La Femme (Michelet)/III/XIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


XIII

LA COMMUNION DE L’AMOUR. — OFFICES DE LA NATURE


Je ne puis me passer de Dieu.

L’éclipse momentanée de la haute Idée centrale assombrit ce merveilleux monde moderne des sciences et des découvertes. Tout est progrès, tout est force, et tout manque de grandeur. Les caractères en sont atteints, ébranlés. Les conceptions faiblissent, isolées, dispersées ; il y a certes poésie ; mais l’ensemble, l’harmonie, le poëme, où sont-ils ? je ne les vois pas.

Je ne puis me passer de Dieu.




Je disais, il y a dix ans, à un illustre penseur dont j’aime l’audace et l’énergique austérité : Vous êtes décentralisateur. Et je le suis en un sens, car je veux vivre ; et la centralisation rigoureuse tuerait toute vie individuelle. Mais l’aimante Unité du monde, loin de la tuer, la suscite ; c’est par cela que cette Unité est l’Amour. Une telle centralisation, qui ne la veut ? qui ne la sent, d’ici-bas jusqu’aux étoiles ?

De ce que nous avons quitté la thèse, insoutenable, d’une providence arbitraire qui vivrait, au jour le jour, d’arrêts individuels et de petits coups d’état, est-ce dire que nous ne sentons pas le haut Amour impartial qui règne par ses grandes lois ? Et, pour être la Raison, n’est-ce pas l’Amour encore ? Pour moi, j’en ai le flot puissant qui par-dessous me soulève. Des profondeurs de la vie, je ne sais quelle chaleur monte, une féconde aspiration ; un souffle m’en passe à la face, et je me sens mille cœurs.

Réduire toutes les religions à une tête pour la couper, c’est un procédé trop facile. Quand même vous auriez, de ce monde, effacé la dernière trace des religions historiques, du dogme daté, resterait le dogme éternel. La providence maternelle de Nature, adorée en des milliers de religions mortes et vivantes, de passé ou d’avenir, auxquelles vous ne pensez pas, elle subsiste immuable. Et, quand un dernier cataclysme briserait notre petit globe, elle n’en durerait pas moins, indestructible comme le monde, dont elle est le charme et la vie.

Que le sentiment de la Cause aimante disparaisse, et je n’agis plus. Que je n’aie plus le bonheur de sentir ce monde aimé, de me sentir aimé moi-même, dès lors je ne veux plus vivre ; couchez-moi dans le tombeau. Le spectacle du progrès n’a plus d’intérêt pour moi. Que l’élan de la pensée, de l’art, soit plus grand encore, je n’en ai plus pour la suivre. Aux trente sciences créées d’hier, ajoutez-en trente encore, mille, tout ce que vous voudrez, je n’en veux pas ; qu’en ferais-je, si vous m’éteignez l’Amour ?




L’Orient, l’humanité dans sa belle lumière d’aurore, avant les âges sophistes qui l’ont ingénieusement obscurcie, était parti d’une idée qui reviendra dominante dans notre seconde enfance, apogée de la sagesse. C’est que la Communion d’amour, le plus doux des mystères de Dieu, en est aussi le plus haut, et que son profond éclair nous rouvre un moment l’infini. Ténébreux chez l’être inférieur (et tels nous sommes d’abord), il est de plus en plus lumière à mesure que cette flamme est illuminée par l’Amour qui l’épure et la sanctifie.

Je ne reviens pas ici sur ce que j’ai dit, l’an dernier, sur ce sujet, grand entre tous, sur le mystère touchant, terrible, où la femme, pour donner la vie, joue la sienne, où le plaisir, le bonheur, la fécondité, nous font voir de si près la mort. Nous le sentons, à cette heure-là, dans un ébranlement si profond, nous le sentons dans notre chair frémissante, dans nos os glacés… Le tonnerre qui tomberait n’y ajouterait rien du tout… Au moment où l’objet aimé est si près de nous échapper, où le froid de l’agonie nous passe, si la voix nous restait, ce serait pour dire un mot arraché du fond de l’être et des profondeurs de la vérité. « La femme est une religion. »

Nous le dirions à ce moment. Nous pouvons le dire à tous les moments, et ce sera toujours vrai.




Je l’avais dit de ma petite, tout enfant encore : « Une religion de pureté, de douceur, de poésie. »

Combien plus le dirai-je maintenant que, vraiment femme et mère, elle rayonne de tous côtés, par sa grâce, comme une puissance harmonique qui, du cercle de la famille, peut dans la société projeter des cercles plus grands ! Elle est une religion de bonté, de civilisation.

C’est surtout dans les éclipses religieuses, quand la tradition du passé pâlit à l’horizon, quand un monde nouveau, compliqué, entravé de sa grandeur même, tarde à s’organiser encore, c’est alors que la femme peut beaucoup pour soutenir et consoler. À l’appui de l’idée centrale qui, se dégageant peu à peu, va apporter l’unité de lumière, elle, sans savoir ce qu’elle fait, elle est l’unité charmante de la vie et de l’amour, et la religion elle-même.

Dans les grandes réunions d’hommes, qui n’ont pas pour objet le culte, dans les concerts populaires de l’Allemagne (à cinq ou six mille musiciens), dans les vastes fraternités politiques ou militaires de la Suisse ou de la France (telle qu’elle fut et sera), la présence de la femme ajoute une émotion sainte. La patrie même n’est pas là, tant que nos mères, nos femmes n’y sont pas avec leurs enfants. Les voici, et l’on y sent Dieu.




Pour ne parler que de la famille, du bonheur individuel, je dirai simplement la chose dans les termes où un bon travailleur l’a dit un jour devant moi : « Elle est le dimanche de l’homme. »

C’est-à-dire, non le repos seulement, mais la joie, le sel de la vie, et ce pourquoi l’on veut vivre.

Le dimanche ! la joie, la liberté, la fête, et la part chérie de l’âme. Part sacrée. Est-ce la moitié ? le tiers ? le quart ? Non, le tout.

Pour bien approfondir la force de ce mot dimanche, dont l’oisif ne saura jamais le secret, il faudrait connaître tout ce qui se passe dans la tête du travailleur le samedi soir, tout ce qui y flotte de rêves, d’espoir et d’aspiration.

Est-ce la femme en général, est-ce la gentille maîtresse, qui motive la comparaison ? Non, c’est votre femme à vous, l’épouse aimée, aimable et bonne. Pourquoi ? parce que avec celle-ci, il se mêle aux jouissances un sentiment de certitude, de possession définitive, qui permet d’approfondir et de savourer le bonheur. La perception pénétrante et la fine appréciation de la dévouée personne qui vous donna tant de plaisirs, loin de refroidir, vous ouvrent, dans mille nuances délicieuses, un vaste inconnu de béatitude.




Toute émotion douce et sacrée est en elle. Vos impressions religieuses d’enfance, elle vous les rend, et plus pures.

Tel de vos réveils, à douze ans, qui vous est resté en mémoire, la fraîcheur matinale de l’aube, je ne sais quelle cloche argentine de village qui sonnait alors, tout cela vous semble bien loin, évanoui sans retour. Mais, le matin du dimanche, ayant travaillé dans la nuit, et vous éveillant un peu tard, vous apercevez le sourire attendri de votre femme qui dès longtemps vous regarde, et qui, de sa fraîche voix, de son bras arrondi sur vous, vous salue et vous bénit. Elle attendait, priait pour vous. Et vous, vous vous écriez : « Ô mon aube ! ô mon angelus !… Quel doux sentiment du matin tu me rends ! Vingt ans de ma vie sont effacés, je le sens… Oh ! que par toi je suis jeune ! oh ! que je veux l’être pour toi ! »

Mais elle, par une adresse qui ajourne et qui élude, elle t’offre une diversion, l’idée chérie dont naguère tu l’entretenais, quelque projet favori qui t’obsédait hier même. De là aux intérêts communs, à la famille, aux enfants, la transition est facile. Puis, voyant bien que tu es dans un moment de grâce et de favorable audience, elle mêle à ses discours quelque chose qui te fera bien au cœur et sanctifiera ce jour, la bonne œuvre à faire. Le temps est dur, la chose est forte ; mais, en travaillant si bien, comme tu fais, et Dieu aidant, on pourrait encore faire cela. Tu ne dis pas non, tu veux plaire. Mais avant que tu aies le temps d’expliquer toute la pensée, son enjouement raisonnable a pris les devants : « Mon ami, voilà Charles réveillé, Édouard jase ; la petite, depuis longtemps ne dort pas, et elle écoute… Oh ! qu’il est tard !… Il faut que je les habille. »




Temps sombre, ténébreux. Il neige, grand vent. Les oiseaux du Nord, qui ont passé de bonne heure, nous annoncent un grand hiver. Il n’y aura pas de visite. Triste dimanche ? — Point du tout. Où elle est, qui serait triste ? Ce n’est pas la flamme claire du foyer, le déjeuner chaud, qui réchauffe la maison. C’est elle, sa vivacité tendre, qui remplit tout, anime tout. Elle pense tellement aux siens, les aime, et les enveloppe, et les ouate si doucement qu’il n’y a que de la joie au nid.

La joie est doublée par l’hiver. Ils se félicitent du mauvais temps qui les enferme et de la belle journée qu’ils vont passer ensemble. Peu de bruit. Lui, il profite de ce jour pour faire quelque chose de son choix. Il est là, comme au petit tableau du Menuisier de Rembrandt. S’il ne rabote pas comme lui, il lit et relit un livre. Mais en lisant, il les sait là qui, par moments, discrètement, disent un petit mot tout bas. Il sent derrière, sans le voir, par la divination du cœur, ce qui ne fait aucun bruit, son mouvement onduleux et doux, à elle, et son petit pas. Elle ne fait que l’indispensable, et d’un doigt mis sur la bouche, leur fait signe d’être bien sages et de ne pas le troubler.

Que font-ils là, ces enfants ? je suis curieux de le savoir. Ils font une pieuse lecture. Ils lisent les grandes aventures, les audaces et les sacrifices des voyageurs d’autrefois qui nous ont ouvert le globe et ont tant souffert pour nous. « Ce café qu’a pris votre père, le sucre, enfants, que vous mettez dans le lait abondamment, trop peut-être, tout cela a été acheté par l’héroïsme et aussi par la douleur. Soyons donc reconnaissants. Nous devons à la Providence ces providences humaines des grandes âmes qui peu à peu parviennent à relier le globe, l’éclairent, le fécondent, l’amènent ou l’amèneront bientôt, vers l’accord, vers l’unité qu’aurait une seule âme d’homme. » Peu à peu, elle leur dit la communion matérielle (qui en prépare une morale), la navigation, le commerce, et les voies, les canaux, les rails, le télégraphe électrique.

Matérielles ? je me conforme au sot langage du temps. Il n’est rien de matériel. Ces choses sortirent de l’esprit, elles retournent à l’esprit, dont elles sont les moyens, les formes. En mêlant les nations, supprimant les ignorances et les antipathies aveugles, elles sont également des puissances morales et religieuses, je l’ai dit, des communions.

Les enseigner peu à peu, dans leur véritable sens, avec le temps, la lenteur, la précaution convenables, c’est donner aux enfants l’instruction religieuse, les élever à l’esprit divin, esprit de bonté, de tendresse.

Qui ne le sentira au cœur, quand cette révélation nous vient de la bouche adorée ? Les enfants sont émerveillés. Mais lui-même qui sait tout cela, en le reprenant par elle avec ce charme attendrissant, se tait dans une heureuse extase et sent que tous nos arts nouveaux sont des puissances d’amour.

Père, enfants, ils sont nourris de son âme, de sa douce sagesse. Ils écoutent et elle a fini. Ils se réveillent comme d’un rêve… Un bruit, un petit tac-tac a retenti aux carreaux. Pétition d’un voisin ailé. Le moineau du toit leur dit dans sa franchise pétulante : « Quoi donc, petits égoïstes, dans un aussi mauvais jour vous vous tiendrez enfermés ! » Cette harangue a grand effet, on ouvre, et l’on jette du pain. Mais quelle est l’émotion, quand un hôte plus confiant, profitant de cette ouverture, entre et bravement sautille au fond de la chambre !

« Oh ! merci, cousin Rouge-gorge, qui, sans façon, nous rappelles la grande parenté oubliée. Tu as raison ; en effet, chez nous, n’est-ce pas chez toi ? » — On n’ose plus respirer. La mère, avec discrétion, sans l’effrayer, jette des miettes. Et lui, nullement humilié, ayant picoté, et même approché un peu du foyer, s’envole, et laisse cet adieu : « Au revoir, mes bons petits frères ! »

Si l’heure du repas n’approchait, la mère aurait beaucoup à dire. Mais il faut bien vous nourrir, vous aussi, petits rouges-gorges.

Au dessert, elle leur explique le banquet de la Nature, où Dieu fait asseoir tous les êtres, grands et petits, les plaçant selon l’esprit, l’industrie, la volonté et le travail, mettant très-haut la fourmi, très-bas tel géant (rhinocéros, hippopotame). Si l’homme siége à la première place, c’est par une chose unique, le sens de la grande harmonie, et l’amour du divin Amour, la tendre solidarité avec tout ce qui en émane, le sublime don de Pitié.

Ces discours pourraient glisser. Ce qui les fait entrer au cœur, ce qui pour les enfants émus grave cette heure dans le souvenir, c’est que devant eux les parents consomment l’acte de fraternité que la prière de la mère a préparé le matin. Le travailleur, pour son frère, donnera de son travail, donc, de sa vie et de son âme. Elle l’embrasse, les yeux humides. Et la table est sanctifiée.

Assez pour un jour. Seulement, enfants, réjouissez le cœur de votre père d’un double chant : le chant de la patrie française en ses jours de grands sacrifices, qu’au besoin vous imiterez ; et l’hymne de reconnaissance pour le Dieu bienfaiteur du monde, qui nous a donné ce jour, et peut-être son lendemain.

Donc, reposons. Votre père, bien fatigué, n’est pas loin de s’endormir. Il s’est couché si tard hier, pour achever son samedi ! Dormez, amis, dormez, enfants. Dieu vous garde pendant le sommeil !

Elle les a bénis tous. Elle recouvre avec soin le feu, ne fait nul bruit, ne souffle plus, et légèrement se couche près de lui, très-attentive à ne pas le réveiller. Il dort, mais sent bien qu’elle est là, elle son printemps d’amour, son été, dans le sombre hiver. Elle seule fait toutes les saisons. Au prix de son charme sacré, qu’est-ce de toute la nature ?