La Femme grenadier/12

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CHAPITRE XII.


Le soleil était déjà sur les montagnes, que Dorothée et moi n’avions point encore pensé à prendre le moindre repos ; elle cherchait à me consoler, et elle-même avait besoin qu’on partageât ses douleurs : je ne savais que la moitié des maux qui m’accablaient. Un des fils de M. Durand avait écrit que Saint-Julien avait été blessé dans une bataille, qu’on ne savait ce qu’il était devenu ; qu’on soupçonnait qu’il était prisonnier ; que l’armée ayant reculé de plusieurs lieues, il était possible qu’il fût à l’hôpital, mais qu’on ignorait absolument son sort ainsi que celui de son frère aîné, qui n’avait point quitté M. de Saint-Julien. Cette bataille avait été très-meurtrière ; plusieurs des enfans de la commune avaient péri : il priait qu’on n’en parlât point aux mères de ces infortunés. M. Durand avait fait part de ces tristes nouvelles à madame Daingreville, qui les avait communiquées à Lavalé, ce qui lui avait fait prendre la résolution d’aller à l’armée où servait mon frère, afin de savoir son sort ; s’il était blessé, lui prodiguer ses soins ; s’il était prisonnier, aller partager sa captivité. Dorothée ignorait la résolution de Lavalé ; mais elle savait que Saint-Julien était ou prisonnier, ou mort. Elle passait les jours et les nuits à pleurer ; et devant moi elle se contraignait, pour que j’ignorasse, aussi long-tems que cela se pourrait, ce malheureux événement.

La fatigue de la journée, la nuit orageuse que nous avions passée, les larmes amères que nous répandions, nous avaient affaissées ; le sommeil nous accablait. Nous nous jetâmes toutes habillées sur mon lit.

Dans la jeunesse, deux heures de repos réparent bien des fatigues. Lorsque nous nous réveillâmes, nous crûmes sortir d’un songe pénible ; il était midi. Célestine, qui était dans un petit lit près du mien, n’avait osé remuer, quoique l’heure de son déjeûner fût plus que passée ; quand elle me vit descendre du lit, elle me tendit ses petits bras, et me dit : maman, j’ai bien faim. Je me hâtai d’habiller mon petit ange et de la descendre. Je trouvai Dorimond et ma tante réunis, et qui paraissaient fort affligés ; ils voulurent prendre un air plus serein en me voyant ; mais je leur dis que la feinte était inutile ; que je savais tous nos malheurs, et que j’espérais avoir autant de courage qu’eux pour les supporter. Madame Daingreville me dit qu’il ne fallait pas nous faire les maux plus grands ; que l’incertitude, à la vérité, était affreuse, mais que Lavalé se disposant à aller retrouver Saint-Julien, et apprendre, à tel prix que ce fut, ce qu’il était devenu, à-coup-sûr, nous aurions sous peu des nouvelles satisfaisantes.

Je ne m’attendais à rien moins qu’à ce discours ; je tombai, sans connaissance, dans les bras de Dorothée, qui, me croyant morte, perçait l’air de ses cris. Je restai dans cet état d’immobilité plus de deux heures ; en rouvrant les yeux, je me vis entourée de Dorothée et de M. Durand. Madame Daingreville était dans un coin de l’appartement, dans un abbattement difficile à peindre ; Dorimond, les bras croisés et l’air pensif, cherchait à recueillir mes soupirs pour s’assurer de mon existence. Un domestique, qui m’était inconnu, me soutenait ; ses larmes brûlantes tombaient sur mon sein. À son agitation, à la joie qu’il témoigna quand je repris mes sens, je reconnus Lavalé ; je tournai mes regards languissans sur lui et le remerciai, par un geste, de ses tendres soins. Madame Daingreville s’approcha de moi, me serra dans ses bras, et me demanda pardon d’avoir causé mon accident ; mais que je lui avais persuadé, par mon air résigné, que j’étais instruite : j’exigeai qu’on me rendît un compte exact de tout ce qu’on savait. M. Durand me donna la lettre de son fils ; Lavalé me jura que, sous peu, il me donnerait des nouvelles de son ami. Peu à peu je revins de ce spasme affreux. Dorothée, qui n’avait plus de raison de se contraindre avec moi, m’avoua que, depuis huit jours, elle avait souffert le martyre, quand je la menais à la poste chercher des lettres, qu’elle savait bien ne pas devoir arriver. Je la priai de dire à son cousin et à M. Durand, que je voulais absolument leur parler ce soir même dans mon appartement ; que s’il arrivait encore quelques visites, notre maison ayant plusieurs issues, il serait facile de se garantir.

Mon indisposition me fournit un prétexte de me retirer de bonne heure ; et tout le monde ayant besoin de repos, je me trouvai bientôt libre. J’attendais avec impatience l’arrivée de Lavalé et de M. Durand qui, dans la crainte de faire naître des soupçons, s’était retiré avant le souper, et avait emmené avec lui son prétendu domestique.

Dorothée me dit que c’était elle qui avait envoyé chercher M. Durand, quand elle m’avait vue sans connaissance, espérant qu’il amènerait avec lui son cousin, et que les soins d’un ami étaient précieux dans la circonstance où j’étais. Je la remerciai de son attention, et la prévins que j’allais mettre son attachement à une dure épreuve. Elle me regarda fixement, en me priant avec instance de lui dire quels étaient les nouveaux projets que j’avais formés. Quand nos amis seront arrivés, ma chère Dorothée, je vous instruirai de ma résolution. Mais sachez, lui dis-je, à l’avance, que dans l’exécution de mes projets, je n’oublierai pas ma fidelle compagne ; et que si le destin me favorise, j’espère lui prouver que mon bonheur sera sans cesse lié au sien. Je lui dis cela avec tant de tranquillité, que je lui inspirai de la confiance. Je me fis répéter encore tous les détails de la lettre que le jeune Durand avait écrite à son père, et la conjurai de me dire s’il en avait reçu de postérieures. Elle m’assura qu’elle l’ignorait absolument, et me promit, s’il en arrivait, de m’en instruire sur-le-champ.

Deux heures s’étaient déjà écoulées depuis que nous étions retirés dans notre appartement, et Lavalé ne venait pas. Mon imagination active commençait à travailler. Je me déterminai à aller à la ferme. Nous étions à la moitié du jardin, la nuit était d’un sombre effrayant, le mouvement des feuilles me faisait frissonner; je crus entendre le bruit de la grille, je pris le bras de Dorothée et m’arrêtai court. Je cherchais à démêler dans l’ombre si je ne découvrirais pas quelque chose ; mon cœur palpitait, je n’osais respirer. Nos robes blanches nous firent remarquer de nos amis, qui, en effet, avaient ouvert la grille ; ils vinrent à nous, eurent la précaution de nous parler de loin afin de ne pas nous épouvanter. M. Durand proposa de rester au jardin, mais Lavalé lui fît observer que la nuit était fraîche, et que cela pourrait m’être contraire. Nous regagnâmes tous quatre mon appartement, occupés diversement du sujet qui nous réunissaient.