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La Fin de notre ère/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Bibliothèque indépendante d'édition (p. 3-7).


Jamais les hommes n’ont eu tant à faire. Notre siècle est le siècle de la Révolution, dans tout le sens du mot ; non la Révolution matérielle, mais la Révolution morale. La suprême idée de l’ordre social et du perfectionnement humain s’élabore.
Chenning.
Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.
Jean, viii, 32.

I

LA FIN DU SIÈCLE. — LA DESTRUCTION DU PASSÉ :
SES INDICES ET SES CAUSES


La fin du siècle, dans le langage évangélique, cela ne signifie point la fin d’une période de cent ans et le commencement d’une autre, mais la fin d’une certaine conception du monde, la fin d’une religion, d’un moyen de communion des hommes et le commencement d’une nouvelle conception du monde, d’une autre religion, d’un autre moyen de communion.

Il est dit dans l’Évangile qu’à tel passage d’un siècle à l’autre des maux de toutes sortes se produiront : trahisons, tromperies, cruautés, guerres, et qu’à cause des crimes l’amour se refroidira. Pour moi ces paroles ne sont point une prophétie surnaturelle ; elles indiquent que quand la religion, l’ordre de la vie dans lequel vivaient les hommes sera remplacé par un autre ; quand l’ancien ordre de choses croulera et fera place au nouveau, fatalement se produiront de grandes émeutes, des cruautés, des tromperies, des trahisons, des crimes de toutes sortes, et à cause de ces crimes, se refroidira l’amour, la chose la plus importante et la plus nécessaire pour la vie sociale.

C’est ce qui se passe maintenant, non seulement en Russie, mais dans tout le monde chrétien, avec cette différence que ce qui existe à l’état latent dans tout le reste du monde chrétien se manifeste, en Russie, clairement et ouvertement.

J’estime que la vie des peuples chrétiens est précisément arrivée à cette limite qui sépare le vieux siècle qui meurt du nouveau qui naît : je pense que c’est précisément maintenant que commence à s’opérer cette grande transformation qui, depuis près de 2.000 ans, se préparait dans le monde chrétien, transformation dont le but est de remplacer le christianisme déformé — et la puissance des uns basée sur lui et l’esclavage des autres — par le vrai christianisme, par l’égalité et la vraie liberté de tous les hommes, liberté propre à tous les êtres raisonnables.

Je vois les indices extérieurs de cette transformation dans la lutte aiguë des classes, chez tous les peuples ; dans la froide cruauté des riches ; dans la surexcitation et le désespoir des pauvres ; dans l’armement sans cesse accru de tous les États les uns contre les autres ; dans l’extension de la doctrine socialiste, irréalisable, horrible par son despotisme et superbe de légèreté ; dans l’inutilité et la sottise des raisonnements oisifs et des études appelées sciences qui sont tenues pour l’activité intellectuelle la plus importante ; dans la dépravation intellectuelle et le vide de l’art en toutes ses manifestations, et, surtout, non seulement dans l’absence, chez les dirigeants, de toute religion, mais dans la négation consciente de toute religion, remplacée par la reconnaissance de la légitimité de l’oppression des faibles par les forts et, par conséquent, dans l’absence complète de toute base raisonnable dans la vie.

Tels sont les indices généraux de la transformation qui approche, ou plutôt de l’état transitoire amenant cette transformation, dans lequel se trouvent les peuples chrétiens. Et les indices temporaires, historiques, ou cette poussée qui doit amener la transformation, c’est la guerre russo-japonaise qui vient de se terminer et le mouvement révolutionnaire qui s’est allumé avec elle et qui jusqu’alors ne s’était jamais manifesté parmi le peuple russe.

On voit les causes de l’écrasement de l’armée et de la flotte russes, par les Japonais, dans des hasards malheureux, dans les abus des gouvernants russes ; on voit la cause du mouvement révolutionnaire, en Russie, dans le mauvais gouvernement, dans la suractivité des révolutionnaires ; et pour les hommes politiques russes ainsi que pour les étrangers, ces événements ont pour conséquence l’affaiblissement de la Russie, le déplacement du centre de gravité des relations internationales, le changement de forme du gouvernement de cet empire.

Pour moi, ces événements ont une importance beaucoup plus grande. Ce n’est pas seulement l’écrasement de l’armée et de la flotte russes, la débâcle de l’ordre gouvernemental russe, c’est l’indice du commencement de la désagrégation de la Russie. Et cette désagrégation de la Russie est, selon moi, l’indice du commencement de la destruction de toute la civilisation pseudo-chrétienne ; c’est la fin du vieux siècle et le commencement du nouveau. Ce qui a amené les peuples chrétiens à la situation où ils se trouvent maintenant a des origines lointaines : depuis que le christianisme fut reconnu comme religion d’État.

Un gouvernement qui s’appuie sur la violence, qui exige, pour son existence, l’obéissance absolue à ses lois de préférence, s’il le faut, à la loi religieuse ; un gouvernement qui ne peut exister sans supplices, sans armée, sans guerres, qui attribue à ses gouvernants une importance quasi divine, qui glorifie la richesse et la puissance ; un tel gouvernement accepte, dans la personne de ses gouvernants et de ses sujets, la religion chrétienne, qui proclame l’égalité absolue et la liberté de tous les hommes.

Cette religion qui déclare une seule loi de Dieu, supérieure à toutes les autres lois, cette religion qui, non seulement nie toute violence, toute vengeance, les supplices et les guerres, mais qui prescrit d’aimer ses ennemis, qui glorifie non la puissance et la richesse, mais l’humilité et la pauvreté, cette religion chrétienne, le gouvernement l’accepte en la personne de ses gouvernants païens ; il l’accepte, non dans son vrai sens, mais sous cet aspect déformé avec lequel l’ordre païen de la vie continue d’exister.

Et la plupart des gouvernants et de leurs conseillers ne comprennent pas du tout le vrai sens du christianisme. Ils se révoltent ouvertement contre les hommes qui professent et propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, ils les tuent, les persécutent et leur interdisent de propager le christianisme dans son vrai sens. Le clergé interdit la lecture de l’Évangile et ne reconnaît qu’à soi le droit d’interpréter l’Écriture sainte ; il invente des sophismes compliqués pour justifier l’union impossible de l’État et du christianisme, il établit des rites solennels qui hypnotisent le peuple. Et depuis des siècles la majorité des hommes vit se croyant chrétienne, et ne soupçonne même pas la centième partie de l’importance du vrai christianisme. Mais le prestige de l’État, quelque grand et durable que soit son triomphe, quelque cruellement qu’il opprime le christianisme ne peut étouffer la vérité qui révèle à l’homme son âme et qui fait l’essence du christianisme. Plus cette situation durait, plus s’établissait nettement la contradiction existant entre la doctrine chrétienne de l’humilité et de l’amour, et l’État, institution d’orgueil et de violence. La digue la plus grande ne peut retenir la source d’eau courante ; inévitablement l’eau se frayera un chemin : elle passera par-dessus la digue, ou la détruira, ou la contournera. Ce n’est qu’une question de temps.

Ce fut ainsi avec le vrai christianisme caché par le pouvoir de l’État. L’État, pendant longtemps, a retenu l’eau courante, mais le temps est venu et le christianisme détruit la digue qui la retenait et en entraîne les débris.

Et je vois les indices extérieurs que ce temps est venu juste maintenant, dans la victoire facile, presque sans luttes, remportée par les Japonais sur les Russes, et dans les émeutes qui, en même temps que cette guerre, ont soulevé toutes les classes du peuple russe.