La Duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde/03

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La Duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde
Revue des Deux Mondes5e période, tome 32 (p. 54-91).
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La duchesse de Bourgogne et l’alliance savoyarde


APRÈS LA MORT DE MONSEIGNEUR — LE PETIT TROUPEAU


Dans une cour aussi bien ordonnée que celle de Louis XIV, un événement aussi important que la mort de l’héritier présomptif de la couronne ne pouvait survenir sans amener certains changemens, qui se traduisaient par des modifications à l’étiquette. Ces affaires d’étiquette, qui tenaient cependant (et nous avons vu que Breteuil, l’introducteur des ambassadeurs, s’en plaignait) beaucoup moins de place à la cour de France que dans les autres, nous font sourire aujourd’hui. Elles n’étaient que la traduction extérieure et comme le symbole du principe hiérarchique sur lequel reposait la société d’alors. Avec ce principe, l’étiquette a disparu, en partie du moins, car, même dans notre société démocratique, elle ne laisse pas de continuer à tenir une certaine place et de soulever parfois certains incidens plutôt burlesques. C’est une question intéressante de savoir si, dans les pays où la société et le gouvernement reposent encore sur le principe de la hiérarchie, la liberté et le progrès ne sont pas assurés d’une façon aussi efficace que dans ceux où triomphe le principe de l’égalité absolue. Peut-être, lorsque nous en serons arrivés aux projets de gouvernement du Duc de Bourgogne, nous laisserons-nous entraîner à examiner cette question, mais il nous faut d’abord montrer quels changemens la mort de Monseigneur apportait dans la situation du Duc et de la Duchesse de Bourgogne. Ce sera pour nous l’occasion de pénétrer un peu plus avant dans les mœurs et les habitudes de cette cour des dernières années de Louis XIV, moins étudiée, moins intéressante, nous en convenons, que celle des années brillantes, mais à laquelle le vieux Roi, impassible en apparence sous le coup des revers, continuait d’imprimer, par la constante majesté de son attitude, une mélancolique grandeur.


I

Une première question se posait. Sous quelle appellation serait désormais désigné le Duc de Bourgogne ? Son père était Dauphin : mais l’usage s’était établi, on ne savait trop pourquoi, de l’appeler : Monseigneur, tout court. En userait-on de même avec le Duc de Bourgogne, ou bien le traiterait-on de Dauphin en sa qualité d’héritier de la couronne, et bien qu’il ne fût que le petit-fils du Roi ? Le lendemain même de la mort de Monseigneur, le Roi, à l’attention duquel aucun détail n’échappait, trancha la question. A peine levé, il fit appeler le duc de Beauvilliers auquel revenait, comme premier gentilhomme de la Chambre, le soin d’assurer l’observation de l’étiquette, et le prenant à part dans l’embrasure d’une fenêtre avec le Chancelier, il convint avec eux, après avoir versé encore quelques larmes, que le nom, le titre et toutes les prérogatives du rang de Dauphin et de Dauphine, devaient appartenir au Duc et à la Duchesse de Bourgogne. En se mettant à table à midi, il fit connaître cette décision, disant à haute voix « que cela avoit été un abus de traiter défunt M. le » Dauphin de Monseigneur, et qu’il était tombé lui-même dans cet abus, l’appelant ainsi dans sa jeunesse [1]. »

Une seconde question restait à trancher. Comment parlerait-on au nouveau Dauphin, et comment parlerait-on de lui ? Lui dirait-on : Monsieur, ou : Monseigneur, et dirait-on : Monsieur le Dauphin, ou Madame la Dauphine, ou bien : le Dauphin et la Dauphine tout court ? La question demeura incertaine pendant quelques jours, et Dangeau nous met au courant de ses perplexités, ne sachant comment il doit rédiger son Journal. Au bout de quelques jours, cette question fut ainsi tranchée. En parlant du Duc de Bourgogne on dirait : Monsieur le Dauphin. En lui écrivant, on mettrait Monseigneur le Dauphin ; mais en lui parlant, on lui dirait : Monsieur. La décision était importante. Ce n’était en effet que peu à peu, nous dit Saint-Simon, et « par la très moderne et fine introduction de l’art des princes du sang et de leurs valets principaux » que l’usage s’était introduit de les appeler en leur parlant directement : Monseigneur. Peu à peu les bâtards en avaient profité, et se faisaient traiter de Monseigneur, tout comme les princes légitimes. Le Duc de Bourgogne avait toujours été choqué de cet abus. A son sens, il appartenait aux subalternes, mais non point aux courtisans, de traiter directement les princes de : Monseigneur. Ce fut lui qui insista pour qu’en parlant de lui on dit désormais : Monsieur le Dauphin, et pour qu’en lui parlant on lui dît : Monsieur. Il eut quelque peine à l’obtenir, et souvent il eut à reprendre ceux qui par inadvertance l’appelaient : Monseigneur. Mais les autres princes du sang, et surtout les bâtards ne prenant point cette peine, l’usage de dire : Monseigneur, subsista, non sans que chacun eût le sentiment que tout cela était provisoire, et qu’un jour viendrait où le Duc de Bourgogne mettrait toutes choses sur un autre pied, abaissant les bâtards, et relevant les seigneurs [2]. Quant à la Duchesse de Bourgogne, elle fut titrée, et il ne pouvait y avoir d’incertitude : Madame la Dauphine, et c’est ainsi, comme le feront désormais Saint-Simon et Dangeau, que nous la désignerons parfois.

Le nouveau rang du Dauphin et de la Dauphine devait se traduire par certains signes extérieurs. Le Roi attacha à la personne du Dauphin le même nombre de gardes qu’à celle de Monseigneur et décida qu’il ne sortirait qu’accompagné d’un brigadier. La Duchesse de Bourgogne n’avait que quatre gardes à cheval quand elle sortait. Elle en aurait huit désormais. A la messe, elle aurait un carreau distinct de celui de sa belle-sœur, la Duchesse de Berry. Le Roi décida en même temps que, lorsqu’elle dînerait en public, elle aurait droit à la nef, au cadenas, et au bâton. Lorsque, quelques mois plus tard, elle dîna pour la première fois en public, il y eut foule pour la voir manger, et le Mercure de France [3] entre dans de grands détails sur le cérémonial du repas dont on n’avait point vu le pareil depuis Marie-Thérèse. Aucun de ces honneurs n’avait été en effet accordé par Louis XIV à la pauvre Dauphine Bavière, dont nous avons raconté la mélancolique destinée. Par avance, la Duchesse de Bourgogne était traitée en reine.

Une dernière question restait à régler immédiatement, celle du deuil. En principe, les deuils de cour se portaient comme les portait le Roi, car il était « le modèle de la Cour. » Mais l’usage n’était pas qu’on portât le deuil de ses descendans. Le Roi n’avait point porté le deuil de la Dauphine Bavière. Il ne devait pas porter davantage le deuil de Monseigneur, de sorte que, sans une décision spéciale, personne ne l’aurait porté. Le Roi avait commencé par décider qu’on ne porterait le deuil que six mois. Puis se ravisant, il ordonna qu’on le porterait un an, et il décida également, bien que lui-même ne drapât point, que, suivant la règle, les ducs, les officiers de la couronne, les princes étrangers et les grands officiers de la maison du Roi draperaient, et que ses domestiques porteraient des pleureuses pendant six semaines, et ceux des princes pendant trois mois [4]. Pour la Dauphine Bavière, le deuil n’avait été que de six mois, et personne n’avait drapé. Deux familles sollicitèrent, à cette occasion, la permission de draper. Ce furent les Châtillon qui revendiquèrent « l’honneur d’appartenir au Roi » par de très anciennes alliances, et les Beauvau qui firent valoir que la dixième aïeule paternelle du Roi était Beauvau. Le Roi y consentit.

Les affaires d’étiquette une fois réglées, il fallait rendre à la mémoire de Monseigneur les honneurs accoutumés. Ses funérailles avaient eu lieu rapidement et sans pompe. Son corps était tellement décomposé par la maladie, qu’il fut enseveli sans être ouvert, (comme c’était l’usage pour les rois et fils de roi), les uns disent par les frotteurs du château, les autres par des sœurs grises, les autres par les plombiers mêmes qui apportèrent le cercueil, et l’air de la chambre était si empesté, que seuls quelques subalternes et des capucins de Meudon se relevèrent pour prier auprès du corps. Monseigneur était mort dans la nuit du mardi au mercredi 15 avril. Le jeudi, son cercueil fut mis dans un carrosse du Roi dont on avait ôté la glace de devant, parce que le bout du cercueil dépassait. Le curé de Meudon y monta avec le chapelain en quartier. Ce carrosse était suivi d’un autre qui contenait le duc de la Trémoïlle, gentilhomme de la Chambre, l’évêque de Metz, premier aumônier de Monseigneur, Dreux, le grand maître des cérémonies, et l’abbé de Brancas aumônier de quartier. Pour se rendre à Saint-Denis on jugea préférable de ne point traverser Paris, tant en raison de la simplicité du cortège que « de l’effroyable douleur qui y régnait et qui, ajoute Sourches, alla jusqu’à faire dire bien des extravagances. » Escorté par des gardes du corps, par des valets de pied et par vingt-quatre pages du Roi portant des flambeaux, le lugubre cortège traversa presque de nuit le Bois de Boulogne, et, par Saint-Ouen, gagna Saint-Denis où le corps fut immédiatement descendu dans le caveau royal, sans aucune cérémonie.

Il fallait au moins racheter par la solennité des cérémonies suivantes la simplicité trop grande de cet ensevelissement précipité. Après quatre jours de réclusion à Marly où le Roi ne vit que Mme de Maintenon et la Duchesse de Bourgogne, et durant lesquels il s’occupa cependant de dresser les listes de ceux qui allaient être invités à y venir, il déclara que le lundi 20 il recevrait ce que Saint-Simon appelle « les complimens de tout le monde. » C’était l’usage en effet, lorsque quelque deuil survenait dans la famille royale que le Roi reçût, debout, la visite de tout ce qui composait la Cour. Chacun défilait devant lui, en silence, les femmes en mante, les hommes en grand manteau noir. Les femmes faisaient une révérence, les hommes un salut que le Roi rendait ou ne rendait pas, suivant la qualité des gens. Mais ce ne fut pas seulement tout Versailles et tout Marly, ce fut « tout Paris vêtu d’enterrement, » qui remplit les salons, car c’était une occasion unique de se montrer à la Cour et au Roi, dont profitèrent beaucoup de personnes qui n’y avaient pas droit, de même qu’elles n’avaient pas droit à porter la mante et le grand manteau qui était une distinction réservée aux gens d’une certaine qualité. Toutes ces distinctions au reste se perdaient, comme le constate mélancoliquement Saint-Simon : « Jusque-là, dit-il, qu’il en passa devant le Roi que ni lui, ni pas un du demi-cercle reconnût et personne même de la Cour qui pût dire qui c’étoit, » et il ajoute : « Il est difficile que la variété des visages, et la bigarrure de l’accoutrement de bien des gens peu faits pour le porter ne fournissent quelque objet ridicule qui ne démonte la gravité la plus concertée. Cela arriva en cette occasion où le Roi eut quelquefois peine à se retenir, et où même il succomba avec toute l’assistance au passage de je ne sais quel pied-plat à demi abandonné de son équipage[5]. »

Le Roi n’était pas seul à avoir droit à ces complimens muets. Les enfans de Monseigneur y avaient droit également. Mais irait-on chez ses frères et sœurs bâtards et bâtardes ? Le duc du Maine, toujours attentif « à pousser son bidet, » souleva la question, ou plutôt la fit soulever par le duc de Tresmes, qui était chargé, en sa qualité de gentilhomme de la Chambre en année, de donner les ordres pour les réceptions, et qui, « plus valet que nul valet d’extraction, étoit plus avide de faire sa cour et de plaire que le plus plat provincial. » Après une journée d’hésitation, le Roi résolut la question en faveur de ses bâtards. La décision fut connue à l’heure du dîner, c’est-à-dire à midi. La cérémonie commençait à deux heures. « Ainsi point de temps à raisonner, encore moins à faire, et on obéit, avec la soumission aveugle et douloureuse à laquelle on étoit si fort accoutumé. » Saint-Simon, dont l’indépendance d’esprit se venge dans ses Mémoires beaucoup plus qu’elle ne se traduisait dans sa conduite, obéit comme les autres, et, après s’en être quelque peu excusé, il fait cette observation : « Par cette adresse les bâtards furent pleinement égalés aux fils et aux filles de France et mis en plein parallèle avec eux[6].

Après la réception des courtisans, devait venir, suivant l’étiquette, celle du corps diplomatique et celle des grands corps de l’État, comme nous dirions aujourd’hui. Ces réceptions furent fixées au 27 avril. Ce fut une journée laborieuse. Avant son dîner, le Roi, qui s’était transporté à Versailles, entendit les complimens du Nonce, d’un certain nombre d’envoyés des petites cours d’Allemagne et de beaucoup d’ordres religieux. Après son dîner, il reçut successivement le Parlement, la Cour des aides, la Chambre des comptes, la Cour des monnaies, dont les Présidens le haranguèrent ainsi que le Prévôt des marchands, qui parla au nom de la ville de Paris. Il reçut encore le Grand Conseil, l’Université, et l’Académie française, au nom de laquelle son directeur, le marquis de Sainte-Aulaire, porta la parole. Ces différens corps se transportèrent ensuite chez le Duc et la Duchesse de Bourgogne qu’ils haranguèrent pareillement. Le Parlement et le Premier Président ne laissèrent pas d’être mortifiés d’avoir à se rendre chez le Dauphin et la Dauphine, car, depuis Henri II, cela ne s’était point fait. Mais le Roi, pour éviter toute contestation et pour que la harangue fût prête, leur en avait fait donner l’ordre auparavant en prescrivant au Premier Président de traiter le Duc de Bourgogne de Monseigneur. Dans sa harangue le Premier Président ne manqua pas de le dire, « fort poliment, » suivant Dangeau, mais non pas suivant Saint-Simon qui traite l’observation du Premier Président d’insolente bagatelle. Le Duc et la Duchesse de Bourgogne revinrent de Versailles une heure après le Roi, « fort las de tant de harangues, dit Dangeau, bien qu’ils les eussent trouvées fort belles. » La marquise d’Huxelles assure que le Duc de Bourgogne refusa de recevoir la députation des comédiens comme gens inutiles à l’État. « Tout en est, ajoute-t-elle, pieux et dévot[7]. »

Quelques semaines plus tard, le Roi reçut l’Assemblée du clergé, qui délibérait à ce moment sur la contribution à l’impôt récent du dixième denier. Le cardinal de Noailles se présenta à la tête de l’Assemblée. La cérémonie fut solennelle et touchante. À la harangue du cardinal le Roi répondit, au dire de Sourches [8], « qu’il étoit bien fâché d’assembler si souvent le clergé de son royaume, que ce n’étoit nullement son intérêt qui l’y portoit, mais le besoin de l’État qui l’y obligeoit, que son intention avoit toujours été de procurer la paix à ses sujets pour les rendre heureux et que ce l’étoit encore plus que jamais ; qu’il étoit vieux et n’avoit plus que peu de temps à vivre, mais que, si Dieu lui donnoit encore des jours, il travailleroit autant qu’il pourroit pour tâcher de leur procurer cette paix et ce bonheur, et si Dieu ne lui accordoit pas assez de jours pour pouvoir y parvenir, et s’il lui refusoit la grâce de pouvoir le faire lui-même, il laisseroit des successeurs qui, ayant les mêmes sentimens, parviendroient enfin à mettre les peuples de France dans l’état où il souhaitoit ardemment de les mettre lui-même. » Et, se tournant vers le Duc de Bourgogne qui étoit présent à la réception, il ajouta : « Voilà un prince qui me succédera bientôt, et qui, par sa vertu et sa piété, rendra l’Église encore plus florissante et le royaume plus heureux. » Tous les assistans, évêques et courtisans présens, furent émus de ce langage, et le Duc de Bourgogne « s’en alla dans sa chambre fort attendri et fondant en larmes [9]. » Pour faire plaisir à Messieurs du clergé qui n’avaient pas souvent l’occasion de venir à Versailles, le Roi avait donné ordre qu’on leur fît voir les jardins et les eaux. Mais un orage survint qui les retint au château et les priva de ce divertissement.

Il fallait maintenant rendre à la mémoire de Monseigneur les honneurs qui n’avaient pas été rendus à sa dépouille. Le 18 juin, eut lieu un service solennel à Saint-Denis, auquel assistèrent seulement le Duc de Bourgogne, le Duc de Berry et le Duc d’Orléans. Pour cette cérémonie le Duc de Bourgogne revêtit une robe « faite à peu près comme celle des Présidens, avec un domino dont le capuchon pendoit derrière le col, et le devant qui étoit plissé, faisoit paroître le rabat par-dessous, et il avoit sur la tête un bonnet carré [10]. » Le duc de Beauvilliers portait la queue de son manteau qui avait douze aunes de long. Ce fut l’archevêque de Reims qui officia, et l’évêque d’Angers qui fit l’oraison funèbre. La cérémonie dura quatre heures. Les princes qui étaient partis de Versailles à sept heures du matin n’y rentrèrent qu’à sept heures du soir, accablés par la chaleur, et trouvèrent la Dauphine fort en peine de leur rentrée tardive. Elle avait craint quelque accident. Bien qu’ils fussent exténués de fatigue, ils crurent cependant de leur devoir d’aller rejoindre le Roi à sa promenade pour lui rendre compte de la cérémonie.

Le 3 juillet eut lieu un grand service à Notre-Dame, auquel assistèrent les mêmes princes, le duc de Beauvilliers portant toujours la queue du Duc de Bourgogne. Le Père de La Rue prononça l’oraison funèbre, et Lalouette, maître de musique de Notre-Dame, fit chanter de beaux morceaux. La cérémonie qui avait commencé à neuf heures et demie ne finit qu’à deux heures et demie. Le Duc de Bourgogne avait amené de Versailles, dans ses carrosses, un assez grand nombre de courtisans. Il les fit prendre part avec lui à un dîner magnifique qu’avait préparé le cardinal de Noailles, et voulut que, durant ce dîner, on laissât entrer quantité du peuple qui désirait le voir manger. « Une bourgeoise, qui étoit grosse, ayant témoigné beaucoup d’envie d’une tourte qu’il mangeoit, sur le rapport qu’on lui en fit, il lui en envoya un morceau, et comme elle voulut venir lui en rendre grâce, il le trouva bon et lui répondit qu’il étoit plus aise de le lui avoir envoyé qu’elle ne l’étoit de l’avoir reçu [11]. » — « Je suis fâché, dit-il en s’en allant, d’être venu à Paris pour une si triste occasion, mais je suis bien aise de voir l’amitié du peuple et des bourgeois de Paris pour ses princes. » Avant que de partir de Paris, il fit savoir à tous les courtisans qui avoient eu l’honneur de venir dans ses carrosses que ceux qui avoient envie de demeurer à Paris le pouvoient sans craindre qu’il le trouvât mauvais, qu’il vouloit qu’on fût à son aise avec lui et ne contraindre jamais personne [12]. »


II

Après que Monseigneur eut été ainsi officiellement pleuré et loué, il fallut s’occuper de liquider sa succession. Elle n’était pas considérable. La principale des ressources au moyen desquelles il faisait face à ses dépenses était la pension de 50 000 livres par mois qui lui avait été assignée, comme héritier du trône. Le Roi voulait allouer la même pension au Duc de Bourgogne, mais celui-ci refusa, et déclara se contenter d’une pension de 12 000 livres par mois, demandant que le surplus fût appliqué par le Roi aux besoins de l’Etat. « Ce désintéressement, dit Saint-Simon, plut fort au public. » Une pension de 1 000 livres fut accordée au Duc de Berry que nous avons vu naguère n’avoir pas assez d’argent en sa possession pour s’asseoir à une table de jeu. Ces pensions n’avaient, il faut le reconnaître, rien d’excessif, et c’était tenir compte, dans une juste mesure, des malheurs du temps. Quant à la succession elle-même, le Roi, qui aurait pu en réclamer une part, déclara n’y rien prétendre et chargea le Chancelier de la partager entre ses trois petits-fils. L’actif se composait uniquement des terres de Meudon et de Chaville que Monseigneur avait reçu par testament de la Grande Mademoiselle et qui valaient 40 000 livres de rente, de pierreries qui ; étaient fort belles, et de bijoux qu’il avait achetés et qu’on évaluait à 200 000 écus. Il fut décidé d’un commun accord que le Duc de Bourgogne, auquel certains avantages étaient attribués comme aîné, garderait les terres, et que les bijoux et pierreries seraient partagés entre le Duc de Berry et le roi d’Espagne. Le Duc de Bourgogne était très préoccupé que, dans le règlement de la succession, l’absence de ce dernier ne lui portât aucun préjudice et il s’en expliquait avec Philippe V lui-même dans une lettre que je crois à son honneur de citer : « Sur la réponse que vous aviez faite au Roy en vous remettant à luy de tout ce qui regardoit feu Monseigneur, il a pris le party de vous donner la part qui vous appartient par les lois, et je puis dire que l’on n’en pouvoit prendre d’autre, car l’on doit toujours aller au plus avantageux pour ceux qui se remettent entièrement entre les mains des autres. C’est monsieur le Chancelier qui est chargé de toute l’affaire ; elle ne pouvoit estre mieux qu’entre ses mains. Il y a cependant des effets dont j’ai déjà disposé, tels que du tabac et des vins de liqueur, ce qui m’a paru ne devoir point entrer dans un inventaire, et je serois mesme fort aise de vous parler de ces bagatelles, si je ne croyois pas que vous devez être informé de tout pour faire les choses dans la dernière exactitude, car, encore un coup, mon très cher frère, soyez persuadé que vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres et que je déciderois sans hésiter pour vous contre moy en toutes choses si j’y trouvois un petit doute [13]. »

Le Duc de Bourgogne garda donc Meudon, mais le Roi ayant dit qu’il ne le verrait pas volontiers y faire des voyages, le Duc de Bourgogne déclara qu’il n’y mettrait pas les pieds, et en effet il n’y retourna jamais. Les pierreries furent partagées entre les deux princes ses frères. Il y avait malheureusement des dettes. Pour y faire face, on ne trouva pas d’autre moyen que de vendre le reste des bijoux. Ce qu’on aurait peine à croire si Saint-Simon et Dangeau n’étaient d’accord pour le ra conter, c’est que ces bijoux furent vendus à l’encan dans les salons mêmes de Marly. « Bien peut-être, dit Saint-Simon, ne fut jamais si indécent que cette vente des bijoux de Monseigneur qui se fit en plein Marly où chacun achetoit à l’enchère comme à un encan et à un inventaire à Paris, et très ordinairement en présence de Madame la Dauphine même, de Monsieur le Dauphin et de tous les princes et princesses du sang qui s’en amusoient et en achetoient et s’en divertissoient aussi. » Notons cependant que, toujours au dire du même Saint-Simon, le Duc de Bourgogne acheta peu de chose et n’assista que rarement à cette vente indécente « toujours par complaisance pour Madame la Dauphine [14]. »

Restaient à régler les questions de personnes. Monseigneur étant mort dans la nuit, la pauvre Choin s’était naturellement éclipsée dès l’aube. Elle retourna dans le petit logement qu’elle occupait chez son ami de tout temps, La Croix, receveur général à Paris, « fort honnête homme, dit Saint-Simon, et modeste, pour un publicain qui a de tels accès. » Elle ne demanda rien et ne fit point nommer son nom au Roi, disant même « qu’elle ne souhaitoit que la mort et la miséricorde de Dieu [15]. » Le Roi cependant chargea d’Antin de lui porter l’assurance qu’elle toucherait une pension de 12 000 livres. La Dauphine qui, à tout prendre, avait eu à se louer d’elle, aurait voulu que cette pension fût de 20 000 livres. Elle lui fit faire toutes sortes d’amitiés et alla même, ainsi que le Duc de Bourgogne, jusqu’à lui écrire. Comme nous n’aurons plus l’occasion de prononcer le nom de cette obscure amie de Monseigneur (quelques-uns même la croyaient son épouse), disons qu’elle continua de vivre d’une vie retirée et digne, visitée parfois par quelques-uns des membres de l’ancienne cabale de Meudon, qui se piquèrent de lui demeurer fidèles, et qu’elle mourut, en 1732, dans la dévotion.

Quant à la cabale elle-même, elle se dispersa, n’ayant plus de lieu pour se réunir. Le Roi attacha à la personne du Duc de Bourgogne tous les menins de Monseigneur. D’Antin qui était du nombre, et dont la situation aurait été difficile, à raison de l’hostilité que lui témoignait la Duchesse de Bourgogne, obtint cependant de transmettre sa charge à son fils le marquis de Gondrin. Le Duc de Bourgogne se montra très généreux envers les anciens serviteurs de son père, bien qu’il n’eût pas eu à se louer de tous également. Il en garda un certain nombre à son service, entre autres du Mont, le gouverneur de Meudon, et il fit distribuer de larges gratifications aux autres. « Il en usa avec tous, dit Saint-Simon, avec une largesse et une générosité qui les confondit [16]. » Quant aux femmes qui composaient la cabale, la princesse de Conti, la duchesse de Bourbon, les princesses Lorraines, leur situation se trouvait singulièrement diminuée. Chacune se comporta suivant son humeur. La princesse de Conti, de nature douce et qui aimait véritablement son frère, en tomba malade de chagrin et fut quelque temps sans paraître à la Cour. La duchesse de Bourbon, au contraire, ardente et vindicative, se jeta dans les plaisirs d’une façon indécente pour son âge et sa situation de veuve. L’aînée des princesses Lorraines, la princesse d’Espinoy, comptant sur la faveur de Mme de Maintenon, crut pouvoir demeurer à Versailles. Il n’en fut pas de même de sa sœur, Mlle de Lislebonne, qui, moins solidement appuyée, s’en retourna du coup en Lorraine où, pour se consoler, elle se fit nommer bientôt abbesse de Remiremont.

Il était encore une princesse plus haut placée qu’aucune de celles dont nous venons de parler, dont la situation se trouvait atteinte, et qui ne prenait pas la chose en patience : c’était la Duchesse de Berry. Tant que Monseigneur était vivant, ses deux fils étaient sur le même pied ; le cadet ne devait aucun honneur à son aîné. Il n’en pouvait plus être de même à partir du jour où le Duc de Bourgogne devenait l’héritier présomptif de la couronne. Trois jours après la mort de Monseigneur, le Roi décida que le Duc de Berry donnerait la chemise au Duc de Bourgogne et la Duchesse de Berry à la Duchesse de Bourgogne. Le Duc de Berry ne fit point de difficultés. Il n’en fut point de même de la Duchesse. Depuis son mariage, auquel la Duchesse de Bourgogne avait tant contribué, elle s’était à peu près brouillée avec sa belle-sœur, outrée qu’elle était de voir la Cour se porter avec empressement chez la Duchesse de Bourgogne et la laisser solitaire. Elle avait même trouvé moyen d’engager dans cette brouille son mari qui ne voyait que par ses yeux. Des scènes assez vives avaient eu lieu entre les deux princesses, et il avait fallu que le Roi intervînt pour empêcher un éclat. Les choses en étaient là quand mourut Monseigneur. Un instant, le malheur commun les rapprocha. Le lendemain la Duchesse de Berry vint voir la Duchesse de Bourgogne qui, toujours bonne et aimable, lui aplanit le chemin de la réconciliation et se comporta comme si les torts avaient été de son côté. Le Duc de Berry, auquel cette brouille imposée par sa femme avait coûté fort, fut tout heureux de ce rapprochement, et la Duchesse de Bourgogne étant venue, dans l’après-dînée, rendre la visite a sa belle-sœur, il en pleura de tendresse avec elle. Mais la décision du Roi relative à ce que l’on appelait le service mit la Duchesse de Berry en fureur. Cette décision lui était d’autant plus sensible qu’elle se montrait très hère des privilèges de petite-fille de France que lui conférait l’étiquette. C’est ainsi qu’elle avait voulu à toute force faire renvoyer un huissier de la maison du Roi parce qu’un jour où la Duchesse d’Orléans, sa propre mère, était venue lui rendre visite, il avait ouvert la porte devant elle à deux battans, honneur qui n’était dû qu’à elle et à la Duchesse de Bourgogne. Cette décision du Roi la plaçait sur un pied d’inégalité par rapport à sa belle-sœur. Aussi se récria-t-elle, déclarant que ce service n’était pas dû entre frères, que c’était un bas valetage, et qu’elle aurait le dernier mépris pour le Duc de Berry s’il se soumettait à une chose aussi servile. Ses pleurs, ses sanglots, ses cris furent tels que le Duc de Berry, qui avait compté aller le lendemain au lever du Dauphin, ne l’osa de peur de se brouiller avec elle. Il fallut l’intervention de son père le Duc d’Orléans, tout-puissant sur son esprit, pour obtenir de la Duchesse de Berry qu’elle se soumît à l’ordre formel du Roi. Encore demanda-t-elle quelque délai pour s’y résoudre. Le Duc de Berry y mit plus d’empressement. Le lendemain même, il se présenta au lever du Duc de Bourgogne qui, après avoir reçu la chemise, l’embrassa tendrement. La Duchesse de Berry bouda encore quelques jours. A la fin, elle s’exécuta. Laissons Saint-Simon, qui ne consacre pas moins de plusieurs pages à l’incident, en raconter la fin : « Elle fut à la toilette de Madame la Dauphine à qui elle donna la chemise et à la fin de la toilette lui présenta la sale [17]. Madame la Dauphine qui avoit fait semblant de ne se douter jamais de rien de ce qui s’étoit passé là-dessus, ni prendre garde à un délai si déplacé, reçut ses services avec toutes les grâces imaginables et toutes les marques d’amitié les plus naturelles. Le désir extrême de la douceur de l’union fit passer Madame la Dauphine généreusement, sur cette nouvelle frasque, comme si, au lieu de Mme la Duchesse de Berry, c’eût été elle qui eût eu tout à y gagner et non à y perdre [18]. »

Toutes ces questions réglées, la vie de la Cour reprit. Durant les quelques jours où il s’était enfermé seul à Marly avec Mme de Maintenon, le Roi avait dressé les listes des courtisans qui y seraient invités. Marly ne tarda pas à être rouvert. Mais le jeu dans les salons fut interdit. La Duchesse de Bourgogne se dédommageait en jouant à l’oie dans son appartement avec ses dames. Cette interdiction absolue ne dura pas longtemps. Sourches nous apprend que « le 7 mai les dames commencèrent à jouer aux cartes chez Mme de Maintenon et l’on sut qu’il seroit permis de jouer dans le salon et ailleurs à toutes sortes de jeux, hormis au lansquenet [19]. » Naturellement il ne pouvait être question de comédie. Le seul plaisir auquel il fût possible de se livrer était la chasse. Tous les princes l’aimaient fort, et le Roi tout le premier. Le lendemain même de la mort de Monseigneur, comme il sentait le besoin de prendre l’air, il avait été tirer dans le parc de Marly. Quant aux princes ses petits-fils, leur plaisir favori était la chasse à courre. L’équipage du loup, qui était une des chasses favorites de Monseigneur, avait été réduit au lendemain de sa mort. Mais on continuait de courir le cerf, tantôt avec l’équipage du Roi, tantôt avec celui du comte de Toulouse : En ce temps- là on chassait en toute saison, ce qui ne laisse pas d’étonner les…..rs d’aujourd’hui. En mai et juin, à Marly, en juillet et août à Fontainebleau, lorsque le Roi s’y transporta, les princes galopaient à cheval dans la forêt par les plus fortes chaleurs. Assez souvent le Roi suivait dans la petite calèche qu’il menait lui-même. Après que la Cour se fut rétablie à Versailles, la plus brillante de ces chasses eut lieu au bois de Boulogne. Il y vint en carrosse beaucoup de personnes de Paris « à qui la Duchesse de Bourgogne, raconte Dangeau, trouvoit moyen de dire ou de faire dire des choses obligeantes, si bien qu’elles s’en retournèrent dans Paris, charmées de sa personne el de ses honnêtetés. » M. d’Armenonville, qui était capitaine des chasses du bois de Boulogne, avait, de la Muette où il résidait, envoyé au rendez-vous force paniers de fruits pour le goûter. La chasse fut longue et belle. Après l’hallali, la Duchesse de Bourgogne, sans descendre de cheval, se rendit à Passy chez la duchesse de Lauzun, qui lui avait fait préparer un retour de chasse magnifique. On demeura à table jusqu’à huit heures et l’affluence des courtisans fut si grande que la duchesse de Lauzun fut obligée de faire dresser une seconde table. « Le repas fut fort gai, continue Dangeau [20]. L’on joua au brelan, au lansquenet, au papillon, et on ne repartit de Passy qu’à minuit et demie pour rentrer à Versailles. » Ce gai souper avait lieu le 23 septembre. Six mois ne s’étaient pas encore écoulés depuis le drame de Meudon et, comme la durée du deuil de Monseigneur avait été fixée par le Roi à un an, on le portait encore, mais le pauvre prince était bien oublié. Si ceux-là qui s’étaient vus atteints dans leurs ambitions le regrettaient encore, il n’y avait plus que la fidèle Choin pour le pleurer.


III

La cabale de Meudon était donc dispersée, anéantie ; mais il était une autre cabale, ou plutôt, car il serait souverainement injuste de lui appliquer ce mot, un autre groupe, comme on dirait aujourd’hui, qui, de la pénombre, passait dans la lumière, et qui aurait été en droit de se livrer aux plus joyeuses espérances si les hommes qui le composaient eussent été de nature à concevoir des ambitions vulgaires. C’était le petit troupeau, comme les appelle Saint-Simon, c’est-à-dire les anciens amis de Fénelon devenus les fidèles du Duc de Bourgogne, qui représentaient la piété, la vertu et aussi une opposition sourde à la politique royale. Ce troupeau se composait de Beauvilliers, de Chevreuse, de Fénelon lui-même, et il y faut ajouter Saint-Simon, bien que ce dernier n’eût rien d’une brebis, mais parce que son intimité constante avec Beauvilliers et Chevreuse le rattachait à cette élite. Grâce à lui, nous allons pouvoir pénétrer dans les sentimens de chacun de ceux que nous venons de nommer. Nous recueillerons en même temps l’aveu ingénu des siens.

Beauvilliers, dont nous avons eu souvent occasion de prononcer le nom, est le seul véritable grand seigneur que Louis XIV ait employé constamment aux affaires, en même temps qu’il l’avait honoré d’une des plus grandes charges de la Cour, puisque, après lui avoir confié l’éducation de ses petits-fils, il l’avait nommé en même temps premier gentilhomme de la Chambre et chef du Conseil des Finances. Beauvilliers n’était cependant point destiné de naissance à d’aussi hautes fonctions, car s’il appartenait à une très grande famille, il n’était cependant qu’un cadet. Son père, le duc de Saint-Aignan, après l’avoir, jusqu’à l’âge de cinq ou six ans, laissé à la merci du suisse de l’hôtel, dans la loge duquel l’enfant grandit, l’avait confié à un pieux chanoine qui, jusqu’à l’âge de quatorze ou quinze ans, le fit coucher dans le lit de sa servante « sans penser à mal ni l’un ni l’autre, ni le chanoine s’aviser qu’il étoit un peu grand. Je l’ai vu quelquefois, ajoute Saint-Simon, embarrassé de ce conte que Mme de Beauvilliers faisoit, en rire pourtant, mais prier aussi Mme de Beauvilliers de ne le point faire [21]. »

Cette éducation singulière avait pris fin par la mort successive de tous ses frères aînés. Il fut rappelé à la Cour par son père et obtint la survivance des hautes charges que celui-ci exerçait. La situation brillante qu’il occupa très jeune n’empêcha point qu’il ne devînt, au témoignage même de Louis XIV, « un des plus sages hommes de la Cour et du royaume. » Nous avons déjà eu occasion de parler de sa piété, peut-être un peu trop minutieuse, de sa grandeur d’âme, de son détachement de tout ce qui était charges de cour ou emplois publics dont il était toujours prêt à faire le sacrifice, pour s’enfermer dans la retraite et dans la solitude. Il ne tenait au monde que par un lien : c’était son attachement passionné pour son ancien élève le Duc de Bourgogne. Il ne portait pas seulement intérêt à l’âme de celui qu’il avait formé, et aux progrès qu’il lui voyait faire chaque jour dans la voie de la sainteté. Il s’inquiétait aussi de la situation difficile et un peu humiliée qui lui était faite à la Cour, depuis la malheureuse campagne de 1708, un peu par sa propre faute, et parce qu’il n’avait pas su faire tête aussi vaillamment que la Duchesse de Bourgogne, beaucoup par l’hostilité des amis de Vendôme, et parce que Monseigneur prêtait ouvertement son appui à la cabale qui décriait son fils. Du jour au lendemain, Beauvilliers voyait cette situation changée. Tous les regards se tournaient vers le jeune prince, que la mort de son père avait brusquement rapproché d’un trône où l’âge avancé de son aïeul l’appellerait bientôt à monter. L’avenir était là, et le courtisan habile se pressait déjà autour de lui, ardent à témoigner son empressement et tenant pour vertus ce que la veille il traitait de ridicules. Or non seulement ce jeune prince était le pupille de Beauvilliers, mais il se faisait un honneur public de le montrer. Personne à la Cour n’ignorait que son ancien gouverneur était devenu son homme de confiance. En butte à l’animadversion non déguisée de Monseigneur, Beauvilliers avait tout à craindre de l’avènement de celui-ci au trône ; au contraire, l’avènement du Duc de Bourgogne lui assurerait la continuation de la faveur dont il jouissait. « Aussi, dit Saint-Simon, à travers la candeur et la piété la plus pure, un reste d’humanité inséparable de l’homme lui faisoit goûter un élargissement de cœur et d’esprit imprévu, une aise pour des desseins utiles, qui désormais se remplissoient comme d’eux-mêmes, une sorte de dictature d’autant plus savoureuse qu’elle étoit plus rare et plus pleine, moins attendue et moins contredite, et qui, par lui, se répandoit sur les siens et sur ceux de son choix [22]. » Rien cependant dans l’attitude extérieure de Beauvilliers ne trahissait ce reste d’humanité. Il conservait « la même sagesse, la même modération, la même douceur, la même politesse, sans le moindre élan d’élévation, de distraction, d’empressement. » Quels que fussent au fond les mouvemens qui l’agitassent et les espoirs auxquels il se livrât, « son âme parut toujours dans la même assiette et il continuait de la posséder en paix [23]. »

Les sentimens de Beauvilliers étaient partagés par son beau-frère Chevreuse avec lequel il ne faisait qu’un corps et qu’une âme et qui vivait également dans l’intimité du Duc de Bourgogne, bien qu’à un moindre degré. Aussi avons-nous eu moins souvent l’occasion de prononcer son nom. Il importe cependant de le faire connaître, car nous aurons à rechercher plus tard quelle influence il s’efforça d’exercer sur le Duc de Bourgogne, et quelle part lui revient dans les projets de gouvernement plus ou moins exactement prêtés à celui-ci.

Chevreuse était petit-fils de la célèbre duchesse, l’amie de Marie de Médicis, qui joua un si grand rôle dans les troubles du règne de Louis XIII, et fils de ce duc de Luynes qui, s’étant retiré à Port-Royal après la mort de sa première femme, avait fini par en sortir pour tomber éperdument amoureux d’une novice, sa tante, qu’il détourna de prononcer ses vœux et qu’il finit par épouser. Elevé lui-même à Port-Royal, il avait conservé de cette éducation première, avec un grand respect pour ses anciens maîtres, dont il ne partageait cependant pas les doctrines, une grande aversion pour les Jésuites. Grand, bien fait, d’une figure agréable, il avait l’esprit cultivé, le goût des recherches philosophiques et scientifiques, un don naturel de parole, l’habitude de s’exprimer élégamment et en termes fleuris, un grand don de persuasion auquel contribuaient sa bonne grâce et sa politesse. Avec toutes ces qualités, il était enclin aux chimères, enfantant sans cesse des projets de tout genre en matière de finance, de politique intérieure, ou d’expéditions militaires [24], et, à raison même de cette fécondité d’esprit, assez dangereux pour lui-même et pour les autres. Personnellement peu riche, il avait acquis de grands biens par son mariage avec une des filles de Colbert, mais il avait compromis sa fortune par l’exécution de projets grandioses qui avaient pour objet de mettre en valeur sa terre de Dampierre, entre autres par le creusement d’un grand canal qu’il destinait à transporter ses bois jusqu’à la Seine et dans lequel il ne parvint jamais à faire couler une goutte d’eau. Aussi était-il dans une situation assez embarrassée lorsqu’il reçut la charge de gouverneur de la Guyenne, où il ne résida au reste jamais, mais dont les appointemens considérables lui vinrent fort en aide.

Les fonctions qu’il exerçait à la Cour étaient en réalité beaucoup plus importantes que celles d’un gouverneur de province, et par là nous n’entendons pas parler de la charge considérable de capitaine des chevau-légers, dont il était investi, mais d’un office beaucoup plus délicat qu’il exerçait en secret. Il vivait avec son beau-frère Beauvilliers dans une intimité constante, le voyant à Versailles tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, le recevant constamment à Dampierre, ou allant le voir à Vaucresson. Sa discrétion était si grande que, peu à peu, Beauvilliers avait pris l’habitude de l’entretenir de toutes les affaires qui passaient au Conseil et avait été autorisé par le Roi à lui demander son sentiment sur les principales. Il exerçait ainsi les fonctions de ministre sans en avoir le titre et sans que personne s’en doutât, excepté Saint-Simon, qui, intime avec lui comme il l’était avec Beauvilliers, pénétra le secret, et un jour, à brûle-pourpoint, le força d’en convenir. Ces hautes fonctions, tant publiques que secrètes, n’empêchaient pas que Chevreuse ne se complût, autant qu’il le pouvait, à vivre dans la retraite, ne prenant que la part strictement nécessaire aux fêtes de la Cour, invoquant l’état de santé de la duchesse de Chevreuse, qui ne pouvait mettre de corps, pour se dispenser des Marlys où tant de courtisans se disputaient les invitations et où il fut cependant à la fin obligé de se rendre, le Roi, qui tenait à sa présence, ayant dispensé la duchesse de Chevreuse d’y paraître en grand habit. C’est qu’il était d’une piété sincère, avec une tendance au mysticisme, car il était de ceux que Mme Guyon avait séduits, mais préservé cependant de tout excès par un reste de son éducation janséniste. Invariablement fidèle à Fénelon, il était de ceux dont les yeux étaient perpétuellement tournés vers Cambrai. C’est à lui ainsi qu’à la duchesse de Chevreuse que sont adressées un grand nombre de ces lettres dont le recueil forme l’admirable correspondance spirituelle de Fénelon. Par les conseils que, de loin, le directeur donne à son pénitent, on peut juger à quel degré d’élévation morale le pénitent était parvenu. « Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là, dit Saint-Simon ; comme dit le psaume il la portoit dans ses mains ; le désordre de ses affaires, la disgrâce de l’orage du quiétisme qui fut au moment de le renverser, la perte de ses enfans, celle de ce parfait Dauphin [25], nul événement ne put l’émouvoir ni le tirer de ses occupations et de sa situation ordinaire avec un cœur bon et tendre toutefois. Il offroit tout à Dieu qu’il ne perdoit jamais de vue, et dans cette même vue il dirigeoit toute sa vie, et la suite de ses actions [26]. »

Cet amour de Dieu n’allait pas cependant jusqu’à le détacher des grandeurs du monde. Non seulement il aimait à signer : « duc de Chevreuse, de Luynes et de Chaulnes, » titre que lui contestait Saint-Simon, mais il prétendait faire remonter l’ancienneté du duché de Chevreuse, reconstitué pour lui, à la première érection qui en avait été faite en 1555 en faveur du cardinal Charles de Lorraine. De même, lorsqu’il obtint de Louis XIV une nouvelle érection du duché de Chaulnes en faveur de son second fils, le vidame d’Amiens, il aurait voulu que l’ancienneté du duché remontât jusqu’à la première érection qui en avait été faite en faveur de Cadenet, le frère du connétable de Luynes, et il faillit tout gâter par cette prétention. De même, au lendemain de la mort de son fils, le duc de Montfort, auquel il avait transféré sa compagnie des chevau-légers, il fit à Versailles un voyage dont l’empressement étonna, pour demander au Roi en faveur du vidame d’Amiens tout ce qu’avait son aîné Montfort, y compris les logemens, et Mme de Maintenon, qui nous fait connaître ce trait, ajoute assez méchamment : « Un quiétiste ne peut être affligé [27]. »

Tel était l’homme vers lequel les regards des courtisans se tournaient comme vers Beauvilliers. Tout quiétiste qu’il fût, pour reprendre le mot de Mme de Maintenon, il n’était pas insensible pour lui-même à cette espérance de fortune, et il savait faire ce qu’il fallait pour la ménager. Depuis quelque temps déjà, et avant même la mort de Monseigneur, il avait cherché à se rapprocher de la Duchesse de Bourgogne qui le redoutait un peu, comme elle redoutait les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers, à cause de leur réputation d’austérité. Toute l’influence de Mme de Lévis, fille de Chevreuse et dame de la Duchesse de Bourgogne, qui lui était tendrement attachée, n’avait pu triompher de, ce malaise dont s’inquiétait Chevreuse, car il tenait à son crédit auprès du Duc de Bourgogne, et il connaissait l’influence de la Duchesse de Bourgogne sur son mari. Une circonstance futile était venue à son aide. La jeune princesse s’était prise de passion pour un jeu un peu oublié, le hoca, que Mazarin avait autrefois introduit à la Cour, mais que peu de personnes savaient. Un soir, à Marly, comme on cherchait quelqu’un pour faire sa partie, Mme de Beauvilliers, non sans intention peut-être, s’avisa de lui dire que le duc de Chevreuse connaissait fort bien ce jeu, y ayant beaucoup joué autrefois. On l’envoya chercher dans le salon où il était, et il demeura, presque en tête à tête avec la Duchesse de Bourgogne, à lui apprendre les règles du hoca, jusqu’à une heure si avancée, que les quelques personnes, attardées dans les autres salons, en plaisantèrent et se mirent à dire qu’il faudrait faire avertir la duchesse de Chevreuse, pour qu’elle ne crût pas son mari perdu. La glace ne fut pas cependant complètement rompue, et la Duchesse de Bourgogne, malgré tous les soins dont Chevreuse et Beauvilliers l’entouraient, continuait de se méfier un peu d’eux, redoutant même, bien à tort, qu’ils ne prévinssent son mari contre elle, et ne sachant pas, malgré tout son esprit, comme dit avec raison Saint-Simon, « que les effets de la vraie piété, de la vraie vertu, de la vraie sagesse, sont d’étouffer et de cacher avec le plus grand soin et les plus extrêmes précautions ce qui peut altérer la paix et la tranquillité du mariage. » Mais du moins elle ne faisait rien pour ébranler le crédit des deux beaux-frères auprès de son mari, et, dans la pensée des courtisans, ce crédit était si grand « que sans rien changer à la modestie de leur extérieur, ni à l’arrangement de leur vie, ils ne pensèrent qu’à se dérober, le plus qu’il leur fut possible, aux bassesses entassées à leurs pieds [28]. »


IV

Si Beauvilliers et Chevreuse, par scrupule et humilité chrétienne, cherchaient à refouler au dedans d’eux-mêmes les espérances d’avenir qu’avait pu faire naître en leurs cœurs la mort de Monseigneur, et peut-être même à se les dissimuler, il était, dans leur entourage, quelqu’un qui ne prenait pas tant de peine, bien que, pour d’autres motifs, il eût soin de ne rien laisser percer de sa joie : c’était Saint-Simon.

Au moment de la mort de Monseigneur, les relations de Saint-Simon avec le Duc de Bourgogne n’étaient ni fréquentes, ni intimes. Cependant par Beauvilliers et par Chevreuse d’un côté, par Mme de Saint-Simon que la Duchesse de Bourgogne honorait de son amitié, de l’autre, les occasions ne lui avaient pas manqué de se rapprocher du jeune prince, qui lui savait gré d’avoir pris ouvertement son parti lors de ses pénibles démêlés avec Vendôme. Nous disons « ouvertement, » parce que nous voulons bien en croire Saint-Simon sur parole, quoique certaine retraite en son château de la Ferté, au plus fort de la crise, retraite qu’il explique par le regret d’entendre injustement attaquer le Duc de Bourgogne, ressemble bien un peu à un abandon. D’autre part, il était au plus mal avec les principaux de ceux qui composaient la cabale de Meudon, en particulier avec d’Antin, car ils avaient eu querelle à propos d’une de ces questions de préséance entre pairs, qui tenaient si fort au cœur de Saint-Simon. Il était donc de ceux dont l’ambition avait le plus à redouter l’arrivée au pouvoir de cette cabale, conséquence inévitable et prochaine, semblait-il, de la mort du Roi et de l’avènement au trône de Monseigneur. Aussi, dans l’immortel récit qu’il a laissé des derniers momens de celui dont il redoutait si fort de devenir le sujet, convient-il, avec sincérité, des sentimens assez bas qui l’animaient. Au cours d’une conversation qu’il eut avec la Duchesse d’Orléans, durant les quelques heures où l’on crut Monseigneur hors d’affaires, il se dépeint « pour en parler franchement et en avouer la honte » se lamentant avec cette princesse qui n’aimait pas davantage Monseigneur, de le voir échapper, à son âge et avec sa graisse, d’un mal si dangereux, réfléchissant tristement qu’après une dépuration de cette sorte, il ne restait plus la moindre pauvre petite apparence aux Apoplexies, et que celle des indigestions était ruinée sans ressources, depuis la peur que Monseigneur en avait prise, enfin concluant plus que langoureusement qu’il fallait compter que ce prince vivrait et régnerait longtemps. « Madame de Saint-Simon, ajoute-t-il, tout dévotement, enrayoit tant qu’elle pouvoit ces propos étranges, mais l’enrayure cassoit et entretenoit ainsi un combat très singulier, entre la liberté des sentimens humainement pour tous très raisonnables, mais qui ne laissoit pas de nous faire sentir qui n’étoient pas selon la religion [29]. » Et lorsque, la nuit suivante, le bruit soudainement répandu que Monseigneur était à l’agonie rassembla tout le monde dans la grande galerie de Versailles, il avoue encore qu’il sentait malgré lui un reste de crainte que le malade en réchappât et qu’il en avait une extrême honte.

Monseigneur n’en ayant pas réchappé, Saint-Simon n’essaye pas de dissimuler sa joie de la situation nouvelle faite au Duc de Bourgogne, et il nous raconte, avec ingénuité, les efforts persévérons- tentés par lui pour s’ancrer davantage dans la confiance du nouvel héritier du trône et pour pénétrer dans son intimité. Beauvilliers et Chevreuse l’aidaient dans celle entreprise, car ils souhaitaient de voir le Duc de Bourgogne prendre en effet confiance en lui. Dans leur pensée, Saint-Simon devait être un des futurs conseillers du prince. Combien dut-il alors se féliciter d’avoir obtenu des deux ducs qu’ils ne communiquassent pas au Duc de Bourgogne ce mémoire dont nous avons parlé, qu’il avait rédigé autrefois sur les instances de Beauvilliers, et où il marquait d’un trait si juste, si ferme, mais parfois si dur, les erreurs, les petitesses et parfois même jusqu’aux ridicules du jeune prince. Si grande que fût l’humilité du Duc de Bourgogne, peut-être aurait-il eu peine à pardonner à Saint-Simon quelques sarcasmes que la plume du terrible écrivain n’avait pu retenir, ou, du moins, se serait-il senti moins à l’aise avec lui. Mais jamais il n’avait eu connaissance de ce portrait, et il ne voyait en Saint-Simon qu’un grand seigneur, honoré de la protection des deux hommes de la Cour en qui lui-même avait le plus de confiance et sur le dévouement duquel il savait, d’après eux, pouvoir compter. Aussi était-il tout porté à la bienveillance pour lui, et il n’opposa pas une longue défense au siège en règle que Saint-Simon entreprit dès le lendemain de la mort de Monseigneur.

Les approches en furent savantes. Un soir que le Duc de Bourgogne se promenait dans les jardins de Marly, accompagné de peu de personnes, Saint-Simon saisit cette occasion favorable pour l’aborder à la dérobée et lui dire que bien des raisons l’avaient tenu jusqu’alors dans un éloignement nécessaire, mais qu’il allait pouvoir suivre avec moins de contrainte son attachement et son inclination, et qu’il espérait que le Duc de Bourgogne l’aurait pour agréable. A ces propos habiles, le Duc de Bourgogne répondit, bas également, qu’il croyait en effet que ces raisons avaient cessé, qu’il savait bien que Saint-Simon était pour lui, et qu’il comptait avec plaisir que, désormais, ils se verraient plus librement de part et d’autre. « J’écris exactement, ajoute Saint-Simon, les paroles de sa réponse, pour la singulière politesse de celles qui la finissent. Je la regardois comme l’engagement heureux d’une amorce qui avoit pris comme je me l’étois proposé [30]. » Aussi, à partir de ce jour, se rendit-il plus assidu aux promenades du Duc de Bourgogne, sans cependant les suivre entières, et autant que la foule ou des gens dangereux ne les grossissaient pas. Peu de temps après, le courage lui venant à mesure qu’il sentait grandir la bienveillance du Duc de Bourgogne, il se hasardait, en plein salon de Marly, à lui demander quel était le sujet d’une conversation assez animée qu’il avait surprise entre la Duchesse de Bourgogne et lui, et ayant appris qu’il s’agissait d’une question d’étiquette à propos d’une visite que la Duchesse de Bourgogne devait rendre à la princesse d’Angleterre, et d’un nouveau cérémonial auquel le prince tenait depuis que la princesse était Dauphine : « Que j’ai de joie, lui répondit Saint-Simon, de vous voir penser ainsi, et que vous avez raison d’appuyer sur ces sortes d’attentions dont la négligence ternit toutes les autres, » et aussitôt, il prit occasion de cette question d’étiquette pour lui toucher quelques mots de la question des prérogatives ducales et des atteintes que ces prérogatives avaient subies. Le Duc de Bourgogne répondit avec feu, entra dans les raisons de Saint-Simon, au point de se faire, dit celui-ci, « l’avocat de notre cause, » et il finit par lui dire qu’il regardait la restauration des ducs et pairs comme une justice importante à l’Etat ; qu’il le savait bien instruit de ces choses et qu’il lui ferait plaisir de venir l’en entretenir un jour. C’était précisément là ce que l’ambitieux personnage se proposait. Grande fut donc sa joie, lorsque, quelques jours après, le Dauphin l’envoya chercher, et le fit introduire dans son cabinet par Duchesne, son premier valet de chambre, qui prudemment le fit passer par la garde-robe, afin que personne ne sût rien de cette visite. Saint-Simon ne consacre pas moins de trois pages au récit de ce premier entretien, où il eut la joie de trouver son royal interlocuteur tout disposé à entrer dans ses griefs, en particulier sur l’attitude des ministres vis-à-vis des gens de la plus haute qualité, sur le Monseigneur qu’ils refusaient aux ducs, et, d’une façon générale, sur leurs usurpations, ainsi que sur la situation faite à la noblesse, systématiquement tenue à l’écart des grands emplois. Quelque confiance qu’il eût dans les sentimens du Duc de Bourgogne, Saint-Simon n’espérait pas tant : « Il est difficile d’exprimer, ajoute-t-il, tout ce que je sentis en sortant d’avec le Dauphin. Un magnifique et prochain avenir s’ouvroit devant moi. Je vis un prince pieux, juste, débonnaire, éclairé, et qui cherchoit à le devenir de plus en plus, et l’inutilité avec lui du futile, pièce toujours si principale avec ces personnes-là… Je goûtois délicieusement une confiance si précieuse et si pleine, dès la première occasion, d’un tête-à-tête sur les matières lek plus capitales. Je connus avec certitude un changement de gouvernement par principes. J’aperçus sans chimère la chute des marteaux de l’Etat et des tout-puissans ennemis des seigneurs et de la noblesse qu’ils avoient mis en poudre à leurs pieds, et qui, ranimée d’un souffle de la bouche de ce prince, devenu Roi, reprendroit son ordre, son état et son rang et feroit rentrer les autres dans leur situation naturelle. Je sentis donc toute la douceur de cette perspective et de la délivrance d’une servitude qui m’étoit secrètement insupportable, et dont l’impatience perçoit souvent malgré moi [31]. »

Durant les mois qui suivirent, que ce fût à Marly, à Versailles ou à Fontainebleau, Saint-Simon eut ainsi plusieurs entretiens avec le Duc de Bourgogne, soit qu’il profitât des momens où il pouvait approcher le prince à la promenade pour lui demander une audience, soit qu’il fût au contraire mandé par lui. Ces entrevues avaient toujours lieu avec le même mystère, Duchesne l’introduisant et le faisant sortir par la garde-robe afin que personne ne surprît le secret de ces visites, car, même pour l’héritier du trône, il était imprudent, à la Cour de Louis XIV, d’encourir le soupçon de constituer une cabale et de tenir des conseils occultes. Saint-Simon n’avait pas moins d’intérêt que le Duc de Bourgogne à ce que le secret fût conservé, car si l’orage eût éclaté, c’était sur lui que serait tombée la foudre. Un jour cependant, ils furent surpris ensemble, mais par une personne dont ils n’avaient ni l’un ni l’autre à redouter la trahison.

La Cour était à Versailles ; Saint-Simon et le Duc de Bourgogne étaient enfermés ensemble depuis longtemps, ou plutôt pas enfermés, car le Duc de Bourgogne avait refusé, malgré l’insistance de Saint-Simon, de tirer le verrou qui fermait la porte de son cabinet. « La Dauphine ne vient jamais à ces heures, » avait-il dit. La séance avait été longue, car Saint-Simon avait apporté au Duc de Bourgogne un de ces nombreux mémoires qu’il se plaisait à rédiger sur les questions qui lui tenaient à cœur, et le Duc de Bourgogne, de son côté, remettait à Saint-Simon quelques notes qu’il avait préparées. Ils procédaient à l’échange de leurs papiers lorsque, brusquement, la porte s’ouvrit, et la Dauphine entra : « Le fixe des yeux, dit Saint-Simon, l’immobilité de statue, le silence, l’embarras également dans tous trois, dura plus d’un long pater. » Le premier mouvement de la Dauphine avait été évidemment un peu de dépit du mystère qui lui avait été fait et de l’éloignement où elle avait été tenue par un mari sur lequel elle croyait régner exclusivement. Cependant, au bout de quelques instans, sa bonne grâce naturelle l’emporta, et, avec un sourire aimable qui rassura Saint-Simon, elle dit au Duc de Bourgogne : « Je ne vous savois pas en aussi bonne compagnie. — Puisque vous m’y trouvez, Madame, répliqua le Duc de Bourgogne, souriant aussi, mais avec moins de bonne grâce, allez-vous-en. » La princesse ne se le fit pas redire ; toujours souriant tout à la fois à son mari et à Saint-Simon, elle fit une pirouette, sortit et ferma la porte. — Eh bien, Monsieur, dit Saint-Simon au Dauphin, si vous aviez bien voulu tirer le verrou ? — Vous aviez raison ; répliqua le Duc de Bourgogne, et j’ai eu tort, mais il n’y a point de mal ; elle étoit seule heureusement, et je vous réponds de son secret. » Saint-Simon était moins rassuré, et le duc de Beauvilliers aussi, à qui il conta l’aventure et qui en pâlit. Ils avaient tort : à l’honneur de la Duchesse de Bourgogne, il ne transpira rien de sa découverte ; personne ne fut mis par elle dans la confidence du secret qu’elle avait surpris. Quelques années auparavant, il est probable qu’elle en aurait parlé et bavardé ; mais les épreuves l’avaient formée ; elle savait se taire, vertu assez rare chez les femmes, à en croire le bon La Fontaine ; elle était mûre pour être reine.

Quant au sujet de ces entretiens sur lesquels s’étend longuement et avec complaisance Saint-Simon, nous y reviendrons lorsque, dans la célèbre publication intitulée : les Projets de gouvernement du Duc de Bourgogne, nous essayerons de démêler ce qui appartient soit au Duc de Bourgogne, soit à Saint-Simon lui-même. Mais pour l’instant, il nous faut quitter la Cour et rendre visite à un personnage plus considérable et plus intéressant encore, dont souvent nous avons eu occasion de parler, et chez qui la mort de Monseigneur dut faire naître des sentimens bien complexes. Saint-Simon rapporte qu’au lendemain de cette mort, Cambrai devint la seule route de toutes les différentes parties de la Flandre et que tout ce qui y servait des gens de la Cour trouvait toujours un prétexte pour s’y arrêter. Faisons comme les gens de la Cour et prenons le chemin de Cambrai, où nous nous arrêterons.


V

Pendant les années 1709 et 1710 où la France était accablée sous tant de maux divers, la famine, une guerre désastreuse, le désordre toujours croissant de l’administration intérieure, Fénelon avait vu grandir la situation qu’il avait su se faire dans son diocèse, et il était de plus en plus entouré de l’universel respect. Jamais évêque n’avait compris de pareille sorte l’accomplissement de ses devoirs, et ne s’y était adonné avec plus d’ardeur. Il ne se bornait pas à distribuer aux hôpitaux, aux monastères, aux pauvres honteux la plus grande part de ses revenus, ne conservant pour lui-même que ce qui était nécessaire pour maintenir sa maison sur un pied convenable, mais il visitait régulièrement les malades et les prisonniers ; il prenait soin des blessés ; il ouvrait, au lendemain de Malplaquet, son palais épiscopal à tous les fuyards, y compris les paysans qui, épouvantés, s’étaient réfugiés dans la ville et avaient envahi avec leurs bestiaux les cours et les jardins de l’évêché. Il y conservait les officiers blessés, quelle que fût leur nationalité, faisait évacuer son séminaire pour y soigner les soldats de la maison du Roi et prenait à sa charge les frais de ce lourd entretien. Comme on lui faisait observer que les revenus de son archevêché n’y suffiraient pas : « Dieu nous aidera, répondit-il ; la Providence a des ressources infinies sur lesquelles je compte sans méfiance. Donnons seulement tant que nous aurons de quoi. C’est mon devoir, c’est aussi ma volonté [32]. »

Ce n’était pas seulement une charité inépuisable que les malheurs dont il était témoin donnaient à Fénelon l’occasion de déployer, charité qui n’était que l’accomplissement de ses devoirs d’évêque ; c’était encore un zèle ardent pour la chose publique que l’injuste disgrâce, dont il continuait à se sentir l’objet, n’avait rebuté en rien et qui saisissait toutes les occasions de montrer son dévouement « à la patrie, » mot moins fréquemment employé alors qu’il ne l’est de nos jours, mais qu’on trouve parfois sous la plume de Fénelon. C’est ainsi que les récoltes des biens-fonds qui appartenaient à l’archevêché de Cambrai ayant été respectées par l’ordre de Marlborough et du prince Eugène en reconnaissance des soins donnés à leurs blessés, Fénelon avait pu mettre le produit de ses récoltes à la disposition de l’intendant de Flandre pour nourrir les soldats du Roi. « Je dois aux anciennes bontés de Sa Majesté tout ce que je possède, écrivait-il à Chamillart ; je lui donnerois mon sang et ma vie encore plus volontiers que mon blé. Mais je suis bien éloigné, monsieur, de vouloir que vous fassiez valoir mon offre et que vous me rendiez aucun bon office. La chose ne mérite pas d’aller jusqu’au Roi [33]. »

Ceux qui ont quelque peine à croire au détachement complet de Fénelon se demanderont peut-être si la meilleure manière de porter à la connaissance du Roi son offre généreuse n’était pas précisément de demander à Chamillart de ne lui en point parler. Mais ce qu’on ne saurait contester c’est l’ardent patriotisme qui l’anime et l’agite durant ces années calamiteuses. Sa correspondance n’est qu’un long cri d’angoisse, coupé de conseils parfois judicieux, parfois excessifs, mais que lui inspire toujours le désir de voir apporter un terme à tant de misères. Peut-être pourrait-on même lui reprocher de souhaiter trop ardemment la paix, d’être trop enclin à conseiller l’acceptation des conditions exorbitantes que les alliés voulaient imposer à la France et de ne pas assez rendre justice à la ténacité de Louis XIV s’obstinant à soutenir la guerre plutôt que d’accepter ces conditions, ténacité à laquelle les circonstances devaient donner raison. Il juge parfois le vieux Roi avec une sévérité qui fait un peu contraste avec les termes de sa lettre à Chamillart. Dans une lettre au duc de Chevreuse, il l’apostrophe en quelque sorte avec violence, entremêlant à de justes reproches des accusations qui le sont moins : « Avez-vous, s’écrie-t-il, quelques garans pour des miracles ? Il vous en faut sans doute pour vous soutenir comme en l’air. Les méritez-vous dans un temps où votre ruine totale et prochaine ne peut vous corriger, où vous êtes encore dur, hautain, fastueux, incommunicable, insensible et toujours prêt à vous flatter ? Dieu s’apaisera-t-il en vous voyant humilié sans humilité, confondu par vos propres fautes sans vouloir les avouer, et prêt à recommencer si vous pouviez respirer deux ans ? Dieu se contentera-t-il d’une dévotion qui consiste à doter une chapelle, à dire un chapelet, à écouter une musique, à se scandaliser facilement et à chasser quelque janséniste ? Non seulement il s’agit de finir la guerre au dehors, mais il s’agit encore de rendre au dedans du pain aux peuples moribonds, de rétablir l’agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume et de tempérer le despotisme, cause de tous nos maux [34]. »

Fénelon termine cette lettre où il propose de convoquer, sinon les Etats généraux, du moins une assemblée de notables, en demandant au duc de Chevreuse de n’en pas communiquer le contenu au Duc de Bourgogne, pour ne pas trop lui ouvrir les yeux sur le Roi et sur le gouvernement, mais de lui en inspirer doucement tout ce qu’il croira utile et incapable de le blesser, afin de le mettre en état de parler avec force. C’était en effet par l’intermédiaire du seul Chevreuse, que Fénelon communiquait avec le Duc de Bourgogne, depuis le retour de celui-ci à la Cour, s’il faut du moins en juger par ce qui a été conservé de sa correspondance. On se souvient combien fréquent était leur échange de lettres durant la campagne de 1708, alors que, de Cambrai au camp de l’armée de Flandre, les communications étaient libres. Puis, tout à coup, à partir du jour où le Duc de Bourgogne rentre à Versailles, les communications cessent ; il semble que toute relation directe soit rompue entre le maître et l’ancien élève. La correspondance de Fénelon ne contient plus qu’une seule lettre au Duc de Bourgogne en date du 15 novembre 1709. Mais est-ce bien la seule qu’il lui ait écrite ? Ne mettait-il pas au contraire à profil, comme il faisait avec Chevreuse, les occasions fréquentes qui s’offraient à lui de faire parvenir au Duc de Bourgogne des missives secrètes, où il aurait continué de lui prodiguer, avec les marques de sa tendresse, ses conseils politiques et ses directions de conscience ? Nous inclinons d’autant plus à le penser, que dans cette lettre de 1709, rien ne témoigne d’une occasion exceptionnelle qui se serait offerte à Fénelon et dont il aurait profité avec joie. Elle commence au contraire tout uniment, et comme si elle s’intercalait dans une correspondance habituelle ; mais elle n’en est pas pour cela moins curieuse, car il est impossible de n’y pas voir une leçon indirecte à l’adresse du Duc de Bourgogne.

Fénelon, dès les premières lignes, fait l’éloge de celui qu’on appelait à la Cour le roi d’Angleterre, que l’histoire connaît sous le nom du chevalier de Saint-Georges et qui, en effet, entre son médiocre père Jacques II, et son triste fils Charles-Edouard, fait honorable figure dans la lignée des derniers Stuarts : « Il se possède, dit Fénelon, et il agit tranquillement, comme un homme sans humeur, sans fantaisie, sans inégalité, sans imagination dominante, qui consulte sans cesse la raison et qui lui cède en tout. Il se donne aux hommes par devoir et est plein d’égards pour chacun d’eux. On ne le voit ni las de s’assujettir, ni impatient de se débarrasser pour être seul et tout à soi, ni distrait, ni renfermé en soi-même au milieu du public. Il est plein de dignité, sans hauteur ; il proportionne ses attentions et ses discours au rang et au mérite. Il montre la gaieté douce et modérée d’un homme mûr… D’ailleurs cette complaisance n’est suspecte ni de faiblesse ni de légèreté ; on le trouve ferme, décisif, précis ; il prend aisément son parti pour les choses hardies qui doivent lui coûter… En un mot, le roi d’Angleterre se prête et s’accommode aux hommes ; il a une raison et une vertu toute d’usage ; sa fermeté, son égalité, sa manière de se posséder et de ménager les autres, son sérieux doux et complaisant, sa gaîté, sans aucun jeu qui descende trop bas, préviennent le public en sa faveur [35]. » Dans cet éloge, mérité, nous voulons le croire, mais poussé peut-être un peu plus loin que de raison, du roi d’Angleterre il est bien difficile de ne pas voir une sorte de portrait du prince modèle que Fénelon offrait à l’imitation du Duc de Bourgogne. « Il est singulier dit avec raison M. Emmanuel de Broglie dans le volume qu’il a consacré à Fénelon à Cambrai, que le prétendant au trône d’Angleterre se trouve justement avoir toutes les qualités qui manquaient au Duc de Bourgogne [36]. » En effet, lorsqu’il loue le Prétendant d’avoir de la décision et une vertu toute d’usage, il semble bien qu’il veuille mettre le doigt sur les deux points faibles du Duc de Bourgogne et inciter le futur héritier du trône de France à prendre le roi d’Angleterre, errant et dépossédé, pour modèle. Quoi qu’il en soit et à supposer même, que cette lettre soit la seule par laquelle Fénelon ait donné au Duc de Bourgogne la preuve de sa sollicitude, il est certain qu’il ne cessait de porter un intérêt passionné au jeune prince dont les mésaventures et les fautes, durant l’année 1708, avaient été pour lui la cause de tant de tristesses et d’angoisses. S’il s’abstenait de lui écrire directement, ce qui nous paraît peu probable, il ne cessait pas de lui faire parvenir par l’intermédiaire de Chevreuse des avis utiles dont nul aveuglement, nulle complaisance ne tempèrent la sévérité. D’après les bruits qui, de la Cour, arrivent jusqu’à Cambrai, il lui reproche d’être trop timide, trop réservé, et de s’adonner encore à des amusemens puérils. « Si le P. P. (le petit prince), écrit-il, ne sent pas le besoin de devenir ferme et nerveux, il ne fera aucun véritable progrès ; il est temps d’être homme. La vie du pays où il est, est une vie de mollesse, d’indolence, de timidité et d’amusement ; il ne sera jamais si subordonné à ses deux supérieurs (le Roi et Monseigneur), que quand il leur fera sentir un homme mûr, appliqué, ferme, touché de leurs véritables intérêts, et propre à les soutenir par la sagesse de ses conseils et par la vigueur de sa conduite. Qu’il soit de plus en plus petit sous la main de Dieu, mais grand aux yeux des hommes. C’est à lui à faire aimer, craindre et respecter la vertu jointe à l’autorité. Il est dit de Salomon qu’on le craignit, voyant la sagesse qui était en lui [37]. »

Il blâme en termes presque durs la forme que prenaient chez le Duc de Bourgogne deux sentimens dont cependant il loue le principe : la piété et l’amour conjugal. « On prétend que M. le Duc de Bourgogne a dit à quelqu’un, qui l’a redit à d’autres, que ce que la France souffre maintenant vient de Dieu, qui veut nous faire expier nos fautes passées. Si ce prince a parlé ainsi, il n’a pas assez ménagé la réputation du Roi ; on est blessé d’une dévotion qui tourne à critiquer son grand-père [38], » et dans une autre lettre : « Ne vous contentez pas des belles maximes en spéculation et des bons propos de P. P. Il se paye et s’éblouit lui-même de ces bons propos vagues. On dit qu’il est toujours également facile, foible, rempli de puérilités, trop attaché à la table, trop renfermé. On ajoute qu’il demeure content de sa vie obscure, dans l’avilissement et dans le mépris public. On dit que Madame la Duchesse de Bourgogne fait fort bien pour le soutenir, mais qu’il est honteux qu’il ait besoin d’être soutenu par elle, et qu’au lieu d’être attaché à elle par raison, par estime, par vertu et par fidélité à la religion, il paroît l’être par passion, par foiblesse et par entêtement, en sorte qu’il fait mal ce qui est bien en soi [39]. »

Le témoignage de Chevreuse, qui est plus favorable au Duc de Bourgogne, ne suffit pas à rassurer Fenelon. Il est ravi que Chevreuse soit content du P. P. Pour lui il ne le sera point jusqu’à ce qu’il le sache libre, ferme, et en possession de parler avec une force douce et respectueuse ; autrement il demeurera avili, comme un homme qui a encore, dans un âge de maturité, une faiblesse puérile. Aussi, dans cette grande lettre à Chevreuse dont nous avons déjà parlé, où les malheurs de la France lui inspirent de si patriotiques accens, s’applique-t-il à tracer la ligne de conduite qu’il voudrait voir suivre au Duc de Bourgogne. « C’est le temps, dit-il, où il faudroit que Mgr le Duc de Bourgogne dît au Roi et à Monseigneur avec respect, avec force, et peu à peu d’une manière insinuante tout ce que d’autres n’oseront leur dire. Il faudroit qu’il ledit devant Mme de Maintenon ; il faudroit qu’il mît dans sa confidence Mme la Duchesse de Bourgogne ; il faudroit qu’il protestât qu’il parle sans être poussé par d’autres ; il faudroit qu’il fît sentir que tout périt si l’argent manque ; que l’argent manquera si le crédit ne se relève, et que le crédit ne peut se relever que par un changement de conduite qui mette tout le corps de la nation dans la persuasion que c’est à elle à soutenir la monarchie penchante à sa ruine, parce que le Roi veut agir de concert avec elle. Le prince pourra être blâmé, critiqué, rejeté avec indignation, mais ses raisons seront évidentes ; elles prévaudront peu à peu, et il sauvera le trône de ses pères. Il doit au Roi et à Monseigneur de leur déplaire pour les empêcher de se perdre. Au bout du compte, que lui fera-t-on ? Il montrera, comme deux et deux font quatre, la nécessité de ses conseils ; il convaincra de son zèle et de sa soumission ; il fera voir qu’il parle, non par foiblesse et par timidité, mais par un courage à toute épreuve. En même temps, il pourra demander avec les plus vives instances, la permission d’aller à l’armée comme volontaire. C’est le vrai moyen de relever sa réputation et de lui attirer l’amour et le respect de tous les Français [40]. »

Ces virils conseils n’étaient guère suivis par le Duc de Bourgogne qu’enchaînait, outre la timidité de sa nature hésitante, son respect aveugle pour son grand-père. Ce dut être dans une période de découragement sur son élève et de sévérité excessive envers Louis XIV, qu’il rendait un peu trop exclusivement responsable des malheurs de la France, que Fénelon écrivit cet Examen de conscience sur les devoirs de la Royauté, qui, trouvé dans les papiers du duc de Beauvilliers, confié par lui à la duchesse, remis par celle-ci au marquis de Fénelon, fut publié par ce dernier en 1734 à la suite d’une édition de Télémaque. Cet Examen fut-il mis par Beauvilliers sous les yeux du Duc de Bourgogne ? On en peut douter, car les termes dans lesquels il est conçu n’étaient pas de nature à l’entretenir dans ce respect pour son grand-père dont Fénelon lui recommandait par ailleurs de ne pas s’écarter. C’est moins une série de conseils à l’adresse du Duc de Bourgogne qu’une véritable diatribe contre Louis XIV, et cette diatribe, juste assurément en plus d’un point, laisse éclater cependant l’amertume que gardait Fénelon de sa longue et injuste disgrâce. C’est en effet le Duc de Bourgogne qu’il apostrophe, mais c’est bien certainement à Louis XIV qu’il pense, lorsqu’il semble reprocher à ce jeune prince qui n’avait pas encore régné les fautes commises par son aïeul.

« Ne vous êtes-vous point imaginé que l’Évangile ne doit point être la règle des rois comme celle de leurs sujets, que la politique les dispense d’être humbles, justes’, sincères, modérés, compatissans, prêts à pardonner les injures… N’avez-vous rien pris à aucun de vos sujets par pure autorité et contre les règles… Avez-vous examiné à fond les vrais besoins de l’Etat pour les comparer avec l’inconvénient des taxes, avant que de charger vos peuples… N’avez-vous point appelé nécessité de l’Etat ce qui ne servoit qu’à flatter votre ambition comme une guerre pour faire des conquêtes et pour acquérir de la gloire… Avez-vous donné à vos sujets le mauvais exemple d’un amour déshonnête et criminel ? Si vous l’avez fait, votre autorité a mis en honneur l’infamie ; vous avez rompu la barrière de la pudeur et de l’honnêteté ; vous avez fait triompher le vice et l’impudence ; vous avez appris à tous vos sujets à ne rougir plus de ce qui est honteux, leçon funeste et qu’ils n’oublieront jamais [41]. »

Certes le pauvre Duc de Bourgogne si pieux, si scrupuleux, si conjugal, n’avait rien fait de tout cela ; il n’avait point donné, comme Fénelon semble le lui reprocher, de « mortels exemples. » Rien ne s’adressait en réalité à lui dans ces reproches anticipés, sauf peut-être celui-ci : « Expédier des dépêches, dans un cabinet où l’on se renferme sans cesse, c’est dérober son plus précieux temps à l’Etat. N’avez-vous point négligé de connoître les hommes par paresse d’esprit, par une humeur qui vous rend particulier, par une hauteur qui vous éloigne de la société, par des détails qui ne sont que vétilles en comparaison de cette étude des hommes, enfin par des amusemens dans votre cabinet sous prétexte de travail secret [42] ? »

Ce long morceau de Fénelon, écrit évidemment dans une période d’irritation, paraît avoir eu surtout pour but d’ouvrir les yeux du petit-fils sur les fautes et les torts du grand-père. Aussi, quoi qu’en dise l’auteur de l’Histoire littéraire de Fénelon [43], on aimerait à croire que le Duc de Bourgogne n’en faisait pas sa lecture assidue, et que Beauvilliers en demeurait l’habituel dépositaire.

Telles étaient les relations indirectes, un peu mystérieuses et en tout cas mal connues de l’ancien précepteur et de l’ancien élève, lorsque éclata le coup de foudre qui d’un côté réduisait à néant la cabale et, de l’autre, exaltait le petit troupeau. On ne saurait s’attendre à trouver dans la correspondance même de Fénelon la libre expression des sentimens que la nouvelle de la mort de Monseigneur put lui inspirer. Dans la lettre qu’il écrivit aussitôt après, et qui était destinée à passer sous les yeux du Duc de Bourgogne [44], il tient le langage un peu conventionnel du prêtre : « Dieu vient de frapper un grand coup, mais sa main est souvent miséricordieuse, même dans les coups les plus rigoureux. La mort est une grâce en ce qu’elle est la fin de toutes les tentations. Elle épargne la plus redoutable tentation d’ici-bas quand elle enlève un prince avant qu’il ne règne. Ce spectacle affligeant est donné au monde pour montrer aux hommes éblouis combien les princes, qui sont si grands en apparence, sont petits en réalité. » Déjà cependant il ne peut s’empêcher, dans cette même lettre, de glisser quelques conseils. « Il est temps de se faire aimer, craindre, estimer. Il faut de plus en plus tâcher de plaire au Roi, de s’insinuer, de lui faire sentir un attachement sans bornes, de le soulager par des assiduités et des complaisances convenables. Il faut devenir le conseil de Sa Majesté, le père des peuples, la consolation des affligés, la ressource des pauvres, l’appui de la nation, le défenseur de l’Église, l’ennemi de toute nouveauté. Il faut écarter les flatteurs, s’en défier, distinguer le mérite, le chercher, le prévenir, apprendre à le mettre en œuvre, écouter tout, ne croire rien sans preuve et se rendre supérieur à tous, puisqu’on se trouve au-dessus de tous. »

Quant à ses sentimens personnels, et aux espérances qui pouvaient naître en lui, Fénelon ne s’en ouvre à personne, et il est impossible d’y trouver une allusion dans sa correspondance de cette époque. Savait-il bien lui-même ce qu’il éprouvait et ce qu’il désirait ? On peut se le demander quand on voit comment il se jugeait et avec quelle finesse il analyse les sentimens qui se combattaient dans son cœur. « Je hais le monde et je le méprise, écrivait-il à la duchesse de Mortemart peu de mois après la mort de Monseigneur, et il me flatte néanmoins un peu. Je sens la vieillesse qui avance insensiblement et je m’accoutume à elle sans me détacher de la vie. Je ne trouve en moi rien de réel, ni pour l’intérieur, ni pour l’extérieur. Quand je m’examine, je crois rêver : je me vois comme une image dans un songe… Il me semble que je n’ai nulle envie de tâter du monde ; je sens comme une barrière entre lui et moi qui m’éloigne de le désirer et qui feroit, ce me semble, que j’en serois embarrassé s’il me falloit un jour le revoir [45]. »

Si Fénelon n’était pas bien sûr de ses sentimens, Saint-Simon affirme les connaître, mais c’est qu’il le juge d’après lui-même et qu’il lui prête les siens : « Celui de tous à qui cet événement devint le plus sensible, fut Fénelon archevêque de Cambrai. Quelle préparation ! Quelle approche d’un triomphe sûr et complet et quel puissant rayon de lumière vint à percer tout à coup une demeure de ténèbres ! Confiné depuis douze ans dans son diocèse, ce prélat y vieillissoit sous le poids inutile de ses espérances, et voyoit les années s’écouler dans une égalité qui ne pouvoit que le désespérer. Toujours odieux au Roi à qui personne n’osoit prononcer son nom, même en choses indifférentes, plus odieux à Mme de Main tenon parce qu’elle l’avoit perdu, plus en butte que nul autre à la terrible cabale qui dispo-soit de Monseigneur, il n’a voit de ressource qu’en l’inaltérable amitié de son pupille, devenu lui-même victime de cette cabale, et qui, selon le cours ordinaire de la nature, le devoit être trop longtemps, pour que le précepteur pût se flatter d’y survivre et par conséquent de sortir de son état de mort au monde. En un clin d’œil, ce pupille devient Dauphin ; en un autre, comme on va le voir, il parvient à une sorte d’avant-règne. Quelle transition pour un ambitieux [46] ! »

Suit alors un admirable portrait de Fénelon, « plus coquet que toutes les femmes, mais en solide et non en misères, » portrait où, tout en rendant hommage aux admirables vertus déployées par l’archevêque de Cambrai dans son diocèse, à la mesure et à la dignité de sa conduite, au zèle déployé par lui pour adoucir les maux de la guerre, il affirme cependant « que ce merveilleux dehors n’étoit cependant pas tout lui-même » et qu’il « n’étoit pas sans soins et sans recherches de tout ce qui pouvoit le raccrocher et le conduire aux premières places. » Aussi explique-t-il tous les actes de Fénelon, en particulier les polémiques soutenues par lui, contre les jansénistes, vis-à-vis desquels il usait cependant d’une grande tolérance personnelle dans son diocèse, « par le désir d’émousser l’aigreur du Roi, de flatter Rome, pour lui si ingrate, et de donner lieu à ses amis d’oser prononcer son nom [47]. »

Quoi qu’il en soit des sentimens intimes de Fénelon, une chose est certaine, c’est qu’à partir du jour où le Duc de Bourgogne n’a plus qu’un degré à franchir pour monter sur le trône, on sent grandir, dans la correspondance de Fénelon, l’anxiété qu’il éprouve à la pensée du rôle que son ancien élève peut d’un jour à l’autre être appelé à jouer. Il le sait encore mal préparé à ce rôle, et son inquiétude se traduit jusque dans la joie que lui causent les bonnes nouvelles qu’il reçoit. Il n’y a presque pas de lettres adressées à Chevreuse où il ne soit question du Petit Prince et où il ne lui fasse parvenir quelques conseils. « Le Petit Prince, écrit-il le 12 mars, c’est-à-dire moins de deux mois après la mort de Monseigneur, doit prendre sur lui plus que jamais, pour paroître ouvert, prévenant, accessible et sociable. Il faut qu’il détrompe le public sur les scrupules qu’on lui impute, qu’il soit régulier en son particulier, et qu’il ne fasse point craindre à la Cour une réforme sévère dont le monde n’est pas capable, et qu’il ne faudroit même mener qu’insensiblement s’il étoit possible. Nous allons prier sans cesse pour lui. Je demande pour lui un cœur large comme la mer… Point de puérilités, ni de minuties en dévotion. On apprend plus pour gouverner, en étudiant les hommes, qu’en étudiant les livres [48]. » Quelques mois après, il écrit encore : « J’entends dire que le Petit Prince fait mieux, que sa réputation se relève, et qu’il aura de l’autorité. Il faut le soutenir, lui donner le tour des affaires, l’accoutumer à voir par lui-même et à décider. Il faut qu’il traite avec les hommes pour découvrir leurs finesses, pour étudier leurs talens, pour savoir s’en servir malgré leurs défauts. Il faut le mettre en train de rendre compte au Roi, de le soulager et de lui aider à décider par une manière insinuante, de lui proposer son avis. S’il le fait avec respect et zèle, il ne donnera aucun ombrage et sera bientôt cru [49] », et dans une autre lettre : « J’entends dire que Monsieur le Dauphin fait beaucoup mieux. Il a, dans sa place et dans son naturel, de grands pièges et de grandes ressources. La religion qui lui attire des critiques est le seul appui solide pour le soutenir. Quand il la prendra par le fond, sans scrupule sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire. Au nom de Dieu, qu’il ne se laisse gouverner, ni par vous, ni par moi, ni par aucune personne du monde. Que la vérité et la justice, bien examinées, décident et gouvernent tout dans son cœur. Il doit consulter, écouter, se défier de soi, prier Dieu ; ensuite, il doit être ferme comme un rocher, suivant sa conscience. Il faut que ceux qui ont tort craignent sa fermeté, et qu’ils n’espèrent de le fléchir qu’autant qu’ils se corrigeront. Il doit être, auprès du Roi, complaisant, assidu, commode, soulageant, respectueux, soumis, plein de zèle et de tendresse, mais libre, courageux, et ferme à proportion du besoin de l’Église et de l’État [50]. »

Sans avoir la prétention, du moins à l’en croire, de gouverner le Duc de Bourgogne, Fénelon ne devait pas s’en tenir à ces conseils excellens, mais indirects. Il allait bientôt, de concert avec Chevreuse, dresser tout un plan de réformes et tout un programme de gouvernement, destina à être soumis par avance au futur héritier du trône, et que tous deux espéraient bien lui voir mettre en pratique, le jour où sa naissance l’appellerait à y monter. Ainsi, comme nous l’avons vu tout à l’heure, Saint-Simon d’un côté, et Fénelon de l’autre, allaient travailler à façonner l’esprit du jeune prince et à le plier à leurs propres idées. Avant de rechercher dans quelle mesure ils y réussirent, et de démêler la part qui leur revient dans les projets assez vagues qu’on peut prêter au Duc de Bourgogne, nous avons à montrer quel effet immédiat produisit sur lui ce changement si brusque d’une situation un peu humiliée et contrainte à un rang dont l’éclat équivalait presque au premier, et sous quel jour nouveau, à la suite de ce changement, il apparut aux yeux étonnés de la Cour.


HAUSSONVILLE.

  1. Sourches, t. XIII, p. 86.
  2. Saint-Simon, édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 156 et 171 ; Dangeau, t. XIII, p. 384.
  3. Mercure de France, août 1711. On appelait nef un vase généralement en argent qui avait la forme d’un navire et qui contenait la salière, la serviette et les tranchoirs ; Le cadenas était un coffret où l’on tenait sous clef les couteaux et les fourchettes. Quant au bâton, il servait autrefois au maître d’hôtel à toucher les plats qu’on pouvait servir. Pendant tout le temps du repas, le maître d’hôtel le tenait à la main. Ces usages étaient un souvenir des précautions autrefois prises contre le poison.
  4. Draper consistait à tendre des tentures noires dans son antichambre et à en revêtir ses voitures. Le Roi drapait en violet. Quand aux pleureuses, c’étaient des morceaux de toile noire qu’on attachait au haut des manches des justaucorps et au bout des manches des vestes.
  5. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 177.
  6. Ibid., p. 176.
  7. Dangeau, t. XIII, p. 392. Lettre du 24 avril 1711.
  8. Sourches, t. XIII, p. 134.
  9. Dangeau, t. XIII, p. 405.
  10. Sourches, t. XIII, p. 135.
  11. Sourches, t. XIII, p. 145.
  12. Dangeau, t. XIII, p. 435.
  13. Archives d’Alcala. Lettre du 11 juin 1711 communiquée par l’abbé Baudrillart.
  14. Additions au Journal de Dangeau, t. XIII, p. 438.
  15. Sourches. t. XIII, p. 96.
  16. Saint-Simon. Addition au Journal de Dangeau, t. XIII, p. 438.
  17. On appelait « sale » une petite soucoupe en vermeil sur laquelle on présentait aux reines et aux princesses leurs montres, leurs éventails, et autres menus objets.
  18. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 169.
  19. Sourches, t. XIII, p. 106.
  20. Dangeau, t. XIII, p. 284.
  21. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. XI, p. 188.
  22. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 287.
  23. Ibid., p. 288 et passim.
  24. Les riches archives du château de Dampierre contiennent de nombreux brouillons des projets du duc de Chevreuse qui n’ont jamais vu le jour.
  25. Ce portrait de Chevreuse a été écrit par Saint-Simon après la mort du Duc de Bourgogne.
  26. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. X, p. 271.
  27. Mme de Maintenon d’après sa Correspondance authentique, t. II, p. 31.
  28. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 297 et passim.
  29. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 111.
  30. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 301.
  31. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 366.
  32. Fénelon à Cambrai, par M. Emmanuel de Broglie, p. 213.
  33. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 643.
  34. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VIII, p. 323.
  35. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 291.
  36. Fénelon à Cambrai, p. 235.
  37. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice. t. VII, p. 320.
  38. Ibid., p. 312.
  39. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 335.
  40. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 323 et passim.
  41. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 85, 86, 87.
  42. Ibid., p. 95 et 96.
  43. Ibid., t. I, p. 145.
  44. Ibid., t. VII, p. 341. On ne sait pas exactement à qui cette lettre est adressée, si c’est au duc de Beauvilliers ou, ce qui paraît plus probable, au Père Martineau, le confesseur du Duc de Bourgogne.
  45. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 349.
  46. Saint-Simon. Édition Chéruel de 1856, t. IX, p. 288.
  47. Ibid., p. 291 et passim.
  48. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 343.
  49. Ibid., p. 353.
  50. Œuvres complètes de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 348.