La Douceur de vivre/22

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Calmann-Lévy, éditeur (p. 329-338).


XXII


Elles s’étaient réconciliées dans les larmes et, maintenant, Isabelle s’abandonnait aux soins consolants, à la volonté de Marie. Cette grande femme exubérante était, au fond, une molle et passive créature, capable de courtes violences, et tout de suite anéantie par le chagrin.

Si quelqu’un, près d’elle, avait plaidé la cause d’Angelo par une interprétation simplement exacte des faits, la colère de madame Van Goppenolle fût tombée bien vite ; mais, de bonne foi, Marie avivait la blessure, entretenait la rancune jalouse et représentait le séducteur sans malice comme un épouvantable Machiavel. Isabelle avait manifesté l’intention de revoir Angelo pour lui signifier la rupture. Marie s’opposa vivement à cette entrevue dangereuse. Non, assez de scènes et de drame ! Isabelle partirait, le plus tôt possible, après qu’Angelo aurait restitué les lettres, la photographie, les menus souvenirs qu’il conservait de la déplorable aventure.

— Et s’il refuse ? S’il veut une explication ? S’il provoque un scandale ?

— Nous ferons intervenir mon père.

Isabelle jeta des cris… Plutôt mourir que d’avouer la vérité à M. Wallers.

— Trouve une autre solution. Parle à Angelo !

— C’est bien délicat… Veux-tu, Belle, nous confier à Salvatore, le bon Salvatore, le plus indulgent des hommes ? Il fera le nécessaire pour convaincre Angelo, et, au besoin, pour l’éloigner ?

Isabelle accepta la proposition de sa cousine.

— Va tout de suite à Naples. Je te promets de ne pas quitter ma chambre, de ne pas revoir ce misérable…

Salvatore allait quitter son atelier du Pausilippe quand il reçut la visite imprévue de madame Laubespin.

— Je viens à vous comme à mon meilleur ami, lui dit-elle. Il faut que vous rendiez un grand service à ma pauvre cousine, à moi-même, et à toute notre famille.

— Disposez de moi, madame Marie. Je vous obéirai aveuglément.

Marie lui conta l’aventure d’Isabelle et la scène de la nuit précédente.

— Vous n’aviez aucun soupçon ? dit Salvatore étonné… Moi, je savais, depuis Ravello, que mon frère aimait votre cousine… Mais à leur âge, n’est-ce pas, ils sont bien libres de faire ce qui leur plaît. Madame Van Coppenolle est une femme superbe et Angelo est un beau jeune homme… Je me disais : « Dieu, qui les a faits pour l’amour, leur pardonnera… »

— Angelo est libre, Isabelle a un mari, des enfants…

— Eh ! personne ne l’a vu, ce monsieur Van Coppenolle ! C’est comme s’il n’existait pas… Qu’est-ce qu’il va faire en Amérique ? Quand on a une belle femme, on la garde, on la surveille… Si votre cousine était la femme d’Angelo, elle ne ferait pas dix pas toute seule, dans la rue, et ne resterait pas cinq minutes tête à tête avec un jeune homme avant d’être tout à fait vieille…

Il n’était pas indigné. Il était contrarié… Troubler de pauvres amants, venger l’honneur de M. Van Coppenolle, désespérer Angelo, — quelle sotte corvée !

Alors, Marie, sentant la résistance, acheva son récit et montra les lettres délirantes d’Angelo.

Salvatore changea de couleur…

« Je comprends, dit-il… »

Il éprouvait un sentiment bizarre de peine et de plaisir. Son frère avait convoité la petite reine de Thulé, la fée blonde ! Et peut-être, si madame Van Coppenolle n’était pas arrivée, peut-être eût-il vaincu l’indifférence de Marie Laubespin ! Il était si beau, cet Angelo, si passionné, qu’il ne trouvait point de cruelles…

— Je croyais que c’était très sérieux, son amour avec votre cousine !… Madone ! Est-il possible qu’Angelo lui ait donné la comédie ! Il paraissait si sincère, à Ravello ! Je pensais : « Le voilà pris !… Il suivra la Van Coppenolle ou il l’enlèvera… »

— Elle l’aime encore et je crains sa faiblesse, si elle revoit Angelo. Appelez votre frère ici, retenez-le deux ou trois jours. J’emmènerai Isabelle à Rome, pour la distraire, puis à Turin, et elle sera un peu calmée et consolée en arrivant chez son mari.

— Et vous ?

— Ne parlons pas de moi… J’ai été un peu folle, pendant quelques semaines, mais je sens que ma folie est passée… Je n’ai pas l’audace ou l’inconscience qu’il me faudrait pour être heureuse. Triste j’étais arrivée à Naples ; je partirai plus triste…

— Et que ferez-vous ?

— Mon devoir, quel qu’il soit. J’ignore l’état réel de monsieur Laubespin. S’il est perdu, je tâcherai d’adoucir ses derniers jours ; s’il guérit…

— Eh ! puisse-t-il mourir !… Vous ne divorcerez pas, vous abandonnerez votre Claude ?

— Je l’aimerai toujours, même s’il ne me pardonne pas ma décision. Je le chéris d’une tendresse si forte, qu’elle résistera à toutes les épreuves… mais nous souffrirons…

Salvatore la vit si malheureuse qu’il faillit pleurer.

— Chère madame Marie !… si bonne, si belle, si douce !… Dieu ne permettra pas votre malheur ! Il ne demande pas l’impossible à ses créatures…

Elle retournait à Pompéi. Le sculpteur l’accompagna à la gare. Le ciel, comme un fleuve ardent, coulait entre les toits aplatis du Corso Umberto et roulait quelques vagues de nuages. La lumière débordait d’un côté dans la grande rue moderne et commerçante, et faisait étinceler sur les façades grises les lettres dorées des enseignes. L’autre côté était dans l’ombre… Une cohue extraordinaire de véhicules et de piétons s’agitait dans la bande d’ombre et la bande de soleil. Les fiacres, les charrettes, les voitures à bras et les automobiles s’affrontaient, s’enchevêtraient aux carrefours en une masse mouvante qui s’ouvrait devant les tramways dont le timbre autoritaire dominait toutes les clameurs et les rumeurs. Puis les tramways mêmes s’arrêtaient pour laisser défiler un convoi funèbre, un corbillard vitré comme un carrosse, chargé de roses rouges et de roses blanches, et superbement orné à ses quatre coins d’archanges en zinc argenté, sonneurs de trompettes. Il emportait son mort à vive allure, au rythme des litanies que précipitaient des religieuses, des pénitents bleus, des moines marrons, et les vieillards délégués par l’Hospice des pauvres.

Marie observa que personne ne saluait le cercueil.

— Et pourquoi faire ? dit Salvatore. On salue le Saint-Sacrement, mais pas un mort !… Un mort, ce n’est rien…

Un pianino passa, et la mesure à six-huit d’une tarentelle fit broncher les psaumes que clamaient les pénitents par les trous de leurs cagoules bleues. Des chèvres, conduites par un vieillard tout frisé, borgne comme Polyphème, sautèrent sur le trottoir et faillirent renverser le petit kiosque du glacier, tout jaune de citrons et d’oranges. Devant les boutiques, les commères assises, un tablier bariolé sur le ventre, une camisole lâche sur leur gorge de Bellones mûres, lisaient passionnément la liste des numéros sortis à la loterie. Les émigrants stationnaient, par troupeaux, à la porte des agences de navigation. Des bourgeoises en robes de soie, coiffées de chapeaux empanachés, promenaient leurs beaux enfants bruns. Des religieuses mendiaient pour les pauvres ; des prêtres râpés et sales causaient avec des moines épanouis, — et de temps en temps, une des ruelles transversales, fente obscure et fétide dans le quartier modernisé, lâchait des gamins blêmes, des filles plâtrées, des vieilles pareilles aux figures allégoriques de la Peste et de la Famine.

Marie les apercevait au passage, mais vieillesse, infamie, laideur, prises au courant de la foule, qu’en restait-il, dès que le soleil les avait touchées ? Nul ne pensait à s’émouvoir, nul ne pensait à se plaindre. Les heureux oubliaient la pitié comme les malheureux oubliaient leur peine, dans la béatitude physique qu’apportait le plus précoce, le plus merveilleux des étés. Le paysan brutal assommait toujours son petit âne, mais l’âne avait une rose à l’oreille ; le mendiant aveugle tendait un moignon ignoble vers les passants, mais sa mélopée lugubre avait des langueurs de romance, et derrière le corbillard-carrosse, les pénitents bleus regardaient de côté les belles filles, sans se soucier du mort « qui n’est rien »…

La joie de vivre, élémentaire et puissante, enflait les veines de toute créature, et la bienveillance infinie qui tombait du ciel avec la douceur et l’éclat du jour doré promettait déjà l’absolution aux péchés de la nuit prochaine…

Salvatore devina les pensées de Marie. Il lui dit tristement :

— Vous commenciez à aimer Naples… Maintenant, vos idées du Nord reviennent. Quand vous serez en Flandre, vous direz : « Cette Naples, quelle ville de débauche et de saleté !… Ces Napolitains, quels polichinelles !… » Tout ça parce que mon frère à aimé votre cousine.


Dans le train qui la ramenait à Pompéi, Marie Laubespin se rappelait cette phrase du sculpteur, pendant que défilait la banlieue, déshonorée déjà par des fabriques. Elle se défendait d’être injuste envers ce pays qui lui avait fait du mal, qui avait bouleversé la vie d’Isabelle, et qui pourtant laisserait dans leur mémoire, à toutes deux, un souvenir trop lumineux, trop parfumé, et peut-être une souffrance nostalgique…

Elle songeait aux images conventionnelles et peu flatteuses que les étrangers se font du peuple napolitain, aux « impressions de voyage » écrites par des touristes naïfs qui ont fréquenté des patrons d’hôtels, des guides, des entremetteurs et des filles, et qui, n’étant jamais entrés dans une vraie famille napolitaine, dépeignent la pauvre belle cité comme un repaire de voleurs, de ruffians et de prostituées…

Ils sont sincères ; ils racontent ce qu’ils ont vu, mais ils n’ont pas tout vu, et ils se trompent, de bonne foi, et trompent leurs lecteurs par des généralisations audacieuses et hâtives.

Certes, il existe à Naples une population avilie par la misère, et tous les commandements de Dieu n’y sont pas respectés, mais on y peut trouver Salvatore di Toma, et Spaniello, et donna Carmela, et tant d’autres qui leur ressemblent.

Ce sont des gens de la vieille Naples. Ils ont la bonté facile, la plasticité intellectuelle, cette chaleur de cœur qui supprime les inégalités de la fortune et du rang. Ils ne sont pas « moraux », mais le sentiment plus que l’intérêt gouverne leurs âmes mobiles. À la fois très raffinés et très primitifs, individualistes jusqu’aux moelles, par tempérament et non par doctrine, car ils ne s’embarrassent jamais de théories, ils n’ont pas les vertus du Nord, mais ils n’ont pas le dur égoïsme du lutteur, la morgue du parvenu, le snobisme. Ils ne méprisent pas le pauvre. Ils sont indulgents à « l’homme qui n’a pas réussi » ; ils s’attendrissent sur les drames d’amour, même quand le mari trompé ou l’amante trahie jouent du revolver ou du couteau : « Eh ! c’est l’amour ! c’est la nature !… »

Leurs petits-enfants ne leur ressembleront plus, et Naples même, dans vingt ans, ne sera plus Naples. Elle deviendra une ville banale et prospère, industrielle et commerçante, et les horribles vicoli du Carmine, pleurés des peintres, seront remplacés par des cités ouvrières. Des Granili à Torre del Greco s’étendra une Naples enfumée, active et triste, où la morale entrera avec l’hygiène. Et les dieux attardés s’en iront, et Vénus Pompéienne ne sera plus qu’une pièce de musée pour la joie des archéologues…