La Femme (Michelet)/III/X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


X

LA GRANDE LÉGENDE D’AFRIQUE. — LA FEMME COMME DIEU DE BONTÉ.


(Fragment de l’Histoire de l’Amour)


Le chef-d’œuvre de l’art égyptien, le Ramsès, que l’on voit à Ipsamboul, à Memphis et au musée de Turin, offre un caractère unique de bonté dans la puissance, et de placidité sublime. Cette expression, qu’on pourrait croire particulière à cette figure, j’en ai retrouvé quelque chose dans une belle momie de Leyde, qui est aussi un jeune homme. C’est un caractère de race, fort contraire à la sécheresse du maigre profil arabe, qui semble taillé au rasoir. Ici une douceur extrême, une plénitude qui n’a rien de lourd, mais semble l’épanouissement pacifique de toutes les qualités morales. Le cœur est sur le visage, sanctifiant, béatifiant la forme matérielle par le rayon intérieur.

Cette extraordinaire bonté est plus qu’individuelle ; c’est la révélation d’un monde. On y sent que la grande Égypte fut comme la fête morale, la joie et le divin sourire de ce profond monde africain, fermé de tout autre côté.

La forme supérieure de l’Afrique, au-dessus du nègre, au-dessus du noir, paraît être l’Égyptien. Si malheureux, si constamment déprimé, depuis les temps de Joseph jusqu’à Méhémet-Ali, jusqu’à nous, le pauvre fellah d’Égypte est un homme d’une intelligence, d’une adresse peu commune. Un mécanicien, employé au service du pacha, nous disait que les indigènes qu’il admit dans ses ateliers lui prêtaient une attention extraordinaire, l’imitaient parfaitement, et devenaient, en quinze jours, d’aussi excellents ouvriers qu’un Européen en deux ans.

Cela même tient à leur douceur, à leur grande docilité, au besoin qu’ils ont de plaire et de satisfaire. Cette race excellente d’hommes ne veut qu’aimer et être aimée. Dans l’immolation cruelle que le pouvoir a toujours faite de l’individu et de la famille, leur tendresse mutuelle semble être d’autant plus grande. La mort précoce de l’homme qui succombe à un travail excessif, l’enfant enlevé par les cruelles razzias de la milice, c’est une suite non interrompue de pleurs, de sanglots et de deuil. L’antique lamentation d’Isis, cherchant son Osiris, n’a jamais cessé en Égypte ; le long du fleuve, à chaque instant, vous l’entendez recommencer.

Cette lamentation, on la retrouve peinte, sculptée, par tout le pays. Qu’est-ce que ces monuments de deuil, ce soin infini de sauver ce qu’on peut sauver, la dépouille, d’entourer le mort de prières écrites sur les bandelettes, de recommander aux dieux celui dont on est séparé ? Je n’ai pas visité l’Égypte ; mais quand je parcours nos musées égyptiens, je sens que cet immense effort d’un peuple, ces dépenses excessives que s’imposaient les plus pauvres, c’est l’élan le plus ardent qu’ait montré le cœur de l’homme pour retenir l’objet aimé et le suivre dans la mort.

Les religions jusque-là déroulaient leur épopée ; mais, silence, voici le drame. Un génie nouveau se dresse sur l’Europe et sur l’Asie.




Posons la scène d’abord. Cette terre de travail et de larmes, l’Égypte en soi est une fête, et c’est le pays de la joie. Du sein brûlé de l’Afrique, matrice ardente du monde noir, s’ouvre à la brise du nord une vallée de promission. Des monts inconnus descend le torrent de fécondité. On sait la joie frénétique du voyageur mourant de soif, qui parvient enfin à franchir les sables, qui touche l’oasis désirée, et l’Égypte, enfin, cette grande oasis pour les pays africains.

Le premier mot de l’Égypte c’est Isis, et Isis, c’est le dernier. La femme règne. Un mot remarquable est resté par Diodore : Qu’en Égypte, les maris juraient obéissance à leurs femmes. Expression exagérée d’une chose réelle, la prédominance féminine.

Le haut génie de l’Afrique, la reine de l’ancienne Égypte, Isis, trône éternellement parée des attributs de la fécondation. Elle porte le lotus à son sceptre, le calice de la fleur d’amour. Elle porte royalement sur la tête, en guise de diadème, l’avide oiseau, le vautour, qui ne dit jamais : Assez. Et, pour montrer que cette avidité ne sera pas vaine, dans cette coiffure étrange, l’insigne de la vache féconde se dresse par-dessus le vautour, et dit la maternité. La fécondité bienfaisante, l’infinie bonté maternelle, voilà ce qui glorifie, purifie ces ardeurs d’Afrique. Tout à l’heure, la mort et le deuil, et l’éternité du regret, vont trop bien les sanctifier.

Les religions sont-elles sorties uniquement de la nature, du climat, du génie fatal de la race et de la contrée ? oh ! bien plus, des besoins du cœur. Presque toujours, elles jaillirent des souffrances de l’âme blessée. Sous la piqûre d’un trait nouveau, l’homme, comme un arbre de douleurs, arracha de lui un fruit de consolation nouvelle. Jamais nulle religion n’a mieux témoigné de ceci que celle de l’ancienne Égypte : elle est manifestement la consolation sublime d’un pauvre peuple laborieux, qui, travaillant sans relâche, sentant d’autant plus la mort que la famille est tout pour lui, chercha quelque allégement dans la nature immortelle, se fia à ses résurrections, et lui demanda l’espérance.

Et la nature attendrie lui jura qu’on ne meurt jamais.

L’originalité puissante de cette grande conception populaire, c’est que, pour la première fois, l’âme humaine, la terre et le ciel, associèrent leur triple drame dans le cadre de l’année. L’année ne meurt que pour renaître. L’amour se prit à cette idée, et crut l’éternelle renaissance et la résurrection de l’âme.

Quand je vois, dans les montagnes, tel pic de basalte qui a percé toutes les couches, et domine tous les sommets, je me demande de quelle profondeur immense, et par quelle énorme force, a donc pu surgir ce géant. La religion de l’Égypte me donne cet étonnement. De quelle profondeur jaillit-elle, et de tendresse physique, et d’amour et de douleur ?… Abîmes de la nature !…




Dans la mère universelle, la Nuit, furent conçus, avant tous les temps, une fille, un fils, Isis-Osiris ; mais qui déjà s’aimaient tant dans le sein maternel, et qui étaient tellement uns, qu’Isis en devint féconde. Même avant d’être, elle était mère. Elle eut un fils qu’on nomme Horus, mais qui n’est autre que son père, un autre Osiris de bonté, de beauté, de lumière. Donc, ils naquirent trois (merveille !) : mère, père et fils, de même âge, de même amour, de même cœur.

Quelle joie ! les voilà sur l’autel, la femme, l’homme et l’enfant. — Notez que ce sont des personnes, des êtres vivants, ceux-ci. Non la trinité fantastique où l’Inde fait l’hymen discordant de trois anciennes religions. Non la trinité scolastique où Byzance a subtilement raisonné sa métaphysique. Ici, c’est la vie, rien de plus ; du jet brûlant de la nature sort la triple unité humaine.

Oh ! que les dieux jusque-là étaient sauvages et terribles ! Le Siva indien ferme l’œil, car le monde périrait sous son dévorant regard. Le dieu des purs, le Feu des Perses, a faim de tout ce qui existe. Ici, c’est la nature même qui est sur l’autel, dans son doux aspect de famille, bénissant la création d’un œil maternel. Le grand dieu, c’est une mère. — Combien me voilà rassuré ! J’avais peur que le monde noir, trop dominé de la bête, saisi, dans son enfantement, des terrifiantes images du lion et du crocodile, ne fît jamais que des monstres. Mais le voilà attendri, humanisé, féminisé. L’amoureuse Afrique, de son profond désir, a suscité l’objet le plus touchant des religions de la terre… Quel ? la réalité vivante, une bonne et féconde femme.

Que c’est ardent ! mais que c’est pur ! Ardent, si on le rapproche des froids dogmes ontologiques. Pur, si on le met en face des raffinements modernes, de nos blêmes conceptions, de la corruption pieuse, du monde de l’équivoque.




La joie éclate, immense et populaire, toute naïve. Une joie d’Afrique altérée, c’est l’eau, un déluge d’eau, une mer prodigieuse d’eau douce qui vient de je ne sais où, mais qui comble cette terre, la noie de bonheur, s’infiltrant et s’insinuant en ses moindres veines, en sorte que pas un grain de sable n’ait à se plaindre d’être à sec. Les petits canaux desséchés sourient à mesure que l’eau gazouillante les visite et les rafraîchit. La plante rit de tout son cœur quand cette onde salutaire mouille le chevelu de sa racine, assiége le pied, monte à la feuille, incline la tige qui mollit, gémit doucement. Spectacle charmant, scène immense d’amour et de volupté pure. Tout cela, c’est la grande Isis, inondée de son bien-aimé.

Il travaille le bon Osiris. Il fait l’Égypte elle-même. Cette terre, c’est son enfant. Il fait la culture d’Égypte. Il lui engendre les Arts sans lesquels elle eût péri.

Mais rien ne dure. Les dieux s’éclipsent. Le vivant soleil de bonté qui sema au sein d’Isis tout fruit, toute chose salutaire, il a pu tout créer de lui, sauf le temps, sauf la durée. Un matin, il disparaît… Oh ! vide immense ! où donc est-il ? Isis, éperdue, le cherche.

La sombre doctrine, répandue dans l’occident de l’Asie, que les dieux même doivent mourir, ce dogme de la Syrie, de l’Asie Mineure et des Iles, n’eût pas dû, ce semble, approcher de cette robuste Afrique, qui a un sentiment si fort et si présent de la vie.

Mais, comment le méconnaître ? Tout meurt. Le père de la vie, le Nil tarit, se dessèche. Le soleil, à certains mois, n’en peut plus ; le voilà défait et pâle ; il a perdu ses rayons.

Osiris, la vie, la bonté, meurt, et d’un trépas barbare ; ses membres sont dispersés. L’épouse éplorée retrouve ses débris ; un seul lui manque qu’elle cherche en s’arrachant les cheveux. « Hélas ! celui-ci, c’est la vie, l’énergie de vie !… Puissance sacrée d’amour, si vous manquez, qu’est-ce du monde ?… Où vous retrouver maintenant ? » Elle implore le Nil et l’Égypte. L’Égypte n’a garde de rendre ce qui sera pour elle le gage d’une fécondité éternelle.

Mais une si grande douleur méritait bien un miracle. Dans ce violent combat de la tendresse et de la mort, Osiris, tout démembré qu’il est, et si cruellement mutilé, d’une volonté puissante, ressuscite, revient à elle. Et, si grand est l’amour du mort, que, par la force du cœur, il retrouve un dernier désir. Il n’est revenu du tombeau que pour la rendre mère encore. Oh ! combien avidement elle reçoit cet embrassement ! Mais ce n’est plus qu’un adieu. Et le sein ardent d’Isis ne réchauffera pas ce germe glacé. N’importe. Le fruit qui en naît, triste et pâle, n’en dit pas moins la suprême victoire de l’amour, qui fut fécond avant la vie, et l’est encore après la vie.




Les commentaires qu’on a faits sur cette légende si simple lui prêtent un sens profond de symbolisme astronomique. Et certainement, de bonne heure, on sentit la coïncidence de la destinée de l’homme avec le cours de l’année, la défaillance du soleil, etc., etc. Mais tout cela est secondaire, observé plus tard, ajouté. L’origine première est humaine, c’est la très-réelle blessure de la pauvre veuve d’Égypte et son inconsolable deuil.

D’autre part, que la couleur africaine et matérielle ne vous fasse pas illusion. Il y a ici bien autre chose que le regret des joies physiques et le désir inassouvi. La nature, à cette souffrance, sans doute, avait de quoi répondre. Mais Isis ne veut pas un mâle, elle veut celui qu’elle aime seul, le sien et non pas un autre, le même, et toujours le même. Sentiment tout exclusif, et tout individuel. On le voit aux soins infinis qui se prend de la dépouille, pour qu’un seul atome n’y manque, pour que la mort n’y change rien et puisse un jour restituer, dans son intégralité, cet unique objet d’amour.

« Je veux celui qui fut mien, qui fut moi, et ma moitié. Je le veux, et il revivra. Le scarabée renaît bien, et le phénix renaît bien ; le soleil, l’année renaissent. Je le veux, et il renaîtra. Est-ce que je ne suis pas la vie, et la Nature éternelle ? Il a beau s’éclipser un jour. Il faut bien qu’il me revienne. Je le sens, je le porte en moi. En moi, je l’eus avant d’être… Si vous voulez le savoir, je fus sa sœur et son amante, mais j’étais sa mère aussi. »

Vérité naïve et profonde. Sous forme mythologique, c’est le triple mystère d’amour exprimé pour la première fois. Épouse, vraie sœur de l’homme dans le travail de la vie, plus que sœur et plus qu’épouse pour le consoler le soir et reposer sa tête, elle le berce, fatigué, l’endort comme un nourrisson, et, le reprenant dans son sein, l’enfante d’une vie nouvelle, oublieux de tout, rajeuni, pour l’éveil joyeux de l’aurore. C’est la force du mariage (non des voluptés éphémères). Plus il dure, et plus l’épouse est mère de l’époux, plus il est son fils.




Garantie d’immortalité. Mêlés à ce point, qui donc parviendrait à les disjoindre ? Isis contient Osiris, et l’enveloppe tellement de sa tendre maternité, que toute séparation n’est évidemment qu’un songe.

Dans cette légende si tendre, toute bonne et toute naïve, il y a une saveur étonnante d’immortalité qui ne fut dépassée jamais. Ayez espoir, cœurs affligés, tristes veuves, petits orphelins, vous pleurez, mais Isis pleure, et elle ne désespère pas. Osiris, mort, n’en vit pas moins. Il est ici renouvelé constamment dans son innocent Apis. Il est là-bas, pasteur des âmes, débonnaire gardien du monde des ombres, et votre mort est près de lui. Ne craignez rien, il est bien là. Il va revenir un jour vous redemander son corps. Enveloppons-la avec soin, cette précieuse dépouille. Embaumons-la de parfums, de prières, de brûlantes larmes. Conservons-la bien près de nous. Ô beau jour, où le Père des âmes, sorti du royaume sombre, vous rendra l’âme chérie, la rejoindra à son corps, et dira : « Je vous l’ai gardé. »

La permanence de l’âme, — non vague et impersonnelle, comme dans le dogme d’Asie, — mais de l’âme individu, de l’âme aimée, consacrée et éternisée dans l’amour, la fixité impérissable du moi adoré, la tendre bonté de Dieu lié par les pleurs d’une femme et tenu de restituer, — ce bienfait immense, dès lors, a été reçu de tous. Et il ne passera pas.

Dieu est tenu, mais pour les bons. Il les distinguera des méchants. — Ainsi, pour la première fois, apparaît nettement le Jugement et la Justice divine.

En attendant, travaillons, bâtissons des choses éternelles, perpétuons notre mémoire, parlons aux âges futurs en langue de marbre et de granit. L’Égypte entière est comme un livre, où tous les sages, un à un, viennent étudier.

Dès lors, toute nation imite, prend l’émulation de durée. On entasse, on accumule. Chaque jour va s’enrichissant l’héritage du genre humain.




Ainsi, de morale et d’art, de travail, d’immortalité, cette adorable légende féconda toute la terre.