La Filouterie considérée comme science exacte

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Traduction par Félix Rabbe .
Albert Savine (pp. 147-170).




LA FILOUTERIE
CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE



Hé ! filoutons, filoutons,

Le chat et le violon.


Depuis que le monde a commencé, il y a eu deux Jérémie. L’un a écrit une Jérémiade sur l’usure, et s’appela Jérémie Bentham. Il a été fort admiré de M. John Neal[1], et fut un grand homme dans un petit genre. L’autre a donné son nom à la plus importante des sciences exactes et fut un grand homme dans un grand genre — je puis dire : dans le plus grand des genres.

La filouterie — ou l’idée abstraite exprimée par le verbe filouter est assez claire. Cependant le fait, l’action, la chose est quelque peu difficile à définir. Nous pouvons toutefois arriver à une conception passable du sujet, en définissant, non la chose elle-même, mais l’homme, comme un animal qui filoute. Si Platon avait songé à cela, il se fût épargné l’affront du poulet déplumé.

On demandait fort pertinemment à Platon pourquoi un poulet déplumé, ou ce qui revient très clairement au même, « un bipède sans plumes » ne serait pas, selon sa propre définition, un homme ? Mais je n’ai pas à craindre de m’entendre poser une semblable question. L’homme est un animal qui filoute, et il n’y a pas d’autre animal qui filoute que l’homme. Une cage entière de poulets déplumés n’entamerait pas ma définition.

Ce qui constitue l’essence, la nature, le principe de la filouterie est, de fait, un caractère tout particulier à l’espèce de créatures qui portent jaquettes et pantalons. Une corneille dérobe, un renard escroque, une belette friponne ; un homme filoute. Filouter est sa destinée. « L’homme a été fait pour pleurer », dit le poète. Mais non ; il a été fait pour filouter. C’est là son but, son objet, sa fin. C’est pour cela, que lorsqu’un homme a été filouté, on dit qu’il est refait.

La filouterie, bien analysée, est un composé, dont les ingrédients sont : la minutie, l’intérêt, la persévérance, l’ingéniosité, l’audace, la nonchalance, l’originalité, l’impertinence et la grimace.

Minutie. — Notre filou est méticuleux. Il opère sur une petite échelle. Son affaire, c’est le détail ; il lui faut de l’argent comptant ou un papier bien en règle. Si par hasard il est tenté de se lancer dans quelque grande spéculation, alors il perd aussitôt ses traits distinctifs, et devient ce que l’on appelle « un financier. » Ce dernier mot implique tout ce qui constitue la filouterie, excepté que le financier travaille en grand. Un filou peut donc être regardé comme un banquier in petto — et une opération financière, comme une filouterie à Brobdignag. L’un est à l’autre ce qu’Homère est à Flaccus, — un mastodonte à une souris, la queue d’une comète à celle d’un cochon.

Intérêt. — Notre filou est uniquement guidé par l’intérêt. Il dédaigne la filouterie pour le pur amour de la filouterie. Il a toujours un objet en vue ; — sa poche — et la vôtre. Il est toujours à l’affût d’une chance décisive. Il ne voit que le nombre un. Vous êtes le nombre deux, vous devez prendre garde à vous.

Persévérance. — Notre filou est persévérant. Il ne se laisse pas facilement décourager. La terre lui manquât-elle sous les pieds, il ne s’en inquiète pas, il poursuit imperturbablement son but, et


« Ut canis a corio nunquam absterrebitur uncto[2] »,


ainsi ne laissera-t-il jamais aller sa partie.

Ingéniosité. — Notre filou est ingénieux. Il a la bosse de la constructivité. Il saisit bien un plan. Il sait inventer et circonvenir. Si Alexandre n’avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. S’il n’était pas un filou, il serait fabricant de souricières brevetées, ou pêcheur de truites à la ligne.

Audace. — Notre filou est audacieux. C’est un homme hardi. Il porte la guerre en pleine Afrique. Il emporte tout d’assaut. Il ne craindrait pas les poignards de Frei-Herren. Avec, un peu plus de prudence, Dick Turpin aurait fait un excellent filou ; Daniel O’Connel, avec un peu moins de blague ; et Charles XII, avec une livre ou deux de cervelle de plus dans la tête.

Nonchalance. — Notre filou est nonchalant. Il n’est pas du tout nerveux. Il n’a jamais eu de nerfs. Il ne sait pas ce que c’est que l’émoi. On peut le mettre hors de la maison par la porte, mais non hors de lui-même. Il est froid — froid comme un concombre. Il est calme — « calme comme un sourire de Lady Bury ». Il est souple — souple comme un vieux gant, ou les demoiselles de l’ancienne Baïes.

Originalité. — Notre filou est original — consciencieusement original. Ses pensées sont bien à lui. Il dédaignerait d’employer celles d’un autre. Il a en aversion les trucs éventés. Il rendrait plutôt une bourse, j’en suis sûr, s’il découvrait qu’il la doit à une filouterie qui ne soit pas originale.

Impertinence. — Notre filou est impertinent. Il fait le crâne. Il met les poings sur les rognons. Il fourre ses mains dans les poches de son pantalon. Il ricane à votre barbe. Il marche sur vos cors. Il mange votre dîner, il boit votre vin, il vous emprunte votre argent, il vous tire le nez, il donne des coups de pied à votre chienne, et il embrasse vôtre femme.

Grimace. — Le vrai filou termine toutes ses opérations par une grimace. Mais personne ne la voit que lui. Il grimace, lorsque sa tâche du jour est remplie — quand ses divers travaux sont accomplis — le soir dans sa chambre, et uniquement pour son amusement particulier. Il arrive chez lui. Il ferme sa porte. Il se déshabille. Il éteint sa chandelle. Il se met au lit. Il étend sa tête sur l’oreiller. Après quoi, notre filou fait sa grimace. Ce n’est pas une hypothèse. Rien de plus naturel. Je raisonne à priori, et dis qu’un filou ne serait pas un filou sans sa grimace.

On peut faire remonter l’origine de la filouterie à l’enfance de la race humaine. Adam fut peut-être le premier filou. En tout cas, nous pouvons suivre les traces de cette science jusqu’à une très haute antiquité. Il est vrai que les modernes l’ont amenée à un degré de perfection que n’auraient jamais rêvée les têtes dures de nos ancêtres. Sans m’arrêter à parler des « vieilles scies », je me contenterai de présenter un résumé de quelques-uns « des cas les plus modernes. »

Voici une excellente filouterie. Une maîtresse de maison a besoin d’un sofa. Elle va visiter plusieurs magasins de meubles. Elle arrive enfin dans un magasin bien assorti. À la porte, un individu poli et ayant la langue bien pendue l’accoste et l’invite à entrer. Elle trouve un sofa qui fait parfaitement son affaire ; elle en demande le prix, et se trouve surprise et enchantée à la fois d’entendre articuler une somme de vingt pour cent au moins au dessous de son attente. Elle se hâte de conclure le marché, prend une facture et un reçu, laisse son adresse, en priant d’envoyer l’article à la maison le plus tôt possible, et se retire pendant que le marchand se confond en révérences et en salutations. La nuit vient, et point de sofa. Le jour suivant se passe, et toujours rien. Un domestique va s’enquérir des causes de ce retard. On n’a connaissance d’aucun marché. Il n’y a point eu de sofa de vendu, point d’argent de reçu — excepté par le filou, qui a fort bien joué le rôle du marchand.

Nos magasins de meubles sont abandonnés sans surveillance à la merci du premier venu ; ce qui donne toute facilité pour des tours de cette espèce. Les passants entrent, regardent les marchandises, et partent sans qu’on les ait remarqués ni vus. Si quelqu’un désire faire une acquisition, ou s’enquérir du prix d’un article, une cloche est là sous la main, et cette précaution paraît amplement suffisante.

Autre filouterie fort respectable. Un individu bien mis entre dans une boutique ; il y fait une emplette de la valeur d’un dollar. Mais à son grand regret, il s’aperçoit qu’il a laissé son portefeuille dans la poche d’un autre habit. Il dit donc au boutiquier : « Cela ne fait rien, mon cher monsieur ; vous m’obligerez en envoyant le paquet à la maison. Mais attendez. Je crois bien qu’il n’y a pas à la maison de monnaie inférieure à une pièce de cinq dollars. Vous pouvez donc envoyer avec le paquet quatre dollars pour le change. » — « Très bien, monsieur, » répond le boutiquier, concevant aussitôt une grande idée de la haute délicatesse de sa pratique. « J’en connais, » se dit-il à lui-même, « qui auraient mis la marchandise sous leur bras, et seraient partis en promettant de revenir payer le dollar en passant dans l’après-midi. »

Il envoie un garçon avec le paquet et la monnaie. En chemin, tout à fait accidentellement, celui-ci est rencontré par l’acheteur, qui s’écrie :

« Ah ! c’est mon paquet, n’est-ce pas ? — Je croyais qu’il était depuis longtemps à la maison. Allez, allez ! Ma femme, mistress Trotter, vous donnera les cinq dollars — je lui ai laissé des instructions à cet effet. Mais vous pourriez aussi bien me donner la monnaie — j’aurai besoin de quelque argent pour la poste. Très bien ! Un, deux… cette pièce est-elle bonne ? — trois, quatre — Parfaitement bien ! Dites à Mme Trotter que vous m’avez rencontré, et maintenant allez et ne vous amusez pas en chemin. »

Le garçon ne s’amuse pas du tout — mais il perd beaucoup de temps avant de revenir de sa commission. Pas plus de Mme Trotter que sur la main. Il se console toutefois en se disant qu’après tout il n’a pas été assez sot pour laisser les marchandises sans l’argent ; il rentre à la boutique l’air fort satisfait de lui-même, et ne peut s’empêcher de se sentir blessé et indigné quand son maître lui demande ce qu’il a fait de la monnaie.

Voici une filouterie tout à fait simple. Un vaisseau est sur le point de mettre à la voile. Un individu à l’air officiel se présente au capitaine avec une facture des frais de ville extraordinairement modérée. Enchanté de s’en tirer à si bon compte, et ne sachant auquel entendre, le capitaine s’acquitte en toute hâte. Au bout d’un quart d’heure, une seconde facture, et celle-ci moins raisonnable, lui est présentée par un autre individu qui lui a bientôt fait comprendre que le premier receveur était un filou, et la première recette une filouterie.

En voici une autre à peu près semblable. Un bateau à vapeur est sur le point de larguer. Un voyageur, son porte-manteau à la main, accourt de toutes ses forces du côté de l’embarcadère. Tout à coup, il s’arrête tout court, et ramasse avec une grande agitation quelque chose sur le sol. C’est un portefeuille. « Qui a perdu un portefeuille ? » se met-il à crier. Personne ne peut assurer avoir perdu son portefeuille ; mais l’émotion est vive, quand on apprend que la trouvaille est de valeur. Le bateau, cependant, ne peut attendre.

« Le temps et la marée n’attendent personne, » crie le capitaine.

« Pour l’amour de Dieu, encore quelques minutes ! » dit l’auteur de la trouvaille ; « le vrai propriétaire va se présenter. »

« On ne peut attendre ! » réplique le capitaine ; « larguez, entendez vous ! »

« Que vais-je donc faire ? » demande l’homme, en grande peine. « Je vais quitter le pays pour quelques années, et je ne puis en conscience garder cette somme énorme en ma possession. — Pardon, monsieur, (s’adressant à un gentilhomme sur la rive) mais vous m’avez l’air d’un honnête homme. Voulez-vous me rendre le service de vous charger de ce portefeuille — je vois que je puis me fier à vous — et de le faire publier ? Les billets, vous le voyez, montent à une somme fort considérable. Le propriétaire, sans aucun doute, tiendra à vous récompenser de votre peine. »

« Moi ? — non, vous ! C’est vous qui l’avez trouvé. »

« Oui, si vous y tenez. — Je veux bien accepter un léger retour — uniquement pour faire taire vos scrupules. Voyons — ces billets sont tous des billets de mille — Dieu me bénisse ! un millier de dollars serait trop — cinquante seulement, c’est bien assez ! »

« Larguez ! » dit le capitaine.

« Mais je n’ai pas la monnaie de cent, et en somme, vous feriez mieux… »

« Larguez ! » dit le capitaine.

« Attendez donc ! » crie le gentilhomme qui vient d’examiner pendant la dernière minute son propre portefeuille. « Attendez donc ! J’ai votre affaire. Voici un billet de cinquante sur la banque du North America. — donnez-moi le portefeuille. »

Le toujours très consciencieux auteur de la trouvaille prend le billet de cinquante avec une répugnance marquée, et jette au gentilhomme le portefeuille, pendant que le steamboat fume et siffle en s’ébranlant. Une demi-heure après son départ, le gentilhomme s’aperçoit que « les valeurs considérables » ne sont que des billets faux, et toute l’histoire une pure filouterie.

Voici une filouterie hardie. Un champ de foire, ou quelque chose d’analogue doit se tenir dans un endroit où l’on n’a accès que par un pont libre. Un filou s’installe sur ce pont, et informe respectueusement tous les passants de la nouvelle loi qui vient d’établir un droit de péage d’un centime par tête d’homme, de deux centimes par tête de cheval ou d’âne, et ainsi de suite… Quelques-uns grondent, mais tous se soumettent, et le filou rentre chez lui plus riche de quelque cinquante ou soixante dollars bien gagnés. Il n’y a rien de plus fatigant que de percevoir un droit de péage sur une grande foule.

Une habile filouterie est celle-ci. L’ami d’un filou garde une promesse de paiement, remplie et signée en due forme sur billet ordinaire imprimé à l’encre rouge. Le filou se procure une ou deux douzaines de ces billets en blanc, et chaque jour en trempe un dans sa soupe, le présente à son chien qui saute après, et finit par le lui donner en bonne bouche. Le temps de l’échéance arrivant, le filou et son chien vont trouver l’ami, et l’engagement devient le sujet de la discussion. L’ami tire le billet de son secrétaire, et fait le geste de le présenter au filou, quand le chien saute sur le billet et le dévore. Le filou est non seulement surpris, mais vexé et furieux de la conduite absurde de son chien, et proteste qu’il est prêt à faire honneur à son obligation — aussitôt qu’on pourra en fournir une preuve évidente.

Voici une filouterie assez mesquine. Une dame est insultée dans la rue par le compère d’un filou. Le filou lui-même vole au secours de la dame, et, après avoir rossé son ami d’importance, insiste pour accompagner la dame jusqu’à sa porte. Il s’incline, la main sur son cœur, et lui dit très respectueusement adieu. La dame invite son sauveur à la suivre, disant qu’elle va le présenter à son grand frère et à son papa. Le sauveur soupire et décline l’invitation. « N’y a-t-il donc aucun moyen, murmure-t-elle, de vous prouver ma reconnaissance ? »

« Si, madame, il y en a un. Veuillez être assez bonne pour me prêter une couple de shillings. »

Dans la première émotion du moment, la dame songe à disparaître sur-le-champ. Après y avoir pensé deux fois, cependant, elle ouvre sa bourse et s’exécute. C’est là, dis-je, une filouterie mesquine — car il faut que la moitié de la somme empruntée soit payée au monsieur qui a eu la peine d’insulter la dame, et d’être rossé par dessus le marché pour l’avoir insultée.

Autre filouterie mesquine, mais toujours scientifique. Le filou s’approche du comptoir d’une taverne et demande deux cordes de tabac. On les lui donne, quand tout à coup après les avoir rapidement examinées, il se met à dire :

« Ce tabac n’est pas de mon goût. Reprenez-le et donnez-moi à la place un verre de grog. »

Le grog servi et avalé, le filou gagne la porte pour s’en aller. Mais la voix du tavernier l’arrête :

« Je crois, monsieur, que vous avez oublié de payer votre grog. »

« Payer mon grog ! — Ne vous ai-je pas donné le tabac en retour ? Que vous faut-il de plus ? »

« Mais, s’il vous plaît, monsieur je ne me souviens pas que vous ayez payé le tabac. »

« Que voulez-vous dire par là, coquin ? — Ne vous ai-je pas rendu votre tabac ? Attendez-vous que je vous paie ce que je n’ai pas pris ?

« Mais, monsieur, » dit le marchand, ne sachant plus que dire, « mais, monsieur… »

« Il n’y a pas de mais qui tienne, monsieur, » interrompt le filou, faisant semblant d’entrer dans une grande colère, et fermant la porte avec violence derrière lui, « il n’y a pas de mais qui tienne, nous connaissons vos tours d’escamotage. »

Voici encore une très habile filouterie, qui se recommande surtout par sa simplicité. Une bourse a été perdue ; et celui qui l’a perdue fait insérer dans les journaux du jour un avertissement accompagné d’une description très détaillée.

Aussitôt notre filou de copier les détails de l’avertissement, en changeant l’en-tête, la phraséologie générale, et l’adresse. Par exemple, l’original, long et verbeux, porte cet en-tête : « Un portefeuille perdu ! » et invite à déposer l’argent, quand on l’aura trouvé, au n° 1 de Tom Street.

La copie est brève ; elle porte en tête ce seul mot « perdu » et indique le n°2 ou le n°3 de Harry ou Dick Street, comme l’endroit où l’on peut voir le propriétaire. Cette copie est insérée au moins dans cinq ou six journaux du jour, de telle sorte qu’elle ne paraisse que peu d’heures après l’original. Dût-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la bourse, c’est à peine s’il pourrait se douter qu’elle a quelque rapport avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances contre une que celui qui l’aura trouvée se présente à l’adresse donnée par le filou plutôt qu’à celle du légitime propriétaire. Le filou paie la récompense, met l’argent dans sa poche et file.

Voici une filouterie qui a beaucoup d’analogie avec la précédente. Une dame du grand ton a laissé glisser dans la rue une bague de diamant d’un prix exceptionnel. Elle offre à celui qui la retrouvera quarante ou cinquante dollars de récompense — elle fait dans son annonce une description détaillée de la pierre et de sa monture, et déclare qu’elle paiera instantanément la récompense promise à celui qui la rapportera au n° tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un jour ou deux après, la dame étant absente de son logis, on sonne au n° tant dans l’avenue indiquée. Une servante paraît ; l’inconnu demande la dame de la maison ; en apprenant qu’elle est absente, il s’étonne et manifeste le plus poignant regret. C’est une affaire d’importance qui concerne personnellement la maîtresse du logis. En effet il a eu la bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-être fera-t-il bien de revenir une autre fois. « Pas du tout ! » dit la servante : « pas du tout ! » disent en chœur la sœur et la belle-sœur de la dame qu’on a appelées sur les entrefaites. L’identité de la bague est bruyamment constatée, la récompense payée, et l’homme de détaler au plus vite. La dame rentre, et manifeste à sa sœur et à sa belle-sœur quelque mécontentement de ce qu’elles aient payé quarante ou cinquante dollars un fac-simile de sa bague — un fac-simile fait de vrai similor et d’un infâme strass.

Mais comme les filouteries n’ont pas de fin, cet essai ne finirait jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure, et je ne saurais mieux le faire, qu’en racontant sommairement une filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a été dernièrement le théâtre, et qui s’est reproduite depuis avec succès dans d’autres localités de plus en plus florissantes de l’Union.

Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait d’où. Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans ses démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple et sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui ne vise qu’au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles, et des pantalons sans sous-pied. Il a tout l’air, en réalité, d’un aisé, économe, exact et respectable homme d’affaires — l’homme d’affaires par excellence, un de ces hommes durs et âpres à l’extérieur, mais doux à l’intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie — personnages dont les paroles sont autant d’engagements, et qui sont connus pour répandre d’une main les guinées en charités, tandis que de l’autre, quand il s’agit de transaction commerciale, ils se font escompter jusqu’à la dernière fraction d’un farthing.

Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes sont méthodiques — il s’établirait de préférence dans une petite famille respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont pas une question — il n’insiste que sur un point : c’est qu’on lui présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux du mois), et lorsqu’enfin il a trouvé ce qu’il lui faut, il prie sa propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises le premier jour de chaque mois, et jamais le second sous aucun prétexte.

Ces arrangements pris, notre homme d’affaires loue un bureau dans un quartier plutôt respectable que fashionable de la ville. Il ne méprise rien tant que les prétentions. « Quand il y a tant de montre, » dit-il, « il est rare qu’il y ait quelque chose de solide dessous, » — observation qui fait une si profonde impression sur l’esprit de sa propriétaire, qu’elle l’écrit au crayon en guise de memorandum dans sa grande Bible de famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.

Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit, dans les principales maisons de publicité à six pennies — celles à un sou, il les dédaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer leurs annonces à l’avance. Un des points de la profession de foi de notre homme d’affaires, c’est que rien ne doit se payer avant d’être fait.

DEMANDE. — Les soussignés, sur le point de commencer des opérations d’affaires très étendues dans cette ville, réclament les services de trois ou quatre secrétaires intelligents et compétents, à qui il sera fait de larges appointements. On exige les meilleures recommandations, plus encore pour l’honnêteté que pour la capacité. Comme les affaires en question impliquent de hautes responsabilités, et que des sommes considérables doivent nécessairement passer par les mains de ces employés, il a semblé opportun de demander à chacun des secrétaires engagés un dépôt de cinquante dollars. Inutile donc de se présenter, si l’on ne peut verser cette somme entre les mains des soussignés, ni fournir les témoignages de moralité les plus satisfaisants. On préférerait des jeunes gens ayant de pieuses inclinations. On pourra se présenter entre dix et onze heures du matin, et entre quatre et cinq de l’après-midi, chez Messieurs


Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Co.
n° 110, Dog Street.


Au 31 du mois, cette annonce avait amené à l’office de MM. Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Compagnie, quinze ou vingt jeunes gens ayant de pieuses inclinations. Mais notre homme d’affaires n’est pas pressé de conclure avec l’un ou avec l’autre — un homme d’affaires ne se presse jamais — et ce n’est qu’après le plus sévère examen des pieuses inclinations de chacun des postulants que ses services sont agréés, et les cinquante dollars reçus, uniquement à titre de sage précaution, sous la respectable signature de MM. Bogs, Logs, Frogs et Compagnie. Le matin du premier jour du mois suivant, la propriétaire ne présente pas sa quittance selon sa promesse — grave négligence pour laquelle le respectable chef de la maison qui finit en Ogs l’aurait sans doute sévèrement réprimandée, s’il avait pu se laisser entraîner à rester dans la ville un ou deux jours de plus dans ce dessein.

Quoi qu’il en soit, les constables ont un mauvais quart d’heure à passer, bien des pas à faire en tout sens, et tout ce qu’ils peuvent faire, c’est de déclarer que l’homme d’affaires, était dans toute la force du terme, un « hen knee high, » locution que quelques personnes traduisent par N. E. I. initiales sous lesquelles il faudrait lire la phrase classique Non Est Inventus[3].

En attendant, les jeunes secrétaires se sentent un peu moins inclinés à la piété qu’auparavant, pendant que la propriétaire achète un morceau de la meilleure gomme élastique Indienne de la valeur d’un shilling, et met tous ses soins à effacer le mémorandum au crayon écrit par quelque folle dans sa grande Bible de famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.


  1. Romancier américain, que Poe juge ainsi dans ses Marginalia : « Son art est grand et d’un haut caractère, mais massif et sans détails. Il commence toujours bien, mails il ne sait pas du tout achever ; il est excessivement volage et irrégulier, mais plein d’action et d’énergie. »
  2. « Comme un chien ne se laissera pas détourner d’un lambeau de cuir graissé ».
  3. Nous ne l’avons pas trouvé.