La Femme et le Pantin/Chapitre 10

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La Femme et le Pantin : roman espagnol
Librairie Charpentier et Fasquelle (p. 165-179).

Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.


Toute la nuit j’errai sur les remparts. L’intarissable vent de la mer douchait ma fiévre et ma lâcheté. Oui, je m’étais senti lâche devant cette femme. Je n’avais que des rougissements en songeant à elle et à moi ; je me disais en moi-même les pires outrages qu’on puisse adresser à un homme. Et je devinais que le lendemain je n’aurais pas cessé de les mériter.

Après ce qui s’était passé, je n’avais que trois partis à prendre : la quitter, la forcer, ou la tuer.

Je pris le quatrième, qui était de la subir.

Chaque soir, je revenais à ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l’attendre.

Elle s’était peu à peu adoucie. Je veux dire qu’elle ne m’en voulait plus de tout le mal qu’elle m’avait fait. Derrière la scène, s’ouvrait une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les sœurs des danseuses ; Concha me permettait de me tenir là, par une faveur particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son amant de cœur. Jolie société, vous le voyez.

Les heures que j’ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous me connaissez : vraiment je n’avais jamais mené cette vie de bas cabaret et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.

La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi ? je ne m’en inquiétais même pas. J’écoutais ses confidences, je payais son eau-de-vie… Ne parlons plus de cela, voulez-vous ?

Mes seuls instants de joie m’étaient donnés par les quatre danses de Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en scène et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au public j’avais l’illusion passagère qu’elle dansait de face pour moi seul.

Son triomphe était le flamenco. Quelle danse, Monsieur ! quelle tragédie ! C’est toute la passion en trois actes : désir, séduction, jouissance. Jamais œuvre dramatique n’exprima l’amour féminin avec l’intensité, la grâce et la furie de trois scènes l’une après l’autre. Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s’y joue ? À qui ne l’a pas vu mille fois j’aurais encore à l’expliquer. On dit qu’il faut huit ans pour former une flamenca, ce qui veut dire qu’avec la précoce maturité de nos femmes, à l’âge où elles savent danser elles ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca ; elle n’avait pas l’expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le danse à Séville. Nos meilleures bailarinas, vous les connaissez ; aucune n’est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes ! trouvez donc une danseuse d’Opéra qui accepte une variation de douze minutes !) voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie : l’amoureuse, l’ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de gestes sinueux et d’attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour jouer la fin du drame, où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque soir, excellente.

Conchita est la seule femme que j’aie vue égale à elle-même pendant toute cette terrible tâche.

Je la vois toujours, avançant et reculant d’un petit pas balancé, regarder de côté sous sa manche levée, puis baisser lentement, avec un mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou faisant crépiter ses doigts à l’extrémité du geste, comme pour donner le cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.

Je la vois : elle sortait de scène dans un état d’excitation et de lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression d’exubérance et de jeunesse vivace : elle était resplendissante.

Pendant un mois, il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans l’arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n’avais pas même le droit de l’accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès d’elle qu’à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le passé, ni sur le présent. Quant à l’avenir, j’ignore ce qu’elle en pensait ; pour moi, je n’avais nulle idée d’une solution quelconque à cette aventure pitoyable.

Je savais vaguement qu’elle habitait avec sa mère — dans l’unique faubourg de la ville, près de la plaza de Toros, — une grande maison blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres bailerinas. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je n’osais l’imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien réglée : de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en scène ; elles rentrent exténuées à l’aube, elles dorment, souvent toutes seules, jusqu’au milieu de l’après-midi. Il n’y a guère que la fin du jour dont elles pourraient abuser ; encore la crainte d’une grossesse ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d’ailleurs ne se résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d’autres fatigues les efforts d’une pénible nuit.

Toutefois, je n’y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha, deux sœurs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin plusieurs fois.

On l’appelait le Morenito[1]. J’ai toujours ignoré son vrai nom. Concha l’appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me prenait des cigarettes qu’elle lui mettait entre les lèvres.

À tous mes mouvements d’impatience, elle répondait par des haussements d’épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir davantage.

« Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo. »

Je me taisais. D’ailleurs les bruits qui couraient sur la vie privée de Concha la représentaient comme inattaquable, et j’avais trop le désir de la croire telle pour ne pas accepter de confiance même des rumeurs sans fondement. Aucun homme ne l’approchait avec le regard si particulier de l’amant qui retrouve en public sa femme de la nuit précédente. J’eus des querelles à son propos, avec des prétendants que je gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l’avoir connue. Plusieurs fois, j’essayai de faire parler ses amies. On me répondait toujours : « Elle est mozita. Et elle a bien raison. »

De rapprochement avec moi, il n’était même pas question. Elle ne demandait rien. Elle ne m’accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle ? Qu’attendait-elle de moi ? C’eût été peine perdue que de lire dans son regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les yeux impénétrables d’un chat.

Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d’une heure, dont je ne prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu’elle fût, je croyais ses moindres paroles.

« Quand nous avons bien dansé, m’expliquait-elle, on nous fait un peu dormir, sans cela, nous aurions des rêves sur la scène. »

Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus pur, j’avais quitté la salle pendant une demi-heure.

En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple d’esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu’on surnommait la Gallega.

« Tu reviens trop tôt, me dit-elle.

— Pourquoi ?

— Conchita est toujours là-haut.

— J’attendrai qu’elle s’éveille. Laisse-moi passer. »

Elle paraissait ne pas comprendre.

« Qu’elle s’éveille ?

— Eh bien oui, qu’as-tu ?

— Mais elle ne dort pas.

— Elle m’a dit…

— Elle t’a dit qu’elle allait dormir ? Ah ! bien ! »

Elle voulait se contenir. Mais quoi qu’elle en eût, et malgré ses lèvres pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche.

J’étais devenu blême.

« Où est-elle ? dis-le-moi immédiatement ! criai-je en lui prenant le bras.

— Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des Inglès[2]. Dieu sait que ça n’est pas ma faute. Si j’avais su, je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je suis bonne fille, caballero. »


Le croirez-vous ? Je restai impassible. Seulement un grand froid m’envahit, comme si une haleine de cave s’était glissée entre mes vêtements et moi ; mais ma voix n’était pas tremblante.

« Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut. »

Elle secoua la tête.

Je repris :

« On ne saura pas que te m’as parlé. Fais vite… C’est ma novia, tu comprends… J’ai le droit de monter… Conduis-moi. »

Et je lui mis un napoléon dans la main.

Un instant après, j’étais seul, sur le balcon d’une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais, Monsieur, une scène d’enfer.

Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée, avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois autres nudités quelconques de femmes, dansaient une jota forcenée devant deux Anglais assis au fond. J’ai dit nue, elle était plus que nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers sonores qui claquaient sur le parquet. Je n’osai pas interrompre. J’avais peur de la tuer.

Hélas ! mon Dieu ! jamais je ne l’ai vue si belle ! Il ne s’agissait plus de ses yeux ni de ses doigts : tout son corps était expressif comme un visage, plus qu’un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait sur l’épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs ; sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et noirs. Jamais je ne l’ai vue si belle : les faux plis de la robe altèrent l’expression de la danseuse et font dévier à contresens la ligne extérieure de sa grâce ; mais là, par une révélation, je voyais les gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps souple et des reins musclés naître indéfiniment d’une source visible : le centre même de la danse, son petit ventre noir et brun.

… J’enfonçai la porte.

La regarder dix secondes et me jurer que je ne l’assassinerais pas, c’était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne ne retiendrait plus.

Des cris perçants m’accueillirent. J’allai droit à Concha et je lui dis d’une voix brève :

« Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à l’instant, ou prends garde ! »

Ah ! non ! elle ne craignait rien ! Elle s’était adossée au mur, et là, étendant les bras de chaque côté :

« Pas plus que le Christ ne partit de la croix, moi je ne partirai d’ici ! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends d’avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, Madame. Descendez, vous, les autres. Je n’ai besoin de personne, je me charge de lui ! »


  1. Le petit brun
  2. Le mot Inglès (Anglais) désigne tous les étrangers, en Espagne.