La Douceur de vivre/2

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Calmann-Lévy, éditeur (p. 17-22).


II


Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la chambre qui lui sert d’atelier, copie en miniature, sur parchemin, les fragments d’un évangéliaire.

La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon. Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes, de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux, elle n’aperçoit que les nuages ; mais, debout, elle peut découvrir le panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là d’un rouge neuf et joyeux, ailleurs d’un violet bleuâtre ou d’un gris de plomb… Des toits, rien que des toits ! Il faut se pencher par la fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et le beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol, monte d’un jet puissant, se complique, s’affine et s’achève en plein ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.

Le cher asile de Marie reflète son âme : ordre, pureté, clarté, — point de joie… Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré, Marie est devenue calme, puis sereine ; et, maintenant, elle ne semble pas malheureuse de n’avoir pas de bonheur. Est-ce l’amour ravivé de Dieu, est-ce l’amour nouveau de l’art qui l’a tirée de sa passivité mélancolique ? Claude Delannoy, à qui rien n’échappe de ce qui intéresse Marie, dit parfois que l’on peut tout espérer d’une femme qui vit à la hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés, craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse, comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les contours indécis… Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour d’elle.

Cette renaissance de son énergie s’est manifestée surtout depuis deux ans, depuis qu’elle a entrepris, à l’instigation de son ami Claude, une série de miniatures, d’après les maîtres italiens et flamands. Ces miniatures — variations admirables sur un thème unique — doivent former le Livre des Annonciations, dont Guillaume Wallers écrira le texte. Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées en ordre sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées d’après des photographies, des croquis et des notes de couleur prises aux Uffizi de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor analogue, et pourtant aucune ne rassemble à l’autre.

Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques ; et celles de l’aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes comme l’améthyste, et celles qui s’embrasent comme les rubis de l’amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de toute époque ; elles disent : Ave Maria !

Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces pierreries précieuses ! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l’adoration, et qui emplissent l’atelier d’un muet cantique et d’un frisson d’ailes !

C’est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois angélus ! C’est pour eux que s’épanouissent, dans un vase de cristal, les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs, toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens, les confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi eux, comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l’homme impur et son méchant amour.

Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce souvenir au travail délicat de l’artiste.

Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge siennoise, d’après Simone Memmi, cette Vierge qui n’est point belle, qui n’est point femme, qui a l’ovale allongé, les yeux étroits, la bouche aux coins tombants d’une figure japonaise et qui se blottit, se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de l’ange aux ailes fauves, l’ange d’or sur fond d’or, couronné de sombre feuillage, ceint d’une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché d’un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la science…

Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d’Orcagna, si grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter le messager, recueillie et point surprise, — et la Vierge de Botticelli, dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et de fleuves sinueux ; cette Vierge, qui n’est pas très jeune, qui a beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les glaives, tandis que l’ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir d’automne, la regarde, l’adore et la plaint.

Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d’Agnolo Gaddi, blanche et bleue, en robe stricte, princesse d’un roman céleste, enclose dans la demeure enchantée, la tour d’ivoire où l’ange même n’entrera pas… Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager avec un geste de châtelaine indulgente ; et la Vierge très blonde, attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès, devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique : elle a une main levée, l’autre main sur le Livre des Prophéties ; son voile découvre son front qui retient toute la lumière…

Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné, de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées, dans leur petite chambre…

La plus jolie, c’est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des montagnes bleuissantes… Oui, vraiment, une fillette très sage, qui étudiait sa leçon près de son petit lit quand l’Annonciateur est entré. Elle l’invite, du geste, à s’approcher, et sourit, contente, comme si on lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout pareil à sa poupée. Et l’ange, n’est-ce pas le serviteur favori du roi lointain, le page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé ?

Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de l’évangéliaire, chef-d’œuvre d’un maître inconnu, — fillette aussi, comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d’une grâce presque chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur. Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment pourra-t-elle porter l’enfant ? Ce n’est pas la rose mystique, ce n’est pas la colombe, ce n’est pas l’étoile du matin : c’est une pauvre petite fille de Flandre, une pâquerette née à l’ombre des cathédrales, sans force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui attend que Dieu la cueille…

Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là.