La Foire sur la place/I/2

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 10-17).
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Première Partie — 2


Il décida, le matin même, de faire les premières démarches. Il connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son pays : son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle, marchand de draps, dans le quartier du Mail ; et un petit Juif de Mayence, Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande maison de librairie, dont il n’avait pas l’adresse.


Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou quinze ans[1]. Il avait eu pour lui une de ces amitiés d’enfance, qui devancent l’amour, et qui sont déjà de l’amour. Diener aussi l’avait aimé. Ce gros garçon timide et compassé avait été séduit par la fougueuse indépendance de Christophe ; il s’était évertué à l’imiter, d’une façon ridicule : ce qui irritait Christophe et le flattait. Alors ils faisaient des projets qui bouleversaient le monde. Puis Diener avait voyagé, pour son éducation commerciale, et ils ne s’étaient plus revus ; mais Christophe avait parfois de ses nouvelles par les gens du pays, avec qui Diener était resté en relations régulières.

Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe avaient eu un autre caractère. Ils s’étaient connus, tout gamins, à l’école, où le petit singe avait joué quelques tours à Christophe, qui l’étrillait en échange, quand il voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se défendait pas ; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la poussière, en pleurnichant ; mais il recommençait aussitôt après, avec une malice inlassable, — jusqu’au jour où il prit peur, Christophe l’ayant menacé sérieusement de le tuer.

Christophe sortit de bonne heure. Il s’arrêta en route, pour déjeuner à un café. Il s’obligeait, malgré son amour-propre, à ne perdre aucune occasion de parler en français. Puisqu’il devait vivre à Paris, peut-être des années, il lui fallait s’adapter le plus vite possible aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il s’imposa donc de ne pas prendre garde, bien qu’il en souffrît cruellement, à l’air goguenard du garçon, qui écoutait son charabia ; et, sans se décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu’il répétait avec ténacité, jusqu’à ce qu’il fût compris.

Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, quand il avait une idée en tête, il ne voyait rien autour de lui. Paris lui faisait seulement, dans cette première promenade, l’impression d’une ville vieille et mal tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où l’on sent monter l’orgueil d’une force nouvelle ; et il était désagréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées boueuses, la bousculade des gens, le désordre des voitures, — des véhicules de toute sorte, de toute forme : de vénérables omnibus à chevaux, des tramways à vapeur, à électricité, et de tous les systèmes, — des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux de bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les places encombrées de statues en redingote : je ne sais quelle pouillasserie de ville du moyen âge, initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais qui ne peut se défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la veille s’était changé en une petite pluie pénétrante. Dans beaucoup de boutiques, le gaz était allumé, bien qu’il fût plus de dix heures.

Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale de rues qui avoisinent la place des Victoires, au magasin qu’il cherchait, rue de la Banque. En entrant, il crut voir, au fond de la boutique longue et obscure, Diener occupé à ranger des ballots, au milieu d’employés. Mais il était un peu myope, et se défiait de ses yeux, bien que leur intuition le trompât rarement. Il y eut un remue-ménage parmi les gens du fond, quand Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait ; et, après un conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et dit en allemand :

— Monsieur Diener est sorti.

— Sorti ? Pour longtemps ?

— Je crois. Il vient de sortir.

Christophe réfléchit un instant ; puis il dit :

— Très bien. J’attendrai.

L’employé, surpris, se hâta d’ajouter :

— C’est qu’il ne rentrera peut-être pas avant deux ou trois heures.

— Oh ! cela ne fait rien, répondit Christophe avec placidité. Je n’ai rien à faire à Paris. Je puis attendre, tout le jour, s’il le faut.

Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant qu’il plaisantait. Mais Christophe ne songeait déjà plus à lui. Il s’était assis tranquillement dans un coin, le dos tourné à la rue ; et il semblait prêt à y camper.

Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues ; ils cherchaient, avec une consternation comique, un moyen de se débarrasser de l’importun.

Après quelques minutes d’incertitude, la porte du bureau s’ouvrit. Monsieur Diener parut. Il avait une large figure rouge, balafrée sur la joue et le menton d’une cicatrice violette, la moustache blonde, les cheveux aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d’or, des boutons d’or à son plastron de chemise, et des bagues à ses gros doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il vint à Christophe, d’un air dégagé. Christophe, qui rêvassait sur sa chaise, eut un sursaut d’étonnement. Il saisit les mains de Diener, et s’exclama, avec une cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés, et rougir Diener. Le majestueux personnage avait ses raisons pour ne pas vouloir reprendre avec Christophe ses relations d’autrefois ; et il s’était promis de le tenir à distance, dès le premier abord, par ses manières imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de Christophe, qu’il se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence ; il en était furieux et honteux. Il bredouilla précipitamment :

— Dans mon cabinet… Nous serons mieux pour causer.

Christophe reconnut là sa prudence habituelle.

Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener ne s’empressait pas de lui offrir une chaise. Il restait debout, expliquant, avec une lourde maladresse :

— Bien content… J’allais sortir… On croyait que j’étais sorti… Mais il faut que je sorte… Je n’ai qu’une minute… Un rendez-vous urgent…

Christophe comprit que l’employé lui avait menti tout à l’heure, et que le mensonge était convenu avec Diener, pour le mettre à la porte. Le sang lui monta à la tête ; mais il se contint, et dit sèchement :

— Rien ne presse.

Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d’un tel sans-gêne.

— Comment ! rien ne presse ! dit-il. Une affaire…

Christophe le regarda en face :

— Non.

Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, de se sentir si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l’interrompit :

— Voici, dit-il. Tu sais…

(Ce tutoiement blessait Diener, qui s’était vainement efforcé, dès les premiers mots, d’établir entre Christophe et lui la barrière du : vous.)

— … Tu sais pourquoi je suis ici ?

— Oui, je sais, dit Diener.

(Il avait été informé par ses correspondants de l’algarade de Christophe, et des poursuites dirigées contre lui.)

— Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas ici pour mon plaisir. J’ai dû fuir. Je n’ai rien. Il faut que je vive.

Diener attendait la demande. Il la reçut, avec un mélange de satisfaction — (car elle lui permettait de reprendre sa supériorité sur Christophe) — et de gêne — (car il n’osait pas lui faire sentir cette supériorité, comme il l’eût voulu.)

— Ah ! fit-il avec importance, c’est bien fâcheux, bien fâcheux. La vie est difficile ici. Tout est cher. Nous avons des frais énormes. Et tous ces employés…

Christophe l’interrompit avec mépris :

— Je ne te demande pas d’argent.

Diener fut décontenancé. Christophe continua :

— Tes affaires vont bien ? Tu as une belle clientèle ?

— Oui, oui, pas mal, Dieu merci… dit prudemment Diener. (Il se méfiait.)

Christophe lui lança un regard furieux, et reprit :

— Tu connais beaucoup de monde dans la colonie allemande ?

— Oui.

— Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. Ils ont des enfants. Je donnerai de leçons.

Diener prit un air embarrassé.

— Qu’est-ce encore ? fit Christophe. Est-ce que tu doutes par hasard que j’en sache assez pour un pareil métier ?

Il demandait un service, comme si c’était lui qui le rendait. Diener, qui n’eût jamais rien fait pour Christophe que pour avoir le plaisir de le sentir son obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt pour lui.

— Tu en sais mille fois plus qu’il n’en faut… Seulement…

— Eh bien ?

Eh bien, c’est difficile, très difficile, vois-tu, à cause de ta situation.

— Ma situation ?

— Oui… Enfin, cette affaire, ce procès… Si cela venait à se savoir… C’est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort.

Il s’arrêta, en voyant le visage de Christophe se décomposer de colère ; et il se hâta d’ajouter :

— Ce n’est pas pour moi… Je n’ai pas peur… Ah ! si j’étais seul !… C’est mon oncle… Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans lui…

De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l’explosion qui se préparait, il dit précipitamment — (il n’était pas mauvais, au fond ; l’avarice et la vanité luttaient en lui : il eût voulu obliger Christophe, mais à bon compte) :

— Veux-tu cinquante francs ?

Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d’une telle façon que celui-ci recula en toute hâte jusqu’à la porte, qu’il ouvrit, prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d’approcher de lui sa tête congestionnée :

— Cochon ! — dit-il, d’une voix retentissante. Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu de : employés. Sur le seuil, il cracha de dégoût.

  1. Voir Jean-Christophe, II. Le Matin.