un vaisseau sans y rencontrer du bois, que de jeter ici les yeux sans rencontrer un philosophe.

[7] La Justice. Il est vrai, Jupiter ; mais ces philosophes m’effrayent par leurs disputes continuelles, et par leur ignorance qu’ils font paraître quand ils parlent de moi. On m’a dit même que la plupart d’entre eux me recherchent seulement en paroles, tandis qu’en réalité, loin de vouloir me recevoir chez eux, ils sont tout prêts à me fermer au nez la porte de leur maison, où depuis longtemps ils donnent l’hospitalité à l’Injustice.

Jupiter. Tous ne sont pas corrompus, ma fille : il suffit que tu puisses en rencontrer quelques-uns de bons. Partez donc, il est temps, afin qu’il y ait du moins plusieurs causes jugées aujourd’hui.

[8] Mercure. Allons, Justice, marchons tout droit vers Sunium, un peu au-dessous de l’Hymette, à gauche du Parnèthe, où sont ces deux monticules. On dirait que tu as oublié depuis longtemps le chemin. Mais pourquoi ces pleurs, cette désolation ? Ne crains rien. Tous les siècles ne se ressemblent pas. Les Scirons, les Pityocamptes, les Busiris et les Phalaris, que tu redoutais jadis, n’existent plus. C’est aujourd’hui la Sagesse, l’Académie et le Portique qui occupent tout ; on te cherche de tous côtés, on ne s’entretient que de toi, et l’on attend la bouche ouverte de quel endroit du ciel tu vas diriger ton vol sur la terre.

La Justice. Toi seul, Mercure, peux me dire la vérité : tu es souvent avec les hommes ; tu passes chez eux presque tout ton temps, soit dans les gymnases, soit dans l’agora, car tu es agoréen[9] et tu fais les proclamations dans les assemblées ; dis-moi donc ce que sont aujourd’hui les habitants de la terre et si je puis y séjourner.

Mercure. Par Jupiter ! je serais bien injuste, si je ne te parlais franchement comme à une sœur. Plusieurs ont retiré de la philosophie de grands avantages, et si ce n’est par aucun autre motif, du moins par respect pour leur habit, ils commettent des fautes plus excusables. Tu trouveras pourtant parmi eux, à ne te rien celer, un certain nombre d’hommes vicieux, et beaucoup de demi-sages, de gens à moitié pervertis. Cela tient à ce que la philosophie les a soumis à une lessive. Or, ceux qui ont été lavés à fond par ce bain sont devenus parfaitement bons, sans mélange de couleur : ceux-là, je les crois tout à fait disposés à te faire bon accueil ; ceux, au contraire, qu’une crasse invétérée a empêchés de se pénétrer profondément de ce qu’a de mordant la substance détersive, quoique de meilleure qualité peut-être que les autres, mais imparfaitement nettoyés, ne sont qu’à moitié blancs, et demeurent mouchetés comme des léopards. Il en est d’autres qui, pour avoir touché du bout du doigt l’extérieur du vase, et s’être barbouillés de suie, s’imaginent y avoir été suffisamment plongés. Tu vois toutefois que tu pourras être reçue chez des gens vertueux.

[9] Mais tout en parlant, nous approchons de l’Attique. Laissons Sunium vers la droite, et tournons vers l’Acropole. Puisque nous y voilà descendus, tu n’as qu’a t’asseoir ici, quelque part sur cette colline, et regarder du côté du Pnyx, en attendant que j’aie proclamé les ordres de Jupiter. Moi, je vais monter à l’Acropole, pour convoquer le peuple d’un lieu d’où il puisse facilement m’entendre.

La Justice. Ne t’en va pas, Mercure, avant de m’avoir dit quel est ce personnage qui vient au-devant de nous ; il est cornu, porte une syrinx et a les deux jambes velues.

Mercure. Comment ? Tu ne reconnais pas Pan, le plus bachique des serviteurs de Bacchus ? Il habitait autrefois les hauteurs du mont Parthénius. Mais lors de l’expédition de Datis et de la descente des barbares à Marathon, il vint au secours des Athéniens, sans qu’on l’eût appelé[10]. Depuis cette époque, il a reçu pour demeure la grotte située sous l’Acropole, il réside tout près du Pélasgique, et on l’a admis parmi les métèques[11]. Maintenant je crois qu’il nous a vus et qu’il vient nous saluer, en bon voisin.

[10] Pan. Salut, Mercure et Justice.

La Justice. Salut, Pan, le plus habile des Satyres quand il s’agit de chanter et de danser et en même temps le plus brave d’Athènes, quand il est question de combattre.

Pan. Quelle affaire pressante, Mercure, vous amène en ces lieux ?

Mercure. La Justice te racontera tout cela. Moi, je cours à l’Acropole et à ma proclamation.

La Justice. C’est Jupiter, Pan, qui m’envoie ici pour tirer les procès au sort. Mais toi, comment te trouves-tu de ton séjour à Athènes ?

Pan. Pour tout dire ; on ne me traite pas selon mon mérite, et je suis obligé de rabattre beaucoup de mes espérances. Cependant j’ai réprimé un fameux désordre, lors de l’invasion des barbares. Il est vrai que deux ou trois fois par an, on monte ici, et l’on m’immole un bouc entier, sentant fortement le gousset ; les assistants font de sa chair un régal, dont je suis le témoin inactif, et m’honorent de quelques froids applaudissements. Toutefois je me divertis un peu de leurs rires et de leurs bouffonneries.

[11] La Justice. Mais autrement, Pan, ont-ils été rendus plus vertueux par les philosophes ?

Pan. Qu’est-ce que c’est que les philosophes ? Veux-tu parler de ces gens qui vont tête basse, marchant par troupes, qui me ressemblent par le menton, des bavards ?

La Justice. C’est cela même.

Pan. Je ne sais pas au juste ce qu’ils disent, et je n’entends rien à leur sagesse : je suis un montagnard, et je n’ai point appris, ô Justice, leur jargon élégant et étudié. Comment deviendrait-on en Arcadie sophiste ou philosophe ? Ma sagesse à moi ne va pas au-delà de ma flûte traversière et de ma syrinx ; bon chevrier, d’ailleurs, bon danseur, et, au besoin, bon soldat. Seulement j’entends les philosophes s’entretenir à grand bruit de quelque chose qu’ils appellent la vertu, d’idées, de nature, d’êtres incorporels, tous noms qui me sont inconnus et étrangers. D’abord ils commencent leurs entretiens sur un ton pacifique ; mais, à mesure que la conversation s’engage, ils élèvent leurs voix jusqu’aux notes les plus aiguës, si bien que la violence de leurs efforts et leur désir de parler leur fait rougir la face, gonfler le cou et saillir les veines, comme ces joueurs de flûte qui s’évertuent à souffler dans un instrument trop étroit. La confusion se met dans leurs discours ; ils perdent de vue l’objet de la discussion, et se séparent en se disant réciproquement des injures et en essuyant du creux de la main la sueur dont leur front ruisselle : cependant celui-là passe pour vainqueur qui a crié le plus fort, s’est montré le plus insolent ou s’en est allé après tous les autres. De son coté, le peuple, en foule, les écoute avec admiration, surtout les gens qui n’ont rien de plus pressé à faire, et l’on se réunit autour d’eux, attiré par leurs clameurs et leur impudence. Pour moi, je les ai toujours regardés à cause de tout cela comme des charlatans, et j’étais fâché de leur voir une barbe semblable à la mienne. En somme, ces criailleries produisent-elles quelque chose d’utile pour le peuple, et résulte-t-il pour eux-mêmes quelque bien de ce flux de paroles ? c’est ce que je ne saurais dire. Mais, à te parler sans aucun détour, je te dirai que, demeurant, comme tu vois, sur une élévation, j’en ai souvent aperçu plusieurs, qui, le soir venu…

[12] La Justice. Arrête, Pan ! Ne te semble-t-il pas que Mercure fait la proclamation ?

Pan. Oui vraiment.

Mercure. Peuple, écoutez. Nous ouvrons aujourd’hui, septième jour du mois Élaphébolion[12] commençant, une session judiciaire, à laquelle nous souhaitons bonne chance. Que tous ceux qui ont donné des assignations se rendent à l’Aréopage : la Justice y tirera les juges au sort et les présidera. Les juges seront tous pris parmi les Athéniens et seront payés quatre oboles par cause : leur nombre sera proportionné à la gravité du délit. Les individus morts avant d’avoir obtenu le jugement du procès qu’ils ont intenté seront renvoyés ici par Éaque. Si quelqu’un croit avoir été condamné injustement, il peut en appeler, et l’appel sera fait par devant Jupiter.

Pan. Bons dieux ! quel tumulte, quels cris ! Vois donc, Justice, comme ils accourent ! Comme ils s’entraînent les uns les autres sur la pente rapide de l’Aréopage ! Mais voici Mercure qui arrive aussi. Allez donc tous les deux vous occuper de ces procès, tirez les juges au sort et prononcez suivant la loi. Moi, je me retire dans ma grotte, où je vais jouer quelque chanson amoureuse, dont j’ai coutume de fatiguer Écho. Je n’ai que trop entendu tous ces discours de plaideurs dont l’Aréopage retentit chaque jour.

[13] Mercure. Allons, Justice, faisons l’appel.

La Justice. Tu as raison. La foule accourt, comme tu vois, avec grand bruit ; on dirait un essaim de guêpes bourdonnant autour de l’Acropole.

Un Athénien. Je te tiens, scélérat.

Un autre. Tu es un sycophante.

Un autre. Tu seras enfin puni.

Un autre. Je prouverai que tu as fait des infamies.

Un autre. Tire au sort pour moi le premier.

Un autre. Suis-moi au tribunal, coquin !

Un autre. Ne me tords pas le cou !

La Justice. Sais-tu ce qu’il faut dire, Mercure ? Renvoyons à demain les autres causes ; ne tirons aujourd’hui que les actions intentées contre quelques hommes par les arts, les professions et les sciences. Donne-moi les assignations de cette espèce.

Mercure. L’Ivresse contre l’Académie, au sujet de Palémon, esclave fugitif[13].

La Justice. Tire au sort sept juges.

Mercure. Le Portique contre la Volupté, pour l’enlèvement de Dionysius, son amant.

La Justice. C’est assez de cinq juges.

Mercure. La Volupté contre la Vertu, un sujet d’Aristippe.

La Justice. Cinq juges encore pour cette affaire.

Mercure. La Banque contre Diogène, pour banqueroute frauduleuse.

La Justice. Troir juges.

Mercure. La Peinture contre Pyrrhon, pour cause de désertion[14].

La Justice. Neuf juges.

[14] Mercure. Veux-tu, Justice, que nous appelions aussi les deux procès intentés dernièrement contre le rhéteur ?

La Justice. Vidons d’abord les anciens ; demain on jugera les autres.

Mercure. Mais ces causes sont semblables, et l’accusation, quoique nouvelle, a beaucoup de rapport avec celles que nous avons déjà appelées : il est donc juste que cette affaire soit jugée en même temps.

La Justice. Il me semble, Mercure, que tu veux faire quelque passe-droit. Allons, puisque tu le veux, tirons encore ces deux causes, mais ce seront les seules : nous en avons assez. Donne-moi les assignations.

Mercure. La Rhétorique contre le Syrien[15] pour mauvais traitements. Le Dialogue contre le même, pour injures.

La Justice. Quel est cet homme ? Son nom n’est point écrit.

Mercure. Tire toujours pour le rhéteur de Syrie. Le défaut de nom ne fait rien à l’affaire.

La Justice. Comment ! Nous jugerons à Athènes, dans l’Aréopage, des causes ultramontaines, qui auraient dû être jugées au-delà de l’Euphrate ! Tire pourtant onze juges pour chacune des deux affaires.

Mercure. Très bien, Justice ; tu es économe, afin de ne pas multiplier les frais de procédure.

[15] La Justice. En séance d’abord ceux qui doivent juger l’Ivresse et l’Académie. Toi, verse l’eau. Ivresse, parle la première. Pourquoi ne dit-elle rien et penche-t-elle la tête ? Va donc, Mercure, savoir ce qu’elle a.

Mercure. « Je ne puis pas, dit-elle, plaider ma cause. Ma langue est enchaînée par le vin pur que j’ai bu. Je ne veux pas prêter à rire au tribunal. Je me soutiens à peine, comme tu vois. »

La Justice. Eh bien ! qu’elle trouve un avocat parmi les forts parleurs, il n’en manque pas qui sont tout prêts à se crever pour un triobole.

Mercure. Il est vrai ; mais personne ne voudra parler ouvertement pour l’Ivresse. Et cependant sa demande ne paraît pas mal fondée.

La Justice. Qu’est-ce donc ?

Mercure. L’Académie est toujours prête à parler pour et contre. Elle s’exerce à soutenir également deux sentiments opposés. « Alors, dit l’Ivresse, qu’elle parle d’abord pour moi, et ensuite elle parlera pour elle. »

La Justice. C’est du neuf ! N’importe : parle, Académie, et plaide les deux causes, puisque c’est une chose qui t’est si facile[16].

[16] L’Académie. Écoutez, juges, en premier lieu, ce que j’ai à vous dire en faveur de l’Ivresse ; c’est pour elle que l’eau coule, en ce moment. La malheureuse a éprouvé de ma part, moi, Académie, un grave préjudice, en se voyant privée de son unique, de son fidèle, de son dévoué serviteur, ce Palémon que vous savez, et qui l’aimait au point de ne pas regarder comme honteuses les actions qu’elle faisait. Chaque jour, on le voyait étaler sa débauche en pleine agora, suivi de joueuses de flûte, et chantant du matin au soir, toujours ivre, toujours alourdi par le vin, la tête couronnée de fleurs. J’en prends à témoin tous les Athéniens : jamais personne n’a vu Palémon à jeun : Un jour que l’infortuné se divertissait à la porte de l’Académie, comme il le faisait à celle de tout le monde, l’Académie vient le prendre de force, l’arrache des mains de l’Ivresse, en fait son esclave, le force à boire de l’eau, lui apprend à se passer de vin, lui enlève ses couronnes, et, au lieu de lui montrer à s’enivrer, couché sur un lit, elle lui enseigne un jargon tortueux, pénible, hérissé de difficultés inextricables. Aussi, notre jeune homme, qui, naguère encore, avait le teint fleuri du plus vif incarnat, devient tout pâle ; le corps du malheureux se ride, il oublie toutes ses chansons ; parfois mourant de faim et de soif, il n’a plus dans l’esprit, jusqu’aux heures avancées du soir, que les farces dont moi, Académie, je farcis la tête de mes disciples. Mais ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’excité par moi contre l’Ivresse, il en dit maintenant mille horreurs. Voilà ce que j’avais à dire pour l’Ivresse : je vais à présent plaider ma cause : que de ce moment l’eau coule pour moi.

La Justice. Que va-t-elle répondre ? C’est égll, Mercure, verse-lui la même quantité d’eau.

[17] L’Académie. Il n’y a rien que de raisonnable, juges, dans les arguments que l’avocat de l’Ivresse a fait valoir pour sa cliente. Si cependant vous voulez m’écouter avec bienveillance, vous verrez que je ne lui ai causé aucun préjudice. Ce Polémon, qu’elle revendique pour son esclave, n’était ni mal né, ni fait pour l’ivresse. Il était un de mes familiers et me ressemblait d’humeur. L’Ivresse s’est emparée de lui, tout jeune encore, à l’aide de la Volupté, sa complice ordinaire ; elle a corrompu le malheureux, en le livrant corps et âme aux débauches et aux courtisanes, si bien qu’il ne resta plus en lui trace de pudeur. Le portrait qu’elle vous en faisait tout à l’heure, dans son intérêt présumé, tournez-le tout entier à mon avantage. Oui, cet infortuné jeune homme, dès la pointe du jour parcourait la ville, couronné de fleurs, promenant son orgie en pleine agora, traînant des flûtes à sa suite, toujours pris de boisson, festoyant avec tous, honte de ses parents et de la ville entière, objet de risée pour les étrangers. Il vient un jour devant ma porte ; elle était ouverte, comme c’est mon habitude : je dissertais en présence de quelques amis sur la vertu et la tempérance. Polémon entre avec ses flûtes et ses couronnes, commence par crier et par essayer de troubler l’assemblée en l’assourdissant de ses clameurs. Nous ne faisons aucune attention à lui, et peu à peu, comme l’Ivresse ne s’était pas complètement emparée de ses sens, mes paroles le ramènent à la sobriété ; il arrache sa couronne, fait taire la joueuse de flûte, rougit de sa robe de pourpre, et, comme réveillé d’un profond sommeil, jette les yeux sur sa situation et condamne ses débauches passées. L’incarnat dont l’avait coloré l’Ivresse se flétrit, disparaît et fait place à la rougeur que lui cause la honte de sa première conduite ; enfin, sans hésiter, il se jette entre mes bras, comme un transfuge, sans que je l’appelle, sans que je lui fasse violence, comme la demanderesse le prétend, mais de lui-même, et entraîné par la conviction que c’était le meilleur parti. Et maintenant, faites-le-moi comparaître en personne, pour voir ce qu’il est devenu grâce à moi. Quand je l’ai reçu, juges, il était ridicule, ne pouvant ni parler, ni se soutenir, tout absorbé dans le vin ; je l’ai complètement changé, je l’ai ramené à des habitudes sobres ; d’esclave qu’il était, j’en ai fait un citoyen honnête et sage, digne de l’estime des Grecs. Lui-même, aujourd’hui, me sait gré, ainsi que ses parents, du service que je lui ai rendu. J’ai dit. À vous de décider maintenant avec laquelle de nous il valait mieux pour lui de vivre.

[18] Mercure. Voyons ; faites vite : allez aux voix ; levez-vous. Nous en avons d’autres à juger.

La Justice. L’Académie, à l’unanimité, sauf une voix.

Mercure. Il n’est pas étonnant qu’il y ait quelqu’un qui vote même pour l’Ivresse.

[19] En séance. Ceux que le sort a désignés pour juger la cause du Portique contre la Volupté au sujet de son amant. L’eau est versée. Allons, toi qui es peint de toutes les couleurs[17], parle.

[20] Le Portique. Je n’ignore pas, juges, combien est jolie ma partie adverse. J’en vois même plusieurs d’entre vous qui la regardent et lui adressent des sourires, tandis qu’ils méprisent ma tête rasée jusqu’à la peau, mon regard viril, ma figure renfrognée. Cependant, si vous voulez m’écouter, je suis convaincu que ma cause vous paraîtra plus juste que la sienne. Voici quelle est l’accusation que je formule contre elle : je dis qu’à l’aide de sa parure de courtisane et de ses traits charmants, elle a séduit un homme qui m’aimait, Dionysius, jadis modeste et sage, et l’a pris dans ses filets. Les juges qui, avant vous, ont prononcé sur la cause de l’Académie et de l’Ivresse, ont décidé celle-ci. Ces deux causes sont sœurs. Il s’agit, en effet, d’examiner si l’on doit, comme des pourceaux sans cesse courbés vers la terre, ne vivre que de volupté, sans aucune pensée élevée, ou si, préférant l’honnête à l’agréable, on doit, libres, philosopher librement, apprendre à ne plus redouter la douleur comme un mal invincible, à ne plus subir en esclave le joug du plaisir, à ne pas placer le souverain bonheur dans le miel et dans les figues. C’est en présentant ces amorces aux insensés, en leur faisant un épouvantail de la fatigue, que ma rivale attire à elle la plupart des hommes, parmi lesquels elle a su engager l’infortuné dont nous parlons, à secouer notre frein, après avoir épié le moment où il était malade. Car jamais, en bonne santé, il n’aurait écouté ses propositions. Mais pourquoi m’emporter ici contre une femme qui n’épargne pas les dieux, et qui calomnie leur providence ? Il est de votre sagesse de lui faire porter la peine de son impiété. Eh quoi ! l’on me dit que, n’étant pas préparée à prononcer un plaidoyer, elle doit amener Épicure, pour lui servir d’avocat. Quelle mollesse insultante pour votre tribunal ! Mais demandez-lui donc ce que fussent devenus, à son avis, Hercule et notre Thésée, si, dociles à la voix du plaisir, ils eussent fui les travaux ? Rien n’aurait préservé la terre d’être couverte d’injustices, s’ils eussent reculé devant la fatigue. J’en ai dit assez, n’aimant pas beaucoup les longs discours. Si ma partie adverse veut répondre sommairement à mes questions, vous la verrez bientôt réduite à néant. En attendant, souvenez-vous de votre serment ; votez avec intégrité, et ne croyez pas Épicure, quand il dit que les dieux n’ont pas les yeux ouverts sur nos actions.

Mercure. Retire-toi. La parole est à Épicure pour la Volupté.

[21] Épicure. Je serai court, citoyens juges. Je n’ai pas besoin d’un long plaidoyer. En effet, si c’était par des enchantements et par des philtres que la Volupté eût forcé l’inclination de Dionysius, que le Portique appelle son amant, si elle l’en avait éloigné, de sorte qu’il n’eût plus d’yeux que pour elle, on serait fondé à la regarder comme une magicienne, et à l’accuser de préjudice, comme ayant ensorcelé les amants des autres. Mais le citoyen d’une ville libre témoigne, sans offenser ses lois, le dégoût qu’il éprouve pour la partie adverse ; il traite de billevesée le prétendu bonheur dont elle fait le couronnement des travaux ; pour échapper à des discours tortueux comme des labyrinthes, il s’enfuit de lui-même vers la Volupté, et il brise ainsi qu’une chaîne tous ces filets de langage, parce qu’il se sent un homme, et non pas un lâche ; et, parce qu’il regarde le travail comme un mal, ce qui est en effet, et le plaisir comme le souverain bien, faut-il lui fermer tout asile ? Faut-il, au moment où, échappé du naufrage, il nage vers le port et aspire au calme, le rejeter dans le travail la tête la première, et livrer le malheureux à des embarras désespérants, lorsque, semblable à un suppliant qui embrasse l’autel de la Compassion, il se réfugie auprès de la Volupté ? Et pourquoi ? Pour voir enfin sur le haut de la montagne escarpée, gravie au prix de tant de sueur, cette Vertu tant vantée, et, après une vie passée dans les fatigues, arriver au bonheur en même temps que la mort[18]. Du reste, quel juge est plus propre à trancher la question que Dionysius lui-même, qui versé, autant qu’on peut l’être, dans les dogmes du Portique, et convaincu jusqu’ici que le bon seul est beau, a reconnu enfin que la douleur est un mal, et a choisi, après examen, la doctrine qu’il a crue la meilleure ? Il voyait, je pense, ceux qui font de longues dissertations sur la patience et le courage à supporter les peines, servir en secret la Volupté, ne se montrer énergiques que de la langue, et ne vivre chez eux que suivant les lois du plaisir, honteux, il est vrai, qu’on les vît se relâcher de leur rigueur et trahir leurs doctrines, mais tristement réduits au supplice de Tantale, et, partout où ils espèrent tromper les regards et manquer en sûreté à leurs principes, s’en donnant à cœur joie de tout ce qui flatte les sens. Qu’on leur fasse présent de l’anneau de Gygès ou du casque de Pluton[19], dont la possession rend invisible, et bientôt, disant un long adieu aux travaux, ils se précipiteront vers la Volupté, et suivront en tout l’exemple de Dionysius, qui, jusqu’à sa maladie, espérait tirer de grands avantages de ces discours sur la patience ; mais lorsque, souffrant et malade, il sentit que le mal le tenait réellement, quand il vit son corps philosopher à l’inverse du Portique et lui enseigner une doctrine tout opposée, il le crut plutôt que ses maîtres, il reconnut qu’il était, homme et qu’il avait un corps humain. Il cessa donc de traiter ce corps comme une statue, et demeura convaincu que celui-là parle autrement qu’il ne pense, qui blâme la Volupté.

        Ses discours sont joyeux, mais son âme attristée[20].

J’ai dit. À vous d’aller aux voix.

[22] Le Portique. Attendez : permettez-moi de lui adresser quelques questions.

Épicure. Questionne, je répondrai.

Le Portique. Crois-tu que la douleur soit un mal ?

Épicure. Oui.

Le Portique. Et le plaisir un bien ?

Épicure. Certainement.

Le Portique. Eh bien ! sais-tu ce que c’est que le différent et l’indifférent, le proposé et le rejeté ?

Épicure. Très-bien.

Mercure. Les juges disent qu’ils n’entendent rien à ces questions dissyllabiques. Taisez-vous donc ; on va voter.

Le Portique. Je serais sûr de gagner, si je lui posais une question dans la troisième figure des indémontrables.

La Justice. Qui a gagné ?

Mercure. La Volupté, à l’unanimité des voix.

Le Portique. J’en appelle à Jupiter.

La Justice. Bonne chance ! Toi, Mercure, appelle une autre cause.

[23] Mercure. La Vertu et la Mollesse, au sujet d’Aristippe. Qu’Aristippe comparaisse en personne.

La Vertu. C’est à moi, Vertu de parler la première : Aristippe m’appartient, comme, le prouvent ses discours et ses écrits.

La Mollesse. Pas du tout, il est à moi, Mollesse : cet homme est mien, ainsi que l’attestent sa couronne, sa pourpre et ses parfums.

La Justice. Pas de dispute. La cause est ajournée jusqu’à ce que Jupiter ait statué sur celle de Dionysius. Tout porte à croire que ce sera bientôt. Si la Volupté gagne, la Mollesse aura Aristippe ; si c’est le Portique, Aristippe appartiendra à la Vertu. Qu’on en introduise d’autres. Holà ! qu’on ne paye pas d’honoraires aux juges, la cause n’a pas été jugée.

Mercure. Les vieillards seront donc montés ici gratis ? La côte est rude pour leur âge.

La Justice. C’est assez de leur payer le tiers. Allez-vous-en, et ne murmurez pas, vous jugerez une autre fois.

[24] Mercure. Diogène de Sinope, c’est à toi de comparaître ; et toi, Banque, tu as la parole.

Diogène. Si elle ne cesse de me tarabuster, Justice, ce n’est pas de banqueroute qu’elle m’accusera, mais de nombreuses et profondes blessures, car je vais tout à l’heure la rosser avec mon bâton.

La Justice. Qu’est-ce donc ? La Banque prend la fuite : il la poursuit le bâton levé. La malheureuse va recevoir probablement quelque bon coup. Appelle Pyrrhon.

[25] Mercure. La Peinture seule se présente, Justice : Pyrrhon ne s’est pas rendu à la sommation : il était probable qu’il agirait ainsi.

La Justice. Pourquoi, Mercure ?

Mercure. Parce qu’il n’admet aucune certitude dans les jugements.

La Justice. Cela étant, je le condamne par défaut. Appelle à présent le prosateur syrien. Il est vrai que les accusations déposées contre lui n’ont été remises que depuis hier, et rien ne pressait encore le jugement ; mais enfin, puisque c’est une chose décidée, appelle d’abord la cause de la Rhétorique. Grand dieu ! quelle affluence d’auditeurs !

Mercure. C’est tout naturel, Justice. Nous n’avons pas là une affaire ressassée, mais neuve et singulière, et, comme tu dis, toute fraîche d’hier. L’espérance d’entendre la Rhétorique et le Dialogue, se portant successivement comme accusateurs, et le Syrien défendant sa cause contre ses deux adversaires, attire la foule au tribunal. Allons, Rhétorique, commence ton plaidoyer.

[26] La Rhétorique. En commençant ce discours, Athéniens[21], je prierai tous les dieux et toutes les déesses de faire que la bienveillance constante, dont je n’ai cessé de donner la preuve envers la république et envers vous tous, me soit accordée par vous-mêmes durant le cours de ce débat. Ensuite je supplierai les dieux de vous inspirer ce qu’il y a de plus conforme à la justice, c’est-à-dire d’imposer silence à mon adversaire, et de me laisser à mon aise développer mon accusation, telle que je l’ai conçue et préparée. J’ai peine à concilier mes idées[22], quand je considère, d’une part, le traitement que j’éprouve, et de l’autre les discours que j’entends. Ceux que vous tiendra mon adversaire ressembleront aux miens, mais vous verrez que les faits sont de telle sorte, que je dois prendre les plus grandes précautions pour l’empêcher d’en user encore plus mal à mon égard. Afin, toutefois de ne pas faire un trop long exorde, et comme l’eau coule depuis longtemps pour rien, je vais droit à l’accusation.

[27] Citoyens juges, cet homme était encore dans la première jeunesse[23], barbare de langage, et revêtu, pour ainsi dire, de la robe perse à la mode des Assyriens, lorsque je le trouvai en Ionie, errant, incertain du parti qu’il devait prendre : je le recueillis et me chargeai de l’instruire. Quand il me parut savoir quelque chose, et que je vis ses regards fixés sur moi, il me craignait alors, il avait pour moi de la déférence, une admiration exclusive ; je congédiai tous mes autres prétendants riches, beaux, d’une illustre naissance, et j’accordai ma main à cet amant pauvre, obscur, presque enfant, lui apportant une dot précieuse de nombreux et admirables discours. Bientôt j’amenai mon nouvel époux à ma tribu, je l’y fis enregistrer et déclarer citoyen. Tous ceux qui avaient manqué leur mariage avec moi crevaient de dépit. Il eut l’idée de voyager pour faire montre des richesses que lui avait procurées mon alliance ; je ne l’abandonnai point : je le suivis partout ; je me laissai conduire par monts et par vaux, j’eus soin de lui attirer sans cesse l’estime et le respect en veillant à son extérieur et sa parure. Ce que j’ai fait pour lui en Grèce et en Ionie n’est rien encore. Il voulut passer en Italie ; je traversai avec lui la mer Ionienne ; enfin je l’accompagnai jusque dans les Gaules, où je l’aidai à faire fortune. Jusque là il se montrait docile à tous mes conseils, demeurant sans cesse avec moi et ne découchant pas même une seule nuit.

[28] Mais quand il eut suffisamment pourvu à ses besoins, quand il crut sa réputation assez bien établie, il releva les sourcils, prit de grands airs, me négligea ou plutôt me planta là complètement. Cet homme barbu, ce Dialogue, qui abuse de son extérieur pour se faire appeler fils de la Philosophie, il s’est épris pour lui d’un fol amour, et il ne sort pas des bras de cet amant plus âgé que lui. Ce n’est pas tout, il ne rougit pas de restreindre la liberté de mes discours et d’abréger leur étendue, pour se renfermer dans des questions brèves et hachées ; au lieu de dire tout ce que bon lui semble et de le dire à pleine voix, il fait un tissu de petites phrases écourtées, et se contente d’assembler des syllabes. Aussi n’a-t-il obtenu en retour ni des louanges redoublées ni des applaudissements prolongés, mais seulement quelques sourires des auditeurs ; ou bien encore on bat des mains avec réserve, on fait un léger signe de tête, et l’on gémit de ce que l’on entend : Voilà ce qui plaît au galant, c’est pour cela qu’il me méprise. On dit même qu’il ne vit pas en bonne intelligence avec le nouvel objet de sa tendresse ; il lui aura fait, sans doute, aussi quelque outrage.

[29] Comment, après cela, ne pas l’accuser d’ingratitude, comment ne pas le poursuivre, au nom des lois répressives des mauvais traitements, pour avoir indignement abandonné sa femme légitime, dont il a tout reçu, qui l’a rendu illustre, et cela pour courir à de nouvelles amours ? Or, quel moment choisit-il ? Celui où l’on n’admire que moi, où chacun me prend pour sa patronne. Moi, pourtant, je me refuse aux sollicitations de tous ces prétendants : en vain frappent-ils à ma porte, en vain m’appellent-ils à grands cris, je ne veux point leur ouvrir. Car je vois bien qu’ils ne m’apportent que des criailleries. Celui-ci, au contraire, loin de revenir à moi, n’a de regards que pour son nouvel amour. Mais, je vous le demande, grands dieux, quelle utilité peut-il attendre d’un être qui n’a qu’un manteau ? J’ai dit. Si, pour se justifier, citoyens juges, mon adversaire veut user du même genre de discours que moi, ne le permettez pas. Il serait absurde d’aiguiser mon propre glaive contre moi. Qu’il emploie le procédé de son bon ami le Dialogue, pour se défendre, s’il le peut.

Mercure. C’est inadmissible : il ne peut pas se faire, Rhétorique, qu’un homme seul plaide dans la forme du Dialogue. Il emploiera le discours soutenu.

[30] Le Syrien. Puisque ma partie adverse, citoyens juges, se fâche à l’idée de m’entendre prononcer de longs discours, vu que je tiens d’elle ce talent de la parole, je ne vous dirai que quelques mots, et me bornant à détruire les principaux chefs de l’accusation, j’abandonnerai le reste à votre examen. Tout ce qu’elle a dit de moi est l’exacte vérité. Elle s’est chargée de mon éducation, elle m’a accompagné dans mes voyages, elle m’a fait inscrire au rang des Grecs et à ces titres, je lui sais gré de son hymen. Quelles sont donc les raisons pour lesquelles je l’ai quittée, afin de m’attacher au Dialogue ici présent ? Écoutez-les, citoyens juges, et ne croyez point que je mente dans mon intérêt.

[31] M’étant aperçu qu’elle avait perdu son ancienne réserve, qu’elle ne conservait plus ce maintien noble et décent, qui faisait toute sa beauté quand elle épousa jadis l’orateur de Péanée[24], mais qu’elle se parait avec art, se coiffait comme une courtisane, se fardait le visage, se peignait le dessous des yeux, je conçus des soupçons sur sa conduite, et j’observai ses regards. Laissons le reste de côté. Chaque nuit, notre rue était remplie d’une foule de soupirants ivres, venant banqueter avec elle, frappant à la porte, quelques-uns même poussant l’audace jusqu’à vouloir entrer de force et sans rien ménager. Elle, de son côté, ne faisait que rire et se divertir de ce tapage. Souvent, du haut du toit, elle avançait la tête pour les entendre chanter, d’une voix enrouée, leurs chansons libertines, ou bien, entrouvrant la porte, et s’imaginant que je ne la voyais pas, elle dépouillait toute honte et se livrait à leurs caresses adultères. Je ne pus souffrir ce beau manège ; mais ne jugeant pas à propos de déposer contre elle une plainte en forme, je résolus d’aller trouver le Dialogue, qui demeurait dans notre voisinage, et je le priai de me recevoir.

[32] Voilà quels sont les grands outrages que j’ai faits à la Rhétorique. Et quand elle n’aurait pas agi de la sorte, il m’était bien permis, à près de quarante ans, de renoncer au tumulte des affaires et du barreau, de laisser reposer les juges, de renoncer aux accusations des tyrans, aux éloges des grands hommes, d’aller à l’Académie, et au Lycée me promener avec cet excellent Dialogue, et de dialoguer à mon aise avec lui. J’aurais encore bien d’autres choses à vous dire ; mais je m’arrête. À vous de déposer un vote conforme à votre serment.

La Justice. Qui est-ce qui gagne ?

Mercure. Le Syrien, à l’unanimité, sauf une voix.

La Justice. C’est probablement quelque rhéteur qui a voté contre.

[33] Dialogue, parle devant les mêmes juges. Vous, restez assis ; on vous payera double pour les deux causes.

Le Dialogue. Mon intention, citoyens juges, n’est pas de m’étendre ici en de longs discours : je ne dirai que peu de mots, suivant mon habitude. Néanmoins, je formulerai mon accusation suivant le mode usité dans les tribunaux, malgré mon ignorance et le peu d’habitude que j’ai de ces matières. Que cela me serve d’exorde auprès de vous. Pour ce qui concerne les torts et les outrages que je reproche à l’accusé, les voici. Jusqu’ici j’étais plein de gravité, toujours en contemplation devant les dieux, la nature et les révolutions de l’univers ; marchant en l’air au milieu des régions qui avoisinent les nuages, à l’endroit où roule dans les cieux le char ailé du grand Jupiter, je touchais à la voûte céleste, je m’élançais au-dessus même du ciel[25], lorsque ce Syrien, me tirant par la jambe et me brisant les ailes, me réduisit à la condition commune. Il m’arracha mon masque tragique et majestueux, et m’en appliqua un autre, comique, satirique et presque ridicule. Bientôt il réunit et renferma chez moi la plaisanterie mordante, l’ïambe, le cynisme, Eupolis et Aristophane, gens experts dans l’art de railler ce que chacun respecte, de bafouer ce qu’il y a de plus honnête. Enfin il a été déterrer je ne sais quel Ménippe, un cynique du temps passé, un aboyeur, armé de dents acérées s’il en fut, et il a lâché à travers moi ce véritable chien, animal redoutable, qui mord sans en avoir l’air, et d’autant mieux qu’il mord en riant. Comment ne me croirais-je pas indignement outragé, quand on m’enlève mon ancien et véritable costume, pour me forcer à jouer des comédies, des parades, des farces étranges ? Oui, ce qui me révolte le plus, c’est le singulier mélange dont je suis composé : je ne suis ni prose ni vers, mais, semblable à un hippocentaure, j’ai l’air aux yeux de ceux qui m’écoutent d’un monstre bizarre, d’un spectre de l’autre monde[26].

[34] Mercure. Qu’as-tu à répondre à cela, Syrien ?

Le Syrien. Je ne m’attendais pas, juges, à soutenir devant vous ce débat, et j’espérais entendre le Dialogue vous dire de moi tout autre chose. Quand je l’ai pris jadis, il paraissait à la plupart des gens maussade et desséché par de fréquentes interrogations ; elles lui donnaient, je le veux bien, une physionomie vénérable, mais peu gracieuse et tout à fait désagréable au public. J’ai commencé à lui apprendre à marcher par terre à la façon des hommes ; j’ai lavé la crasse dont il était couvert, et, en le forçant à sourire, je l’ai rendu plus agréable aux spectateurs. Mais, surtout, je l’ai associé à la Comédie, et, par cette alliance, je lui ai concilié la bienveillance des auditeurs, qui jusque-là craignaient les épines dont il était armé, et n’osaient pas plus y toucher qu’à un hérisson. Je sais bien ce qui le contrarie énormément ; c’est que je ne m’assieds pas auprès de lui pour discuter en détail ces subtilités pleines de finesse : si l’âme est immortelle ; combien Dieu, en faisant le monde, a versé de cotyles de la substance sans mélange et toujours identique dans le creuset où s’élaborait l’univers ; si la rhétorique est l’image d’une portion de la politique, dont la flatterie compose le quart[27]. En effet, il aime à disserter sur ces minuties, comme ceux qui ont la gale se plaisent à se gratter ; ces méditations le charment, et il est tout fier quand on dit qu’il n’appartient pas à tout le monde de voir ce qu’il aperçoit distinctement au sujet des idées[28]. Voilà ce qu’il réclame de moi ; il cherche partout ses ailes, et regarde en l’air, tandis qu’il ne voit pas ce qui est à ses pieds. Je ne crois pas, pour le reste, qu’il ait à se plaindre de moi ; par exemple, qu’en lui ôtant son habit grec, je lui en aie mis un barbare, quoique je paraisse barbare moi-même[29] : j’aurais été injuste, en effet, si j’avais ainsi violé les lois qui le protègent, et si je l’avais dépouillé de son vêtement national. Je me suis justifié de mon mieux ; portez, je vous prie, un suffrage semblable au précédent.

[35] Mercure. Ma foi ! tu as encore la majorité de dix voix. Notre même juge de tout à l’heure n’a pas encore été de l’avis des autres. Il a probablement l’habitude, dans toutes les affaires, de déposer un caillou percé[30], afin de ne pas cesser de se montrer jaloux des gens de bien. Pour vous, allez-vous-en, et bonne chance. Demain, nous jugerons les autres procès.

  1. Voy. Tacite, Annales, II, liv.
  2. Voy. Hérodote, I, xlvii. Cf. Jupiter confondu, 14, et Jupiter tragique, 30.
  3. Cette phrase est en dialecte ionien. On la regarde comme une parodie d’Hippocrate : Περὶ φυσῶν, I, vi.
  4. Probablement Argus.
  5. Homère, Iliade, II, au commencement.
  6. Iliade, l. c.
  7. Les Euménides. Voy. la pièce d’Eschyle, traduction d’A. Pierron.
  8. Voy. le Phédon et le Criton de Platon.
  9. Nous demandons la permission d’user de ce mot, le seul qui puisse faire ressortir le rapprochement entre Agora et le surnom ἀγοραῖος donné à Mercure.
  10. Sur l’apparition de Pan, dieu des terreurs paniques, voy. Pausanias, Attique, I, xxviii.
  11. Étrangers domiciliés à Athènes. On trouvera d’excellents détails sur les différentes classes des habitants d’Athènes : citoyens, isotèles et métèques, dans l’édition de la Leptinienne de Démosthène, donnée par F. A. Wolf.
  12. Février.
  13. Polémon, fils de Philostrate, jeune débauché, entra un jour ivre et couronné de fleurs, dans l’Académie où professait alors Xénocrate de Chalcédoine. Celui-ci, sans faire attention à l’impudence du jeune homme, se mit à parler sur la tempérance avec tant de force persuasive, que Polémon se corrigea et devint disciple, puis successeur de Xénocrate. Voy. Valère Maxime, VI, ix, et plus loin, xvii.
  14. Il paraît que le chef des Sceptiques avait commencé par exercer la peinture.
  15. Lucien lui-même.
  16. Piquante parodie de la secte académique hésitant sans cesse entre le pour et le contre.
  17. Le nom grec du portique dit Pœcilé, ποικίλη signifie bariolé, peint de diverses couleurs.
  18. Voy. Hermotimus, 48, et suivants.
  19. Cf. Homère, Iliade. V, v. 845.
  20. Euripide, Phéniciennes, v. 363.
  21. Commencement du Discours pour la couronne de Démosthène.
  22. Phrase tirée du commencement de la IIIe Olynthienne.
  23. Tous ces détails sont précieux pour la biographie littéraire de Lucien. Rapprochez-les du Songe et du Zeuxis.
  24. Démosthène.
  25. Critique de Platon.
  26. Voy. Zeuxis.
  27. Critique du Phédon, du Timée et du Gorgias de Platon.
  28. Critique du Parménide.
  29. C’est-à-dire qu’il a conservé au dialogue l’élégance de l’atticisme des maîtres du genre.
  30. Le scoliaste fait observer qu’on se servait, dans les tribunaux d’Athènes, de deux cailloux différents, les uns pleins, pour donner gain de cause, et les autres percés, pour condamner. Comme les séances de l’Aréopage avaient lieu la nuit, les juges s’assuraient au toucher de la nature des suffrages.