La Femme (Michelet)/Notes/3

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Note 3. De la justice dans l’amour et du devoir du mari. — Dans un siècle qui semble froid, l’amour n’en a pas moins révélé mille aspects nouveaux de la passion. Jamais il ne jeta des voix plus puissantes, de tels soupirs vers l’infini. Elle vivait encore hier, elle écrivait ses vers brûlants, la muse de l’orage, du sanglot, de l’inextinguible amour (madame Valmore). C’est le grand trait de notre temps, l’amour souffre, pleure, pour une possession profonde, absolue, qu’avant nous on ne désirait et ne comprenait même pas. — À cela a répondu la science par cette adorable révélation : « Tu veux l’unité ? Mais tu l’as. L’échange absolu de la vie, la transhumanation, est le fait du mariage. » Voilà l’amour satisfait ? Pas encore. Ce mélange fatal du sang serait impie, s’il ne s’y joint le libre mélange du cœur. Pour que celui-ci existe, il faut que, par l’éducation (de toute la vie), les amants se créent le fonds d’idées commun, la langue qui leur donnera désir de communiquer sans cesse. Il faut que la langue muette de l’amour, sa communion, reprenne son caractère sacré, qui exclut tout plaisir égoïste, implique le concours de deux volontés.

La casuistique, qui n’eut ni cœur ni âme, n’a point stipulé pour la femme. Mais aujourd’hui c’est l’homme même, dans sa justice généreuse, qui doit plaider pour elle, s’il le faut, contre lui. Elle a droit à trois choses :

1° Nulle grossesse sans son consentement exprès. À elle seule de savoir si elle peut accepter cette chance de mort. Si elle est malade, épuisée, mal conformée, son mari doit l’épargner, au temps surtout où l’œuf vient au-devant (pendant les règles et les dix jours qui suivent). Le temps intermédiaire est-il stérile ? Il doit l’être, puisque l’œuf manque. Mais, si la passion l’évoquait et le faisait reparaître ? M. Coste pense qu’il en est ainsi, au moins pour les trois jours qui précèdent les règles. C’est aussi l’opinion du Mémoire couronné par L’Académie des sciences.

2° On doit à la femme ce respect d’amour de n’en pas faire un instrument passif. Nul plaisir, sinon partagé. Un médecin catholique de Lyon, professeur autorisé, dans un livre populaire de cette année, émet cette opinion grave, que le fléau qui décime les femmes tient surtout à ce que, mêmes mariées, la plupart sont veuves. Solitaire dans le plaisir même, l’égoïste impatience de l’homme ne veut que pour soi-même et ne veut qu’un moment, n’éveille l’émotion que pour la laisser avorter. Commencer et toujours en vain, c’est défier la maladie, irriter le corps, sécher l’âme. La femme subit cela, mais est triste, ironique, et son aigreur altère son sang. Sauf quelques paroles d’affaires, plus de société ; au fond, plus de mariage. Il n’est réel que dans une culture régulière de ce devoir de cœur, dans la communauté des émotions salutaires qui renouvellent la vie. Qu’elle manque, et les époux s’éloignent, se déshabituent l’un de l’autre. Plaignons l’enfant, car la famille se dissout. — Est-ce à dire que l’homme soit heureux du court plaisir forcé qu’il prend sur la glace et le marbre ? Il n’en emporte que regret. Matérialiste en actes, il a les exigences d’esprit d’un temps très-avancé, qui veut en tout le fonds du fonds ; bref, il voudrait aller à l’âme.

3° Un médecin, excellent mari, me disait : « Dans votre livre, le meilleur, c’est ce qui a fait rire, les soins quasi maternels de l’amour, les servitudes volontaires qui suppriment la femme de chambre. Ce tiers ennuyeux, dangereux, est un mur entre les époux qui rend leurs rapports fortuits. On est chez sa femme en visite, comme chez une maîtresse entretenue. L’avantage du mariage est d’avoir tout le temps, donc les rares moments favorables où une femme, comme elles sont toutes, un peu lente, peut être amenée à l’émotion réelle. Le cœur, la gratitude, y font beaucoup. Elles s’émeuvent plus aisément pour celui qui a su prendre l’intendance des petits mystères et qui les soigne tendrement dans leurs faiblesses de nature. Voulez-vous comprendre la femme, rappelez-vous qu’en histoire naturelle la mue fait la faiblesse, la défaillance des êtres. Terrible dans les espèces inférieures, elle les livre sans défense à leurs ennemis. L’homme, chez qui heureusement elle n’est pas violente, mue constamment de la peau, même de l’épiderme intérieure. Dans sa mue intestinale de chaque jour, il donne beaucoup de lui et se trouve faible. La femme perd bien davantage, ayant de plus la mue vaginale de chaque mois. Elle a ce qu’ont tous les êtres à leurs mues, le besoin de se cacher, mais aussi de s’appuyer. C’est la Mélusine du conte ; la belle fée, qui était souvent par en bas une jolie couleuvre timide, se cachait pour muer. Heureux qui peut rassurer Mélusine, lui donner confiance et se faire sa nourrice ! Et qui le suppléerait ? C’est une profanation d’exposer cette chère personne, craintive (en chose si innocente), aux malices d’une fille indiscrète qui en fera risée. Un tel excès d’intimité doit revenir à celui seul pour qui c’est bonheur et faveur. Faveur qui d’abord coûte, mais peu à peu elle trouve cela très-doux, et ne peut s’en passer. Nature aime habitude, et s’aide fort des libertés absolues de l’enfance. Ce sont d’heureux instants, de grâce et de favorable audience, d’attendrissement facile, où le cher confident a l’ascendant d’un magnétisme nullement dangereux. L’humilité charmante (où l’on sent si bien qu’on est reine) n’a nulle défense et se rend tout à fait. Oubli profond, abandon sans réserve. L’amour, comme en un demi-rêve, y rencontre parfois la chance rare du bonheur au complet, la crise salutaire (si profonde chez elles) où la vie se donne toute, pour se renouveler bientôt et se trouver rajeunie, embellie, selon le vœu de la nature. »