La Femme (Michelet)/IV/V

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Hachette (p. 348-360).


V

PUISSANCES MÉDICALES DE LA FEMME


Tout le monde connaît à Lyon mon bon et savant ami, le docteur Lortet, le plus riche cœur de la terre pour l’énergie dans le bien. Sa mère, au fond, en est cause. Tel il est, telle elle le fit. Cette dame est restée en légende pour la science et la charité.

Le père de madame Lortet, Richard, ouvrier de Lyon, grenadier, et qui ne fut rien autre chose, s’avisa au régiment d’apprendre les mathématiques, et bientôt en donna leçon à ses officiers et à tous. Rentré à Lyon, et marié, il donna à sa fille cette éducation. Elle commença justement comme les bambins de Frœbel par une étude qui charme les enfants, la géométrie (l’arithmétique au contraire les fatigue extrêmement). Femme d’un industriel, vivant en plein monde ouvrier, dans les convulsions de Lyon, elle se hasarda pour tous, sauvant tantôt des royalistes, et tantôt des jacobins, forçant intrépidement la porte des autorités et leur arrachant des grâces. On sait l’épuisement terrible qui suivit ces agitations. Vers 1800, il semblait que le monde défaillît. Sénancour écrivit son livre désespéré de l’Amour, et Grainville le Dernier Homme. Madame Lortet elle-même, quel que fût son grand courage, sur tant de ruines, faiblit. Une maladie nerveuse la prit, qui semblait incurable. Elle avait trente ans. Le très-habile Gilibert, qu’elle consulta, lui dit : « Vous n’avez rien du tout. Demain, avec votre enfant, vous irez, aux portes de Lyon, me cueillir telle et telle plante. Rien de plus. » Elle ne pouvait pas marcher, le fit à grand’peine. Le surlendemain, autres plantes qu’il l’envoya recueillir à un quart de lieue. Chaque jour il augmentait. Avant un an, la malade, devenue botaniste, avec son garçon de douze ans, faisait ses huit lieues par jour.

Elle apprit le latin pour lire les botanistes, et pour enseigner son fils. Pour lui encore, elle suivait des cours de chimie, d’astronomie et de physique. Elle le prépara ainsi aux études médicales, l’envoya étudier à Paris et en Allemagne. Elle en fut bien récompensée. D’un même cœur, le fils et la mère, à toutes les batailles de Lyon, pansèrent, cachèrent et sauvèrent des blessés de tous les partis. Elle fut en tout associée à la générosité aventureuse du jeune docteur. Si elle n’eût vécu avec lui, et dans un grand centre médical, elle aurait étendu de ce côté ses études, et les aurait moins circonscrites dans la botanique. Elle fut l’herboriste des pauvres. Elle en aurait été le médecin.




Tout ceci m’a été remis en mémoire par ce que j’ai sous les yeux. J’écris dans un très-beau lieu sur les bords de la Gironde. Mais, ni ici, ni ailleurs dans les villages, il n’y a point de médecin. Ils sont plusieurs, réunis, dans une petite ville, nullement centrale, où ils n’ont presque rien à faire. Avant d’en faire venir un et de payer un déplacement coûteux, les pauvres meurent. Souvent le mal, pris à temps, n’eût été rien ; c’est une fièvre qu’un peu de quinquina aurait arrêtée ; c’est une angine d’enfant, qui, cautérisée à l’instant, aurait disparu ; mais on tarde, l’enfant meurt. — Où est madame Lortet ?

Une dame américaine, qui a cent mille livres de rentes, mais cependant riche de cœur, de connaissances variées, et qui, de plus a l’esprit délicat, les réserves craintives de la pudeur anglaise, n’en a pas moins résolu de donner à sa fille une éducation médicale. Dans ce pays d’action, de migrations, où les circonstances vous portent souvent fort loin des grands centres civilisés, si cette demoiselle épouse (je suppose) un industriel établi sur je ne sais quel cours d’eau de l’Ouest, il faut que ces mille ouvriers, ces milliers de défricheurs qui se trouveront autour d’elle, trouvent quelques secours provisoires à la grande usine, et ne meurent pas en attendant le médecin, qui peut-être demeure à vingt lieues de là. Dans leurs hivers, fort rigoureux, il n’y a nul secours à attendre. Combien moins en d’autres pays, en Russie par exemple, où les fanges du printemps et de l’automne suspendent au moins six mois toute communication !

Les leçons d’anatomie sont suivies aux États-Unis par les deux sexes également. Si le préjugé empêche de disséquer, on supplée par les admirables imitations du docteur Auzoux. Il m’a dit qu’il en fabriquait autant pour les États-Unis que pour tout le reste du monde.




« En supposant la science égale, quel est le meilleur médecin ? — Celui qui aime le plus. »

Ce très-beau mot d’un grand maître nous porterait à en induire : « La femme est le vrai médecin

Elle l’est chez tous les peuples barbares. C’est, chez eux, la femme qui sait les secrets des simples, les applique. Il en fut de même chez des peuples non barbares, et de haute civilisation. Dans la Perse, la dépositaire de toutes sciences, fut la mère des mages.

En réalité, l’homme, qui compatit beaucoup moins, qui, par l’effet de sa culture philosophique et généralisatrice, se console si facilement de l’individu, rassurerait le malade infiniment moins que la femme.

Celle-ci est bien plus touchée. Le malheur, c’est qu’elle l’est trop, qu’elle est sujette à s’attendrir, à subir la contagion nerveuse des maux qu’elle voit, et à devenir la malade elle-même. Il y a tel accident cruel, sanglant, repoussant, qu’on n’oserait mettre sous ses yeux à certaines époques du mois, ou encore, si elle est enceinte. Donc, il faut que nous renoncions à cette aimable perspective. Quoiqu’elle soit certainement la puissance consolante, réparatrice, curatrice, médicative, du monde, elle n’est pas le médecin.

Mais, combien utilement elle en serait l’auxiliaire ! Combien sa divination, en mille choses délicates, suppléerait à celle de l’homme ! L’éducation de celui-ci développe en lui plus d’un sens, mais elle en éteint plusieurs. Cela est visible surtout dans les maladies de femmes. Pour en pénétrer le fuyant secret, le protée mystérieux, il faut soi-même être femme ou aimer infiniment.

Le sacerdoce médical demande des dons si variés, et même si opposés que, pour l’exercer, il faudrait l’être double, disons mieux complet, homme-femme, la femme associée au mari, comme mesdames Pouchet, Hahnemann, etc. ; la mère associée au fils, comme fut madame Lortet. Je comprends aussi qu’une dame veuve et âgée exerce la médecine avec un fils d’adoption qu’elle aurait formé elle-même.

Les médecins (première classe de France incontestablement, la plus éclairée) voudraient-ils permettre à un ignorant qu’eux-mêmes ont instruit et fait réfléchir, de dire ce qu’il a au cœur ? Eh bien, voici ce qu’il lui semble :

La médecine a deux parties dont on ne parle pas assez : 1° la confession, l’art de faire dire au malade tous les précédents qui expliquent la crise physique ; 2° la divination morale, pour compléter ces aveux, voir au delà, l’obliger de livrer le petit noyau, imperceptible souvent, qui est le fond même du mal, et qui, restant toujours là, malgré tous les plus beaux remèdes, le ferait toujours revenir.

Oh ! que la femme, une bonne femme, pas trop jeune, mais d’un cœur jeune, ému, tendre (qui trouve l’adresse, la patience, dans sa pitié), vient mieux à bout de cela ! L’homme y est fort nécessaire. Il faut que froidement, gravement, il observe et conjecture, sur l’aspect physique et le peu que le malade veut dire. Mais la femme du docteur, si elle était là aussi, si elle restait après lui, comme elle en saurait bien plus ! Combien sa compassion obtiendrait davantage, et surtout d’une autre femme ! Parfois, pour résoudre tout, faire fondre toutes les glaces, obtenir l’histoire complète, il suffirait de pleurer.




J’avais pour voisin, à Paris, un charbonnier de trente ans qui avait du bien en Auvergne et ici une boutique qui n’allait pas mal. De son pays, il fit venir une épouse, une gentille Auvergnate, un peu courte, mais jolie, dont le visage, noirci par moments, n’en brillait pas moins de petits yeux pleins de flammes. Elle était sage, mais voyait qu’on la regardait beaucoup, et n’en était pas fâchée. Ils habitaient une rue sale, étroite, obscure et peu saine. Par moments le charbonnier, jeune et fort, n’en avait pas moins des accès de fièvre. Ils devinrent plus habituels. Il pâlissait, maigrissait. Un bon médecin appelé vit de suite une chose probable, que l’humidité du logis avait commencé la fièvre, que les brouillards de Paris ne valaient rien à un homme qui avait longtemps respiré l’air vif et froid du Cantal. Il lui dit qu’il lui couperait sa fièvre, mais qu’elle reviendrait, s’il ne retournait au pays. Le charbonnier ne dit rien, sa fièvre augmenta.

Une dame du voisinage que la charbonnière fournissait, vit que, derrière l’observation judicieuse du médecin, il y avait pourtant autre chose. Et elle lui dit : « Ma petite, sais-tu pourquoi ton mari a la fièvre, et la gardera et l’aura de plus en plus ? c’est parce que tes jolis yeux aiment trop à être regardés… Et sais-tu pourquoi la fièvre a augmenté ces jours-ci ? c’est par le combat que se livrent en lui l’amour et l’avarice. Il croit gagner trop peu là-bas. Il ne pourra pas s’en tirer. Il restera et mourra. »

Ni la femme, ni l’homme, n’auraient jamais pris un parti. Ce fut la dame qui le prit. Elle avertit les parents qui, de là-bas firent écrire au charbonnier que son bien était en mauvaise main, qu’il dépérissait ; que, pendant qu’il croyait faire à Paris de bonnes affaires, il se ruinait en Auvergne. Cela réveilla notre homme, trancha tout. Il n’eut plus de fièvre, céda sa petite boutique, emmena sa petite femme, partit. Tous deux furent sauvés.




Sauver les autres, c’est se sauver soi-même. Grande douceur pour un cœur blessé d’exercer cette puissance, de se guérir en guérissant. Une femme qui a un grand deuil, de vifs chagrins, de grandes pertes, ne sait pas toujours assez que ce fonds de douleur, c’est (permettez-moi le mot) une merveilleuse pharmacie pour les maux des autres. Une mère a perdu un enfant. La dame y va, et elle pleure. La mère n’ose presque plus pleurer, songeant que la dame a perdu tous les siens, et reste seule. Et, elle, dans ce malheur du jour, elle a pourtant la douceur de voir encore autour d’elle une belle et brillante famille. Elle a son mari ; elle a les consolations d’un amour ravivé, réveillé par les pertes même. Elle se compare, et dit : « J’ai beaucoup encore ici-bas. »




Nous marchons vers des temps meilleurs, plus intelligents, plus humains. Cette année même, l’Académie de médecine a discuté une grande chose, la décentralisation des hôpitaux. On détruirait ces lugubres maisons, foyers morbides, imprégnée des miasmes de tant de générations, où la maladie et la mort vont s’aggravant, se décuplant, par un terrible encombrement. On soignerait le pauvre à domicile ; bonheur immense pour lui, car on le connaîtrait, on le verrait dans ses besoins, dans les milieux qui font la maladie et qui la recommencent dès qu’il revient de l’hôpital. Enfin, pour des cas peu nombreux, où il doit sortir de chez lui, on créerait autour de la ville de petits hôpitaux, où le malade, n’étant plus perdu et noyé dans les foules, serait bien autrement compté, redeviendrait un homme, ne serait plus un numéro.

Je ne suis jamais entré qu’avec terreur dans ces vieux et sombres couvents qui servent d’hôpitaux aujourd’hui. La propreté des lits, des parquets, des plafonds, a beau être admirable. C’est des murs que j’ai peur. J’y sens l’âme des morts, le passage de tant de générations évanouies. Croyez-vous que ce soit en vain que tant d’agonisants aient fixé sur les mêmes places leur œil sombre, leur dernière pensée !

La création des petits hôpitaux, salubres, hors de la ville, entourés de jardins, la spécialité des soins surtout, ces réformes humaines, doivent se faire d’abord pour les femmes. Les accouchées sont enlevées en masse par des fièvres contagieuses. La femme, en général, est bien plus prenable que l’homme aux contagions. Elle est plus imaginative, plus affectée de se voir là, perdue dans cet océan de malades, près des mourants, des morts ; cela seul la ferait mourir. Les parents n’entrent que deux fois par semaine, s’il y a des parents. Les sœurs sont occupées de soins matériels, un peu blasées d’ailleurs par la vue de tant de douleurs. L’interne est un jeune homme. Ce serait lui pourtant, et justement parce qu’il est jeune et non blasé encore, s’il était bon, ce serait lui qui pourrait le plus moralement. Et quel fruit immense d’instruction il en tirerait ! quel agrandissement du cœur !

Le docteur L., alors jeune et interne dans un hôpital de Paris, vit venir dans sa salle une fille de vingt ans au dernier degré de la pulmonie. Nulle amie, nulle parente. Dans son absolue solitude, au milieu de cette triste foule, dans la mélancolie d’une fin prochaine, elle vit bien, sans qu’il lui parlât, elle vit dans ses yeux un éclair de compassion. Dès lors elle le regardait toujours, allant, venant par la salle, et elle ne se croyait pas tout à fait seule. Elle s’éteignait doucement dans cette pure et dernière sympathie. Un jour il passe, elle fait signe. Il dit : « Que voulez-vous ? — Votre main. » Elle meurt. — Ce serrement de main n’a pas été stérile ; ce fut le passage d’une âme. Une âme en profita. Même avant de savoir ceci, en regardant cet homme charmant autant qu’habile, j’avais senti qu’il est de ceux que la femme a doués, et qui trouvent des trésors de médication dans la tendresse du cœur.




Le meilleur homme est homme et une femme ne peut lui tout dire. Il y a surtout une semaine par mois où la malade, deux fois malade, est vulnérable à tout, faible, émue, et pourtant n’ose parler. Elle a honte, alors, elle a peur, elle pleure, elle rêve. Ce n’est pas à la sœur, personne officielle, qu’elle dira tout cela ; comme vierge, la sœur n’y voudrait rien comprendre, et n’a pas le temps d’écouter. Il faut une vraie femme, une bonne femme, qui sache tout, sente tout, qui lui fasse tout dire, lui donne bon espoir, lui dise : « N’aie pas d’inquiétude, j’irai voir tes enfants, je te chercherai de l’ouvrage ; tu ne seras pas embarrassée à la sortie. » — Cette femme, fine et pénétrante autant que bonne, devinera aussi ce qu’elle n’ose dire, qu’ayant vu mourir sa voisine elle a peur de la mort : « Toi tu ne mourras pas, ne crains rien, ma petite, nous l’empêcherons bien… » Et mille autres choses folles et tendres que trouve un cœur de mère. La malade est comme une enfant. Il faut lui dire ce qu’on dit à un nourrisson, la caresser et la bercer. De femme à femme, les caresses, un tendre enveloppement, c’est souvent chose toute-puissante. Et si la dame a influence, autorité, ascendant d’esprit, de position, d’autant plus sa bonté agit. La pauvre, dans son lit, est tout heureuse, reprend force et courage, et guérit pour lui faire plaisir.