La Femme grenadier/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE XIII.


J’ai toujours remarqué qu’un appareil imposant vous cause une espèce d’admiration, et vous force même, pour ainsi dire, à approuver, sans trop savoir pourquoi. C’est ainsi que les prêtres de tous les cultes en ont toujours usé pour tromper les faibles mortels. Bien convaincue de cette vérité, j’avais éclairé mon cabinet avec des quinquets enveloppés de gaze, ce qui donnait une teinte mélancolique. Mon secrétaire était ouvert ; les portraits de mon père et de mon frère étaient en évidence ; les lettres de Saint-Julien étaient éparses, celles du jeune Durand étaient enveloppées de crêpes.

Je fis asseoir M, Durand et Lavalé en face de moi, et Dorothée à côté. Ensuite je leur dis que l’amitié avait aussi son culte, et que je les en croyais les plus fidèles observateurs.

Jurez, leur dis-je à tous trois, en présence de ces deux portraits, que vous garderez éternellement le secret que je vais vous confier ; et écoutez-moi sans m’interrompre. Ils me le promirent. Après m’être recueillie, je commençai ainsi mon discours :

Vous n’ignorez pas qu’abandonnée de celui que la nature m’avait donné pour protecteur, je me trouvai, pour ainsi dire, seule au milieu de l’univers. Le destin, qui semble quelquefois se rallentir, et me faire couler des jours moins amères, me fit rencontrer l’honnête Dorimond, dont les soins et l’amitié seront sans cesse présens à ma mémoire. Il me procura le bonheur de me réunir à mon frère, qui possédait seul alors toutes mes affections. Je vous ai connu, Lavalé, et tout mon être changea ; vous me fîtes abjurer les préjugés de mon enfance ; long-tems j’ai combattu avec l’orgueil, vous l’avez emporté sur lui. L’honnête M. Durand m’a tout à fait dessillé les yeux : je me suis dit en abjurant mon erreur ! Les sentimens nobles et délicats ne sont pas tous concentrés dans la caste où je suis née ; je les ai rencontrés au dernier dégré, dans les amis que le sort m’a donné. Mon frère, qui avait découvert mes sentimens, me fit promettre, avant de me quitter, que je ne formerais aucun engagement qu’en sa présence ; et que, si le sort des combats terminait sa carrière, je garderais mon serment jusqu’à ce que j’eusse la preuve incontestable qu’il n’existait plus. Un voile impénétrable enveloppe cette existence, et je suis liée par mon serment. L’attachement que je porte à mon frère, ou le respect que je dois à sa mémoire, si j’ai eu le malheur de le perdre, m’ont inspiré un projet, hardi sans doute, mais dont rien ne pourra me détourner. J’ai résolu de vous accompagner à l’armée, sous des habits d’homme ; je suis d’une très-grande taille, et je ne paraîtrai pas ridicule dans ce déguisement. Je m’enrôlerai sous les drapeaux de la République ; mon frère expie les fautes de mon père, je veux partager ses périls : je me mets sous votre protection, et je vous estime assez pour me livrer à vous sans crainte. Vous tenteriez vainement de me faire changer de résolution ; elle est irrévocable. Si vous vous refusiez à m’accompagner, je vous retirerais mon estime, et me hasarderais seule. Vous, M. Durand, si contre mon espoir je ne devais plus jouir du plaisir d’oublier avec vous, et dans le sein de l’amitié, les maux affreux qui nous accablent en ce moment, je vous lègue ma chère Dorothée et Célestine. Je laisse à celle-ci une mère dans mon amie ; elle m’a promis de lui en servir ; et je compte sur sa parole. Secondez ma chère Dorothée dans les consolations qu’elle donnera à madame Daingreville. Chargez-vous de faire exécuter mes volontés, si je ne dois plus vous revoir. Coopérez avec Lavalé à me procurer les habits nécessaires pour exécuter mon projet ; et croyez que ma reconnaissance sera aussi forte que l’attachement que je vous ai voué.

J’avais cessé de parler depuis plus de cinq minutes, et ils m’écoutaient encore. Dorothée me regardait avec un étonnement qui tenait de la stupeur ; Lavalé était combattu entre l’espérance et la crainte ; M. Durand se recueillait ; il rompit le premier le silence. Moi seul, mademoiselle, ai le droit de vous faire des observations ; M. de Lavalé doit se regarder comme le plus fortuné de tous les hommes. Mademoiselle Dorothée vous aime avec une tendresse qui ne lui permet jamais aucune objection. Mais moi, que vous daignez regarder comme votre ami, je dois vous faire envisager les inconvéniens qui viendront en foule vous faire repentir de n’avoir écouté que votre passion.

Figurez-vous une femme au milieu d’un camp, reconnue et exposée aux insultes de gens sans mœurs et sans délicatesse.

— J’ai tout prévu ; je ne suis pas la première qui ait projeté et exécuté ce que j’entreprends.

— Et si le sort vous a ravi votre frère, et qu’il vienne encore vous frapper dans la personne de M. de Lavalé ?

— Je saurai les suivre, et vous me tenir parole.

Je compte sur vous, Lavalé ; ayez le courage de me refuser ou d’accepter sur-le-champ. Il me prit la main, la posa sur son cœur ; il me dit : il est à vous jusqu’à son dernier battement ; disposez de moi, je ne m’appartiens plus : mon existence entière vous est dévouée.

Allons, M. Durand, dis-je à mon tour, les réflexions sont inutiles ; je compte autant sur vos services que sur votre discrétion. Nous allons nous quitter jusqu’à demain au soir. Peu de jours suffisent pour l’exécution de notre projet. Je ne puis vous aider ; tout doit être fait par vous ; ajoutez cette marque d’amitié à celle dont vous m’avez déjà comblée.

Un secret pressentiment me dit qu’un jour nous serons tous réunis, et que nous ne nous rappellerons des momens actuels que comme d’un songe pénible à qui un beau jour succède.

Je connaissais tant le bon M. Durand, que je lui arrachai son consentement. Ils nous quittèrent, et je leur promis d’aller le lendemain déjeûner à la ferme.

Il me semblait que tous mes maux étaient finis. Dorothée n’avait pas encore eu la force de proférer une parole ; je la serrai contre mon cœur, et lui fis entendre que ce n’était qu’une séparation momentanée ; que j’allais chercher son bien aimé ; que c’était à moi que le destin avait réservé le plaisir de réunir tout ce qui nous était cher ; que je lui confiais le soin de me représenter auprès de nos amis, de servir de mère à ma Célestine ; que tous les embarras que j’allais lui causer obtiendraient leur récompense à notre retour. Enfin je fis si bien, que je parvins à consoler Dorothée, et à lui faire convenir que ma résolution était fort sage. Elle me pria de lui laisser le portrait de mon frère, et me fit promettre de lui écrire aussi souvent que je le pourrais. Je joignis mon portrait à celui de St. Julien ; elle les mit dans son sein, et me jura qu’ils n’en sortiraient que quand nous serions réunis.

Le jour commençait à poindre quand nous nous couchâmes ; je dormis tranquillement ; l’avenir se présentant à moi sous des couleurs très-satisfaisantes.