La Femme grenadier/20

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CHAPITRE XX.


Blançai m’avait devancé à l’hôpital, sous le prétexte de visiter les malades. Aussitôt qu’il m’aperçut, il me fixa avec inquiétude ; ma physionomie rayonnante de joie, le rassura ; il continua son inspection, et évita de me parler.

Dès le même jour, l’honnête Philippeaux vint à l’hôpital, rien n’échapait à son œil vigilant ; il entrait dans les plus petits détails, écoutait avec attention toutes les demandes qu’on lui faisait. Il délivra des congés à des blessés, et y joignit des gratifications pour rejoindre leurs foyers. Quand il fut près de moi, il m’adressa la parole : Grenadier, me dit-il, vous n’avez ni la taille, ni l’âge requis pour servir : votre dévouement est louable, mais la République n’exige pas des sacrifices aussi grands que ceux que vous lui faites : voici votre congé, vous êtes libre de vous retirer ; que le sort de vos camarades ne vous inquiète pas, les soldats de la liberté ne doivent pas être traités comme les esclaves des rois, ils sont libres aussi : au nom du peuple Français, je leur fais grâce. Soldats, dit-il en se retournant vers ceux qui l’entouraient, que cet acte de clémence ne vous engage pas à l’insubordination : vous êtes les soldats d’une République : les lois qui vous ordonnent la soumission à vos chefs sont approuvées par vous, c’est un crime de les transgresser ; une première faute peut être oubliée ; une seconde serait impardonnable. Général, je vous prie de rendre votre estime à ces braves soldats ; ils seront, j’en suis garant, empressés à réparer une faute que la circonstance a provoquée, elle nous maîtrise quelquefois.

Philippeaux sortit de l’hôpital accompagné des bénédictions de tous ceux qui se pressaient sur son passage, pour avoir le plaisir de contempler un homme aussi juste.

La noire jalousie, armée des poignards de la haîne que l’homme vicieux conçoit pour la vertu, fit un crime à cet être sensible et de sa clémence, et de sa franchise. Il est tombé sous les coups de la calomnie et de la méchanceté, mais ses accusateurs sont en exécration quand sa mémoire est révérée. Le souvenir de ses bienfaits est écrit en lettres de feu dans les cœurs d’un millier d’individus qu’il a arrachés à la mort et à l’infamie.

Pardonnez-moi cette petite digression, la reconnaissance m’impose la loi bien douce pour moi, de faire connaître ce que cet homme vertueux a fait de bien. Le faible hommage que je lui rends est au-dessous de son mérite ; il faudrait une âme comme la sienne pour le bien peindre.

Dès le même soir je fus réunie à Lavalé ; notre joie était égale au bonheur dont nous jouissions, honneur d’autant mieux senti, que nous avions été au moment le plus périlleux, et que nous en sortions par une espèce de miracle ! Blançai vint nous rejoindre, il se précipita dans les bras de Lavalé, et me témoigna combien il était satisfait de l’issue de notre affaire. C’est à vous seul, lui dis-je, que nous en sommes redevables : un bon ami est le plus grand trésor que le destin puisse donner.

Nous allâmes remercier Philippeaux qui, d’après ce que Blançai lui avait dit, nous conseilla d’attendre un tems plus opportun pour nous réunir à nos amis ; votre frère est beaucoup plus tranquille à l’armée, que près de la capitale ; votre père y vit ignoré, cela seul fait sa sûreté. Je vous en conjure par l’intérêt que vous m’avez inspiré, restez dans ces parages, il viendra un tems où la clémence fera place à la férocité, vous serez ici au milieu des factions et à l’abri de toutes.

Le discours que Philippeaux nous avait tenu, avec beaucoup d’émotion, m’inspira une tristesse qui empoisonna la joie que ces bons offices m’avait causée. Nous le quittâmes en le priant d’être convaincu que notre reconnaissance serait éternelle.

Blançai nous retint à souper. Je lui demandai si quelques raisons particulières avaient engagé le représentant à nous donner le conseil de fuir les environs de Paris. Oui, nous répondit-il, pendant que le malheur vous accablait, je me serais cru coupable de l’augmenter par le récit de ce qui se passe à J… Dorimond et madame Daingreville sont en arrestation, votre père est sous la garde de M. Durand, qui a trompé tous les argus, en soutenant que M. de Chabry s’appelle Saint-Julien, d’après le passe-port que vous aviez obtenu pour monsieur votre frère ; et d’après l’attestation de Durand le fils, M. de Chabry a obtenu une carte de citoyen. Il a eu le soin de faire venir un certificat de l’état-major, qui constate que Saint-Julien, son fils unique, sert sous les drapeaux de la République ; qu’il est couvert de blessures ; qu’il n’a d’autre fortune que la gloire de son fils et la bienfaisance de ses amis. À force de peines et de soins, M. Durand est parvenu à conserver la liberté à M. de Chabry et à Dorothée, sous sa propre responsabilité ; j’ai su tout cela par Durand le fils, dont le congé est expiré, et qui a rejoint sa compagnie ; il voulait vous aller trouver dans votre prison, mais j’ai bien pensé que vous lui feriez cent questions sur le compte de vos amis, et que son embarras pour répondre vous ferait naître des soupçons que votre position aurait encore rendus plus affreux. J’ai exigé de Durand qu’il ne vous vît que quand vous auriez l’âme assez tranquille, pour écouter avec courage le détail de ce nouveau malheur.

Je priai Blançai de faire venir Durand, qui n’attendait que l’instant où nous serions prévenus pour venir nous embrasser. Cet intéressant jeune homme mêla ses larmes aux nôtres, et nous pria, de la part de son père, de nous tranquilliser, nous dit qu’il veillait sur tout ; il nous remit deux cens louis que M. Durand nous envoyait : ce respectable homme faisait valoir notre bien comme le sien propre. Il avait eu le soin de s’emparer des bijoux, et dans les besoins urgens il en vendait, mais avec une discrétion qui, dans le moment où je vous écris, fait le sujet de notre étonnement, de voir qu’avec si peu, il ait fait autant. Durand me remit une lettre de Dorothée ; un petit billet de ma Célestine y était joint : Vous verrez, mon amie, me disait cette excellente fille, que je n’ai rien négligé pour l’éducation de votre aimable enfant.

Nous résolûmes de prier Philippeaux de nous donner un passe-port pour aller à Rennes voir mon frère. Durand était commandé pour un détachement qui se rendait aussi dans cette ville ; nous nous arrangeâmes pour partir avec eux. Blançai nous promit de venir nous rejoindre aussitôt qu’il aurait rempli sa mission auprès du général et du représentant. Philippeaux nous donna le passe-port que nous demandions, et nous partîmes le lendemain pour Rennes.