La Duchesse Claude (Pont-Jest)/III

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E. Dentu (p. 70-92).

III

VILLA CLAUDE


Il avait suffi à Guerrard de quelques heures de sommeil dans un fauteuil pour reprendre possession de lui-même, et après avoir passé vingt minutes à peine à sa toilette, dans la chambre qu’il avait à l’hôtel de Blangy-Portal, il était sorti frais et dispos, en recommandant à Germain, nous le savons, de dire à son maître qu’il reviendrait vers midi.

En quittant la rue de Lille, le docteur s’en fut d’abord chez lui, rue du Bac, pour voir s’il ne lui était pas venu quelque lettre pressante ou plutôt quelque réclamation menaçante de l’un de ses créanciers. Il prit ensuite une voiture et se fit conduire au numéro 7 de la rue de Prony.

Arrivé à cette adresse, devant une porte monumentale de fort beau style moderne, il mit pied à terre, tira sa montre et se dit :

— Onze heures ! C’est une femme sérieuse ; elle doit être levée et habillée depuis longtemps.

Et il sonna.

On ouvrit aussitôt ; l’ami de M. de Blangy-Portal traversa une grande cour au fond de laquelle s’élevait un élégant hôtel et il en gravit le perron, pour remettre sa carte au valet de pied qui s’était avancé au son de la cloche du concierge.

Le nom de Guerrard était évidemment connu du domestique, car cet homme l’introduisit aussitôt dans un grand salon, au rez-de-chaussée, en lui disant :

— Que monsieur veuille bien prendre la peine d’attendre, je vais prévenir madame.

Demeuré seul, le jeune homme se sentit sans doute assailli tout à coup par quelques pensées graves et toutes nouvelles, car sa physionomie, si insouciante d’ordinaire, s’assombrit peu à peu, et bientôt il se mit à hocher la tête, comme s’il regrettait sa présence dans cette maison, où il était cependant venu sans hésiter.

La pièce où il se trouvait était une sorte de galerie luxueusement meublée : les murs, tendus de satin rouge, y disparaissaient sous des tableaux des meilleurs maîtres de l’époque. Il y avait là des toiles célèbres, qui ne témoignaient pas moins du goût de celui qui les avait réunies que les autres objets d’art, disposés avec intelligence sur des consoles de marbre et sur des chevalets drapés de riches étoffes.

Mais Paul semblait se soucier fort peu de toutes ces merveilles ; il allait et venait d’un pas de plus en plus fébrile, et plusieurs fois déjà il s’était approché de la porte par où il était entré, comme s’il fût tenté de se retirer avant l’arrivée de celle à qui on était allé l’annoncer, lorsqu’il vit paraître, par une des issues latérales de la galerie, une femme qui le rejoignit pour lui dire, le sourire aux lèvres et en lui tendant la main :

— Soyez le bienvenu, cher docteur. À quelle bonne fortune dois-je de vous voir si matin ?

Et offrant d’un geste gracieux un siège à son visiteur, elle s’assit en face de lui.

Pris aussi brusquement à l’improviste, Guerrard ne pouvait plus songer à fuir l’entretien qu’il était venu chercher.

— Mon Dieu madame, répondit-il alors, tout en s’efforçant de dissimuler son agitation, j’ai grand’peur d’avoir cédé à un mouvement irréfléchi en me présentant chez vous, et je crois que je ferais mieux de me contenter de vous offrir mes hommages, plutôt que de vous faire part du véritable motif de ma démarche. Je crains que vous ne me trouviez bien indiscret.

— Indiscret, vous ? c’est impossible ! Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans des circonstances telles que je ne les oublierai jamais. Vous savez le respectueux souvenir que j’ai conservé de votre père et la reconnaissance que je vous ai vouée à tous les deux. Vous ne vous en êtes pas assez souvenu, vous ; c’est là le seul reproche que je pourrais vous adresser. Oh ! je vous pardonne ; les vieilles femmes comme moi, on les laisse volontiers dans leur solitude !

Celle qui s’exprimait ainsi d’un ton affectueux devait avoir quarante ans à peu près, mais elle était fort belle encore.

Blonde, élancée, avec d’admirables yeux bleus, elle était charmante dans sa toilette élégante et simple du matin. Toutefois sa physionomie exprimait peut-être plus l’orgueil que la douceur ; ses sourcils épais, rapprochés, plus foncés que ses cheveux, trahissaient son tempérament résolu ; et son sourire, par le pli qu’il formait à la commissure de ses lèvres, semblait celui de quelqu’un dont les déceptions avaient été douloureuses et fréquentes.

Néanmoins, en s’adressant à celui qu’elle appelait toujours docteur, ignorant sans doute qu’il n’exerçait plus, elle était tout à fait sincère et cordiale.

Nous allons voir, en remontant dans le passé de cette femme, qu’elle ne pouvait en effet avoir oublié comment Paul Guerrard était entré un jour dans l’intimité de sa vie.

C’était une dizaine d’années auparavant, chez le docteur Alexandre Guerrard, alors que son fils était son auxiliaire et promettait de devenir son digne successeur.

Bien qu’il fût à peine huit heures du matin, l’éminent praticien était déjà prêt à sortir pour se rendre auprès de ses malades, lorsque son domestique lui apporta la carte d’une personne qui insistait pour être reçue tout de suite.

Cette carte était celle d’un des grands faiseurs d’affaires de l’époque, Adolphe Berquelier. On le savait mêlé à toutes ces colossales opérations sur les terrains auxquelles donnèrent naissance le percement des nouvelles voies de Paris sous l’administration du baron Haussmann. Il avait déjà réalisé une fortune considérable.

C’était un homme parti de rien, mais actif, intelligent et hardi. Alexandre Guerrard le connaissait de nom. Il le rejoignit aussitôt dans le salon d’attente où on l’avait introduit.

Adolphe Berquelier avait à cette époque la cinquantaine. Il était épais de tournure, haut en couleur, commun, mais ses traits bouleversés exprimaient la franchise et la bonté.

En voyant entrer le docteur, il courut à lui, en disant :

— Monsieur, je vous demande pardon si je vous dérange d’aussi bonne heure, mais une femme désespérée, qui n’a de confiance qu’en votre expérience, m’envoie vous chercher.

— De quoi s’agit-il ? répondit Alexandre Guerrard avec intérêt.

– D’une fillette de sept ans que le médecin qui la soigne semble condamner. Elle est atteinte d’une angine des plus dangereuses.

— Ce confrère connaît-il votre démarche ? Ce serait de ma part un manque d’égards envers lui si je me rendais auprès de l’un de ses clients sans qu’il m’eût fait appeler en consultation.

— Ah ! ma foi, je vous avoue que nous n’avons guère songé à cela, la pauvre femme ni moi. Cette nuit, lorsque nous avons vu que l’état de la malheureuse enfant empirait, votre nom est venu tout naturellement sur nos lèvres, et j’ai pris le premier train. Je suis arrivé à sept heures et me voici, vous suppliant de m’accompagner sans retard.

— Cette petite malade n’est pas à Paris ?

— Non, elle est à Verneuil, à un quart d’heure de Mantes, mais, si c’est nécessaire, je ferai chauffer un train tout exprès.

Il disait cela simplement, comme il était prêt à le faire.

Le docteur ne parut pas l’avoir entendu et lui demanda :

— Depuis combien de jours cette petite fille est-elle malade ?

— Depuis six jours. Au couvent de la Visitation, à Mantes, où elle était, on a cru d’abord à une simple angine, mais le mal a marché rapidement, et alors on a prévenu sa marraine, qui l’a fait transporter dans sa maison de campagne.

Tout en ne perdant pas un mot de ce que lui disait son interlocuteur, le savant consultait un carnet qu’il avait tiré de sa poche.

Croyant que le médecin hésitait à se rendre à son désir, M. Berquelier poursuivit vivement :

— Je vous en conjure, monsieur ! Votre prix est accepté d’avance.

Et comme, à cette brutale façon de parler, le vieillard avait relevé la tête et froncé le sourcil, Berquelier ajouta aussitôt, en rougissant :

— Oh ! je vous demande pardon ; mais je ne sais pas, moi, m’exprimer avec élégance, et je voudrais cependant vous décider…

— Avant de vous répondre, interrompit le docteur, en reconnaissant qu’il avait affaire à un personnage qui ne manquait que d’éducation, je voulais m’assurer que ma présence n’était pas indispensable à Paris, chez l’un des malades qui sont en ce moment entre mes mains. Je puis m’absenter toute la journée. Nous partirons donc quand vous le voudrez.

— Oh ! merci, monsieur, merci !

— Savez-vous à quelle heure est le premier train pour Mantes ?

— À neuf heures vingt.

— Nous nous retrouverons à la gare. Je vais employer les quarante à cinquante minutes de liberté qui me restent à donner mes instructions ici et à faire quelques visites.

— Vous ne me demandez pas même chez qui nous devons aller.

— Vous m’avez dit qu’il s’agissait d’une fillette en danger et d’une femme qui m’appelle je n’ai pas besoin d’en savoir davantage. À tout à l’heure !

Comprenant que ces derniers mots étaient une invitation à se retirer, l’entrepreneur salua respectueusement et sortit pour courir au bureau télégraphique le plus voisin, où, de la grosse écriture d’un homme qui a expédié dans sa vie plus de lettres d’affaires que de lignes d’amour, il rédigea cette dépêche :

« Madame Frémerol, villa Claude, Verneuil, près Mantes.

« Docteur Guerrard et moi arriverons à dix heures et demie. Ayez courage et bon espoir. »

Cela fait, plus calme, il se rendit à la gare Saint-Lazare.

En y arrivant, il s’empressa d’abord de retenir un coupé, puis il se campa devant le guichet, surveillant de l’œil l’escalier de la cour et l’entrée de la rue d’Amsterdam.

Il ne craignait qu’une seule chose qua celui qu’il guettait ne fût en retard.

Il ne cessait de consulter sa montre, ainsi que l’horloge placée dans la galerie, et il venait de constater avec désespoir que l’heure du départ allait sonner lorsqu’il aperçut enfin le vieux médecin.

Il courut à sa rencontre.

— J’ai nos billets, monsieur, lui dit-il. Venez, je crois que le train va partir.

— Nous ne le manquerons pas, répondit avec un sourire bienveillant M. Guerrard, l’horloge du dehors avance toujours de cinq minutes sur celle de l’intérieur.

Et, suivant son guide, il gravit lestement l’escalier qui conduit aux salles d’attente, d’où ils passèrent sur le quai, pour monter dans le coupé dont l’ami de Mme Frémerol s’était assuré la propriété exclusive.

Peu d’instants après le train s’ébranla.

— Vous permettez ? fit aussitôt le docteur à son compagnon, en s’installant dans un coin.

Et il se mit à parcourir l’une des nombreuses brochures qu’il avait tirées des vastes poches de son pardessus.

Alexandre Guerrard était un de ces hommes qui travaillent toujours et partout. Ses occupations étaient d’ailleurs si nombreuses et ses moments si rigoureusement comptés qu’il ne pouvait guère lire qu’en voiture, en visitant ses malades.

Adolphe Berquelier qui, sans doute, aurait préféré causer un peu, put donc examiner à son aise celui qu’on attendait à Verneuil avec tant d’impatience.

L’illustre praticien venait de dépasser la soixantaine, mais si ses cheveux blancs et les rides qui sillonnaient son front élevé et intelligent trahissaient cet âge, la fraîcheur de son teint, la limpidité de son regard, la vivacité de ses mouvements, tout cela était jeune encore, et sa haute stature, ainsi que ses larges épaules témoignaient d’une vigueur et d’une santé parfaites que le travail n’avait pu ébranler.

Sa physionomie tout entière inspirait la confiance et la sympathie. On s’expliquait aisément la réputation dont il jouissait.

Il était, en effet, un des maîtres de la Faculté, cela surtout depuis une épidémie de diphtérie pendant laquelle, cent fois, il avait failli rester sur le champ de bataille. Fait chevalier de la Légion d’honneur en récompense de son courage, il s’était depuis cette époque voué spécialement aux enfants.

Il lui semblait, disait-il, qu’en arrachant à la mort un petit être que le croup étranglait, il sauvait en même temps deux existences. Le nombre des mères qui le bénissaient était incalculable, et il ne songeait qu’à l’augmenter chaque jour.

Il n’avait donc pas hésité lorsque Adolphe Berquelier était venu lui dire qu’une fillette se mourait ; et il allait au devant du danger, calme, mû par le seul sentiment du devoir, comme le soldat qui marche à l’ennemi.

Les deux voyageurs échangèrent à peine quelques mots pendant l’heure que mit le train à atteindre Mantes, où ils trouvèrent, en sortant de la gare, un coupé qui les attendait.

Dix minutes plus tard, après avoir franchi une grille et traversé un jardin, la voiture s’arrêtait devant un perron, où venait d’accourir une toute jeune femme, remarquablement belle, mais dont les traits exprimaient une profonde angoisse.

Guerrard avait, hélas ! une longue expérience des douleurs maternelles ; la petite malade devait être la fille de celle dont les yeux cernés par les veilles l’accueillaient par des regards de reconnaissance.

Il s’empressa de gravir l’escalier.

— Madame Frémerol, fit Berquelier qui l’avait suivi.

Le docteur s’inclina et, pour répondre aux remerciements que la maîtresse de la maison lui adressait d’une voix pleine de sanglots, il lui dit :

— Du calme, madame. Il faut que ceux qui souffrent lisent toujours la confiance sur les visages de ceux qui les entourent.

Et, se laissant conduire par Mme Frémerol, il traversa le vestibule pour gagner, au premier étage, une chambre toute tendue de mousseline blanche et bleue, où, dans un petit lit laqué, gémissait une enfant de six à sept ans.

Il se pencha vivement sur elle et son front, aussitôt, se plissa imperceptiblement.

La fillette avait la face bouffie, pâle et livide ; ses lèvres étaient violacées, et quand elle répondit aux questions de celui qui l’interrogeait avec douceur, elle le fit d’une voix éteinte et métallique, entrecoupée d’une toux rauque et sourde qu’accompagnait un sifflement très distinct.

Son pouls était fréquent et lourd. Ses amygdales étaient rouges et tuméfiées. La luette ainsi que le voile du palais étaient parsemés de taches blanches et de fausses membranes qui ne permettaient pas de douter de la nature du mal dont elle souffrait.

— Eh bien, docteur ? demanda l’amie de Besquelier en tremblant.

Le médecin releva la tête et, après avoir recouvert la malade avec un soin maternel, il entraîna Mme Frémerol dans une pièce voisine, où il lui dit :

— Cette pauvre petite est gravement atteinte. Quel traitement a-t-elle suivi jusqu’ici ?

— On lui a fait des insufflations d’alun et des badigeonnages de nitrate d’argent.

— C’est en effet ce qui était indiqué, mais cela n’a eu que des résultats momentanés. Je crains d’être forcé d’agir plus énergiquement.

— Que voulez-vous dire ?

— Je vais télégraphier à Paris que je reste ici. Nous avons affaire à une affection qui exige une surveillance de tous les instants.

— Court-elle donc un danger sérieux ?

— J’ignore ce qui se passera d’ici vingt-quatre heures. C’est votre fille ?

— Non, monsieur, non je ne suis que sa marraine ; mais je l’aime aussi tendrement que si elle était à moi. Pourquoi me faites-vous cette question ?

— Parce qu’il pourrait arriver que je fusse contraint d’avoir recours à une opération que je ne tenterais pas sans l’autorisation du père ou de la mère.

— Une opération ? Mon Dieu j’ai peur de comprendre !… Claudine, ma pauvre Claudine !

Elle avait prononcé ces mots avec une telle épouvante, en même temps que ses yeux se remplissaient de larmes, que le docteur reprit avec un inexprimable accent de commisération :

— Cette enfant est la vôtre ?

— Pourquoi supposez-vous cela ?

— Est-ce que les larmes des mères ressemblent aux autres larmes ! J’en ai trop vu pleurer pour jamais m’y méprendre.

— Eh bien ! oui, Claudine est ma fille, ma fille unique et adorée. Oh ! vous la sauverez, n’est-ce pas ?

— J’y emploierai du moins toute ma science, et le danger n’est point imminent. Avez-vous de la glace chez vous ?

– Oui !

— Que la chère petite en ait constamment des petits morceaux dans la bouche. Il n’y a pas autre chose à faire pour le moment. Je vais immédiatement télégraphier à Paris.

— Faites donner tout ce qu’il faut pour écrire, dit Mme Prémerol à Berquelier, qui se tenait immobile sur le seuil de la pièce, sans oser entrer.

L’industrie ! obéit et le célèbre praticien écrivit rapidement :

« Paul Guerrard, 82, rue de l’Université, Paris. Viens par le premier train à Verneuil près Mantes, villa Claude, avec tous les instruments pour trachéotomie. »

Berquelier se chargea de faire partir tout de suite cette dépêche.

Au moment où il rentrait dans ce même salon où il avait laissé le médecin qui était allé rejoindre la petite malade, il y trouva Mme Frémerol.

— Mon ami, dit-elle, il ne faut pas rester ici ; retournez à Paris.

— Pourquoi, Geneviève ? fit-il avec stupéfaction.

— Parce que vous pourriez trahir par quelques paroles trop affectueuses les relations qui existent entre nous. Or, pour le docteur, je ne veux et ne dois être que la mère de ma pauvre Claude.

— C’est bien ! je vais partir ! Vous savez cependant que j’aime votre fille comme si elle était la mienne.

Le brave homme était l’esclave absolu de la jeune femme. Si Alexandre Guerrard l’ignorait, cela était connu de tout Paris viveur et demi-mondain.

Il y avait déjà près de trois ans que ce faux ménage s’était constitué dans des circonstances que nous raconterons plus tard, et on disait que la belle charmeresse coûtait chaque année plus de deux cent mille francs au grand entrepreneur, sans compter les sommes considérables qu’il lui avait fait gagner en l’intéressant dans ses spéculations sur les terrains.

Mais c’était à Paris seulement que la Frémerol acceptait d’être aux yeux de tous la maîtresse de Berquelier.

Aussitôt à la campagne, loin de son milieu frivole, elle n’était plus que mère, tendre, dévouée, oubliant son abaissement, se relevant dans le plus pur des amours, prête à tous les sacrifices pour épargner une larme à sa fille, pour multiplier ses sourires.

Depuis que Claude avait été reprise aux braves gens qui avaient eu soin de son enfance, elle était entrée chez les Visitandines de Mantes, sous le nom de famille de sa mère, car Frémerol n’était qu’un surnom ; et un jour que le bon Berquelier avait acheté à Geneviève une villa, à dix minutes du couvent, afin qu’elle pût, tout à son aise, passer des journées entières avec sa fille, qu’elle ne voulait jamais amener à Paris, ce jour-là, bien heureuse, elle avait fait venir de province une vieille tante, veuve, honnête, d’une discrétion absolue, qui l’avait élevée et l’aimait toujours malgré ses fautes, et cette tante s’était installée à Verneuil, en qualité de la seule proche parente de la fillette, son héritière. Mme Frémerol n’était, elle, pour tout le monde, que la marraine de la pensionnaire des Visitandines.

C’est dans cette maison de campagne que l’enfant avait été transportée, lorsque l’affection dont elle était atteinte s’était si rapidement aggravée.

Des nombreux amis de la Frémerol, Berquelier était peut-être le seul à savoir qu’elle fût mère, et malgré sa nature un peu rude, malgré son manque d’éducation première ; cet homme comprenait le sentiment qui ordonnait à celle dont la conduite était une sorte de scandale public, de cacher avec soin sa maternité, pour que celle à qui elle avait dû donner son nom de jeune fille n’eût point à rougir d’elle.

Il avait fallu le danger que courait Claude pour que cette femme au désespoir, oubliant le mystère dont elle s’entourait à Mantes, y appelât son amant.

Celui-ci ne pouvait donc que se soumettre. Il serra les mains de la malheureuse, la supplia d’une voix profondément émue de le tenir au courant de ce qui se passerait, et il partit.

Quelques heures plus tard, à la tombée de la nuit, Paul Guerrard arrivait à la villa.

Son père le présenta à Mme Frémerol et lui expliqua pourquoi il l’avait fait venir.

L’état de la fillette n’empirait pas sensiblement, mais le savant médecin avait une trop grande expérience de l’affection terrible dont il s’agissait pour s’y tromper.

Si les quintes de toux étaient plus espacées, elles étaient aussi plus douloureuses. Claude avait toute son intelligence, mais c’était en sifflant qu’elle bégayait : marraine, marraine, à sa mère, qui s’efforçait d’étouffer ses sanglots et d’arrêter ses pleurs. Par moments, elle rejetait sa tête en arrière et portait ses petites mains à sa gorge, comme pour en arracher quelque chose qui l’étouffait.

Lorsque le jeune docteur l’eût examinée à son tour, il fut entièrement de l’avis de son père : Si nulle amélioration ne se manifestait dans le courant de la nuit, il y aurait à craindre que les fausses membranes n’enveloppassent complètement les voies respiratoires et ne causassent l’asphyxie.

Aussi décidèrent-ils que l’un d’eux veillerait afin de ne pas risquer de s’y prendre trop tard si l’opération devenait indispensable.

Mme Frémerol, qui ne pouvait plus douter du danger que courait sa fille, refusa de s’en éloigner, et quand Alexandre Guerrard se fut rendu dans la chambre qu’on lui avait préparée, elle s’installa auprès du lit de son enfant, pendant que Paul lisait, étendu dans un fauteuil.

La nuit s’écoula ainsi et le jour commençait à poindre, lorsque Claude fut prise d’un accès de toux des plus violents, qui provoqua chez elle une sorte de suffocation.

Le visage congestionné, les yeux hagards, la bouche entr’ouverte, la pauvre petite semblait près de retourner à Dieu.

Geneviève ne prononçait pas une parole ; l’angoisse paralysait sa voix ; ses larmes coulaient brûlantes sur le front de la chère aimée dont la tête reposait sur sa poitrine.

Paul Guerrard fit appeler son père.

Cinq minutes après, celui-ci arriva et comprit aussitôt ce qui se passait.

Il fit un signe à son fils et dit à Mme Frémerol :

— Nous n’avons pas un instant à perdre, retirez-vous, je vous prie ; laissez-nous seuls avec votre femme de chambre.

— Oh ! je vous en conjure, permettez-moi de rester, supplia l’infortunée. J’aurai du courage ; je ne tremblerai pas, je ne dirai rien. Ma Claude adorée, si elle allait mourir ! Est-ce que je ne dois pas être là ! Tenez, voyez, je suis calme. Que faut-il faire ?

— Eh bien soit, restez, fit le vieillard mais hâtons-nous !

Et, se faisant aider par la domestique, il roula le petit lit jusqu’à la fenêtre.

On était au mois de mai, les oiseaux chantaient dans le jardin, le soleil venait de se lever, et ses rayons joyeux, en inondant la pièce, faisaient un contraste saisissant avec la douleur de ceux qui entouraient celle dont le printemps était peut-être à sa dernière heure.

Paul avait déjà tout préparé. Son père se plaça à droite de la malade. Avec le pouce et l’index de la main gauche il fixa son larynx et, de la droite, à l’aide d’un bistouri, il y fit, d’un seul coup, une incision verticale sur la ligne médiane, entre les deux muscles sterno-clido-mastoïdiens.

Le sang jaillit, mais en petite quantité ; l’opération n’avait lésé aucun vaisseau. La chère patiente poussa à peine un léger gémissement et resta immobile, comme un oiseau blessé.

La mère s’était voilé les yeux et se mordait les lèvres pour étouffer ses cris.

Alexandre Guerrard introduisit immédiatement dans la plaie un petit tube d’argent qu’il assujettit, et instantanément la respiration artificielle s’établit, si nette que le visage de l’enfant exprima un soulagement appréciable.

Peu d’instants après, le cou enveloppé de mousseline, qui allait entretenir autour de la plaie une température uniforme, l’opérée laissait sa tête pâlie reposer sur son oreiller.

Si nulle complication ne survenait, elle était sauvée !

Mme Frémerol s’était agenouillée auprès du lit et priait.

Vers le milieu du jour, Claude s’endormit, et le soir même l’habile praticien put affirmer que tout danger était conjuré.

La guérison n’était plus qu’une question de soins et de temps. Il en avait si complète conviction qu’il partit après le dîner, mais en laissant à la villa Paul, en qui on pouvait avoir confiance comme en lui-même, et en promettant d’ailleurs d’accourir si cela devenait nécessaire.

Le diagnostic d’Alexandre Guerrard était exact. La fillette passa une nuit relativement bonne ; le lendemain, elle sourit à tout le monde, et, trois jours plus tard, lorsque le célèbre docteur revint, sans même avoir été appelé, il la trouva en état si satisfaisant, qu’il l’embrassa tendrement et fit ses adieux à Mme Frémerol, en lui disant :

Vous n’avez plus besoin de moi et mon fils lui-même pourrait vous quitter, mais rien ne s’oppose à ce qu’il reste encore un peu près de vous.

— Oh ! merci, monsieur, merci ! s’écria Geneviève en saisissant vivement la main du médecin pour y imprimer ses lèvres ; comment pourrai-je jamais vous témoigner ma reconnaissance ?

— En faisant de votre fille une femme heureuse. Je n’oublie pas tout à fait ceux que j’ai sauvés avec l’aide de Dieu et, quand, plus tard, je les revois grands et forts, vous ne sauriez croire la joie, mêlée d’un certain orgueil, que j’en éprouve.

Et, saluant affectueusement Mme Frémerol, qui l’avait accompagné jusqu’au bas du perron, il monta dans la voiture qui allait le conduire à la gare de Mantes.

Pendant les jours qui suivirent, il s’établit tout naturellement entre Geneviève et Paul une certaine intimité.

C’était le docteur qui pansait lui-même la malade, avec une douceur et une patience maternelles, en expliquant bien comment il faudrait faire quand il ne serait plus là, et Mme Frémerol, ainsi que sa vieille parente, admiraient le dévouement de cet homme qui risquait ainsi sa vie. Car parfois Claude, inconsciente, attirait à elle pour l’embrasser celui qui la soignait et auquel ses lèvres pouvaient, en balbutiant un remerciement, donner la mort.

Le fils d’Alexandre Guerrard devina bientôt le mystère de cette maison.

Quoiqu’il vécut loin du demi-monde parisien, il connaissait de nom la belle Mme Frémerol, et lorsqu’il fut moins absorbé par ses préoccupations professionnelles, quand surtout il l’eut étudiée d’un peu près, il comprit qu’elle ne se transformait qu’à Verneuil en femme modeste et simple.

Geneviève, d’ailleurs, ne cherchait pas à le tromper ; elle se sentait avec le fils bien plus à l’aise qu’avec le père et, lorsque, toute une semaine s’étant écoulée et Claude pouvant se passer de la présence constante de son médecin, celui-ci annonça son départ, elle lui dit avec un abandon touchant :

— Vous reviendrez encore ici, n’est-ce pas ? et de plus, nous nous reverrons à Paris, j’y compte bien. Oh ! ma maison n’est pas de celles où un homme sérieux ne peut entrer. Vous me feriez grande peine en me refusant d’en franchir le seuil. Vous n’y trouverez jamais que compagnie digne de vous. Je vous prierai seulement de ne vous rappeler qu’avec moi seule qu’il existe à Verneuil une enfant dont vous avez sauvé la vie.

— Vous me permettrez bien aussi de me souvenir, madame, interrompit le docteur, que vous êtes la plus admirable des mères et la plus charmante des femmes.

— Oui, certes, puisque vous le pensez ainsi, mais n’oubliez pas que, sauf deux ou trois vieux amis, personne ne sait que j’ai une fille, et j’espère que ma fille ne connaîtra jamais rien de nature à me faire perdre son affection. Comment m’y prendrai-je ? je l’ignore, mais je suis prête à tous les sacrifices. Le nom qu’elle porte est mon nom de famille à moi, nom inconnu de tous. On me croit sa marraine, mais si, pour son cœur, ces deux mots marraine et maman ont la même acception, il n’en est pas moins vrai que, grâce à ce mensonge, je pourrai la marier un jour selon mon ambition et ma tendresse. Elle sera riche, très riche, car je lui donnerai toute ma fortune et disparaîtrai s’il le faut pour son bonheur. Si on la savait ma fille, qui voudrait d’elle ? Ce nom de Frémerol n’est même pas à moi. Je l’ai pris un jour et l’ai gardé. Conservez-moi donc ce secret pour l’amour de Claude, que vous avez arrachée à la mort.

Ces confidences prouvaient évidemment que Geneviève adorait sa fille, mais elles trahissaient en même temps cet orgueil malsain qui conduit certaines femmes à rêver pour leurs enfants une situation trop brillante, pleine de périls.

Paul ne promit pas moins toute la discrétion qu’on lui demandait, et jamais plus tard, lorsqu’il se rendit aux invitations de Mme Frémerol, il ne fit aucune allusion au séjour qu’il avait fait chez elle à Mantes.

Il attendait d’être seul avec elle pour lui demander des nouvelles de Claude, qui devenait une ravissante jeune personne et restait confiée aux dames de la Visitation, sauf quand sa mère l’emmenait aux eaux, sur quelque petite plage bien déserte de la Bretagne, ou dans quelque station peu fréquentée des Pyrénées, là où elle était assurée de ne rencontrer aucun de ses amis parisiens.

Pendant ces cinq ou six semaines de villégiature, Geneviève était tout entière à sa fille. M. Berquelier, que l’enfant connaissait à peine de nom et de vue, n’accompagnait jamais sa maîtresse. En ces circonstances exceptionnelles qui se représentaient tous les ans, la mère était irréprochable.

Mais il en était autrement dès que Claude était rentrée à son couvent et Geneviève dans le luxueux hôtel de la rue de Prony, que son millionnaire protecteur avait fait construire tout exprès pour elle, sur un des lots de terrain qu’il avait achetés à l’époque où avait commencé la transformation de la plaine Monceau.

La belle Frémerol redevenait là l’élégante à la mode, la demi-mondaine dont les fêtes faisaient courir le tout-Paris viveur, à la grande joie du vaniteux industriel, qui payait et payait toujours sans marchander.

La séduisante jeune femme manquait certainement d’instruction sérieuse, mais elle avait un tact inné, suffisamment d’esprit, surtout beaucoup de finesse et de bon sens, et elle avait su grouper autour d’elle des littérateurs, des artistes, des hommes du meilleur monde qui, pleins d’indulgence pour les sources de son luxe, ne voyaient en elle que l’hôtesse charmante dont la maison était des plus agréables.

Pendant les premiers mois qui suivirent la guérison de Claude, Paul Guerrard alla de temps en temps rue de Prony, où il était accueilli en intime, puis ses visites s’espacèrent, jusqu’au jour où, complètement pris par ses travaux, il renonça presque tout à fait à voir la belle pécheresse.

Néanmoins, lorsque le hasard la lui faisait rencontrer, il échangeait avec elle un salut amical et même quelques paroles affectueuses, et quand il perdit son père, Geneviève ne manqua pas de lui adresser une lettre des plus touchantes.

Plusieurs années s’écoulèrent ainsi et le docteur, qui l’était resté si peu, n’avait plus aperçu que de loin en loin Mme Frémerol, car, par une sorte de pudeur, il n’avait osé se représenter en désœuvré dans cette maison ou il était entré comme médecin, quand il apprit, par les journaux, la mort d’Adolphe Berquelier.

Le grand entrepreneur avait été frappé d’une attaque d’apoplexie. On ajoutait que, par un testament bien en règle, il avait laissé une fortune énorme à sa maîtresse, qui avait toujours refusé de devenir sa femme légitime, refus que personne n’avait jamais pu s’expliquer, car Berquelier était un honnête homme, généralement estimé, et Geneviève ne passait pas pour avoir une de ces liaisons secrètes qui s’opposent à ce qu’une femme enchaîne complètement sa liberté.

Paul ne pouvait se dispenser en cette occasion de donner une preuve de sympathie à Mme Frémerol. Il lui écrivit quelques lignes, elle y répondit en lui reprochant amicalement de ne plus venir la voir, et alors il retourna un peu rue de Prony, d’où elle l’emmena un jour à Verneuil.

Elle voulait lui faire admirer Claude, qui allait atteindre sa dix-septième année, mais demeurait encore au couvent.

L’enfant qu’Alexandre Guerrard avait sauvée était devenue une adorable jeune fille, d’une beauté sévère, d’une distinction parfaite, d’un caractère doux et charmant. Elle avait si peu oublié celui qui l’avait soignée jadis qu’elle le reconnut tout de suite, et sans attendre même que sa mère l’eût nommée, elle lui dit, en prenant ses deux mains entre les siennes :

– Oh ! j’ai bonne mémoire, docteur, j’ai souvent prié pour votre père et pour vous et d’ailleurs, comment ne me souviendrais-je pas, lors même que mon cœur serait ingrat ? Je n’ai besoin que de me mettre devant une glace pour penser à vous. Tenez, voyez !

En s’exprimant ainsi, avec un accent indéfinissable de reconnaissance, Claude soulevait coquettement le ruban bleu qui entourait son cou et montrait de son doigt mignon la petite raie blanche, presque imperceptible, qu’elle portait au pharynx, marque indélébile de l’opération qu’elle avait subie autrefois.

Paul ne put s’empêcher de sourire et quand, le soir, il retourna avec Geneviève à Paris, il la remercia chaleureusement des bonnes heures qu’elle venait de lui faire passer ; puis il ajouta :

— Je n’ai jamais rencontré jeune fille plus séduisante que la vôtre ; je lui souhaite tout le bonheur dont elle est digne.

— Oh ! elle sera heureuse, répondit avec une étrange fermeté l’ancienne maîtresse de Berquelier, c’est le but unique de ma vie ! Rien ne me coûtera pour l’atteindre ! Si je suis devenue riche, c’est pour elle. Je lui donnerai cinq millions de dot. Croyez-vous qu’avec cela et sa beauté je ne lui trouverai pas aisément un mari et un titre de comtesse ? Je veux qu’elle brille dans le monde, où, moi, je n’ai jamais pénétré !

Bien qu’avec le bon sens qu’il avait conservé pour tout ce qui touchait aux affaires des autres, il désapprouvât cette ambition malsaine, ces paroles de Mme Frémerol n’en étaient pas moins restées dans la mémoire de Guerrard, et nous avons vu qu’il s’en était souvenu fidèlement, cette nuit où Robert, complètement ruiné, lui avait paru décidé à redorer son blason par un riche mariage, sans se montrer trop scrupuleux sur la source de la fortune de celle dont il ferait une duchesse.