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La Fin de notre ère/05

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Bibliothèque indépendante d'édition (p. 20-25).


V

CONSÉQUENCES DE L’INAPPLICATION DU PRÉCEPTE
DE LA NON-RÉSISTANCE


C’est peu d’avoir montré que la vengeance et le mal pour le mal ne sont ni avantageux ni raisonnables et augmentent le mal ; la doctrine chrétienne a montré en outre que la non-résistance au mal par la violence, que l’endurance de la violence sans lutte contre elle est l’unique moyen d’atteindre la vraie liberté qui est propre à l’homme. Cette doctrine a établi que l’homme, dès qu’il lutte contre la violence, par cela même se prive de la liberté, puisque, admettant l’emploi de la violence contre les autres, il l’admet contre soi-même. C’est pourquoi il a pu se soumettre à cette violence contre laquelle il luttait. Et fût-il même vainqueur, une fois dans le domaine de la lutte extérieure, il resterait en danger d’être, plus tard, vaincu par un plus fort.

Seul peut être libre celui qui se donne pour but l’accomplissement de la loi supérieure, commune à toute l’humanité et pour laquelle ne peuvent être d’obstacles. L’unique moyen de diminuer la violence dans le monde et d’atteindre l’absolue liberté, c’est la tolérance docile, sans luttes, de n’importe quelle violence.

La doctrine chrétienne a proclamé la loi de la liberté absolue de l’homme, mais avec la condition nécessaire de se soumettre à la loi supérieure, sans restriction : « Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, et qui ne peuvent faire mourir l’âme ; mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps dans la géhenne. » (Matthieu, x-28.)

Ceux qui acceptent cette doctrine dans son vrai sens et obéissent à la loi supérieure sont libres de toute autre obéissance. Ils supportent docilement la violence des hommes, mais ne leur obéissent pas quand il s’agit d’œuvres qui ne sont point d’accord avec la loi supérieure. C’est ainsi qu’agissaient les premiers chrétiens, quand ils étaient en petit nombre parmi les peuples païens.

Ils refusaient d’obéir aux gouvernements dans les œuvres qui n’étaient pas d’accord avec la loi supérieure qu’ils appelaient la loi de Dieu. Ils étaient pour ce fait poursuivis et suppliciés, mais ils n’obéissaient pas aux hommes et étaient libres. Quand les peuples entiers, qui vivaient sous la forme gouvernementale établie et soutenue par la violence, furent, par les rites extérieurs du baptême, reconnus chrétiens, alors les rapports des chrétiens envers le pouvoir changèrent totalement. Les gouvernements, avec l’aide du clergé soumis à eux, firent entendre à leurs sujets que la violence et le meurtre peuvent être commis quand ils ont pour but la vengeance légitime ou la défense des faibles et des opprimés. En outre, en forçant les hommes à prêter serment au pouvoir, c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils exécuteront fidèlement tout ce que leur prescrira le pouvoir, les gouvernements ont amené leurs sujets à tel point que les hommes, qui se croyaient chrétiens, cessèrent de croire défendus la violence et le meurtre. En les commettant, ils acceptaient fatalement ceux qui pouvaient être commis sur eux. Il arriva ainsi que les chrétiens, au lieu d’être libres, comme l’avait proclamé le Christ, au lieu de se croire obligés, comme auparavant, d’endurer la violence et de n’obéir à personne, sauf à Dieu, commencèrent à trouver honteux pour eux d’endurer la violence sans la combattre (honneur). Ils envisagèrent comme leur devoir le plus sacré d’obéir au pouvoir des gouvernements ; ils devinrent des esclaves. Élevés dans ces idées non seulement ils n’avaient pas honte de leur esclavage, mais ils étaient fiers de la puissance de leurs gouvernements, car toujours les esclaves s’enorgueillissent de la puissance de leurs maîtres.

En ces derniers temps, de cette déformation du christianisme est née une nouvelle tromperie qui a enfoncé les peuples chrétiens dans leur asservissement. Voici en quoi elle consiste :

Par une organisation électorale compliquée et des représentants dans les institutions gouvernementales, on fait croire aux hommes d’un certain pays qu’en choisissant quelqu’un qui ensuite avec d’autres, élira quelqu’un parmi des dizaines de candidats inconnus de lui, ou qu’en choisissant directement leurs représentants, ils participeront au pouvoir gouvernemental et, par conséquent, en obéissant au gouvernement obéiront à eux-mêmes, c’est-à-dire seront libres.

Il semble que cette tromperie devrait être évidente, théoriquement et pratiquement, puisqu’avec l’organisation la plus démocratique et le suffrage universel, le peuple ne peut pas exprimer sa volonté. 1o parce que les millions d’individus d’un peuple n’ont pas et ne peuvent avoir la même volonté, et, 2o parce que, même si pareille volonté existait, la majorité des voix ne pourrait l’exprimer. Et sans faire remarquer que les élus qui participent au gouvernement font les lois et dirigent le peuple non en vue de son bien, mais dans le seul but de conserver, parmi les partis en lutte, leur importance et leur pouvoir, sans parler de la dépravation du peuple qui en résulte : mensonges de toutes sortes, dérivatifs immoraux, vénalité — cette tromperie est encore particulièrement nuisible par l’esclavage satisfait auquel elle réduit les hommes qui l’ont subie.

S’imaginant faire leur propre volonté en obéissant au gouvernement, ils n’oseront déjà plus désobéir aux ordres du pouvoir humain, bien que ces ordres soient contraires non seulement à leurs désirs personnels, à leurs goûts, à leurs avantages, mais aussi à la loi supérieure et à leur conscience. Et cependant, les actes des gouvernements des peuples qui, soi-disant, se dirigent eux-mêmes, dépendent de la lutte des partis, des intrigues, des ambitions, de la vénalité ; ils expriment aussi peu la volonté et les désirs des peuples que ceux des gouvernements les plus despotiques.

Ces hommes sont semblables à des prisonniers qui s’imagineraient être libres parce qu’ils auraient le droit de donner leur voix pour l’élection de geôliers chargés de l’ordre intérieur et administratif de la prison.

Un sujet de l’État le plus despotique, le Dahomey, peut être absolument libre, bien que subissant les plus cruelles violences de la part du pouvoir qu’il n’a pas établi, tandis que le sujet d’un gouvernement constitutionnel est toujours un esclave parce que s’imaginant qu’il participe ou peut participer à son gouvernement, il reconnaît la légitimité de toute la violence qui s’exerce sur lui. Il obéit à tout ordre du pouvoir, de sorte que les sujets des gouvernements constitutionnels qui se croient libres, précisément à cause de cette croyance, perdent même la notion de la vraie liberté.

De pareils hommes en imaginant s’affranchir, se donnent de plus en plus en esclavage à leur gouvernement. Rien ne montre si clairement cet asservissement de plus en plus grand des peuples que l’extension et le succès des théories socialistes, c’est-à-dire l’aspiration vers un asservissement de plus en plus complet.

Les Russes, sous ce rapport, se trouvent en des conditions plus avantageuses, puisque, jusqu’à ce jour, ils n’ont jamais participé au pouvoir et ne sont pas dépravés par cette participation ; néanmoins, comme les autres peuples, ils se soumettent à toutes les tromperies de la glorification du pouvoir — serment, prestige de la puissance gouvernementale, de la patrie — et se croient tenus d’obéir en tout au gouvernement. Et, actuellement, les hommes superficiels de la société russe tâchent d’amener aussi le peuple russe à cet esclavage constitutionnel dans lequel se trouvent les peuples européens.

De sorte que la conséquence principale du rejet du précepte de la non-résistance est, outre le mal de l’armement et des guerres, la privation de plus en plus grande de la liberté des hommes qui professent la loi du Christ déformée.