La Femme (Michelet)/II/III

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III

LE JEU. — L’ENFANT ENSEIGNE LA MÈRE


Rien de plus joli, rien de plus touchant, que l’embarras d’une jeune mère, toute neuve à la maternité, pour manier son enfant, l’amuser, le faire jouer, entrer en communication avec lui. Elle ne sait pas trop bien par où prendre le bijou, l’être adoré, mystérieux, la vivante énigme, qui gît là et semble attendre qu’on le remue, qu’on devine ses désirs, ses volontés. Elle l’admire, elle tourne autour, elle tremble de le toucher trop fort. Elle le fait prendre par sa mère. Son adorable gaucherie fait sourire le témoin discret qui les observe en silence, et se dit que la jeune dame, pour avoir eu un enfant, n’est pas moins une demoiselle. Les vierges sont maladroites ; la grâce et la facilité n’arrivent guère qu’à celle qui est vraiment la femme, déjà assouplie par l’amour.

Eh bien, madame, puisque enfin vous êtes madame déjà, y a-t-il donc tant d’années que vous n’êtes plus petite fille ? À quinze ans, s’il m’en souvient, sous prétexte d’essayer des modes, vous jouiez encore aux poupées. Même, quand vous étiez bien seule (convenez-en), il vous arrivait de les baiser, de les bercer. — La voici, la poupée vivante, qui ne demande qu’à jouer… Eh ! jouez donc, pauvre petite ! on ne vous regardera pas.

« Mais je n’ose… Avec celle-ci, j’ai peur. Elle est si délicate ! Si je la touche, elle crie. Et, si je la laisse, elle crie… Je tremble de la casser ! »




Il est des mères tellement idolâtres, tellement perdues dans l’extase de cette contemplation, qu’elles resteraient tout le jour à genoux devant leur enfant. Par le lait, par le regard, quelque petit chant de nourrice, elles se sentent unies avec lui, et n’en demandent pas plus. Ce n’est pas assez ; l’union est bien plus encore dans la volonté agissante, dans le concours d’action. S’il n’agit avec toi, sauras-tu s’il t’aime ? C’est le jeu qui va créer entre vous ce rapprochement plus intime que l’allaitement même, et qui aura tous les effets d’un allaitement de l’esprit.

Éveille, en jouant, sa jeune âme, sa pensée et sa volonté. En lui repose une personne, évoque-la. Et tu auras ce bonheur que cette âme et cette personne, ce désir et ce vouloir, n’auront d’abord d’autre but que toi-même. Sa liberté, aidée de toi, n’aura son premier élan que pour retourner à toi… Ah ! qu’il a raison ! et que tous, après avoir traversé les faux bonheurs de ce monde, nous retournerions volontiers vers le paradis maternel ! Sortis du sein de la femme, notre ciel d’ici-bas n’est autre que de revenir à son sein.

« Mais que ferai-je ?… Sans doute, je me trouverais bien heureuse de devenir son amie et son petit camarade. Que faire ? » — Peu ou rien, ma chère, surtout ce qu’il fera lui-même. — Observons-le, — posons-le doucement dans l’herbe soleillée et sur ce tapis de fleurs. Tu n’as qu’à le regarder ; ses premiers mouvements te guideront. Il va t’enseigner. »

Ces mouvements, ces cris, ces essais d’abord impuissants d’action, les petits jeux qui les suivent, ne sont point du tout arbitraires. Ce n’est pas ton nourrisson tout seul que tu vois ici, c’est l’humanité enfant, comme elle fut. — « Cette première activité, dit Frœbel, nous raconte et nous renouvelle les penchants, les idées, les besoins, que notre espèce eut d’abord. Il peut s’y mêler sans doute quelque élément trouble, dans nos races altérées par une société factice. Mais ce n’en est pas moins, au total, la révélation très-grave du passé lointain de l’humanité et de ses instincts d’avenir. Le jeu est un miroir magique où tu n’as qu’à regarder pour apprendre ce que fut l’homme, et ce qu’il sera, ce qu’il faut faire pour le mener à son but. »

Tirons de là sans hésiter le premier principe de l’éducation qui déjà contient tous les autres : La mère n’enseigne à l’enfant que ce que l’enfant d’abord doit lui avoir enseigné. Cela veut dire que, de lui, elle tire les premiers germes de ce qu’elle développe en lui. Cela veut dire qu’en cet enfant, elle a vu d’abord passer par lueur, ce qui à la longue, elle aidant, deviendra lumière.

« Ainsi, ces germes sont bons, dit-elle, et ces lueurs sont saintes ?… Merci… Oh ! je l’avais pensé. On m’avait dit durement que l’enfant ne naît pas bon. Jamais je n’en voulus rien croire. Je sentais si bien Dieu en lui !

« Aimable, charmant conseil ! qu’il va à mon cœur ! Tenir bien mes regards sur lui, et de lui faire en tout ma règle, ne vouloir rien que ce qu’il veut ! »

Doucement, chère petite, doucement. Observons d’abord s’il est sûr qu’il veuille et sache bien ce qu’il veut. Voyons plutôt si, accablé d’un chaos de choses confuses qui lui arrivent à la fois, il n’attend pas ton secours pour lui choisir, lui éclaircir les objets de sa volonté.

C’est ici le coup de génie du bon Frœbel, et c’est ici que vraiment, à force de simplicité, il a trouvé ce que les sages avaient cherché vainement, le mystère de l’éducation.

Tel fut l’homme, telle fut la doctrine. Ce paysan d’Allemagne eut beau devenir un habile, il retint un don singulier d’enfance, et la faculté unique de retrouver nettement les impressions de son berceau. « J’étais, dit-il, enveloppé d’un obscur et profond brouillard. Ne rien voir, ne rien entendre, c’est d’abord une liberté ; mais, à mesure que nos sens nous transmettent tant d’images, tant de sons, la réalité nous opprime. Un monde de choses incomprises, sans ordre et sans suite, nous arrivent à la fois et sans consulter nos forces ; nous sommes étonnés, inquiets, obsédés, trop excités. De tant d’impressions éphémères la fatigue nous reste seule. C’est un secours, un bonheur, si une providence amie, de la foule de ces objets, en choisit, en ramène fréquemment tels et tels, doux, agréables, qui, devenant familiers, n’occupent qu’en délassant, et nous délivrent de cette babel. »

Ainsi cette première éducation, loin d’être une gêne pour l’enfant, lui est un secours, une délivrance du chaos des impressions trop diverses qui l’accablaient. La mère en lui amenant les choses par ordre, une à une, pour considérer à l’aise, observer et manier tel petit objet qui lui plaît, lui crée la vraie liberté que demande alors son âge.




Pour se faire, dans cette voie, une méthode bonne et sûre, il suffit de bien comprendre ses tendances. Chose facile pour celle qui, nuit et jour, penchée sur lui, le regarde, s’informe uniquement de ce qu’il est, de ce qu’il veut, du bien qu’elle peut lui faire.

Premièrement, il veut être aimé, que tu t’occupes de lui et lui témoignes de l’amour… — Oh ! que cela est facile !

Deuxièmement, il veut vivre, vivre beaucoup, toujours davantage, agrandir le cercle de sa petite action, remuer, varier sa vie, la transporter ici et là, être libre… Ne t’effraye pas ; libre autour de toi, chérie ; au plus près de toi, toujours à portée de toucher ta robe, libre surtout de t’embrasser.

Troisièmement, déjà lancé aux voyages de découvertes, il n’est pas peu préoccupé de tant d’objets nouveaux. Il veut connaître, — par toi, et toujours il va à toi, — non par un instinct seulement de faiblesse et d’ignorance, mais par je ne sais quel sens qui lui dit que tout par toi arrive, doux, aimable et bon, que tu es le lait de la vie et le miel de la nature.

Quatrièmement, si petit, parlant à peine, à peine marchant, il est déjà comme nous ; son cœur, ses yeux jugent de même, et il te trouve très-belle. Chaque chose est belle pour lui selon qu’elle te ressemble. Tout ce qui de près ou de loin rappelle les formes suaves de sa mère, il dit nettement : « C’est joli. » Quand ce sont des choses inertes, il en saisit moins le rapport avec ta beauté vivante. Mais même en ces choses elle influe puissamment sur son jugement. La symétrie des organes et des formes doubles, de tes mains, de tes yeux, fait son idée d’harmonie.

Du reste, ce qui est en lui magnifique et vraiment divin, c’est qu’il est si riche de vie, qu’il en prête libéralement à tous les objets. Les plus simples lui vont le mieux. Des êtres organisés, vivants, pourraient l’amuser, mais leur action indépendante le gênerait ; il les briserait sans malice, pour les connaître uniquement et par simple curiosité.

Donne-lui plutôt des choses de formes élémentaires (il est encore un élément), et de figure régulière, qu’il puisse grouper en jouant. La nature, au premier essai d’association donne des cristaux. Fais comme elle, donne à l’enfant des formes analogues aux cristaux. Tu es sûre qu’il s’en servira, comme d’autant de matériaux, les juxtaposant, les superposant. Son instinct est tel. Si on ne lui donne rien, il s’essaye avec du sable, qui fuit, s’écroule toujours.

Surtout, jamais de modèle sous ses yeux qui l’assujettisse. N’en fais pas un imitateur. Sois sûre que dans son esprit, tout au moins dans son souvenir, il trouvera les jolis types de sa petite architecture. Un matin, émerveillée, tu reconnaîtras ta maison.

« Miracle ! s’écrieras-tu. C’est lui qui a fait cela… Mon fils est un créateur ! »

C’est le nom propre de l’homme que tu viens de trouver là.

Ajoutez qu’en créant quelque chose, il va se créer lui-même. Il est son vrai Prométhée.

Et c’est pour cela, jeune mère, que du pur instinct de ton cœur, sans oser le dire, tout d’abord tu sentis bien qu’il était Dieu.

Mais voilà qu’elle a déjà peur : « S’il en est ainsi, dit-elle, il est déjà indépendant, tout à l’heure il va m’échapper ! »

Non, ne crains rien : bien longtemps, il reste dépendant de l’amour, il t’appartient, c’est son bonheur. S’il crée, c’est toujours pour toi. « Regarde, maman, regarde (rien ne serait beau pour lui sans la caresse de ton regard, la bénédiction de tes yeux). Vois ce que j’ai fait pour toi… Si cela n’est pas joli, je le ferai autrement. » — Il met pierre sur pierre, bois sur bois… « Voilà une petite chaise où maman pourra s’asseoir… Deux montants et une traverse, c’est un toit, c’est la maison où maman pourra demeurer avec son petit enfant. »

Donc, tu es son cercle complet. Il part de toi et y retourne. L’essai, le premier effort de sa jeune invention, c’est de te loger dans son œuvre, de t’avoir à son tour chez lui.

Vie enfantine et bienheureuse, tout entière dans l’amour encore !… Qui s’en souviendra sans regret ?