La Douceur de vivre/23

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Calmann-Lévy, éditeur (p. 339-346).


XXIII


Isabelle et Marie étaient à Rome depuis vingt-quatre heures. Elles avaient quitté Pompéi en l’absence d’Angelo.

Ni les musées, ni les jardins, ni les églises ne tentaient madame Van Coppenolle. Elle suivait sa cousine ; mais, quand son corps était au Vatican, ou au Colisée, son âme errait à travers le monde. Elle voyait, comme un panorama, l’Europe à vol d’oiseau, Courtrai presque en haut, Naples tout en bas, et le bateau qui conduit Frédéric Van Coppenolle, à Anvers, et les trains qui filent entre Naples et Rome, et qui peut-être amènent un amoureux repentant et désespéré… Le reste de l’univers est un nuage…

Isabelle ne se plaisait qu’à dormir et à pleurer, Elle disait à Marie : « Comme nous allons être malheureuses !… » Et elle insistait, ingénument, sur le pluriel.

Maintenant, elle n’engageait plus madame Laubespin au divorce ; elle ne parlait plus de Claude ; elle faisait des allusions discrètes à « ce pauvre André ». Elle aurait trouvé fort mauvais que Marie se ravisât, et elle pensait : « Tu as voulu que je sacrifie mon amant. Tu me dois l’exemple de l’héroïsme ; sacrifie ton amour !… » Mais elle se croyait beaucoup plus malheureuse que sa cousine, parce que Marie ne pleurait jamais devant elle.

Le matin du troisième jour, Marie reçut un télégramme qui était allé de Pont-sur-Deule à Pompéi, puis de Pompéi à Rome. Madame Wallers avertissait sa fille qu’André Laubespin venait de mourir brusquement, d’une embolie.


— Tu vas être heureuse !… répéta Isabelle, en ranimant Marie qui s’évanouissait. Tes peines sont finies… André n’a plus besoin de toi. Il a emporté ton pardon, et tu penseras à lui sans remords… Tu auras tout, Marie, l’amour, le bonheur, et même la paix de ta conscience… Claude t’attend, Marie !… Tu vas être heureuse !

Ainsi elle réconfortait la jeune femme qui avait trouvé des forces pour le sacrifice et qui demeurait éperdue et faible devant le bonheur, presque honteuse de ne pas regretter André Laubespin.

— Il y a cinq ans que mon âme est veuve de lui, et je me souviens à peine de l’avoir aimé, dit Marie… Je n’affecterai pas une douleur hypocrite… Pourtant, je suis profondément émue par ce mystère terrible de la mort…

Elle s’inquiéta de l’enfant abandonné et promit de veiller sur lui.

Puis elle songea au départ.

— Veux-tu que nous prenions le train de nuit ? dit Isabelle. Tu auras une journée encore pour te reposer, après cette émotion. Ton père doit être prévenu. Il faut télégraphier à Claude… Nous brûlerons Turin… J’irai, avec toi, à Versailles, pour les obsèques… Je ne te quitterai pas… Allons ! Marie, sois énergique !

Elle s’agitait fébrilement, feuilletait l’indicateur, sonnait le portier pour demander la note. Marie, étendue sur un divan, la tête dans ses mains, rêvait et priait.

Mais, après le déjeuner, l’activité d’Isabelle s’arrêta, comme une pendule se ralentit. Une morne immobilité, un silence orageux remplacèrent l’agitation et le verbiage. Et tout à coup, madame Van Coppenolle dit :

— Comme je te détesterais, Marie, si je ne t’aimais pas tant !… Me voilà toute seule à souffrir… Quand je te verrai avec Claude, je me rappellerai que j’ai été heureuse aussi…

— Non, Belle, tu n’étais pas heureuse ; tu étais grisée…

— Et si c’était mon bonheur à moi, la griserie ?… Une illusion qui dure, c’est une réalité, la seule qui compte, puisqu’on n’en connaît pas d’autre…

Elle soupira et dit, avec une étrange nuance de vanité dans la tristesse :

— J’ai été follement heureuse, plus que tu ne le seras jamais…


Dans l’après-midi, Marie Laubespin voulut visiter quelques églises, et faire le pèlerinage des catacombes de Saint-Calixte, mais madame Van Coppenolle se déclara très suffisamment édifiée et fatiguée par Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie Ara Cœli, qu’elle avait vus la veille.

Elle préférait se promener au Pincio.

Marie passa une journée mélancolique et douce, errant d’église en église, et laissant un bouquet de prières à chaque autel. Délivrée du bavardage affectueux et des plaintes d’Isabelle, délicieusement seule, elle alla, en voiture, jusqu’au tombeau de Cecilia Metella. La voie Appienne, avec les statues, les exèdres funéraires envahies par la mousse, les cénotaphes croulants, lui rappela la voie des tombeaux à Pompéi, Elle ne retrouvait pas la douceur campanienne dans l’austère paysage où les files brisées des aqueducs s’en vont vers Rome, parmi les joncs des marais, les oliviers frissonnants, les pins aux larges ombelles. Ici, c’était une autre Italie, et le conseil qui émanait de cette terre romaine était mâle et grave ; tout, et même la mort, parlait d’éternité. « Ne cueille pas le jour qui passe. Travaille, aime, prie et grandis ton âme à la mesure de tes espérances… »

Quand Marie revint à l’hôtel de la place d’Espagne, le portier lui dit que madame Van Coppenolle avait envoyé les bagages à la gare et qu’il avait le bulletin de consigne.

— Madame a tout réglé. Elle a dit que madame Laubespin pourrait prendre le train du soir pour la France…

— Elle est au Pincio ? Elle va revenir ?

— Madame Van Coppenolle a reçu des visites… Elle est sortie vers quatre heures avec ce monsieur qui était venu à midi… Madame Van Coppenolle ne pouvait pas descendre, puisqu’elle déjeunait avec madame. Alors le monsieur est revenu dans la journée… Un jeune homme brun, en gris, qui a l’accent de Naples…

— Eh bien, j’attendrai ma cousine, dit Marie qui prévoyait une catastrophe…

Elle monta dans sa chambre. Comme elle se reprochait amèrement d’être restée à Rome, au lieu d’emmener Isabelle, tout droit, en Belgique ! L’amoureuse avait-elle prévu que son amant la rejoindrait ? Avait-elle prolongé la halte, à Rome, pour donner une chance suprême à Angelo ?

Elle l’avait reçu dans le petit salon, et dans sa chambre même… Un bout de cigarette consumée, près du divan, révélait une présence masculine…

— Qu’elle revienne ! Mon Dieu, faites qu’elle revienne ! disait Marie.

Elle ne revint pas… Un peu avant l’angélus, un gamin apporta une lettre.

Marie, debout près de la fenêtre, lut cette confession rapide, écrite sur un mauvais papier, avec une plume boueuse, au buffet de la gare Termini. L’écriture inégale, presque illisible, s’en allait de travers et çà et là, des larmes avaient délayé l’encre…

« …Je l’aime trop… Je ne peux pas me passer de lui… Et lui aussi m’aime… Il m’a tout expliqué… Tu l’as mal compris et mal jugé… Je le sens tellement sincère, et malheureux autant que moi… Et maintenant que je lui ai pardonné, je n’ai plus la force de recommencer ma vie d’autrefois sans lui… Nous partons. J’écrirai à Frédéric et j’espère qu’il consentira au divorce…

» Ne m’accable pas, Marie, toi qui vas être heureuse ! Je te supplie de voir mes enfants, de me donner, quelquefois, de leurs nouvelles, en attendant qu’on me permette de les embrasser… Pauvres petits ! C’est sur eux seuls que je pleure, mais ils ne souffriront pas de mon absence. Ils m’oublieront vite…

» Adieu, Marie ! Je penserai à toi, quand tu seras la femme de Claude, et je ferai des vœux pour votre bonheur, même si vous me méprisez… Adieu, ma petite Marie !… »


Une larme tomba des cils de Marie Laubespin et fit une étoile sur la signature brouillée.

« Dieu te pardonne, pauvre Isabelle !… Je ne te juge pas. Je te recevrai, si tu reviens, déçue et repentante… »

… Le reflet du ciel colorait l’ombre de la chambre. Soudain, l’air vibra. Un immense frisson sonore passa sur la ville, et Marie, qui oubliait déjà la pécheresse amoureuse, Marie, rendue à ses beaux rêves, sentit palpiter dans le soir romain tous les anges invisibles, aux ailes d’or, d’émeraude et de vermillon, qui avaient été les compagnons mystiques de sa solitude.

Ils accouraient, ceux de Flandre et ceux de France, ceux d’Allemagne et ceux d’Italie, ceux des missels et des évangéliaires, ceux des fresques et des tableaux, ceux qui ressemblent à des faucons, ceux qui ressemblent à des colombes. Messagers de la bonne nouvelle, tenant les lis du pur amour, ils murmuraient avec la voix des cloches :

Ave Maria !


Naples 1904 — Paris 1910.


FIN