La Douceur de vivre/1

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Calmann-Lévy, éditeur (p. 1-16).


I


La rue commence au chevet de l’église et finit à la berge du canal. En été, quand le soleil baisse, l’ombre du clocher s’allonge sur les pavés humides où l’herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et à colombage, accotées l’une à l’autre de guingois, sont expressives comme ces maisons animées qu’on voit dans les tableaux de « diableries ». N’est-pas Breughel au Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leurs chef caduc un beau hennin pointu en tuiles rouges ?

Au bout de la rue, l’église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un rempart, tout hérissée de flèches, d’arcs-boutants et de gargouilles. Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles intérieures s’allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives.

C’est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule.

Au delà de l’église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de Paris. Plus loin, derrière l’Esplanade, hors de l’enceinte de Vauban, le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le ciel. Et plus loin encore, c’est la campagne, pareille aux fonds des batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond, balayée par l’ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif d’un toit de ferme, la tache fauve d’une vache paissante, — la campagne cultivée, habitée, où l’on sent partout la présence et le labeur de l’homme, où l’on n’est jamais seul avec la nature…

Mais, entre l’église et le canal, l’innocente petite rue, verte d’herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et dévot. Épargnée par les « embellisseurs » et par les industriels de Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom légendaire et parfumé : « Rue au Chapel-de-roses ».

Un après-midi de novembre, le bruit d’une porte qu’on ferme, le bruit d’un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle Broquette, la mercière, lance un coup d’œil furtif entre les bonnets ruches, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de son magasin. Au premier étage d’une maison, un store à franges se soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le miroir-espion suspendu à sa fenêtre… Et chacune pense :

« Il y a quelque chose de nouveau chez les Wallers. »

Tous les jours, par tous les temps, à six heures précises, M. Guillaume Wallers, l’archéologue, sort de son logis pour une promenade apéritive. On sait qu’il va suivre le petit quai du canal jusqu’à la rue du Port ; qu’il s’arrêtera au café Belle-Fleur, place de l’Homme-sans-tête, et qu’il rentrera chez lui par la grande rue du Beffroi et la place Sainte-Ursule-et-les-Vierges.

Les gens guettent M. Wallers comme les bourgeois de Kœnigsberg guettaient Emmanuel Kant. La ponctualité de l’archéologue égale celle du métaphysicien. Il tient, dans le quartier, le rôle de ces automates qui surgissent des antiques horloges compliquées, annoncent l’heure par une révérence, font trois petits tours et s’en vont. Quand mademoiselle Hautremont et mademoiselle Broquette voient paraître leur illustre voisin, elles savent qu’il est temps d’allumer le fourneau et de préparer le souper… Six heures !

Mademoiselle Hautremont n’en croit pas ses yeux… Oui, c’est bien M. Wallers qui ouvre, avec lenteur, un parapluie considérable. C’est bien lui, sa haute taille, sa bedaine, sa tête en œuf, ses larges joues couperosées, ses cheveux roussâtres qui blanchissent, son pardessus à col d’astrakan orné de la rosette rouge. Il n’a pas le type conventionnel du savant. Il ressemble à un échevin de Franz Hals, à quelque syndic des drapiers ou des maîtres marchands de toile.

Mademoiselle Hautremont pose son tricot, pique la longue aiguille dans son tour de faux cheveux, au coin de l’oreille, et elle appelle :

— Émilie !… Émilie !

Émilie accourt. Cinquante ans, mi-duègne, mi-béguine, demoiselle de compagnie et servante-maîtresse.

— Émilie ! Monsieur Guillaume qui sort, à cette heure-ci !

— À cette heure-ci ? Mademoiselle est bien sûre ?

— Il est arrêté devant mademoiselle Broquette. Il regarde les journaux…

Et les langues d’aller leur train ! Mademoiselle Émilie se souvient qu’elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu’il possède la meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper !

Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses :

— Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours…

La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand elle prononce le nom d’Isabelle Van Coppenolle.

Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d’elle, — et quand on parle d’une femme, en province, ce n’est pas pour en dire du bien. Flamande d’origine, Flamande par sa robuste beauté blonde, elle a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d’avoir été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie, frivole, s’est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van Coppenolle ; elle habite Courtrai qu’elle déteste. Elle a deux enfants, un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L’archéologue la reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d’Isabelle, et il a pris l’habitude de la protéger. Lui-même, hélas ! a vu se disloquer le ménage de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui défendent la sévérité. Il s’entremet donc auprès de M. Van Coppenolle et tâche de réconcilier les époux. C’est l’affaire de quelques jours. Isabelle, bien morigénée, reprend le train. « Je ne recommencerai plus ! » dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence.

Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné. Le séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, puisque M. Guillaume Wallers va partir pour Naples.

Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête… Il y aura peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais sera-ce bien en l’honneur des Van Coppenolle ?… On dit… on dit tant de choses !…

— Quoi ?… Est-ce que Marie Wallers et le docteur ?…

Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de demoiselle. La duègne rectifie :

— Madame Laubespin n’est pas divorcée, pas même séparée légalement… Une réconciliation serait facile… Or, il paraît que le docteur Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule… Il est en procès avec la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg…

— L’occasion serait excellente… dit mademoiselle Hautremont, toute pensive…

— Aujourd’hui, peut-être… Le train de Paris arrive à cinq heures… Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu’un… Le pauvre cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il préférerait raccommoder celui de sa fille.

Mademoiselle Hautremont ne peut qu’approuver ce sentiment. Certes, on ne doit pas comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle, une femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie s’est résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce qu’il avait, à Paris, une maîtresse et un enfant ! Que M. Laubespin se fasse pardonner ! Marie lui sera clémente…

— Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s’il y avait quelque nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu’il est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien étonnée qu’ils eussent un secret pour Claude puisqu’ils le traitent comme le fils de la maison…

— Qui vivra verra !…


Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien que l’esprit de la petite ville mêle un peu d’aigreur à ces commérages, on s’accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et particulièrement M. Guillaume.

Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule, et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition ancestrale, — avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège de Pont-sur-Deule, puis au lycée du chef-lieu ; il fut étudiant à Paris, chartiste, élève de l’école de Rome ; mais, parvenu à la célébrité, il refusa toute fonction officielle et ne voulut même pas se fixer à Paris. Vrai bourgeois flamand, par l’écorce épaisse, le sens pratique, le goût des jouissances matérielles, aimant les belles choses et l’argent qui permet de les acquérir, excellent chef de famille, catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n’avait pas, comme on dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine, une demoiselle Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la maison de la rue au Chapel-de-roses où il commença d’entasser meubles, tapisseries, livres, objets d’art et curiosités de toute espèce. Il souhaitait douze enfants. Il n’eut qu’un fils et une fille, et les joies de cette paternité n’allèrent pas sans rançon. Jacques, l’aîné, très intelligent, ne fut point du tout « intellectuel » ; le sang des Hansuys parlait en lui, et il se révéla, dès l’adolescence, homme d’action et homme d’affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage, maintenant, dans l’Argentine, et achète des laines pour le compte d’un grand peigneur de Roubaix. Marie, plus délicate, plus affinée, reçut au couvent des Ursulines la même éducation que sa mère avait reçue vingt ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième année, munie de principes religieux très solides et d’un petit fac-similé de brevet supérieur qui enorgueillissait beaucoup madame Wallers.

À cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à l’ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l’amour, qui ne soupçonne même pas sa forme de femme et qui s’est toujours baignée en chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie spirituelle est forte et profonde, où l’instinct humain de l’amour fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements, l’intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l’avait accoutumée à l’examen de conscience, à la méditation, à l’effort perpétuel de la volonté qui réprime les mouvements de l’instinct. Elle avait pris au sérieux les enseignements de ses maîtresses ; elle tâchait, naïvement, d’y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s’approcher de la perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne n’eût deviné dans cette âme close l’immense trésor des rêves, des tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l’enfance, et dérobé à tous les regards.

M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le monde, à Pont-sur-Deule, n’a rien qui puisse enivrer les sens et troubler le cerveau d’une enfant dévote. Marie connut les sauteries, les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti, mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine… Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie… Il la trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol. Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l’éclat d’une chevelure soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d’or ; le bleu de ses yeux était pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C’était la beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur des climats humides, si tendre qu’elle se flétrit et se couperose vite sous l’action de l’air et du soleil.

André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, ne fut séduit qu’au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif, parut l’ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l’Agnès française, rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il voulut plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables : jeune, intelligent, assez riche pour n’être pas soupçonné de vilains calculs, il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie l’agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour l’amour l’obscur pressentiment de sa destinée, l’éveil bien vague et bien incomplet de l’instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux…

Ils s’épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux médecin routinier et bourru, vit chaque jour s’accroître sa clientèle. Il semblait aimer sa petite femme, et n’avait pas encore épuisé le charme de cette candeur et de cette fragilité ; mais, au fond, il était sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au « sexe des anges ». Tardive, délicate, comprimée par l’éducation, mal préparée à l’intimité conjugale, elle se prêtait à l’amour docilement, et n’imaginait pas d’autres plaisirs que ceux de la tendresse.

André était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste pour accomplir la tâche parfois difficile d’une éducation amoureuse… À la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut très pénible et elle accoucha prématurément d’un enfant mort… Madame Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur Deule pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous les dimanches… Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d’y aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer longtemps un être qui n’avait pas vécu ; il avait besoin de gaieté, de mouvement et de plaisir. S’ennuya-t-il de trouver à son foyer une femme toujours souffrante et endeuillée ? Comprit-il les différences essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments ? Sous prétexte de ménager Marie, il se détacha d’elle et se créa, au dehors, des intérêts, des habitudes, des liens qu’elle ignora longtemps. Marie n’était pas jalouse : elle concevait l’adultère comme une monstruosité, un crime répugnant qui devait être bien rare… Enfin, elle ne supposait pas qu’André pût lui mentir pendant des mois et des années, avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient heureuse ; elle-même croyait l’être, engourdie dans cette existence de chrysalide. N’ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l’espèce de résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu.

Trois ans, quatre ans, passèrent, et l’inévitable petit hasard qui produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d’André Laubespin. Il avait — depuis combien de temps ? — une maîtresse et cette maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite de surprise, de dégoût et d’humiliation. L’idée de la paternité d’André lui fut plus cruelle que l’idée de la trahison. Elle se sentit blessée dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n’avait pu donner la vie !… Et le mari adultère lui apparut comme un être bas, souillé de mensonges, vautré dans l’ordure… Le dégoût submergea l’amour et même la jalousie… Il y eut une explication. André s’emporta. Il osa dire — ce que tout homme eût compris et même certaines femmes, mais non pas Marie Laubespin ! — il osa dire que Marie l’avait déçu, qu’elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de chair…

Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d’épouse chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle n’estimait plus André et ne l’approchait qu’avec répugnance. Bientôt, elle eut la certitude qu’il retournait chez sa maîtresse… Et ce fut la définitive séparation.


Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et qui n’a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l’espérance de manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On pense qu’une femme de vingt-sept ans ne peut s’accommoder toujours d’une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la déprécie et l’oblige à une demi-dépendance.


Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé, Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes malingres, et la pluie redouble, criblant l’eau verte, l’eau si lente qu’on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive opposée, le vitrage d’une fabrique s’éclaire, bleu d’électricité, envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des hautes cheminées se teintent d’une rougeur sanglante. Une cloche d’atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières lampes jaunissent les fenêtres des estaminets où les mariniers se querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d’une cabine, monte une voix de femme berçant un nourrisson.

Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne révèle leur présence. Jamais ils n’ouvrent leurs fenêtres dont les stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et jardinières, tournés vers le dehors pour l’admiration des passants… On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture… Vagues lueurs, vagues ombres… Mais ces logis fermés sont pleins d’yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande :

« Où va-t-il ?… Pourquoi ?… Comment ?… Et qu’est-ce que cela signifie ?… »