La Figure de proue/Ainsi soit-il

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Eugène Fasquelle (pp. 281-285).

Ainsi soit-il

Ainsi soit-il

À J. C. M.

Je souris maintenant à mon rêve exaucé,
À cette destinée imprévue et fatale
Qui ramène de loin vers la côte natale
Mon cœur qui s’y était, malgré tout, fiancé.

Ainsi soit-il ! Je vais vivre et mourir à l’aise
Dans ce morceau du sol normand qui m’appartient,
Contempler de longs ans, autour de moi, mon bien,
À travers la clarté des vitres Louis seize.

En haut, c’est le seuil fier où s’inscrira mon nom.
En bas, au bout des prés, c’est la ferme et l’étable,
Et le tout agencé comme en ce siècle aimable
Qui mit la métairie auprès de Trianon.


Ma maison est an cœur d’une noble avenue
Oh d’anciens tilleuls font un jour sombre et clair
Du fond de ma maison je pourrai voir la mer
Et la ville, écouter leur allée et venue.

Les corbeaux sur son toit chantaient dies iræ,
Les ronces l’étreignaient, on la disait hantée.
Pour quelle soit aussi par mon âme habitée,
Moi, fantôme vivant, je la restaurerai.

Des roses fleuriront le ciel, le long des rampes ;
Des soupirs et des ris de jeunesse et d’amour
S’entendront. Ce sera comme sur les estampes
De mon délicieux ancêtre Debucourt.

Les relents vigoureux qui montent des herbages
S’orneront d’un parfum de rose et de tilleul,
Et j’entendrai, bercée au fond de mon fauteuil,
Les bruits du port d’Honfleur qui parlent de voyages

Or, je repartirai ! Mais que soit mon espoir
Fait de pâle soleil, de verdure étoilée ;
Je veux toujours chérir, le long de mon allée.
Après les jeux du jour, les tristesses du soir.


Je veux le beau temps bleu, l’orage couleur d’encre,
Toute la vie au creux des mêmes horizons.
Que la succession de mes quatre saisons
S’accomplisse en ce lieu choisi : j’ai jeté l’ancre !

Puissé-je désormais ne jamais oublier
À travers Orients, sables et cités blanches,
Mes tilleuls, ma maison, ma ferme, et ce noyer
Qui porte doucement ma ville entre ses branches,

Puissé-je n’aimer rien que mon domaine en fleur
Et le vieux médaillon au-dessus de la porte,
Le foyer où mon âme, enracinée et forte,
Doit accomplir, jusqu’à la fin, tout son bonheur.