La Femme (Michelet)/III/XI

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XI

COMMENT LA FEMME DÉPASSE L’HOMME


Le bonheur de l’initiateur, c’est de se voir dépassé par l’initié. La femme, cultivée incessamment de l’homme, fécondée de sa pensée, croit bientôt, et un matin se trouve au-dessus de lui.

Elle lui devient supérieure, et par ces éléments nouveaux, et par des dons personnels, qui, sans la chaleur de l’homme, auraient eu peine à éclore. Aspirations mélodiques, attendrissement de la nature, ces choses étaient en elles ; mais elles ont fleuri par l’amour. Ajoutez un don (si haut, que c’est, de tous, celui qui met le plus notre espèce à part des autres) : un bon et charmant cœur de femme, riche de compassion, d’intelligence pour le soulagement de tous, la divination de la pitié.

Elle est docile, elle est modeste, ne sent pas sa jeune grandeur ; mais, à chaque instant, elle éclate.

Tu la mènes au Jardin des Plantes, et elle y rêve les Alpes, les forêts vierges d’Amérique. Tu la mènes au Musée des tableaux, et elle pense au temps où il n’y aura plus de musées, les villes entières étant musées, ayant toutes les murailles peintes à l’instar du Campo-Santo. Aux laborieux concerts d’artistes, elle pressent les concerts de peuples qui se feront dans l’avenir, les grandes Fédérations où l’âme du genre humain s’unira dans l’accord final de l’universelle Amitié.

Tu es fort. Elle est divine, comme fille et sœur de la nature. Elle s’appuie sur ton bras, et pourtant elle a des ailes. Elle est faible, elle est souffrante, et c’est justement lorsque ses beaux yeux languissants témoignent qu’elle est atteinte, c’est alors que ta chère sibylle plane à de grandes hauteurs sur des sommets inaccessibles. Comment elle est là, qui le sait ?

Ta tendresse y a fait beaucoup. Si elle garde cette puissance, si, femme et mère, mêlée de l’homme, elle a en plein mariage la virginité sibyllique, c’est que ton amour inquiet, enveloppant le cher trésor, a fait deux parts de la vie, — pour toi-même le dur labeur et le rude contact du monde, — pour elle la paix et l’amour, la maternité, l’art, les doux soins de l’intérieur.

Que tu as bien fait ! que je t’en sais gré !… Oh ! la femme, le vase fragile de l’incomparable albâtre où brûle la lampe de Dieu, il faut bien le ménager, le porter d’une main pieuse ou le garder au plus près dans la chaleur de son sein !

C’est en lui sauvant les misères du travail spécial où s’usent tes jours, cher ouvrier, que tu la tiens dans cette noblesse qu’ont seuls les enfants et les femmes, aimable aristocratie de l’espèce humaine. Elle est ta noblesse, à toi, pour te relever de toi-même. Si tu reviens de ta forge, haletant, brisé d’efforts, elle, jeune et préservée, elle te verse la jeunesse, te rend un flot sacré de vie, et te refait Dieu, d’un baiser.

Près de cet objet divin, tu ne suivras pas à l’aveugle l’entraînement qui te retient sur ton âpre et étroit sentier. Tu sentiras à chaque instant l’heureuse nécessité d’élever, d’étendre tes conceptions, pour suivre ta chère élève là où tu l’as fait monter. Ton jeune ami, ton écolier, comme elle dit modestement, ne te permet pas, ô maître, de t’enfermer dans ton métier. Elle te prie à chaque instant d’en sortir et de l’aider, de rester en harmonie avec toute chose noble et belle. Pour suffire aux humbles besoins de ton petit camarade, tu seras forcé d’être grand.




Elle est petite et elle est haute. Elle a des octaves de plus, dans le haut et dans le bas. C’est une lyre plus étendue que la tienne, mais non complète ; car elle n’est pas bien forte dans les cordes du milieu.

Elle atteint dans le menu des choses qui nous échappent. D’autre part, en certains moments, elle voit par-dessus nos têtes, perce l’avenir, l’invisible, pénètre à travers les corps dans le monde des esprits.

Mais la faculté pratique qu’elle a pour les petites choses, et la faculté sibyllique qui parfois la mène aux grandes, ont rarement un milieu fort, calme, harmonique, où elle puisse se rencontrer, se féconder. Chez la plupart, elles alternent rapidement sans transition, selon l’époque du mois. La poésie tombe à la prose, la prose monte à la poésie, souvent par brusques orages, par coups subits de mistral. C’est le climat de Provence.




Un illustre raisonneur rit des facultés sibylliques. Il nie cette puissance si incontestable. Pour la déprécier, il semble confondre l’inspiration spontanée de la femme avec le somnambulisme, état dangereux, maladif, d’asservissement nerveux, que lui impose le plus souvent l’ascendant de l’homme. Il demande le cas qu’on peut faire d’une faculté si incertaine, « d’ailleurs physique et fatale. »

L’inspiration, je le sais, même la plus spontanée, n’est pas libre entièrement ; elle est toujours mixte, et marquée d’un peu de fatalité. Si, pour cela, on la dégrade, il faudra dire que les artistes éminents ne sont pas hommes. Il faudra apparemment renvoyer avec les femmes Rembrandt, Mozart et Corrége, Beethoven, Dante, Shakspeare, Pascal, tous les grands écrivains. Est-il bien sûr que ceux même qui croient exclusivement s’appuyer de la logique, ne donnent rien à cette puissance féminine de l’inspiration ? J’en trouve la trace jusque chez les plus déterminés raisonneurs. Pour peu qu’ils deviennent artistes, ils tombent, à leur insu, sous la baguette de cette fée.

On ne peut dire (comme Proudhon) que la femme n’est que réceptive. Elle est productive aussi par son influence sur l’homme, et dans la sphère de l’idée, et dans le réel. Mais son idée n’arrive guère à la forte réalité. C’est pourquoi elle crée peu.

La politique lui est généralement peu accessible. Il y faut un esprit générateur et très-mâle. Mais elle a le sens de l’ordre, et elle est très-propre à l’administration.

Les grandes créations de l’art semblent jusqu’ici lui être impossibles. Toute œuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de l’homme.

On a fait fort sottement de tout cela une question d’amour-propre. L’homme et la femme sont deux êtres incomplets et relatifs, n’étant que deux moitiés d’un tout. Ils doivent s’aimer, se respecter.

Elle est relative. Elle doit respecter l’homme, qui crée tout pour elle. Elle n’a pas un aliment, pas un bonheur, une richesse, qui ne lui vienne de lui.

Il est relatif. Il doit adorer, respecter la femme, qui fait l’homme, le plaisir de l’homme, qui par l’aiguillon de l’éternel désir a tiré de lui, d’âge en âge, ces jets de flammes qu’on appelle des arts, des civilisations. Elle le refait chaque soir, en lui donnant tour à tour les deux puissances de vie : — en l’apaisant, l’harmonie ; — en l’ajournant, l’étincelle.

Elle crée ainsi le créateur. Et il n’est rien de plus grand.




Je ne reproche pas à la femme de ne point donner les choses pour lesquelles elle n’est pas faite. Je l’accuse seulement de sentir parfois trop exclusivement sa haute et charmante noblesse, et de ne pas tenir compte du monde de création, du sens générateur de l’homme, de son énergie féconde, des efforts prodigieux de ce grand ouvrier. Elle ne les soupçonne même pas.

Elle est la beauté et n’aime que le beau, mais sans effort, le beau tout fait. Il y a une autre beauté qu’elle a peine à saisir, celle de l’action, du travail héroïque, qui a fait cette belle chose, mais qui est plus belle elle-même, et souvent jusqu’au sublime.

Grande tristesse pour ce pauvre créateur de voir qu’en admirant l’effet (l’œuvre réussie), elle n’admire pas la cause, et trop souvent la dédaigne ! que ce soit justement l’effort qu’on a fait pour elle qui refroidisse son cœur, et qu’en méritant davantage, on commence à lui plaire moins !




« J’ai beau faire, je ne la tiens pas. Elle est à moi depuis longtemps et je ne l’aurai jamais. »

C’est le mot assez bizarre qu’un homme de vrai mérite, d’un cœur aimant et fidèle, toujours épris de sa femme, disait un jour. Celle-ci, brillante, mais bonne et douce, complaisante, aimable pour lui, ne pouvait être l’objet d’aucun reproche sérieux. Elle n’avait d’autre défaut que sa supériorité et sa distinction croissante. Il sentait, non sans tristesse, qu’elle n’était plus enveloppée de lui comme d’abord, cette chère idole, et que, le voulût-elle ou non, elle planait dans une sphère indépendante de celle où il avait concentré son activité.

Ils exprimaient parfaitement les types que j’ai posés aux chapitres de l’Éducation : « L’homme moderne, essentiellement, est un travailleur, un producteur. La femme est une harmonie. »

Plus l’homme devient créateur, plus ce contraste est saillant. Il explique bien des refroidissements qu’on aurait tort d’expliquer par la légèreté du cœur, l’ennui, la satiété. Ils n’arrivent pas toujours parce que les époux se fatiguent de se retrouver les mêmes, de ne pas changer, mais, — au contraire, parce qu’ils ont changé, progressé en mieux. Ce progrès qui pourrait leur être une nouvelle raison de s’aimer, fait pourtant que, ne retrouvant plus leurs anciens points de jonction, ils n’ont guère d’action l’un sur l’autre et désespèrent d’en reprendre.




Resteront-ils ainsi posés froidement à côté, indifférents, réunis uniquement par les intérêts ? Non, l’écartement augmente. Le cœur prendra parti ailleurs. En France, il est très-absolu, veut l’union la plus unie, ou un autre amour. Il dit : « Tout ou rien. »

Qu’on me permette un paradoxe. Je soutiens qu’en dépit de la gaieté insouciante que l’on simule en ces choses, notre temps est celui où l’amour est le plus exigeant et le plus insatiable. S’il s’en tient à un objet, il aspire à le pénétrer à une profondeur infinie. Prodigieusement cultivés, pourvus de tant d’idées nouvelles, d’arts nouveaux, qui sont des sens pour goûter la passion, si peu que nous l’ayons en nous, nous la sentons par mille points insensibles à nos aïeux.

Mais il arrive trop souvent que l’objet aimé échappe, — soit par défaut de consistance, fluidité féminine, — soit par transformation brillante et progrès de distinction, — soit enfin par des amitiés, des relations secondaires qui partagent son cœur et le ferment.

L’homme en est humilié, découragé. Très-souvent il en reçoit dans son art et dans son activité le fâcheux contre-coup. Il s’en estime moins lui-même. Alors, plus souvent qu’on ne croit, un amour-propre passionné, anime et double l’amour. Il voudrait reconquérir, posséder cette chère personne, qui parfois, sans ironie, mais dans une grande froideur, dit en souriant : « Fais ce que tu peux. »

« Ter totum fervidus irâ, lustrât Aventini monautemautem, ter saxea tentât limina nequicquam, ter fessus valle resedit. »

« Trois fois, bouillant, il tourne autour du mont, trois fois secoue le froid rempart de pierre, trois fois retombe, s’assoit dans la vallée. »




L’entrave, la mystérieuse influence négative, l’empêchement dirimant, vient presque toujours du dehors. Mais elle ne se trouve pas toujours dans une personne malveillante. C’est une mère, c’est une sœur, un salon d’amis, que sais-je ? La cause la plus honorable a parfois de ces effets. Il suffit, pour qu’il n’y ait plus mariage, qu’une amitié véhémente détourne la séve d’amour.

J’ai vu deux dames accomplies liées d’une étroite amitié. Une seule était mariée. L’autre resta demoiselle pour se donner tout entière à cette affection. Le mari, homme d’esprit, écrivain brillant, léger, avait apporté un don admirable. Grande question de savoir si ce don des fées se fixerait, s’affermirait. Il réalisait, par moments, d’instinct, j’allais dire, par hasard. Alors, son œuvre éclipsait tout. Que serait-il arrivé si la fantasque étincelle eût été bénie, couvée de l’amour ?

Elle était extrêmement belle, et de cœur plus belle encore. Elle avait un sens moral élevé, mais fort sérieux, qui lui faisait sentir peu ces capricieuses lueurs. Elle avait, pour s’y confirmer, l’amitié… non, l’adoration d’une femme adorable elle-même. En présence de ce couple si uni et si parfait, le mari pouvait-il tenir ? Il n’y venait pas en tiers. Ses qualités fines et flottantes, mêlées de défauts exquis qui marquent quelquefois les génies de la décadence, n’allaient guère à la ligne droite sur laquelle on les appliquait. Les deux amies, vertueuses, pures et transparentes comme la lumière à midi, goûtaient médiocrement la grâce indécise et sensuelle, le fuyant crépuscule.

Cette indécision augmenta. Il avait un tort bien grave ; c’était de ne pas croire en lui. Ses amis y avaient foi, le sommaient de tenir parole. Mais rien ne supplée à l’appui intérieur. La femme est le grand arbitre, le souverain juge. Il s’en fût tiré mieux peut-être avec une femme vulgaire. Celle-ci, par sa noble beauté, par sa pureté candide, par ses talents estimables, commandait trop de respect. Cette perfection excessive ne laissait guère la voie d’appel contre ses jugements. Jugements toujours bienveillants, mais sincères.

Cet homme singulier et charmant ne pouvait rien qu’à l’aveugle. Il fallait que la main aimée, lui bandant les yeux, aidât à cet aveuglement qui le rendait productif. Au contraire, il vécut toujours ayant à côté de lui la réflexion judicieuse. Solitaire, au moment sacré, il la sentait cette prudence qui rectifiait l’inspiration… Il s’arrêtait court, ratait.




Les femmes me permettront-elles de dire ici un petit mot ? Elles ont l’oreille plus fine, entendront mieux. D’ailleurs elles ont plus de temps, pour la plupart. L’homme, ce martyr du travail, dans l’entraînement et l’effort, étourdi, ne m’entendrait pas :

Madame, ne soyez pas parfaite. Gardez un tout petit défaut, assez pour consoler l’homme.

La nature veut qu’il soit fier. Il faut, dans votre intérêt, dans celui de la famille, qu’il le soit, qu’il se croie fort.

Quand vous le voyez baisser, attristé, découragé, le plus souvent le remède serait de baisser vous-même, d’être plus femme, et plus jeune, — même, au besoin, d’être enfant.

Second conseil : — Madame, ne partagez pas votre cœur.



Je vous dirai ce que j’ai vu à Hyères, en Provence, dans un magnifique jardin. Il était planté d’orangers, bien soignés, convenablement espacés, dans la meilleure exposition ; ils n’avaient point à se plaindre ; dans ce pays, où l’on aime à entremêler les cultures, on s’était abstenu pourtant de mettre aucun plant entre eux, aucun arbre, aucune vigne qui pût leur faire tort. Seulement, quelques bordures de fraises se voyaient le long des allées. Fraises admirables, délicieuses, parfumées. Comme on sait, elles ont peu de racines ; elles tracent à la superficie, et traînent, sans enfoncer, leurs faibles et grêles chevelures. Cependant les orangers languirent et devinrent malades. On s’inquiéta, on regarda ce qui pouvait les chagriner. On eût tout sacrifié. On ne soupçonna jamais que les innocents fraisiers fussent la cause de la maladie. Ces arbres robustes eux-mêmes, si on les eût consultés, n’auraient pas, je crois, avoué que leur énervation tint à si petite cause. Ils ne se plaignirent pas, moururent.

À Cannes, non loin de là, on sait que l’oranger n’a force que là où il est solitaire. Non-seulement on ne lui donne aucun camarade ni grand, ni petit, mais, avant d’en planter un, on fouille d’abord le terrain à huit pieds de profondeur. On le fouille par trois fois pour savoir s’il est net et vide, s’il ne contient pas de racine oubliée, quelque herbe vivante qui prendrait sa part de la séve.

L’oranger veut être seul, madame, — et l’amour aussi.