La Foire sur la place/I/5

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 32-38).
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Première Partie — 5


Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht. Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l’Opéra. Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée ; il tendit froidement deux doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s’asseoir. Il resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.

Daniel Hecht était un homme d’une quarantaine d’années, grand, froid, correctement mis, un type phénicien très marqué, l’air intelligent et désagréable, une figure renfrognée, et le poil noir, une barbe de roi assyrien, longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à quelque chose de méprisant dans son caractère ; mais elle tenait encore plus à ce qu’il y avait en lui d’automatique et de guindé. Les Juifs de cette espèce ne sont pas rares ; et l’opinion n’est pas tendre pour eux : elle taxe d’arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d’une gaucherie incurable de corps et d’âme.

Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par l’accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main. Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s’être douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers lui, et, sans le regarder, dit :

— Krafft… Christophe Krafft… Je n’ai jamais entendu ce nom.

Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère :

— Vous l’entendrez plus tard.

Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si Christophe n’existait pas :

— Krafft… Non. Je ne connais pas.

Il était de ces gens, pour qui c’est déjà une mauvaise note que de n’être pas connu d’eux.

Il continua, en allemand :

— Et vous êtes du Rhein-Land ?… C’est étonnant combien il y a de gens là-bas qui se mêlent de musique ! Je crois qu’il n’y en a pas un qui ne prétende être musicien.

Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence ; mais Christophe le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l’avait devancé.

— Ah ! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette justice que moi, je n’y entends rien.

— Cela fait votre éloge, répondit Hecht.

— S’il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l’affaire.

Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même indifférence :

— Vous avez déjà écrit de la musique ? Qu’est-ce que vous avez écrit ? Des lieder, naturellement ?

— Des lieder, deux symphonies, des poèmes symphoniques, des quatuors, des suites pour piano, de la musique de scène, dit Christophe, bouillonnant.

— On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse dédaigneuse.

Il était d’autant plus méfiant à l’égard du nouveau venu, que celui-ci avait écrit tant d’œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait pas.

— Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque vous m’êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une collection, une Bibliothèque de la jeunesse, où nous publions des morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous « simplifier » le Carnaval de Schumann, et l’arranger à six et à huit mains ?

Christophe tressauta :

— Et voilà ce que vous m’offrez, à moi, à moi ?…

Ce « moi » naïf fit la joie de Kohn ; mais Hecht prit un air offensé :

— Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce n’est point là un travail si facile ! S’il vous paraît trop aisé, tant mieux ! Nous verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous croire. Mais enfin, je ne vous connais pas.

Il pensait, à part lui :

— Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à Johannes Brahms lui-même.

Christophe, sans répondre, — (car il s’était promis de réprimer ses emportements) — enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la porte. Kohn l’arrêta, en riant :

— Attendez, attendez donc ! dit-il.

Et, se tournant vers Hecht :

— Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que vous puissiez vous faire une idée.

— Ah ! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela.

Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les yeux, négligemment.

— Qu’est-ce que c’est ? Une Suite pour piano… (Lisant :) Une journée… Ah ! toujours de la musique à programme !…

Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il était excellent musicien, possédait son métier, d’ailleurs ne voyait rien au delà ; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l’œuvre, d’un air dédaigneux ; il était très frappé du talent qu’elle révélait ; mais sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de Christophe lui défendaient d’en rien montrer. Il alla jusqu’au bout, en silence, ne perdant pas une note :

— Oui, dit-il enfin, d’un ton protecteur, c’est assez bien écrit.

Une critique violente eût moins blessé Christophe.

— Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, fit-il, exaspéré.

— J’imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce morceau, c’est pour que je vous dise ce que j’en pense.

— En aucune façon.

— Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous venez me demander.

— Je vous demande du travail, pas autre chose.

— Je n’ai rien autre à vous offrir, pour le moment, que ce que je vous ai dit. Encore n’en suis-je pas sûr. J’ai dit que cela se pourrait.

— Et vous n’avez pas d’autre moyen d’occuper un musicien comme moi ?

— Un musicien comme vous ? dit Hecht, d’un ton d’ironie blessante. D’aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n’ont pas cru cette occupation au-dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m’en ont été reconnaissants.

— C’est qu’ils sont des jean-foutres, éclata Christophe. — (Il connaissait déjà certaines finesses de la langue française.) — Vous vous trompez, si vous croyez que vous avez affaire à quelqu’un de leur espèce. Croyez-vous m’en imposer avec vos façons de ne pas me regarder en face, et de me parler du bout des dents ? Vous n’avez même pas daigné répondre à mon salut, quand je suis entré… Mais qu’est-ce que vous êtes donc, pour en user ainsi avec moi ? Êtes-vous seulement musicien ? Avez-vous jamais rien écrit ?… Et vous prétendez m’apprendre comment on écrit, à moi, dont c’est la vie d’écrire !… Et vous ne trouvez rien de mieux à m’offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer de grands musiciens, et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour faire danser les petites filles !… Adressez-vous à vos Parisiens, s’ils sont assez lâches pour se laisser faire la leçon par vous ! Pour moi, j’aime mieux crever !

Impossible d’arrêter le torrent.

Hecht dit, glacial :

— Vous êtes libre.

Christophe sortit, en faisant claquer les portes, Hecht haussa les épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui riait :

— Il y viendra, comme les autres.

Au fond, il l’estimait. Il était assez intelligent pour sentir la valeur non seulement des œuvres, mais des hommes. Sous l’emportement injurieux de Christophe il avait discerné une force, dont il savait la rareté, — dans le monde artistique plus qu’ailleurs. Mais son amour-propre s’était buté : à aucun prix, il n’eût consenti à reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre justice à Christophe, et il était incapable de le faire, à moins que Christophe ne s’humiliât devant lui. Il attendit que Christophe lui revînt : son triste scepticisme et son expérience des gens lui avaient fait connaître l’avilissement inévitable des volontés par la misère.