La Femme en blanc/III/Le Comte

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Traduction par Paul-Émile Daurand-Forgues.
J. Hétzel (1 et 2p. 374-393).
Troisième époque


Le récit est continué par Isidor-Ottavio-Baldassare Fosco, comte du Saint-Empire romain, chevalier grand’croix de l’ordre de la Couronne de Bronze, grand maître perpétuel des Maçons Rosecroix de la Mésopotamie, attaché (comme membre honoraire) à diverses sociétés musicales, médicales, philosophiques et philanthropiques, dans les divers États de l’Europe, etc., etc.
RELATION DU COMTE

Pendant l’été de 1850, j’arrivai en Angleterre pour y remplir une mission politique de haute confiance, au nom d’un gouvernement étranger. J’avais sous mes ordres, à titre semi-officiel, des personnes affidées, dont j’étais autorisé à régler les services, — et, parmi celles-ci M. et madame Rubelle. Avant d’entrer en fonctions et de m’établir pour cela dans un des faubourgs de Londres, je pouvais disposer de quelques semaines de loisir. La curiosité peut, ici, faire halte, et réclamer de moi quelques explications sur les fonctions que j’avais à remplir. Entièrement sympathique à cette requête, je déplore la nécessité diplomatique qui m’empêche d’y faire droit.

Je m’arrange pour passer les vacances préliminaires auxquelles je viens de faire allusion, dans la superbe résidence de feu mon regrettable ami, sir Percival Glyde. Il arrivait du continent avec sa femme ; j’arrivais du continent avec la mienne. L’Angleterre est, par excellence, le pays de la félicité domestique ; — n’était-il pas merveilleusement opportun de s’y établir sous de tels auspices ?

Le lien d’amitié qui nous unissait, Percival et moi, trouvait une force nouvelle, en cette occasion, dans la touchante analogie de notre position pécuniaire. Tous les deux, nous avions besoin d’argent. Nécessité immense ! besoin universel ! Se trouverait-il un être civilisé qui refusât sa sympathie à notre situation ? Combien un pareil homme serait insensible ! ou quelle fortune il aurait !

Je n’entrerai pas dans de sordides détails sur cette partie de mon sujet. Ils répugnent à une intelligence comme la mienne. Avec une austérité toute romaine, j’étale ma bourse vide, et celle de Percival, aux yeux du public frappé d’horreur. Que ce fait déplorable, une fois pour toutes, s’affirme ainsi lui-même, et passons notre chemin !

Nous fûmes reçus au château par cette magnifique créature inscrite dans mon cœur sous le nom de Marian, — et qui, dans les froides relations du monde, porte celui de miss Halcombe.

Juste ciel ! avec quelle inconcevable rapidité j’appris à chérir cette femme. Mes soixante ans ne m’empêchèrent pas de l’adorer avec la volcanique ardeur de l’adolescence. Tout l’or de ma riche nature fut en vain répandu à ses pieds. Ma femme, — la pauvre ange ! — ma femme dont je suis l’idole, n’eut plus rien de moi que la petite monnaie d’appoint. Tel est le monde ; tel est l’homme ; tel est l’amour. Que sommes-nous, je le demande, autre chose que des marionnettes sur un théâtre en plein vent ? Omnipotent destin, tire doucement la ficelle ! De nos misérables tréteaux, fais-nous d’une main clémente sortir en sautillant joyeusement !

Les lignes ci-dessus, interprétées comme elles doivent l’être, représentent un système entier de philosophie. Et le système est le mien.

Je reprends.

Notre situation domestique, au début de notre séjour à Blackwater-Park, a été retracée avec une étonnante exactitude, une profonde perspicacité mentale, par Marian elle-même. (Qu’on me passe l’enivrante familiarité avec laquelle je me plais à désigner cette sublime créature !) La connaissance exacte que j’ai prise de ce que renfermait son Journal — je m’en étais procuré la lecture par des moyens clandestins, au souvenir desquels j’attache un prix indicible, — détourne ma plume ardente de sujets complètement épuisés par celle qui se les est appropriés la première.

Les intérêts, — palpitants, immenses ! — auxquels je m’attache, en ce moment, ont leur point de départ dans cette déplorable maladie qui vint saisir Marian.

La situation, à cette époque, était d’une gravité qu’on ne saurait exagérer. Percival avait besoin de sommes considérables pour parer à des échéances fixes (je ne dis rien de la bagatelle qui m’était également nécessaire) ; et l’unique source d’où il fût possible de les tirer était la fortune de sa femme, fortune dont pas un seul « farthing » n’était à la disposition de Percival, à moins qu’il ne devînt veuf. Jusque-là, on le voit, les choses allaient mal ; elles étaient encore pires, examinées de plus près. Mon regrettable ami avait personnellement des inquiétudes secrètes, que la délicatesse de mon dévouement désintéressé, m’empêcha longtemps de vouloir approfondir. Tout ce que j’en savais, c’était qu’une femme nommée Anne Catherick se cachait dans le voisinage ; qu’elle communiquait avec lady Glyde ; et que ces communications pouvaient avoir pour résultat la découverte d’un secret qui, très-certainement, ruinerait sir Percival ; il m’avait dit lui-même qu’il se regardait comme perdu, à moins qu’on ne découvrît Anne Catherick et qu’on ne fît taire sa femme. Si réellement il était perdu, qu’adviendrait-il de nos intérêts pécuniaires ? Malgré mon intrépidité naturelle, cette idée me faisait vraiment trembler !

Toute la puissance de mon esprit fut désormais consacrée à retrouver Anne Catherick. Nos affaires d’argent, si importantes qu’elles fussent, pouvaient être ajournées ; mais la nécessité de découvrir cette femme n’admettait aucun délai. Je ne la connaissais point ; on me l’avait simplement décrite comme ressemblant extraordinairement à lady Glyde. La constatation de ce fait curieux, — destinée d’abord tout simplement à me mettre à même de reconnaître la personne sur les traces de laquelle nous étions, — lorsque je la combinai avec cet autre renseignement qu’Anne Catherick s’était naguère évadée d’un hôpital de fous, fit éclore dans ma pensée cette première conception, véritablement énorme, qui devait conduire ensuite à de si étonnants résultats. Cette conception n’impliquait rien moins que la transformation complète et réciproque de deux identités distinctes. Lady Glyde et Anne Catherick devaient changer l’une avec l’autre, et de nom, et de séjour, et de destinée ; ce changement ayant pour conséquence merveilleuse un bénéfice de trente mille livres, et l’éternelle conservation du secret de sir Percival.

Mes instincts (qui me trompent rarement) me firent prévoir, toutes circonstances passées en revue, que notre invisible Annette reviendrait tôt ou tard à l’embarcadère de Blackwater. Ce fut là que je me postai, non sans avoir, au préalable, averti mistress Michelson, la femme de charge, qu’on me trouverait au besoin plongé dans l’étude au fond de ce retrait solitaire. J’ai pour règle de ne jamais faire de mystères inutiles, de ne jamais exciter le soupçon faute d’un peu de franchise intelligente, dont je fais volontiers montre quand elle ne saurait nuire. Mistress Michelson n’a jamais cessé un instant de croire en moi. Cette personne tout à fait comme il faut (la veuve d’un ecclésiastique protestant,) débordait littéralement de foi religieuse. Touché par cette surabondance de simplicité chez une femme parvenue à l’âge mûr, j’ouvris les amples réservoirs dont la nature m’a pourvu, et absorbai, tout entière, cette superfluité incommode.

Je fus récompensé d’avoir fait sentinelle au bord du lac, lorsque je vis apparaître, non pas Anne Catherick elle-même, mais la personne chargée d’elle. Celle-là aussi débordait de candeur, et, comme ci-dessus, je la débarrassai de ce qu’elle avait de trop. Je lui laisse le soin de raconter (si elle ne l’a déjà fait) en quelles circonstances elle me présenta au tendre objet de ses soins maternels. Lorsque je vis pour la première fois Anne Catherick, elle dormait. Je fus électrisé par la ressemblance qui existait entre cette malheureuse femme et lady Glyde. À la vue de ce visage endormi, les détails du grand plan qui, jusqu’alors, ne s’était offert qu’en bloc à mon imagination, se présentèrent à elle dans leur enchaînement magistral. Et mon cœur, en même temps, toujours accessible aux influences tendres, fondit en larmes au spectacle des souffrances que j’avais devant moi. Je me consacrai immédiatement à les soulager. Je pourvus, en d’autres termes, au stimulant nécessaire pour rendre Anne Catherick capable d’entreprendre son voyage à Londres.

Arrivé là, je me dois de faire entendre une protestation indispensable, de rectifier une regrettable erreur.

Les plus belles années de ma vie ont été consacrées à étudier avec ardeur la médecine et la chimie savantes. La chimie, plus particulièrement, a toujours eu pour moi un attrait irrésistible, à cause du pouvoir énorme et presque illimité qu’elle confère à ses adeptes. Les chimistes, je l’affirme avec autorité, pourraient, s’ils le voulaient, régir les destinées du genre humain. Avant d’aller plus loin, qu’on me permette d’expliquer ceci.

L’esprit, dit-on, gouverne le monde. Mais, en revanche, qui gouverne l’esprit ? Le corps, à coup sûr. Le corps (qu’on veuille bien suivre ici ma pensée) demeure à la merci du potentat suprême, qui est le chimiste. Accordez-moi la chimie, à moi Fosco ; et au moment où Shakspeare vient de concevoir « Hamlet », — alors qu’il se prépare à réaliser cette conception, — au moyen de quelques grains de poudre mêlés à sa nourriture quotidienne, je réduirais son intelligence soumise à l’action de son corps, si bien que sa plume émettrait infailliblement le plus abject galimatias qui jamais ait dégradé le papier. Dans des circonstances analogues, ressuscitez-moi l’illustre Newton. Je vous garantis que, venant à voir tomber la fameuse pomme, il la mangera au lieu d’en faire sortir le système de la gravitation. Le dîner de Néron fera de Néron le plus doux les mortels, avant même qu’il ait fini de le digérer ; et une tisane administrée le matin au grand Alexandre, le fera, dans l’après-midi, tourner honteusement le dos, à peine aura-t-il entrevu l’ennemi. Sur ma parole d’honneur la plus sacrée, il est fort heureux pour la société que les chimistes modernes, par une bonne chance incompréhensible, se trouvent les êtres les plus inoffensifs de la création. Pris en masse, ce sont de bons pères de famille qui se résignent à tenir boutique. L’élite se compose de philosophes que stupéfie d’admiration le bruit de leur propre voix professant un cours ; de visionnaires qui usent leur vie à lutter contre des impossibilités chimériques ; ou de mercenaires charlatans dont l’ambition s’élève malaisément au niveau des cors aux pieds qu’ils s’efforcent de détruire. C’est ainsi que la société leur échappe ; c’est ainsi que le pouvoir illimité de la chimie demeure au service des besoins les plus superficiels et les plus insignifiants.

Pourquoi cette tirade pompeuse ? Pourquoi cette éloquence écrasante ?

Parce que ma conduite a été représentée sous un faux jour ; parce qu’on s’est mépris sur les motifs qui me faisaient agir. On a prétendu que j’avais employé contre Anne Catherick mes vastes connaissances en chimie, et que, si je l’avais pu, je m’en serais servi contre la magnifique Marian elle-même. Insinuations odieuses toutes les deux ! J’étais intéressé de toute manière (comme on va le voir) à ce qu’Anne Catherick continuât de vivre. Toutes mes inquiétudes étaient concentrées sur les moyens à prendre pour tirer Marian des mains de l’imbécile patenté qui lui donnait ses soins, et qui vit mes conseils point en point ratifiés par le médecin venu de Londres, seulement en deux occasions, — et, dans toutes deux, fort innocemment pour l’individu soumis à mes expériences, — j’appelai à mon aide la science chimique. La première fois, après avoir suivi Marian à l’auberge de Blackwater (étudiant, de derrière le wagon qui me dérobait à sa vue, la poésie du mouvement incarnée dans sa démarche), je me prévalus des services de ma précieuse épouse pour copier la première et intercepter la seconde des deux lettres que mon adorable ennemie avait confiées à une femme de chambre renvoyée. Les lettres en question se trouvant cette fois dans le corsage de la jeune fille, madame Fosco ne pouvait les ouvrir, les lire, remplir ses instructions, recacheter les enveloppes et les remettre en leur lieu, qu’au moyen d’une aide scientifique, — aide qu’elle reçut de moi dans un flacon qui ne tenait pas plus d’une demi-once. La seconde occasion où les mêmes moyens durent être employés, — et je vais bientôt revenir là-dessus, — fut celle où lady Glyde débarqua dans Londres. Jamais, à aucun autre moment, je n’ai demandé secours à mon art, envisagé isolément et distinct de moi-même. Ma capacité naturelle pour lutter sans secours étranger contre des circonstances plus ou moins difficiles, s’est toujours trouvée au niveau des situations, des incidents les plus critiques. Je revendique hautement cette capacité précieuse, qui trouve partout son emploi. Je justifie et relève l’homme aux dépens du chimiste.

Qu’on respecte cet éclat d’indignation généreuse ! Il m’a soulagé au delà de toute expression. En route, maintenant ! marchons vers le but !

Lorsque j’eus suggéré à mistress Clément (ou Clements, je ne sais pas trop) que la meilleure méthode pour soustraire Anne à Percival était de la faire partir pour Londres, quand j’eus vu ma proposition accueillie avec ardeur, et quand un jour eut été pris pour me trouver à la station, où les voyageuses devaient se trouver, et d’où je les verrais partir, — je fus libre de revenir au château pour faire face aux difficultés qui restaient encore.

Je commençai par utiliser le sublime dévouement de ma femme. J’étais convenu avec mistress Clements que, dans l’intérêt d’Anne, elle communiquerait à lady Glyde son adresse à Londres. Mais cette précaution ne suffisait pas. En mon absence, tels ou tels intrigants pouvaient fort bien ébranler la naïve confiance de mistress Clements, et peut-être, après tout, n’écrirait-elle point. À qui pouvais-je confier le soin de voyager, par le même train qu’elle, et de la suivre secrètement jusqu’en son logis ? Je me posai à moi-même cette question, et tout ce que j’ai en moi d’instinct conjugal me répondit incontinent : — madame Fosco.

Après avoir décidé que ma femme irait à Londres, je tâchai de faire servir son voyage à deux fins. Une des nécessités de ma position était de me procurer, pour notre pauvre malade, une garde également dévouée à Marian et à moi-même. Par bonheur, une des femmes les plus capables et les plus sûres qui soient au monde, se trouvait en ce moment à ma disposition. Je veux parler ici de cette respectable matrone, mistress Rubelle, à qui, par les mains de ma femme, je fis parvenir une lettre dans le logement qu’elle occupait à Londres.

Au jour dit, mistress Clements et Anne Catherick se trouvèrent à la station. Je présidai poliment à leur départ. Je présidai de même à celui de madame Fosco, qui partit dans le même train qu’elles. Dès le soir même, ma femme rentrait à Blackwater, ayant suivi ses instructions avec l’exactitude la plus irréprochable. Elle était accompagnée de madame Rubelle, et me rapportait l’adresse à Londres de mistress Clements. Les événements ultérieurs prouvèrent que j’avais pris sans nécessité cette dernière précaution. Mistress Clements informa ponctuellement lady Glyde du lieu où elle avait établi sa résidence. En vue des incidents futurs que le hasard pourrait amener, je gardai sa lettre par devers moi.

Le même jour, j’avais eu avec le docteur une entrevue de peu de durée, où je protestai dans les intérêts sacrés de l’humanité contre le traitement auquel il soumettait Marian. Il se montra insolent ; les ignorants le sont volontiers. Pour moi, je ne manifestai aucun ressentiment ; j’ajournai toute dispute avec lui jusqu’au jour où pareille dispute servirait mes projets.

Ma première démarche, ensuite, fut de quitter moi-même Blackwater-Park. J’avais à m’installer à Londres, en prévision des événements qui allaient se produire. J’avais aussi à régler avec M. Frederick Fairlie une petite transaction domestique. Je trouvai dans Saint-John’s-Wood la maison qu’il me fallait. Je trouvai M. Fairlie à Limmeridge, dans le Cumberland.

Mes familiarités secrètes avec la correspondance de Marian ne m’avaient pas permis d’ignorer que, pour venir en aide aux embarras conjugaux de lady Glyde, elle avait proposé à M. Fairlie de faire rentrer sa nièce chez lui, dans le Cumberland, sous prétexte de visite. J’avais sagement permis que cette lettre parvînt à sa destination, pressentant dès ce temps-là qu’elle ne pouvait pas faire de mal, et, au contraire, pouvait être utile. Maintenant, je me présentai devant M. Fairlie pour prêter appui à la proposition de Marian, moyennant certaines modifications qui, fort heureusement pour le succès de mes plans, étaient devenues réellement indispensables, depuis qu’elle était tombée malade. Il fallait bien que lady Glyde, sur l’invitation de son oncle, quittât seule Blackwater-Park ; il fallait aussi que, sur le conseil exprès de son oncle, elle couchât une nuit en route, chez sa tante (dans la maison que nous occupions à Saint-John’s-Wood). Obtenir ces résultats et me procurer un billet d’invitation que l’on pût montrer à lady Glyde, tel était le double objet de ma visite à M. Fairlie. Quand j’aurai dit que ce gentleman était d’une faiblesse morale en rapport avec sa débilité physique, et que je déchaînai sur lui toute l’énergie de mon caractère, je crois que je n’aurai besoin de rien ajouter. Je vins, je vis, et je vainquis Fairlie.

À mon retour à Blackwater-Park (où je rapportai l’invitation voulue), je trouvai que l’imbécile médication du docteur avait, de la façon la plus alarmante, compromis la santé de Marian. La fièvre simple était devenue typhus. Lady Glyde, le jour même de mon retour, voulut s’introduire de force dans la chambre de sa sœur, à qui elle prétendait donner ses soins. Il n’y avait entre elle et moi aucune affinité sympathique ; elle avait outragé mes susceptibilités de la manière la plus impardonnable, en m’appliquant le mot « espion » ; sur ma route comme sur celle de Percival, elle était une vraie pierre d’achoppement ; — mais, malgré tout, ma grandeur d’âme ne me permettait pas de l’exposer moi-même aux dangers de la contagion. D’un autre côté, je n’avais point à l’empêcher de s’y exposer spontanément. Si elle y fût parvenue, comme elle le voulait, le nœud compliqué que je préparais avec lenteur et patience aurait peut-être été tranché par un simple hasard. Mais, au fait, le docteur intervint, et lady Glyde fut arrêtée sur le seuil de la chambre.

J’avais déjà recommandé qu’on envoyât chercher, à Londres, un médecin consultant. Après bien des retards, cette marche venait d’être adoptée. Le médecin, en arrivant, ratifia tout ce que j’avais pensé de la maladie. La crise était sérieuse. Mais, dès le cinquième jour, à dater de l’apparition du typhus, nous eûmes l’espoir de sauver notre charmante malade. À cette époque, je ne m’absentai qu’une fois de Blackwater : — ce fut pour aller à Londres, par le train du matin, régulariser les derniers détails de mon installation à Saint-John’s-Wood ; m’assurer par voie d’enquête particulière que mistress Clements n’avait pas bougé ; puis, enfin, pour prendre un ou deux arrangements préliminaires avec le mari de madame Rubelle. Je revins le soir même. Cinq jours plus tard, le médecin déclarait hors de danger notre intéressante Marian qui, selon lui, n’avait plus besoin que d’une garde soigneuse. C’était le moment que j’avais attendu pour agir. Maintenant que l’assistance de la faculté n’était plus indispensable, je jouai ma première carte, en me déclarant ouvertement contre le docteur. Il comptait parmi ces témoins beaucoup trop nombreux, dont il fallait débarrasser mon chemin. Une vive altercation entre nous (dans laquelle, prévenu par moi, Percival refusa d’intervenir) m’amena au but où je tendais. Je descendis sur ce malheureux homme une irrésistible avalanche d’indignation, — et j’en balayai le château.

Il fallait, après cela, se délivrer de la domesticité. Je donnai de nouveau mes instructions à Percival (dont le courage moral réclamait sans cesse des stimulants nouveaux), — et mistress Michelson fut un beau matin tout étourdie en apprenant, de la bouche même de son maître, que la maison entière allait être dispersée. Nous vidâmes le château de tous les domestiques, à l’exception d’une femme, indispensable pour le service quotidien, et dont l’incurable stupidité nous garantissait contre toute découverte embarrassante. Quand ils furent partis, il ne restait plus à éloigner que mistress Michelson, et ce résultat fut aisément obtenu, en priant cette obligeante dame d’aller chercher, sur la côte, un logement pour sa maîtresse.

Les circonstances, désormais, étaient — ce qu’il fallait qu’elles fussent ; lady Glyde, retenue dans sa chambre par des souffrances nerveuses ; et la servante inepte (j’ai oublié son nom), enfermée là toute la nuit, pour donner des soins à sa maîtresse ; Marian, quoiqu’en voie de convalescence rapide, gardant encore le lit, sous la surveillance de madame Rubelle ; dans le château, pas une autre créature vivante, si ce n’est ma femme, Percival et moi. Toutes les chances ainsi mises de notre côté, je fis face à la nécessité la plus immédiate, et je jouai le second coup de ma partie.

L’objet que j’avais alors en vue était d’amener lady Glyde à quitter Blackwater-Park, sans être accompagnée de sa sœur. À moins de lui persuader que Marian l’avait précédée dans le Cumberland, nous n’avions aucune chance de lui faire librement quitter le château. Pour produire dans son esprit cette conviction nécessaire, nous cachâmes notre intéressante malade dans un des appartements inhabités de Blackwater. Au milieu de la nuit, madame Fosco, madame Rubelle et moi (Percival n’ayant pas le sang-froid nécessaire pour qu’on pût se fier à lui), nous exécutâmes cette opération délicate. La scène était pittoresque, mystérieuse, dramatique au plus haut point. Le matin, on avait selon mes ordres dressé le lit sur un cadre solide et léger. Nous n’avions qu’à soulever ce cadre par ses deux extrémités, en évitant de lui imprimer la moindre secousse, pour transporter notre malade où il nous plairait, sans la déranger, elle ou son lit. Il n’était besoin pour cela d’aucune assistance chimique, et il n’en fut employé aucune. Notre intéressante Marian était plongée dans le profond repos qui, d’ordinaire, accompagne la convalescence. Nous avions d’avance, sur toute notre route, placé des flambeaux et ouvert les portes. À raison de ma grande vigueur personnelle, je soutenais la tête du cadre ; — ma femme et madame Rubelle en avaient pris les pieds. Je portais ma part de cet inestimable fardeau avec une tendresse virile, un souci tout paternel. Où donc est le moderne Rembrandt qui saurait peindre cette procession de minuit ? Par malheur pour les arts, par malheur pour ce sujet qui offre tant de ressources, il n’existe nulle part un Rembrandt moderne.

Dans la matinée suivante, nous partîmes pour Londres, ma femme et moi, laissant Marian bien enfermée dans ce pavillon central que personne n’habitait plus depuis longtemps, aux soins de madame Rubelle, qui consentit obligeamment à se laisser enfermer ainsi pendant deux ou trois jours. Avant de monter en voiture, je remis à Percival le billet par lequel M. Fairlie appelait sa nièce, et lui prescrivait de passer la nuit chez sa tante en venant le trouver dans le Cumberland ; j’y joignis mes instructions pour qu’il montrât ce billet à lady Glyde quand le moment serait venu. J’obtins aussi de lui l’adresse de l’asile dans lequel Anne Catherick avait été enfermée, et une lettre pour le directeur, annonçant à ce gentleman le retour prochain de sa malade fugitive.

Pendant ma dernière visite à la capitale, j’avais pris mes dispositions pour que notre modeste ménage fût tout prêt à nous recevoir, lorsque nous arriverions à Londres par le train du matin. Cette sage précaution nous mit à même de jouer, dès ce jour-là même, le troisième coup de notre partie, — en recouvrant possession d’Anne Catherick.

Les dates, ici, sont fort importantes. Or, je combine en moi les facultés ordinairement opposées de l’homme sensible et de l’homme d’affaires. Je sais toutes mes dates sur le bout du doigt.

Le mercredi 24 juillet 1850, j’envoyai ma femme, dans un cabriolet, pour me débarrasser tout d’abord de mistress Clements. Un prétendu message de lady Glyde, supposée à Londres, nous suffit pour obtenir ce résultat. Mistress Clements fut emmenée dans le « cab », et y fut laissée, tandis que ma femme (sous prétexte d’acheter quelque chose dans un magasin) se dérobait habilement et revenait à Saint-John’s-Wood, dans notre maison, pour y recevoir la visiteuse attendue. Il est assez peu nécessaire d’ajouter que cette visiteuse avait été désignée d’avance aux domestiques sous le nom de « lady Glyde. »

J’avais, sur ces entrefaites, pris avec un autre cabriolet la même route que ma femme, muni d’un billet pour Anne Catherick, où il était dit que lady Glyde gardant mistress Clements pour passer la journée avec elle, il fallait les venir rejoindre sous la protection du bon gentleman qui l’attendait à sa porte, le même qui, naguère, dans le Hampshire, l’avait soustraite aux poursuites de sir Percival. Ce « bon gentleman » fit remettre son billet par un gamin de la rue, et en attendit les résultats, arrêté à une ou deux portes de la maison. Anne avait à peine paru sur le seuil d’icelle, que cet excellent homme fit tout à coup abattre la portière du cabriolet. Ce léger véhicule engloutit sa proie, — et partit immédiatement au grand trot.

(On me passera, bien ici, une exclamation incidente : Quel intérêt palpitant dans tous ces détails !)

En cheminant vers Forest-Road, ma jeune compagne ne témoigna aucune crainte. Je puis me montrer paternel, — mieux qu’aucun autre homme, — lorsque cela me convient ; et je fus, en cette occasion, d’une paternité tout à fait remarquable. Que de titres n’avais-je pas à sa confiance ! J’avais composé la médecine dont elle s’était si bien trouvée. Je l’avais prémunie contre les dangers dont la menaçait sir Percival. Peut-être, cependant, me fiais-je trop complètement à ces droits acquis ; peut-être avais-je tenu trop peu de compte de la subtilité instinctive qu’on remarque souvent chez les personnes d’une intelligence débile ; — le fait est que je négligeai de la préparer assez au désappointement qu’elle allait subir en entrant chez moi. Lorsque je la conduisis dans le salon, lorsqu’elle n’y vit personne autre que madame Fosco, laquelle lui était complètement inconnue, — elle laissa percer l’agitation la plus violente ; quand elle aurait flairé le danger dans l’air, comme un chien subodore la présence d’une personne qu’il ne voit pas, ses craintes n’eussent pu se manifester plus soudainement, ni d’une manière plus inexplicable. Ce fut en vain que je m’interposai. J’aurais encore pu, à la rigueur, apaiser l’alarme dont elle souffrait ; — mais cette grave maladie de cœur dont elle avait si fréquemment ressenti les atteintes, n’était point accessible aux palliatifs de l’ordre moral. À mon indicible horreur, elle fut prise de convulsions ; — ébranlement de tout le système qui, dans son état particulier, pouvait d’un moment à l’autre la coucher morte sous nos yeux.

On envoya chercher le médecin le plus proche, dont les services immédiats furent requis au nom de lady Glyde. Ce fut un grand soulagement pour moi de trouver en lui une véritable capacité. Je lui dépeignis ma visiteuse comme une personne faible d’esprit et fort sujette à d’étranges illusions ; je m’arrangeai, de plus, pour n’avoir d’autre garde que ma femme auprès de l’intéressante malade. L’infortunée, au surplus, était trop mal pour nous laisser la moindre inquiétude sur ce qu’elle pourrait dire. La seule crainte qui, en ce moment, pesât sur moi, c’était que la fausse lady Glyde ne vînt à mourir avant que la vraie lady Glyde ne fût arrivée à Londres.

J’avais écrit, dans la matinée, à madame Rubelle, pour lui demander devenir me joindre chez son mari, dans la soirée du vendredi 26 ; j’avais en même temps écrit à Percival de montrer à sa femme la lettre à elle adressée par M. Fairlie, de lui faire croire que Marian était partie en avant, et de me l’expédier en ville, par le train de midi, dans cette même journée du 26. En y réfléchissant, effectivement, j’avais compris à quel point il était nécessaire, vu l’état de santé d’Anne Catherick, de hâter les événements et d’avoir lady Glyde à ma disposition plutôt que je ne l’avais arrangé dans le principe. Au milieu des incertitudes terribles qui m’assiégeaient, quelles autres instructions pouvais-je maintenant donner ? Il fallait s’en remettre désormais au hasard et au médecin. Mes émotions se trahissaient par de pathétiques apostrophes que j’avais tout juste assez de sang-froid pour mettre au nom de « lady Glyde », lorsqu’elles m’échappaient devant des tiers. À tous autres égards, en ce jour mémorable, Fosco ne fut qu’un astre absolument éclipsé.

La malade passa une mauvaise nuit ; — elle s’éveilla tout à fait à bout de forces ; — mais, à mesure que le jour avançait, elle se ranima d’une manière étonnante. En même temps qu’elle, mes facultés élastiques reprirent vie. Je ne pouvais recevoir de réponse de Percival et de madame Rubelle que dans la matinée du lendemain 26. Prévoyant qu’ils suivraient mes instructions (ce dont, sauf accident contraire, j’avais lieu d’être certain), j’allai m’assurer d’une voiture de remise, destinée à lady Glyde, lorsque j’irais la prendre au chemin de fer ; et je donnai ordre qu’elle fût devant ma porte, bien exactement, le 26, à deux heures de l’après-midi. Après avoir vu enregistrer la commande, j’allai régler quelques détails avec M. Rubelle. Je me procurai aussi les services de deux gentlemen, en situation de me fournir certaines attestations dont je ne pouvais me passer. Je connaissais l’un d’eux personnellement : l’autre était lié avec M. Rubelle. Tous deux étaient de ces hommes dont l’esprit vigoureux sait s’élever au-dessus d’étroits préjugés ; — tous deux avaient à lutter momentanément contre de grands embarras matériels ; tous deux croyaient en moi et en mon étoile.

Il était plus de cinq heures du soir, lorsque tous ces soins pris, je rentrai chez moi. J’appris en y arrivant qu’Anne Catherick était morte… Morte le 25, et lady Glyde ne devait arriver à Londres que le 26 !

Je fus étourdi du coup. Méditez sur ces mots : Fosco, étourdi !

Il était trop tard pour revenir sur nos pas. Déjà, préalablement à mon retour, le docteur s’était officieusement chargé, pour m’en épargner l’embarras, de faire enregistrer la mort à sa véritable date. Ma grande combinaison, irréprochable jusqu’alors, avait désormais son côté faible ; — nuls efforts de ma part ne pouvaient modifier le fatal événement du 25. Avec un mâle courage, je ne voulus plus songer qu’à l’avenir. Les intérêts de Percival et les miens étant encore en suspens, il n’y avait plus qu’à jouer la partie jusqu’au bout. Je repris mon calme impénétrable, — et je la jouai, cette partie.

Dans la matinée du 26, la lettre de Percival m’arriva qui annonçait l’arrivée de sa femme par le train de midi. Madame Rubelle m’écrivit aussi qu’elle suivrait dans la soirée. Je partis dans la voiture de remise, — laissant morte, chez moi, la fausse lady Glyde, — pour aller au-devant de la véritable, que le chemin de fer allait m’amener à trois heures. J’emportais avec moi, cachés sous le siège de la voiture, tous les vêtements qu’Anne Catherick avait sur elle en arrivant chez moi. — Ils devaient aider à faire ressusciter la femme qui venait de mourir dans celle qui vivait encore. Quelle situation !… Je me permets de la suggérer à la jeune génération de romanciers que l’Angleterre voit éclore. Je l’offre, comme tout à fait neuve, aux dramaturges épuisés de la belle France.

Lady Glyde était à la station. Il y avait beaucoup de foule, beaucoup de désordre, et il se passa plus de temps que je n’aurais voulu (quelqu’une de ses connaissances pouvait se trouver là par hasard) à réclamer, à retrouver ses bagages. Les premières questions qu’elle m’adressa, lorsque la voiture se mit en marche, furent pour me supplier de lui donner des nouvelles de sa sœur. J’en inventai de l’espèce la plus rassurante, lui promettant que, dès son arrivée chez moi elle reverrait Marian. Le « chez moi » dont je lui parlais ainsi était, pour cette seule occasion, dans le voisinage de Leicester-square, et il était occupé par M. Rubelle, qui nous reçut sous le vestibule.

Je fis monter ma visiteuse dans une chambre située au fond de la maison ; les deux médecins attendaient à l’étage au-dessous pour examiner la malade et me donner leur certificat. Lorsque j’eus calmé lady Glyde en lui parlant comme il le fallait de l’état de sa sœur, je fis comparaître séparément, devant elle, mes deux estimables amis. Ils remplirent les formalités voulues, très-sommairement, avec intelligence, et de la manière la plus consciencieuse. Je rentrai dans la chambre aussitôt qu’ils l’eurent quittée, et j’imprimai aux événements une marche un peu plus vive, par une allusion, légèrement alarmante, à l’état de santé de miss Halcombe.

Il s’ensuivit ce que j’avais prévu. Lady Glyde prit peur et s’évanouit. Pour la seconde et pour la dernière fois, j’appelai la science à mon aide. Un verre d’eau médicamenté, un flacon de sels également médicamentés la soulagèrent de tout embarras, de toute crainte ultérieure. Quelques applications supplémentaires, lorsque la soirée fut plus avancée, lui procurèrent l’inappréciable bienfait d’une nuit de sommeil. Madame Rubelle était arrivée à temps pour présider à la toilette de lady Glyde. On lui enleva donc ses vêtements, ce soir-là, et on lui mit, le lendemain, ceux d’Anne Catherick, sans manquer en rien aux lois des plus strictes convenances, et cela grâce à l’entremise de cette bonne Rubelle. Pendant toute la journée, je maintins notre malade dans un état de conscience à moitié paralysée, jusqu’à ce que la dextérité des médecins dont l’amitié me venait en aide m’eût procuré, un peu plus tôt que je ne m’y attendais, l’ordre indispensable. Ce soir-là (le soir du 27), nous ramenâmes à l’Asile, madame Rubelle et moi, l’Anne Catherick que nous venions de ressusciter. Elle y fut reçue avec un grand étonnement, et sans le moindre soupçon, grâce à l’ordre officiel, aux certificats des médecins, à la lettre de Percival, à la ressemblance des deux femmes, à l’identité des vêtements, et à la condition de trouble mental où la malade se trouvait en ce moment. Je revins immédiatement aider madame Fosco à préparer les funérailles de la prétendue lady Glyde, ayant en ma possession les vêtements et les bagages de la véritable. On les envoya, plus tard dans le Cumberland par le convoi qui servit pour les funérailles. J’assistai à ces funérailles avec la solennité qui convenait, et dans le plus grand deuil de la tête aux pieds.

Ici s’arrête ma relation de ces remarquables événements, écrite dans des circonstances également remarquables. Les précautions secondaires que j’observai en communiquant avec Limmeridge-House sont déjà connues ; — on sait aussi le succès magnifique de mon entreprise, et ses résultats substantiels en monnaie bonne et valable. J’ai maintenant à déclarer, de toutes les forces de ma conviction, que le seul côté faible de ma combinaison n’aurait jamais été découvert, si l’on n’eût d’abord pénétré le seul côté faible de mon cœur. Lorsque Marian fit évader sa sœur, la fatale admiration que cette femme énergique m’inspirait m’empêcha seule de parer ce coup funeste à mes intérêts. Me fiant à l’anéantissement complet de l’identité de lady Glyde, je hasardai ce péril évident. Je me disais que si Marian et M. Hartright tentaient d’affirmer cette identité perdue, ils s’exposeraient à passer publiquement pour les souteneurs d’une fraude palpable. En butte, dès lors, au discrédit et à la méfiance, ils perdaient tout pouvoir de compromettre mes intérêts ou le secret de sir Percival. Je commettais une erreur grave en me fiant ainsi à un aveugle calcul de probabilités. J’en commis une autre quand Percival eut expié d’une manière si tragique son obstination et sa violence, en sauvant encore lady Glyde que, d’un signe, j’aurais fait rentrer à l’hospice, et en laissant à M. Hartright une seconde occasion de m’échapper. Bref, dans cette crise importante, Fosco se trahit lui-même. Faute déplorable, en désaccord complet avec sa nature. ! Cherchez-en la cause dans mon cœur ! — Cherchez-la dans l’image de Marian Halcombe, cette première et dernière faiblesse à noter dans la vie de Fosco.

C’est à l’âge de soixante ans que je fais cet aveu, sans pareil dans l’histoire des hommes. Jeunes gens ! j’en appelle à votre sympathie, jeunes filles ! je réclame de vous quelques pleurs.

Encore un mot, et l’attention du lecteur (cette attention palpitante que j’ai su concentrer sur moi) sera délivrée de l’obsession à laquelle je l’ai soumise.

Ma pénétration intellectuelle m’avertit qu’ici, trois questions seront posées inévitablement par les personnes douées d’un esprit curieux. Je vais les mentionner : je vais y répondre :

Première question. Quel est le secret de ce dévouement absolu avec lequel madame Fosco se consacre à la réalisation de mes vœux les plus téméraires, à l’accomplissement de mes plus profondes combinaisons ? À ceci, je pourrais fort bien répondre en m’en référant à mon propre caractère, en demandant à mon tour : Où donc trouverez-vous, dans les annales du monde, un homme de ma classe qui n’ait derrière lui une femme s’immolant elle-même sur l’autel de la vie de cet homme ? Mais je me rappelle que j’écris en Angleterre ; je me rappelle qu’en Angleterre j’ai pris femme, et je demanderai si, dans ce pays, les obligations conjugales de l’épouse lui laissent le droit d’examiner, de juger les principes d’un époux ? Non, certainement. Elle lui doit, sans réserve, tout amour, tout respect, toute obéissance. C’est très-exactement ce que ma femme a pratiqué. Je me pose ici sur le piédestal de la morale suprême ; et j’affirme, placé à cette hauteur, qu’elle a rempli avec zèle tous les devoirs à elle imposés par l’hymen. Voix calomnieuses, taisez-vous ! Femmes d’Angleterre, je réclame votre sympathie pour madame Fosco !

Question seconde. Si Anne Catherick n’était pas morte à l’époque où elle mourut, qu’aurais-je pu faire ? — En ce cas, j’aurais aidé la nature épuisée à trouver un repos permanent. J’aurais ouvert les portes de cette prison qu’on appelle la vie, et procuré à la captive (incurablement frappée dans son esprit et dans son corps) une heureuse délivrance.

Troisième question. En soumettant à une révision équitable et calme toutes les circonstances que l’on connaît, ma conduite a-t-elle encouru quelque blâme sérieux ? — Non, répondrai-je avec toute l’emphase de la conviction la plus légitime. N’ai-je pas évité avec soin de commettre aucun de ces crimes qu’on hait à bon droit, parce qu’ils sont inutiles ? Avec mes vastes connaissances chimiques, rien de plus facile à moi que d’ôter la vie à lady Glyde au prix de sacrifices personnels immenses : j’ai voulu suivre les inspirations de ma loyauté, de mon humanité, — c’étaient aussi celles de ma prudence, — et, au lieu de lui ôter la vie, je me suis borné à lui ôter son individualité. Qu’on me juge sur ce que j’aurais pu faire. Combien alors, par comparaison, je vais paraître innocent, et combien de vertus se manifestent, — indirectement, il est vrai, — dans ce que j’ai réellement fait.

J’annonçais, en la commençant, que cette Relation serait un document remarquable. Elle a tout à fait répondu à mon attente. Bon accueil à ces lignes ferventes, — mon dernier legs au pays que je quitte pour jamais ! Elles sont bien dignes de la circonstance, et dignes aussi de

FOSCO.