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La Folie au point de vue psychologique/02

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La Folie au point de vue psychologique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 23 (p. 838-865).
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LA FOLIE
AU POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE

II.
LA RESPONSABILITÉ MORALE DES FOUS [1]

Hegel a démontré, par dialectique transcendante, que la folie est un des momens, nécessaires que traverse l’âme universelle avant d’arriver en chacun de nous à la pleine conscience de son individualité. La plupart, il est vrai, franchissent ce pas sans encombre : ils ne sont fous que virtuellement ; une chance heureuse, sur laquelle le philosophe de Berlin ne s’explique qu’imparfaitement, les a dispensés de ce stage que leur imposait la logique du système. — Moins savamment, moins pesamment, le vulgaire est souvent tenté de penser et de dire comme Hegel. C’est un adage que tout homme a son grain de folie ; entre la pleine raison et l’aliénation la mieux caractérisée, beaucoup inclinent à croire que les transitions sont insensibles et innombrables, qu’aucune ligne de démarcation n’existe, que mille circonstances, souvent fort insignifiantes, peuvent faire descendre au plus ferme esprit tout ou parue de cette échelle fatale au bas de laquelle est la démence, Ce qui est plus grave, c’est que plusieurs aliénistes, et des plus autorisés, se déclarent impuissans à produire le criterium scientifique de la folie ; quelques-uns nous parlent même de fous parfaitement bien portans et prétendent faire rentrer dans cette catégorie presque tous les originaux, les caractères bizarres et passionnés, les fanatiques, les vicieux, les criminels ! Est-ce donc vraiment la science qui parle ainsi ? Devons-nous renoncer à toutes les vieilles idées sur le libre arbitre, la culpabilité, le droit de punir, bouleverser nos codes et nos systèmes de répression, détester une, fatale ignorance qui, depuis tant, de siècles, et de nos jours encore, frappe comme un coupable celui qui n’est qu’un fou, et mesurer, désormais notre empressement pour absoudre à la grandeur de l’attentat et à l’insensibilité morale de celui qui l’a commis ! Redoutables questions dont les conséquences intéressent l’ordre social tout entier et qu’il ne nous a pas paru sans utilité de soumettre à un sérieux et impartial examen.

Mais avant de suivre ainsi les variations et les décroissances de la responsabilité dans les divers états qui se rapprochent plus ou moins de la folie, nous voudrions dissiper un malentendu. Soutenir, comme on le fait quelquefois, qu’une série de transitions insensibles conduit de la santé mentale à la folie, et qu’il est en conséquence impossible d’établir entre elles une ligne rigoureuse de démarcation, nous paraît un sophisme. Que cette ligne n’ait pas encore été tirée, qu’aucun critérium décisif n’ait été signalé jusqu’à présent, que le diagnostic de l’aliénation soit plutôt une affaire de pratique et d’art que l’application de principes vraiment scientifiques, cela peut être ; . mais on ne doit en accuser que l’insuffisance de nos connaissances actuelles. En fait, ce critérium existe, et, s’il n’est pas découvert, la science ne peut manquer de le découvrir un jour. Les transitions insensibles ne le sont que pour nous ; l’axiome natura non facit saltus n’est vrai que d’une vérité approximative. Toute différenciation implique une distinction réelle entre deux états successifs d’un même objet ; dans toute série de termes qui ne sont qu’analogues, la nature fait un saut, plus ou moins considérable, pour passer de l’un à l’autre. Le nier, c’est se mettre dans l’impossibilité d’expliquer la différence et aboutir en dernière analyse à la théorie de l’identité absolue de toutes choses. Cette remarque, dont la portée est générale, réfute certaines théories qui, de proche en proche, en viendraient jusqu’à supprimer l’existence de toute responsabilité morale, sous le prétexte que, par une série d’innombrables états intermédiaires, la folie et la raison se fondent imperceptiblement l’une dans l’autre. Il y a un point précis, quoique inconnu peut-être, où la folie commence et où toute responsabilité est abolie. Jusque-là la raison peut être égarée ou pervertie par des influences externes ou internes, la liberté étouffée par des passions presque toutes-puissantes, et la responsabilité se rapprocher de cette limite inférieure où pratiquement elle disparaît : les conditions normales n’en subsistent pas moins, tandis qu’avec la folie commence un état pathologique tout différent, provoqué par une cause physiologique spéciale qu’on n’a pu déterminer encore, mais dont l’existence nous parait difficilement contestable. Il y a là maladie, lésion fonctionnelle, pour ainsi dire ; l’homme moral a été emporté dans la tempête d’un organisme en délire, et l’expression de folie en santé, que voudraient introduire certains aliénistes et qui les autorise à nier la responsabilité dans une foule de cas où le sens commun s’obstine à la reconnaître, nous semble, quant à nous, impliquer une véritable contradiction.


I

La folie, a-t-on dit, est un rêve éveillé. D’incontestables analogies rapprochent ces deux états, et peut-être doit-on expliquer par là, au moins en partie, ce fait que l’aliéné peut passer jusqu’à vingt et même quarante jours sans sommeil, tandis qu’un homme sain d’esprit succomberait bien avant ce terme ; les condamnés que les Chinois font périr par la privation de sommeil ne vont pas, paraît-il, au-delà de dix-huit jours, et ce supplice affreux, l’aliéné qui est au début de la maladie le supporte pendant plus longtemps encore sans en être sérieusement incommodé. Le fou, une fois guéri, n’a de l’état qui a précédé sa guérison qu’un souvenir confus, comme l’est celui du rêve chez un homme éveillé. — Mais, quelles que soient les ressemblances, et il serait superflu de les énumérer toutes, elles ne sauraient nous faire méconnaître les différences, qui se ramènent toutes à celle-ci : c’est que le sommeil est un état normal, dont le retour périodique est nécessaire au fonctionnement régulier de l’organisme, qui se produit et cesse en quelque sorte de lui-même ; la folie, au contraire, est une maladie accidentelle, difficilement guérissable, qui peut se prolonger pendant de longues années et se terminer par la mort.

Du sommeil au réveil, la transition, souvent brusque, peut cependant se manifester par un accès très court d’aliénation qui abolit momentanément la responsabilité. C’est du moins ce que déclarèrent les experts chargés d’examiner l’état mental d’un paysan silésien, Bernard Schimaidzig, qui, réveillé en sursaut par sa femme qui s’approchait de son lit, crut voir un fantôme, et d’un coup de hache fracassa le crâne de la malheureuse. Il fut admis que « le passage rapide d’un ordre d’idées à un autre peut propager une idée fantastique jusque dans le monde réel, c’est-à-dire la faire arriver, souvent même avec exaltation, de l’état du profond sommeil avec absence de sentiment, jusqu’à la sphère d’action de nos sens éveillés. » (Marc, de la Folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, t. I, p. 74.) L’idée fantastique du rêve devient alors pendant les premiers instans du réveil une véritable hallucination. Mais ces cas sont fort rares, et le caractère évidemment pathologique qu’ils présentent ne permet pas de méconnaître la différence fondamentale qui sépare l’état qui suit immédiatement le sommeil, de la folie.

Les mêmes considérations s’appliquent en partie au somnambulisme. Plus voisin de la folie que le rêve, parce que les sens du somnambule sont plus ouverts aux relations du monde extérieur que ceux du dormeur, il en est plus éloigné, parce que le trouble des facultés intellectuelles y est moindre.

Il semble qu’avec l’hallucination nous soyons en plein dans le domaine de l’aliénation mentale. Et de fait, quand elle présente un caractère effrayant, l’hallucination, sans être précisément la cause de la folie, en est un des symptômes et révèle une excitation pathologique de l’organisme cérébral. Dans ce cas, surtout si l’hallucination est persistante, il est bien difficile de faire peser sur le criminel une responsabilité quelconque. M. Despine cite le double assassinat de deux vieillards par leur fils que poursuivaient depuis plusieurs jours des voix lui répétant : « Il nous faut des cœurs, nous avons absolument besoin de cœurs, procure-nous-en. » — A table, ces voix sortaient de son assiette ; au lit, de son oreiller. Ne sachant où prendre ces cœurs, il songe d’abord à tuer son frère et sa belle-sœur ; il va chez eux, mais ne les trouve pas. Il rentre à la maison, saisit une casserole, casse la tête de sa mère, tue d’un coup de hache son père, qui s’était élancé sur lui, arrache les deux cœurs, qu’il fait rôtir dans le four du poêle, cherche alors un rasoir pour se couper la gorge, et, ne le trouvant pas, finit par s’endormir profondément. Cet homme avait toujours manifesté un caractère doux et inoffensif ; il n’avait contre ses parens aucun motif d’animosité. L’hallucination a été ici la première manifestation de la folie, et aucun jury, croyons-nous, ne pourrait hésiter à absoudre.

Mais l’hallucination n’a pas toujours ce caractère effrayant ; elle n’est pas toujours le signe d’une grave perturbation cérébrale et peut laisser intactes les facultés intellectuelles. En conséquence, M. Parchappe a posé le principe généralement admis aujourd’hui que l’hallucination existe souvent sans la folie. Même quand elle est accompagnée de la croyance à la réalité de l’objet qu’elle représente, elle peut être le résultat d’une simple excitation passagère de l’activité cérébrale, provoquée par une méditation intense ou l’exaltation des sentimens les plus nobles : patriotisme, amour de la patrie, amour de Dieu. Si l’hallucination était toujours un signe de folie, il en faudrait conclure que quelques-uns des plus grands personnages de l’humanité furent de véritables aliénés ; Socrate, Mahomet, Luther, qui tous prétendaient entendre des voix ou recevoir l’inspiration directe de la Divinité, n’échapperaient pas à cette accusation. On sait que telle fut la thèse soutenue par le regretté M. Lélut, à propos de Socrate et de Pascal, dans deux monographies qui sont restées célèbres. Évidemment, mieux vaut encore être un fou qu’un imposteur ; M. Lélut a eu au moins le mérite de mettre hors de doute la parfaite bonne foi de quelques illustres hallucinés ; mais, Dieu merci, nous n’en sommes plus réduits, pour réhabiliter leur mémoire, à faire peser un doute humiliant sur l’intégrité de leurs facultés mentales. « L’hallucination, dit M. Despine, phénomène où l’anomalie réside totalement dans l’appareil sensoriel et non dans les facultés psychiques, ne compromet pas plus la raison, par lui seul, qu’un tic douloureux, qu’un mouvement spasmodique. »

Néanmoins nous avons peine à croire que, dans le cas où l’objet présenté par l’hallucination est manifestement contraire à l’ordre régulier et invariable des choses, un homme éclairé et instruit puisse y ajouter foi. Il est possible, par exemple, que, sous l’influence d’une hallucination, un savant aperçoive l’image d’une personne morte depuis longtemps ; mais le fait de la résurrection d’un mort est tellement contraire à tout ce que nous connaissons des lois de la nature, que dans ce cas l’halluciné, s’il est encore sain d’esprit, révoquera plutôt en doute ce faux témoignage de perception externe. Peut-être même une adhésion trop fatale de la croyance à un pareil témoignage devrait-elle être prise en quelques circonstances pour l’indice d’un trouble plus ou moins profond des facultés intellectuelles. Il n’est-pas rare du reste que la victime de ce phénomène le juge elle-même avec sang-froid Comme une illusion fantastique sans réalité. Tel est le cas rapporté par Charles Bonnet, « Je connais, dit-il, un homme plein de santé, de jugement et de mémoire, qui, indépendamment des impressions du dehors, aperçoit de temps en temps devant lui des figures d’hommes, de femmes, d’oiseaux, de bâtimens, Il voit ces figures s’approcher, s’éloigner, fuir, diminuer et augmenter de grandeur, paraître, disparaître, reparaître. Il est très important de remarquer que ce vieillard ne prend point, comme les visionnaires, ses visions pour des réalités. Ces visions me sont pour lui que ce qu’elles sont en effet, et sa raison s’en amuse. Il ignore d’un moment à l’autre quelle vision s’offrira à lui ; son cerveau est un théâtre dont les machines exécutent autant de scènes qui surprennent d’autant plus le spectateur qu’il les a moins prévues. »

Nous venons de marquer la distinction entre la folie et certains états, dus manifestement à des causes physiologiques et qui présentent avec elle quelques ressemblances. La limite devient plus délicate à déterminer quand on se borne à considérer les manières d’être purement intellectuelles et morales qui s’éloignent plus ou moins de ce qu’on est convenu d’appeler le sens commun.

Pour le vulgaire par exemple, être original ou être un peu fou, c’est à peu près la même chose. Pourquoi ? Parce que l’original ne pense, ni n’agit comme tout le monde et se soucie peu de rentrer dans le moule commun. Or le vulgaire est assez porté à prendre ses opinions et ses habitudes pour la règle absolue de la sagesse. Malheur à qui s’en écarte ! Les plus grands génies, les plus nobles caractères s’en sont mal trouvés. Si l’accusation de folie a si souvent pesé sur le génie, c’est que le génie, toujours rare dans un siècle, est par là même souverainement original. Je ne veux pas dire qu’il suffise de heurter toutes les idées et tous les usages pour mériter le brevet d’homme de génie : il y a une vraie et une fausse originalité ; mais, vraie ou fausse, elle se distingue toujours de la folie, parce qu’elle ne présente jamais le caractère morbide, pathologique de celle-ci. Aussi a-t-on pu protester, non sans quelque raison, contre la sévérité ordinaire de l’opinion, publique à l’égard de l’originalité. Stuart-Mill veut qu’on la respecte, qu’on l’encourage, conseil bien digne d’un Anglais, et que lui-même, si j’en crois certains témoignages, a mis largement en pratique. Il y voit un utile correctif de la platitude, de l’effacement des caractères, de l’esprit de routine, une. condition précieuse, de mouvement, de rénovation, de progrès. L’originalité d’aujourd’hui est souvent le sens commun de demain. L’original est un enfant perdu qui marche un peu au hasard, à la découverte : laissez-le faire, qui sait, s’il ne fraie pas la route à l’avenir ? Pour le sophiste Calliclès, et sans doute pour la plupart de ses contemporains, Socrate est un original quand, dans le Gorgias, il déclare que la parole doit être exclusivement au service du juste, qu’il vaut mieux souffrir l’injustice que la commettre, et qu’il se soucierait peu de défendre sa vie devant les tribunaux humains pourvu que sa cause parût bonne, aux juges infaillibles et incorruptibles des enfers.

La bizarrerie se rapproche davantage de la folie. Le bizarre a moins de jugement que l’original, moins de suite dans les idées et la conduite. Le caprice semble sa règle ; il est impossible, de prévoir ce qu’il ferai d’après des inductions tirées du sens commun ou de ses actions antérieures, et par là il présente avec le fou une grande analogie. « Mais, dit avec raison M. Tissot [2], la bizarrerie qui n’est que bizarrerie n’est ni incapable de réfléchir, de se juger, de se rectifier, ni surtout immorale ou injuste matériellement, où sans le savoir et le vouloir, comme on l’est dans la folie véritable. Le bizarre n’est donc pas fou. »

Une distraction extrême et habituelle touche de bien près à la bizarrerie et n’est pas sans quelque ressemblance avec l’aliénation. Quelquefois en effet on a présenté l’incapacité d’appliquer l’attention comme la caractéristique essentielle de la folie. Nous croyons qu’il y a là une erreur, car certains fous sont capables de poursuivre longtemps et malgré tous les obstacles la combinaison d’un dessein, ce qui suppose une force singulière d’attention. Quoi qu’il en soit, le distrait n’est pas toujours un homme inattentif ; bien au contraire, ce qui paraît en lui distraction n’est souvent que l’effet d’une concentration intense de la pensée sur elle-même ; mais, dans tous les cas, le distrait se distingue du fou en ce que sa préoccupation n’est jamais invincible.

On a dit quelquefois que le fou est un homme qui se trompe, d’où il résulterait que la fausseté d’esprit et l’erreur ne diffèrent point essentiellement de la folie. A ce compte, tous les hommes, ou peut s’en faut, seraient fous, car, si j’en crois les auteurs de la Logique de Port-Royal, « on ne rencontre partout que des esprits faux, qui n’ont presque aucun discernement de la vérité ; » et quant à l’erreur, elle est l’universelle condition de l’humaine nature. Mais l’erreur de l’esprit faux, comme celle de l’esprit ordinairement juste, a un tout autre caractère que celle du fou. L’esprit faux ne l’est que relativement ; il est faux, non parce qu’il voit ce qui n’existe pas, mais parce qu’il considère hommes et choses par un côté qui, vrai en soi, n’est pas celui où il devrait se placer dans une circonstance donnée ; il est faux encore, parce qu’il exagère ou diminue l’importance réelle de tel ou tel point de vue, qu’il méconnaît les proportions exactes des objets et des événemens, et cela par une tendance qui tient à sa constitution même. Mais cette disposition n’est chez lui ni tout à fait constante ni invincible ; de plus, elle ne va pas jusqu’à l’égarer sur les principes mêmes d’où découle toute certitude, ni sur les règles fondamentales de l’honnête et du juste : par là l’esprit faux n’est pas un esprit fou.

Encore moins l’erreur de l’esprit naturellement juste peut-elle être confondue avec la folie. L’erreur vient, comme le dit Descartes, de la précipitation et de la prévention, c’est-à-dire d’un jugement qui repose sur une observation hâtive et superficielle des choses, ou d’un acquiescement aveugle soit aux préjugés reçus de l’éducation, de la coutume, soit aux suggestions des passions. Par suite, il est toujours possible d’éviter l’erreur, car toujours on peut réserver son jugement, se mettre en garde contre les opinions toutes faites, apaiser ses passions par une forte discipline morale ; de même terreur, acceptée d’abord, peut toujours être plus tard découverte et rejetée ; il suffit de regarder de plus près, d’appliquer une attention plus persévérante et plus intense, de douter là où l’évidence ne s’impose pas irrésistible. Bien de tout cela n’existe dans la folie ; la libre disposition de son assentiment n’appartient plus à l’aliéné ; l’idée fausse, absurde, immorale, a sur son esprit tout entier une puissance en quelque sorte mécanique et fatale : toute force de résistance, toute possibilité de délibérer avec soi-même, de suspendre le jugement ou d’ajourner l’acte, de contrôler les motifs, de donner à l’un d’eux, par un choix réfléchi, une supériorité décisive qu’il n’avait pas d’abord, ont disparu. De là l’irresponsabilité de l’aliéné, tandis que, théoriquement tout au moins et dans une certaine mesure, on est toujours responsable de s’être trompé.


II

Le mysticisme sous toutes ses formes, l’extase, l’illuminisme, le fanatisme, surtout religieux, ne sont-ce pas là autant de variétés de la folie ? On serait d’autant plus tenté de le croire que la monomanie religieuse est une des formes les plus fréquentes et les mieux caractérisées de l’aliénation : il semble en conséquence très naturel de n’y voir que le développement d’une maladie dont ces différens états ne seraient que les premières phases. Ici l’analyse devient de plus en plus difficile et délicate.

Il y a un mysticisme philosophique qui n’est qu’une manière de concevoir systématiquement les rapports de Dieu avec l’homme et le monde. Le moi a conscience de son unité et de son identité ; d’autre part, il saisit le variable et le multiple dans la nature extérieure et jusque dans sa propre existence qu’il mesure par l’écoulement de ses diverses sensations. La réflexion lui fait connaître que plus il s’affranchit de la sensation, plus il est réellement dans son unité et son identité fondamentales ; il conçoit ainsi la réalité souveraine comme une unité absolue, sans aucun mélange de pluralité et de diversité, et dans son ardeur pour s’unir au principe de tout être, il aspire à dépouiller toute personnalité, toute conscience au sein de cette unité sans attributs et sans forme. Tentative insensée, car cette personnalité, qui fait effort pour se perdre, se retrouve et s’exalte par cet effort même ; elle ne peut se débarrasser d’elle-même, elle ne peut consommer l’union parfaite avec l’un : toujours subsiste avec le sentiment du moi quelque différence, toujours la pensée se pense en croyant s’abîmer dans son divin objet. Le mysticisme philosophique n’est autre chose que cette lutte du moi contre son indestructible conscience qu’il brûle d’anéantir dans l’unité parfaite.

On comprend qu’une telle entreprise, si elle se prolonge, modifie notablement les conditions de l’exercice normal de l’intelligence. C’est alors le mysticisme proprement religieux qui conduit à l’extase. Les facultés de perception extérieure sont autant que possible laissées inactives, car elles mettent le moi en rapport avec cette diversité phénoménale qu’il veut fuir à tout prix ; les procédés discursifs, les différentes sortes de raisonnement, deviennent inutiles, la mémoire, la délibération, tout ce qui dans les opérations de l’esprit implique succession, durée et par cela même changement, autant de formes inférieures de l’existence dont il s’agit de s’affranchir ; l’âme tend de plus en plus à se ramasser tout entière en un point immobile et lumineux. Dans cette concentration énergique, la sensibilité physique est souvent abolie ; l’activité nerveuse se retirant des nerfs qui en sont les instrumens, ceux-ci éprouvent une paralysie au moins temporaire et partielle. On perd quelquefois la sensation de la pesanteur du corps ; de là ces ravissemens de l’extase : le sentiment même de la douleur disparaît. « Par l’extase, dit Gratiolet, le martyr, rôti sur un gril, brave les bourreaux et meurt dans les transports d’une joie céleste. L’extase est la force des héros. Qu’est-ce que Mucius Scévola brûlant sa main dans la flamme du sacrifice ? Que dira-t-on du sauvage américain qui brave ses bourreaux, rit aux tourmens et les dédaigne ? Ce serrait une chose incroyable que ces supplices joyeux, si l’enthousiaste ou le martyr sentaient la douleur. Ils ne la sentent pas, grâce à un certain degré d’extase. D’ailleurs cette condition exceptionnelle faite au système nerveux peut résulter d’une préparation volontaire qui a ses règles dans tous les pays où l’immolation de l’homme est la conséquence habituelle de religions et de législations maudites. L’extase est, dans ce cas, le plus heureux privilège de l’homme. »

Il est rare que l’extase ne soit pas accompagnée d’hallucinations. — Tantôt elles sont purement psychiques : c’est ce qui arrive chez le philosophe. L’âme se croit enfin directement unie à l’un absolu, sans forme et sans substance. Ainsi Porphyre rapporte que Plotin, son maître, vit Dieu quatre fois dans sa vie ; moins privilégié, le disciple confesse modestement qu’il ne l’a vu qu’une seule fois. L’intuition, supérieure à la raison, de Schelling, nous paraît bien être, si elle est quelque chose, une hallucination de même nature. — tantôt elles présentent un caractère sensible ; ce sont des illusions du toucher, des images lumineuses, des voix, des parfums.

L’apparition de tous ces phénomènes est grandement favorisée par les macérations, les mortifications, les pratiques de toute sorte, le régime, bizarre ou meurtrier auxquels se sont soumis les mystiques et les extatiques de tous les temps. Les poèmes indiens sont remplis des prodigieuses pénitences des anachorètes ou righis. L’un tient ses bras toujours en l’air, l’autre se tient sur un pied, le bout seul de l’orteil appuyé sur le sol, « n’ayant pour aliment que le souffle des vents, sans abri, immobile comme un tronc d’arbre, debout, privé de sommeil et le jour et la nuit. » Le code de Manou recommande « que l’anachorète se route sur la terre ou qu’il se tienne sur la pointe des pieds durant toute la journée ; que dans les chaleurs de l’été il s’entoure de cinq feux ; que dans la saison des pluies il s’expose sans abri aux nuages ; que dans la saison froide il porte des vêtemens humides et s’inflige des pénitences de plus en plus terribles, etc. »

Les premiers solitaires chrétiens poussèrent aussi loin la haine du corps et la soif des souffrances volontaires. Les uns se chargeaient de lourdes chaînes, d’autres n’avaient en toute saison pour vêtemens que leurs longs cheveux. En Thessalie, des bandes de moines, au témoignage de saint Éphrem, broutaient l’herbe des champs. On inventait des cellules où l’on pût, dans la situation la plus gênante possible, être exposé à toutes les intempéries. La légende de saint Siméon Stylite est demeurée populaire [3].

Quelque insensées que puissent paraître de telles pratiques, de quelque trouble intellectuel que les phénomènes provoqués par elles semblent être l’indice, nous ne pouvons cependant admettre que ce soit là de la folie. L’extase, le ravissement, sont des états accidentels et qui durent peu : la folie est un état qui se prolonge beaucoup plus longtemps. Les extravagances du mystique sont l’effet d’un sentiment élevé en soi, qui s’exalte jusqu’à l’excès aux dépens de tous les autres ; quelques-unes de ses facultés mentales peuvent être suspendues, mais elles ne sont pas altérées, perverties, comme il arrive presque toujours dans l’aliénation. Le mystique, l’extatique, sont essentiellement des contemplatifs ; quand ils reviennent malgré eux à la vie active, leurs actions sont rarement absurdes, nuisibles, immorales comme celles que l’idée délirante inspire à l’aliéné. S’il était permis à l’homme de déserter la lutte en renonçant à tous les devoirs que lui imposent ses relations avec ses semblables, et d’atteindre ici-bas à la béatitude, nous reconnaîtrions volontiers que le mystique est dans le vrai, et que son âme réalise une forme d’existence supérieure à celle que comporte l’humaine nature. L’âme du fou a subi au contraire une déchéance profonde ; elle est tombée, par une fatalité de son organisme, au-dessous du niveau de l’humanité.

L’illuminé diffère de l’extatique en ce qu’il croît recevoir des révélations surnaturelles pour les communiquer aux autres hommes ; l’extatique jouit de Dieu, pour ainsi dire, d’une manière égoïste et solitaire ; l’illuminé est prophète, apôtre : il est un intermédiaire par lequel la Divinité entre en rapport avec les mortels ; son rôle est agissant. Cette croyance en une mission divine a presque toujours son origine dans une hallucination. Tel fut, par exemple, le cas de l’illustre Swedenborg. — Bien qu’on soit fort tenté de prendre un pareil état pour de la folie, l’illuminé n’est pas plus fou que l’extatique ; il est seulement, comme lui, sous l’influence exclusive d’un sentiment très noble et très puissant, le sentiment religieux, qui, par son exaltation, peut produire cet état cérébral particulier qui engendre l’hallucination. Or l’hallucination, nous l’avons vu, n’est pas incompatible avec l’intégrité de la raison. On dira, il est vrai, que l’illuminé témoigne d’un dérangement intellectuel en prenant son hallucination pour le signe d’une mission divine ; mais croire que Dieu choisit certains hommes pour faire d’eux ses organes auprès du genre humain, c’est là une opinion qui n’a rien d’absurde et qui, surtout aux époques de foi profonde et de ferveur religieuse, fait en quelque sorte partie du sens commun. Un homme d’un esprit éminent, d’une moralité exceptionnelle comme fut Swedenborg, pouvait, sans être fou, se figurer qu’il avait reçu des lumières surnaturelles pour l’interprétation des Écritures, et cela d’autant plus que, selon le protestantisme, où fut élevé l’illustre Suédois, tout homme a qualité pour interpréter la Bible.

Entre l’illuminé et le fanatique, il n’y a guère de différence que dans les moyens employés. L’illuminé n’a ordinairement recours pour faire triompher la parole et la volonté de Dieu qu’à des moyens pacifiques, le livre, la prédication ; le fanatisme s’adresse à la contrainte : les voies violentes, cruelles même ne lui répugnent pas ; son zèle s’armera au besoin du fer et du feu. Les attentats les plus monstrueux contre l’humanité lui sembleront méritoires ; il allumera les bûchers de l’inquisition ; il bénira les massacres de Béziers, des Vaudois, il commandera les dragonnades. Ici, par conséquent, se pose un délicat problème de responsabilité. Il semble bien que le fanatique croie faire œuvre pie et soit moralement aveuglé sur l’iniquité de ses actes ; il aurait donc avec le fou, entre autres caractères communs, celui d’être irresponsable ? Nous ne saurions accepter cette doctrine, qui ferait de Bossuet un fou, puisqu’il applaudit aux dragonnades. Le fanatisme n’est pour nous qu’une passion exaltée, et la passion, même exaltée, n’est pas la folie ; elle peut être éclairée, elle peut être combattue. Ce zèle pour la gloire de Dieu, cette ardeur pour faire régner sa loi, sont choses louables en elles-mêmes, mais n’impliquent aucunement les moyens odieux de la persécution. Qu’est-ce donc qui rend le fanatique persécuteur ? C’est la croyance que Dieu approuve et commande de tels moyens. Or cette croyance ne découle nullement du sentiment religieux, si vif qu’on le suppose ; elle est au contraire injurieuse et sacrilège envers la Divinité. Elle est la conséquence d’une fausse notion de la nature divine. On dira que cette erreur fut invincible : nous ne le pensons pas. Prétendre connaître de science certaine la volonté de Dieu nous paraîtra toujours le fait d’un immense orgueil, à moins qu’on n’affirme d’une manière générale que Dieu ne veut que ce qu’exigent la justice absolue et l’absolue bonté. Mais prétendre savoir que Dieu veut des tortures et des massacres, fermer ses oreilles à toutes ces paroles d’amour et de pardon qui retentissent à chaque page des Évangiles, ne pas rentrer en soi-même, ne pas s’interroger avec angoisse sur la légitimité de tant de sanglans attentats, voilà certes de tous les orgueils et de tous les aveuglemens le plus criminel. Pour s’en préserver ou s’en guérir, les lumières à aucune époque n’ont fait défaut, aux ministres du Christ moins qu’à personne ; ils n’avaient qu’à prendre leur Dieu pour modèle : s’ils ne l’ont pas fait, ils auraient pu le faire. Ils ont peut-être échappé au remords, mais la responsabilité les atteint.

Bien que le mot fanatisme désigne ordinairement une certaine exaltation du sentiment religieux, il peut, par extension, s’appliquer à toute passion qui s’empare de l’âme tout entière et la domine sans partage. Ceux qui voient un fou dans le fanatique devraient, pour être conséquens, identifier avec la folie toute passion violente et la déclarer irresponsable.

Il est certain que dans l’extrême passion le libre arbitre est à peu près aboli, s’il ne l’est tout à fait ; il semblerait donc que la responsabilité dût s’atténuer et disparaître avec lui. Dans un violent accès de colère, par exemple, l’homme ne s’appartient plus, et nombre d’aliénistes veulent qu’on prenne à la lettre, comme l’expression exacte d’une vérité scientifique, l’adage bien connu : ira furor brevis est. Ils voient là un véritable raptus, un accès subit et passager d’aliénation ; les actes en cet état cessent absolument d’être coupables ; de même pour ceux que provoquent l’amour, la jalousie, toutes les passions, en un mot, qui, susceptibles d’une exaspération soudaine, déterminent des folies impulsives de courte durée. La gravité d’une pareille doctrine, au point de vue moral, social, juridique, n’échappera à personne. Nous pensons, quant à nous, que, sur cette question délicate, toute solution trop générale et trop exclusive doit être écartée et qu’on a trop souvent méconnu d’importantes distinctions.

Il est certaines passions qui peuvent être plus spécialement regardées comme acquises, parce que, tout en existant en germe chez l’individu dès sa naissance, elles ne se développent que par suite des circonstances où il s’est trouvé et des habitudes qu’il a volontairement contractées. En conséquence, elles ne seront jamais assez fortes à l’origine, leur explosion ne sera jamais assez soudaine, assez irrésistible, pour qu’on puisse y voir l’expression dans l’ordre moral d’une fatalité physiologique capable d’abolir toute liberté. De ce nombre, par exemple, est l’ambition. Il y a des hommes qui naissent ambitieux ; les circonstances peuvent favoriser cette tendance de leur nature et la rendre assez puissante pour les entraîner à des actes blâmables ou criminels : dira-t-on pour cela qu’ils sont irresponsables ? Non, car une telle passion, n’est pas de celles qui atteignent du premier coup au plus haut degré d’intensité ; elle grandit lentement ; il est toujours possible d’en surveiller les progrès, de se placer volontairement dans des conditions ou de se faire des habitudes d’esprit qui, au lieu de l’exalter, la laissent peu à peu languir et s’éteindre. De plus, l’ambition suppose d’ordinaire un développement des facultés intellectuelles qui ne permet pas de penser que l’ambitieux puisse être dans un aveuglement invincible relativement à la valeur morale des actes auxquels sa passion l’entraîne. Dès lors sa responsabilité est entière.

Nous en dirons autant de l’avare ; la passion qui finit par le dominer ne l’envahit que peu à peu, à mesure que l’âge arrive et que les richesses s’accumulent ; elle n’est pas susceptible d’exacerbation soudaine, de raptus, toutes conditions qui laissent à l’avare le temps de se reconnaître, de s’interroger, de prendre ses précautions contrôles progrès du mal. L’avarice, il est vrai, suppose moins d’intelligence que l’ambition ; mais en revanche elle provoque la moquerie ou la réprobation générales, et ces sentimens malveillans dont l’avare s’aperçoit qu’il est l’objet de la part d’autrui lui sont un avertissement qui fait ordinairement défaut à l’ambitieux. Nous ne saurions donc admettre qu’il soit dans l’impossibilité de s’éclairer sur le caractère moral de sa passion, de la combattre et d’en triompher.

Il en est tout autrement pour certaines passions dont l’intensité précoce, exceptionnelle, semble être l’effet d’une condition vraiment pathologique de l’organisme. C’est ce qui arrive souvent pour l’amour physique. Quand on le voit se manifester avec une effrayante et soudaine énergie, parfois dès l’âge le plus tendre (Marc en cite un exemple chez une petite fille de cinq ans), on ne peut guère douter qu’il n’y ait là quelque chose de morbide, et que plus tard l’être malheureux, affligé de cette infirmité morale, ne puisse être regardé comme irresponsable. La même immunité pourrait être appliquée à certaines perversions exceptionnelles de l’instinct sexuel, qui paraissent congénitales et dont le professeur Westphal a rapporté deux cas fort curieux. L’érotomanie sous toutes ses formes coexiste, on le sait, avec l’intégrité, au moins apparente, de la raison. Marc parle d’un malheureux dont la folie consistait à poursuivre de ses indécentes propositions les femmes du rang le plus illustre. Ses manières étaient celles du meilleur monde, son esprit était des plus distingués ; il avait réussi à convaincre des hommes aussi éminens que MM. Dupin et Tardif de l’injustice de sa détention dans un asile ; ce ne fut qu’après l’examen le plus scrupuleux que Marc, Esquirol et Ferras parvinrent à constater sa folie.

La colère, la peur surtout, peuvent être rangées parmi les passions dont l’exaltation subite, accompagnée d’une violente émotion de tout l’organisme, prend le libre arbitre à l’improviste et atténue, dans une large mesure, la responsabilité. Néanmoins, tout en tenant grand compte des dispositions innées de certains tempéramens qu’on pourrait appeler irascibles ou peureux, nous ne croyons pas que ces passions, considérées en elles-mêmes, puissent jamais prétendre à l’entière immunité qu’il est de toute justice d’accorder à la folie. Irrésistibles peut-être pendant l’accès, elles peuvent être combattues, soit avant, soit après, de telle sorte que l’accès devienne de moins en moins fréquent et se produise avec une force décroissante. Pour vaincre une passion, il ne s’agit pas d’attendre qu’elle éclate ; il faut s’y prendre de longue main, la surveiller, même quand elle semble dormir, l’exténuer peu à peu en fortifiant en soi-même des sentimens, des passions, des idées qui lui soient contraires, la réduire, en quelque sorte, par la famine, en l’éloignant de tous les objets qui l’alimentent. C’est tout un art qui exige une incessante pratique ; c’est une discipline à laquelle il faut se plier dès l’âge de raison et qu’on est tenu d’observer pendant toute la vie. Or la responsabilité, qui peut être nulle ou à peu près si l’on ne considère qu’un acte isolé, devient très lourde si cet acte est lui-même la conséquence d’un long abandon de soi-même à des passions dangereuses, à des habitudes perverses.

L’homme, en tant qu’il est raisonnable et que des conditions exceptionnelles ou pathologiques ne l’ont pas privé de son libre arbitre, n’est pas seulement responsable du mal qu’il commet : il l’est encore de n’avoir pas acquis longtemps à l’avance l’énergie nécessaire pour résister à l’impulsion passionnée ; il l’est de cette impulsion même, si, tout victorieux qu’il puisse être de la tentation, il a dépendu de lui de se faire une âme telle que la passion y fût plus modérée et que la tentation y trouvât moins d’accès. C’est là une vérité qui n’a d’autre inconvénient que d’être banale à force d’être vraie ; pourtant, on la méconnaît à chaque instant ; on isole dans la vie d’un homme l’acte particulier auquel la passion l’a entraîné, comme si cet acte ne tenait par aucun lien à tout un long passé. On analyse les circonstances qui l’ont déterminé immédiatement ; on y trouve une impulsion qui a tout l’air d’être irrésistible : on conclut que la responsabilité morale a disparu. On parait croire qu’une passion est une sorte d’agent mécanique, étranger à la personne raisonnable et libre, et dont la force motrice serait une quantité absolue, invariable, indépendante en soi ; on ne se demande pas si cette force n’a pas été, depuis nombre d’années, entretenue, alimentée, grandie par le concours direct ou la lâche inertie de cette volonté même dont enfin elle triomphe avec éclat ; on publie que cette victoire n’est que l’effet extérieur et dernier d’une foule de petites capitulations de l’adversaire, et que la complicité prolongée du libre arbitre a fait seule cette toute-puissance sous laquelle il succombe.

Nous ne pouvons prétendre à passer en revue toutes les passions, ni surtout à mesurer avec quelque précision le degré de responsabilité que laisse subsister chacune d’elles. Tout ici dépend des circonstances individuelles, et d’ailleurs l’homme ne possède pas ces balances délicates et infaillibles où se pèsent le mérite et le démérite. L’éternel ouvrier qui fit les cœurs et qui les sonde connaît seul le compte exact que sa justice est en droit de demander à chacun. Nous voulions uniquement, en face d’aventureuses théories, rappeler les principes et protester contre l’irresponsabilité prétendue de la passion. Non, la passion, à l’état normal, n’est pas en soi irrésistible ; non, elle n’est pas déjà la folie. La passion est essentielle à la nature humaine ; la folie marque une altération grave et morbide de cette nature ; la passion est une condition indispensable de la moralité ; sans elle pas de mérite, et la liberté même n’aurait, pour ainsi dire, plus de raison d’être : la folie supprime la moralité et met l’âme tout entière à la merci d’un cerveau malade. Des moyens purement psychiques, l’éducation, le bon exemple, les exhortations, les reproches, les châtimens mêmes, en tant qu’ils ont pour principal objet de forcer le coupable à rentrer en soi-même, suffisent pour corriger la passion et la réduire aux règles du devoir : c’est une médication physique qu’il faut surtout à la folie. Le passionné se sent libre avant comme après l’acte où son penchant l’entraîne ; le fou, même quand il a par hasard conscience de l’immoralité de sa conduite, a conscience en même temps qu’il est devenu l’instrument d’une force irrésistible qui n’est pas lui ; il y a véritablement lésion de la volonté, selon l’expression d’Esquirol, et ce martyre d’une liberté qui se sent dépossédée par une puissance étrangère contre laquelle elle proteste avec autant de désespoir que d’insuccès, qui donc oserait soutenir que c’est là la condition de la passion normale ?

Cela dit, empressons-nous de reconnaître que, dans nombre de cas, la passion présente les caractères d’une affection pathologique et par suite irrésistible. Rien de plus instructif à cet égard que le livre sur la Folie lucide du docteur Trélat ; le docteur V. Bigot, dans un récent ouvrage intitulé des Périodes raisonnantes de l’aliénation mentale [4], en a fortifié les conclusions par ses observations personnelles. Il n’est pas permis de douter que la jalousie, l’orgueil, l’appétit sexuel, la méchanceté, l’esprit de dissipation et d’aventures, le penchant pour le vol et les liqueurs fortes, ne soient souvent des formes d’aliénation, sans trouble, au moins apparent, des facultés intellectuelles. Les exemples sont abondans, décisifs ; ils valent surtout par leur nombre et leur variété ; aussi, ne pouvant les rapporter tous, nous n’en citerons aucun.

Mais en lisant les ouvrages que nous signalons ici, on remarquera que ces cas vraiment pathologiques diffèrent toujours par quelques traits de ceux où la responsabilité subsiste. Tantôt c’est une inconscience absolue à l’égard du mal commis, tantôt c’est l’absence de tout motif raisonnable pouvant expliquer la conduite extravagante ou coupable ; ici la folie s’est révélée par un brusque changement de caractère en contradiction avec l’éducation, les habitudes, les dispositions antérieures du malade ; ailleurs elle se trahit par une telle obstination dans le pervers et dans l’absurde, que les expériences les plus dures, la perte de la fortune, de la santé, de l’honneur, la rupture des liens de famille, toutes conséquences qui, à l’état normal, amortissent d’ordinaire ou corrigent la passion, ne produisent plus le moindre effet. Enfin et surtout ces cas pathologiques attestent à peu près invariablement l’influence de l’hérédité : M. Trélat a pu la constater pour quarante-quatre des soixante-dix-sept observations que contient son livre. En présence de pareils faits et de pareils chiffres, on doit faire peser une lourde responsabilité sur ceux qui ne voient dans le mariage qu’une affaire d’argent, de convenances sociales ou même de sentiment. Que de maux irréparables, que de souffrances, de hontes et de ruines préviendrait un examen plus scrupuleux des singularités de caractère ou de conduite qui, aux yeux d’un aliéniste exercé, sont l’indice d’une de ces passions pathologiques ! Quelle importance ne devrait-on pas attacher aux antécédens héréditaires ! Et s’il était scientifiquement établi que l’influence de l’hérédité est aussi puissante et aussi constante qu’elle en a l’air, la loi n’aurait-elle pas jusqu’à un certain point le devoir d’intervenir en interdisant le mariage à ceux qui, dans l’hypothèse, ne pourraient transmettre à leur postérité qu’un organisme voué par avance et fatalement à la folie ?


III

Les grands criminels ne sont-ils que des fous ? C’est ici évidemment le point le plus grave de la question qui nous occupe.

L’étude psychologique des criminels constituerait, suivant certains auteurs, une branche importante de ce qu’on pourrait appeler la tératologie morale. Il y a des monstruosités dans l’ordre physiologique ; il y en a aussi dans l’ordre psychique. Les grands criminels sont de ce nombre. Ce sont de malheureux infirmes qu’il faut plaindre, non flétrir et punir. Moralement, ils sont irresponsables : est-ce la faute du bossu, s’il est difforme ? de l’idiot, si son intelligence est incapable de fonctionner comme la vôtre ou la mienne ?

En quoi donc consiste la difformité morale du criminel ? En ce que chez lui certains sentimens font naturellement défaut ou sont d’une faiblesse exceptionnelle. Il y a dans le cœur de l’homme un amour inné de ce qui est juste et bien : c’est le sens moral. Par lui, nous éprouvons une certaine satisfaction à vouloir et à faire ce que le devoir commande. Cette satisfaction, toute âme normalement constituée a une tendance à la rechercher, et cette tendance est un véritable instinct, une force antagoniste de celles qui nous portent au mal. Si le sens moral est nul ou peu développé, d’antres instincts peuvent le remplacer. Ce sont les sentimens altruistes : affections de famille, amour de nos semblables, compassion pour les souffrances imméritées, etc. Ces sentimens, quand ils ont une énergie suffisante, maintiennent l’homme dans les limites de la justice et du devoir. Moins purs que le sens moral, ils sont souvent plus puissans ; la conduite qu’ils inspirent est d’une moralité moins élevée peut-être ; mais, en définitive, le résultat extérieur est le même.

Enfin, l’entraînement au mal trouve un dernier obstacle dans les sentimens égoïstes rationnels : crainte de la honte, du mépris, des punitions pécuniaires ou corporelles, amour instinctif de la vie. Ces sentimens, ordinairement très forts, servent de contre-poids aux mauvaises passions ; ils peuvent encore arrêter sur la pente du crime ceux que les mobiles précédons ne retiendraient pas.

Imaginez maintenant une âme à qui la nature aurait refusé ces trois ordres de sentimens, ou qui ne les posséderait qu’à un très faible degré. Il ne sera pas même nécessaire que les impulsions perverses soient chez elle d’une puissance exceptionnelle ; pourvu qu’elles y emportent sur les autres, l’occasion donnée, le crime suivra, fatal, inévitable. En l’absence de l’idée pure du devoir, qui seule rend possible l’exercice du libre arbitre et permet à l’homme de faire ce qu’il ne désire pas et de ne pas faire ce qu’il désire, la volonté ne peut être que l’instrument des instincts dominans, au service desquels se mettent également toutes les facultés intellectuelles. Ce n’est plus qu’une question de mécanique morale.

Un grand criminel, un criminel de sang-froid, est un homme chez qui manquent précisément, par une infirmité congénitale, ces sentimens capables de combattre et de neutraliser les passions mauvaises, Il n’a pas le sens moral, et la preuve c’est qu’il n’éprouve aucune répulsion contre l’acte odieux avant de le commettre, et qu’il est inaccessible au remords après l’avoir commis. Il pourra témoigner une apparence de repentir ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas là le véritable remords, le remords moral ; c’est la crainte du châtiment, c’est l’instinct de conservation qui se réveille ; c’est aussi l’espérance d’obtenir, en ayant l’air de détester son crime, un adoucissement de peine. Le vrai remords est une douleur qu’on pourrait appeler désintéressée ; il est une protestation du sens moral dans l’âme du coupable. Loin de redouter la punition, il l’appelle, il l’invoque, il court au-devant d’elle. Les grands criminels, dénués de sens moral, ne le connaissent pas et ne peuvent le connaître. C’est ce que paraissent établir les témoignages considérables de M. Hill, inspecteur des prisons en Ecosse pendant de longues années, et du professeur Laycock, d’Edimbourg, qui tous deux ont apporté la plus grande attention à l’étude des criminels ; ils affirment que tous ou à peu près sont moralement imbéciles. Sur 390 meurtriers non aliénés que renferma la prison de Perth pendant une période de douze ans, aucun d’eux, si ce n’est un seul peut-être, n’a manifesté le plus léger remords. De même, les 150 femmes non aliénées, convaincues d’infanticides, ont montré la plus grande insensibilité pendant les nombreuses années de leur détention. Et cependant toutes ces femmes n’appartiennent pas, par leur naissance et leur éducation, aux dernières classes de la société. Deux seulement ont témoigné du chagrin et du repentir. »

Une autre preuve de l’absence de véritable remords chez les grands criminels, c’est la fréquence des récidives. Celui qui, ayant cédé à l’entraînement momentané et accidentel d’une passion mauvaise, n’est pourtant pas dénué de sens moral, éprouve une telle douleur après le crime, qu’on peut affirmer, avec une certitude absolue, qu’il ne recommencera pas. Les grands criminels ne peuvent être arrêtés davantage par les sentimens altruistes : la nature les leur a également refusés. Rien de plus caractéristique que leur insensibilité devant les souffrances qu’ils infligent. M. Despine cite des raffinemens de tortures appliquées pendant des années entières, sans remords jusqu’au bout, par des maris à leurs femmes, par des parens à leurs enfans ; on n’en peut lire le récit sans stupeur. Nul motif de haine chez ces monstres contre leurs innocentes victimes qui, parfois, joignaient à la résignation et à la douceur l’attrait touchant de la beauté. Il n’est pas rare que l’assassin s’endorme d’un profond et tranquille sommeil à côté du cadavre qu’il vient de faire, donnant ainsi un démenti au mot célèbre de Chateaubriand : « Le tigre déchire sa proie et dort ; l’homme devient homicide et veille. »

Enfin les grands criminels sont également dépourvus de certains sentimens égoïstes qui pourraient lutter contre leurs mauvais instincts. Les précautions les plus vulgaires pour échapper aux conséquences de leurs forfaits, ils négligent de les prendre ; tout entiers à leurs passions perverses, ils semblent peu soucieux de leur propre sûreté. Il n’est pas rare que les grands coupables annoncent leurs crimes par des menaces réitérées et significatives, adressées directement à la victime elle-même. « Tu refuses de me donner ces deux francs, dit l’un d’eux ; mais je t’arracherai le foie avant que tu sortes d’ici ; il faut que je tienne tes entrailles dans ma main, et cela ne tardera pas. » Quelques minutes après ces sinistres paroles, il revient avec un fusil qu’il décharge presqu’à bout portant sur l’objet de sa haine. Si les menaces de mort sont presque toujours suivies d’exécution, c’est qu’elles sont l’indice d’un caractère où les instincts de prudence sont trop faibles pour résister à l’impulsion d’une perversité congénitale.

Les criminels à qui manquent ces trois sortes de sentimens sont donc des fous d’une espèce particulière, car la folie n’est elle-même dans son essence que l’effet d’une tendance absurde ou immorale, devenue toute-puissante dans l’âme parce que rien ne la combat plus. Mais l’analogie, ou plutôt l’identité entre le crime et la folie devient, semble-t-il, plus évidente encore, si l’on considère que l’aliénation pathologique se manifeste chez les criminels dans une proportion beaucoup plus considérable que chez les autres individus. D’après le docteur Bruce Thomson, de Perth, le nombre des fous en Angleterre était évalué, en 1868, à 1 pour 411 habitans, et cette proportion monte, pour les détenus de la maison de Perth, à 1 sur 140 ; elle serait même, selon le docteur Lockart Robertson, qui, il est vrai, fait entrer dans son calcul les faibles d’esprit, les imbéciles, les épileptiques, que son confrère ne range pas parmi les aliénés, de 1 sur 47 pour les hommes, et de 1 sur 36 pour les femmes. Lélut, Ferrus, inclinent à croire que nombre de criminels seraient devenus, s’ils eussent vécu, de véritables aliénés. On sait que la Théroigne, l’une des plus effroyables tricoteuses de la révolution, est morte à la Salpêtrière.

Ainsi des criminels sortent souvent des aliénés ; inversement, des aliénés sortent souvent des criminels. Le docteur Morel en a cité de nombreux exemples. « Les individus nés de parens aliénés, dit-il, montrent dès leur enfance une grande irritabilité de caractère et une grande apathie, la tendance au vol, tantôt pour satisfaire l’ivrognerie, tantôt la débauche. Ceux qui avaient montré de l’intelligence au début se sont arrêtés, ils évitent la compagnie des gens comme il faut, ils recherchent celle des compagnons de débauche. Rien n’a pu agir sur ces natures, que nous sommes obligés à plaindre plutôt qu’à blâmer, car ils recèlent dans les fibres les plus cachées de l’organisme les germes de leurs fatales prédispositions héréditaires, dont ils sont victimes. Toutes les tentatives pour les modifier ont été infructueuses. S’ils ont paru s’amender un moment sous l’influence d’un traitement, ils retombent aussitôt qu’ils sont livrés à eux-mêmes. » Il y a plus ; suivant le docteur Thomson et M. Maudsley, certaines maladies du système nerveux qui produisent l’imbécillité, la dipsomanie, la chorée, l’épilepsie, peuvent se transmettre et donner naissance, en se transformant, à ces états cérébraux qui engendrent les anomalies psychiques, causes du crime. Enfin, l’observation des faits semble établir que le crime est héréditaire. Il y a des familles où le vol, l’assassinat, s’infusent, pour ainsi dire, avec le sang. M. Bruce Thomson, dans un travail, On hereditary nature of crime, rapporte qu’il a vu huit prisonniers de la même famille ; dans une autre, l’un des chefs avait été condamné aux travaux forcés pour assassinat, trois frères, une sœur et un mari étaient voleurs, leurs oncles et leurs tantes avaient été au bagne, un neveu et des cousins s’étaient livrés aussi à des actes coupables. M. Ribot, dans son remarquable livre sur l’Hérédité, a cité, de son côté, des cas où la spontanéité et la précocité du penchant au crime permettent difficilement d’invoquer l’influence de l’éducation ou de l’exemple. On trouve même des faits d’atavisme : le crime passe du grand-père au petit-fils en sautant une génération.

Cette fatalité héréditaire finit par s’imprimer sur l’organisme en traits reconnaissables : la dégénérescence physique accompagne et dénonce la dégénérescence morale. La population criminelle des grandes villes, selon MM. Maudsley et Bruce Thomson, forme une véritable caste ; « la physionomie de ses membres se décèle si bien, que les employés de la police pourraient aller les recueillir au milieu d’une nombreuse réunion, soit à l’église, soit dans les marchés. Ce type dégradé se distingue au centre même de la prison. Les traits ne sont pas ceux d’un ouvrier exerçant une industrie honorable, d’un fermier, d’un employé de chemin de fer, etc. Le visage de ce type est grossier, anguleux, stupide, le teint est sale. Les femmes sont laides de forme, de faciès et de mouvemens ; toutes ont une expression de la physionomie et un maintien aussi sinistres que répulsifs. Comme dans toutes les familles ou les races où il y a dégénérescence physique, on trouve fréquemment des déformations parmi les classes criminelles : déviations spinales, bégaiement, vice des organes du langage, pied bot, division de la voûte palatine, bec-de-lièvre, surdité, paralysie, épilepsie, scrofule, etc. »

Telles sont les considérations principales sur lesquelles on se fonde pour identifier le crime et la folie. On ne prétend pas, il est vrai, qu’un criminel soit nécessairement, et par cela seul, pathologiquement fou, qu’il soit proprement un aliéné ; non, l’aliénation implique toujours un désordre organique, un trouble fonctionnel du cerveau, qui peut parfaitement ne pas se rencontrer chez le criminel. Celui-ci peut être en pleine santé et jouir de l’intégrité de son intelligence ; seulement, par une véritable infirmité congénitale, certaines facultés morales lui font défaut ; de là la prédominance inévitable des passions perverses dont rien ne combat plus dans l’âme la fatale impression : de là aussi l’irresponsabilité morale.

Nous avons voulu exposer brièvement cette théorie, dont l’importance et la gravité frapperont les esprits les moins attentifs. Les notions du libre arbitre, de la responsabilité sont aujourd’hui fort combattues et quelque peu obscurcies ; le matérialisme en est la négation directe, d’autre part un humanitarisme faux et énervant incline à ne voir dans les grands coupables que des victimes malheureuses des conditions sociales et de leur propre organisation. Nombre d’esprits honnêtes, abusés par des illusions généreuses, en viennent à se demander si la loi, en frappant les criminels, n’atteint pas des malades, des déshérités, des irresponsables, auxquels, au lieu de châtimens, elle devrait prodiguer une maternelle sollicitude. Il importe de savoir si la science justifie ces doutes, confirme ces négations.

Les aliénistes sont maîtres chez eux, et nous n’aurions pas l’indiscrétion d’aller les combattre sur leur propre terrain. Des magistrats se sont trouvés pour récuser leur compétence et soutenir qu’un homme de bon sens est meilleur juge de la folie qu’un aliéniste, toujours disposé, dit-on, à voir des fous partout. — Nous sommes d’un autre avis : le bon sens ne peut tenir lieu de connaissances spéciales ; si honnête juré que l’on soit, on est incapable, à moins d’être médecin, de poser sûrement le diagnostic de la fièvre typhoïde ou de la pleurésie ; de même pour l’aliénation, en tant qu’elle est une maladie. — Mais il ne s’agit ici que d’une espèce de folie qu’on déclare compatible avec la santé, ou plutôt on veut faire rentrer dans la folie un état mental qui ne dépend d’aucune condition vraiment pathologique. Je dis que la question cesse d’être du ressort exclusif de la médecine ; elle rentre de plein droit dans le domaine de la psychologie et de la morale.

Et d’abord les grands criminels sont-ils réellement privés, par une infirmité naturelle, de ce qu’on appelle le sens moral ? Cette expression, sens moral, malgré son apparente clarté, est fort vague. Faut-il entendre par là, comme le veut M. Despine, un amour inné de ce qui est juste et bon, inspirant une répugnance presque invincible pour tout acte criminel ou simplement coupable ? Il est évident qu’un tel amour fait défaut aux malheureux dont nous parlons ; la preuve, c’est que le crime en général ne leur coûte guère. Mais cette insensibilité morale, naturelle ou acquise, ne suffit pas à elle seule pour détruire ni même pour atténuer la responsabilité, Les théologiens distinguent, avec raison, l’amour de délectation (amor) et l’amour de libre préférence (dilectio). « La délectation, dit M. Th. Henri Martin, interprète de cette doctrine, est un phénomène de sensibilité : c’est l’attrait du plaisir possédé ou prévu. Cet attrait, passé à l’état d’habitude, c’est le penchant, qui entraîne quand la volonté ne résiste pas. Aimer en ce sens, c’est être attiré, charmé, ravi. » L’amour de délectation, comme tout phénomène de sensibilité passive, ne tombe que très indirectement sous l’empire du libre arbitre ; il ne dépend pas entièrement de nous d’éprouver ou de n’éprouver pas pour un objet déterminé de l’attrait ou de la répugnance. — Je suis tout disposé à reconnaître que nulle tendance naturelle ne porte les grands criminels à la vertu, que nulle aversion innée ne les détourne du crime ; si donc le sens moral n’était que sensibilité passive, si l’on ne pouvait éviter le mal qu’à la condition d’éprouver pour lui une instinctive et irrésistible répulsion, je n’hésiterais, pas à les déclarer irresponsables. Mais, outre l’amour de délectation, il y a l’amour de libre préférence, qui n’est au fond qu’un acte de la volonté. Celui-là nous attache à l’objet d’un choix réfléchi lors même que la sensibilité passive n’y serait pas naturellement inclinée. Il est l’effet plus ou moins tardif du jugement prononcé par la raison sur la valeur d’une chose ou d’un acte ; il suit la délibération volontaire, loin de la précéder ou de la dicter. Or nous sommes toujours responsables de ressentir ou de ne ressentir pas un tel amour, parce que toujours il dépend de nous de vouloir ou de ne vouloir pas le bien moral qui l’inspire ; ce n’est plus là une impulsion aveugle de l’instinct, c’est une lumière qui vient de la raison et qui peu à peu échauffe le cœur, car il serait contradictoire que la sensibilité, malgré les résistances des passions égoïstes et inférieures, n’aimât pas à la longue ce que la raison a déclaré préférable, ce que la volonté s’est résolue à poursuivre et à réaliser.

C’est donc une erreur grave de ne voir dans le sens moral qu’une manifestation de la sensibilité. Il est avant tout un jugement de la raison ; il peut exister indépendamment de tout amour et de toute aversion, au moins de l’amour de délectation et de la répugnance qui lui est corrélative. Dira-t-on que ce jugement même sur le bien et le mal, le criminel en est incapable par une infirmité de sa nature ? J’avoue que le défaut d’éducation, les mauvais exemples peuvent singulièrement l’obscurcir ; j’avoue surtout que l’on chercherait vainement chez certains grands coupables cette rectitude de conscience qui discerne infailliblement le juste de l’injuste, ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. Mais la responsabilité n’implique pas une réflexion philosophique sur les caractères généraux et abstraits du bien et du mal, elle existe, pourvu qu’il n’y ait pas erreur invincible sur la moralité de telle ou telle action particulière et déterminée. Tuer un innocent pour le voler, voilà peut-être ce qu’un assassin fera sans répugnance ; mais soutiendra-t-on qu’en le faisant il ignore qu’il commette un crime ? Ce crime ne révolte en lui aucun sentiment, d’accord ; sa raison le déclare-t-elle indifférent ou licite ? toute la question est là ; pourvu qu’il sache qu’il fait le mal, sa sensibilité n’y mît-elle d’ailleurs aucun obstacle, pourvu que, le sachant, il conserve une liberté suffisante pour résister à l’impulsion perverse, sa responsabilité subsiste tout entière.

L’absence de remords ne prouve rien. Le remords est un phénomène de sensibilité. En admettant (ce que j’ai peine à croire) que la plupart des grands criminels ne l’éprouvent jamais au plus intime de leur conscience, il faudrait seulement conclure à une oblitération exceptionnelle de certains élémens sensitifs de leur nature : il ne s’ensuivrait nullement que le jugement moral, émané de la raison, leur fît tout à fait défaut, Je puis à la rigueur concevoir qu’un homme se rende sciemment coupable d’une mauvaise action, sans que pour cela il éprouve cette douleur particulière que les moralistes et les poètes ont souvent dépeinte en traits si saisissans. Il est responsable, à la condition seule que le caractère moral de son acte ne lui ait pas échappé. J’irais même jusqu’à dire qu’il est d’autant plus responsable qu’il sent moins vivement le reproche intérieur : ne sait-on pas en effet que l’habitude du crime émousse la pointe du remords et qu’à force de pratiquer l’iniquité on finit par la boire comme de l’eau ? Et cette habitude, quelle en est l’origine, sinon une volonté obstinée et persévérante à préférer ce que la raison condamne ? Ainsi le criminel n’a pas seulement à rendre compte du mal qu’il fait, mais encore de l’impuissance où il s’est mis volontairement de ne pas le faire et du charme horrible dont peu à peu il a revêtu pour lui-même sa propre perversité.

Les mêmes considérations sont évidemment applicables aux deux autres ordres de sentimens qui, selon la théorie que nous avons exposée, sont nécessaires pour combattre dans le cœur de l’homme l’impulsion des passions mauvaises. Que les grands criminels éprouvent à un faible degré les sentimens altruistes, je ne le conteste pas ; la vue des souffrances de leurs victimes, les affections domestiques, la pitié, les touchent peu ; ce n’est pas la sensibilité, naturellement ou volontairement atrophiée, qui proteste en eux contre le mal qu’ils font. Encore une fois, c’est la raison morale, et par là j’entends cette connaissance du caractère moral de certains actes, que possède tout homme par cela seul qu’il a grandi au milieu d’un état social qui n’est pas absolument sauvage. Voici des parens qui torturent pendant de longues années, avec des raffinemens de férocité inouïs, leur pauvre fille résignée et innocente ; ces monstres trouvent sans doute une épouvantable volupté dans leur rôle de bourreaux : j’accorde qu’il y ait là une sorte de perversion congénitale de certains sentimens, mais je nie que la raison se taise entièrement en eux et qu’ils ne jugent pas criminelle une telle conduite. Je nie surtout que, mis en présence d’actes semblables, il leur fût impossible de décider s’ils sont bons ou mauvais. Or, on ne saurait trop le répéter, c’est la faculté du jugement moral, et non les sentimens qui en sont l’ordinaire conséquence, qui est la condition essentielle de la responsabilité.

Quant à l’absence de certains sentimens égoïstes qui pourraient lutter contre l’impulsion criminelle, nous ne voyons pas trop ce qu’il est permis d’en conclure. Que la plupart des grands criminels négligent les plus élémentaires précautions de prudence, annonçant à l’avance leurs forfaits par des menaces publiques, qu’ils semblent peu craindre les châtimens qui les attendent, en quoi leur responsabilité est-elle par là supprimée ? Cela prouve simplement qu’ils manquent de prévoyance ou d’adresse et qu’ils tiennent peu à la vie. On comprend que des natures ignorantes et brutales s’entendent mal à tout combiner pour égarer les investigations de la justice ; mais les criminels qui appartiennent aux classes éclairées de la société ne sont généralement pas si naïfs et ils déploient souvent des ressources merveilleuses de dissimulation prolongée. On comprend aussi que la mort semble parfois préférable à une vie de misère et d’abjection. « Je suis feignant, disait aux jurés le parricide Lemaire ; j’ai horreur du travail. Si je ne veux pas travailler en liberté, ce n’est pas pour aller travailler au bagne ; je me laisserai mourir de faim. » D’ailleurs, au moment où le crime est commis, le coupable a toujours l’espoir d’échapper à l’expiation, et quand elle est proche, il met une sorte de point d’honneur à ne point trembler devant elle.

On fait grand bruit dans une certaine école de l’hérédité du crime. Il est difficile de nier d’une manière absolue l’hérédité des dispositions morales, bien que les faits jusqu’ici constatés soient loin d’autoriser toutes les inductions qu’on a prétendu en tirer. Mais un crime n’est pas proprement une disposition ; c’est un acte, et l’on ne va pas encore jusqu’à soutenir l’hérédité des actes. Qu’un homme reçoive de ses parens le germe de passions violentes qui, plus tard, pourront l’entraîner au crime, je n’y contredis pas, et j’accorderais volontiers que sa responsabilité est par là diminuée ; est-il rigoureux d’en conclure que ces passions aboutiront fatalement à des crimes, et à des crimes d’une espèce déterminée ? S’ensuit-il qu’aucun effort de la volonté ne pourra les réduire et que le malheureux qu’elles possèdent sera comme un aveugle instrument à la merci d’une force étrangère ? telle est pourtant la conséquence à laquelle on voudrait arriver quand on parle de l’hérédité du crime. Non, le crime pris en soi n’est pas et ne peut être héréditaire, et quant aux tendances perverses qui l’inspirent, quelle que soit leur puissance, elles ne sont jamais irrésistibles, au moins à l’état de santé : nous croyons l’avoir montré plus haut.

Ce qui explique l’apparente hérédité du crime, c’est l’identité de milieux, d’influences de toute sorte, qui peuvent agir sur les générations successives d’une même famille. Si les annales des bagnes présentent des dynasties de criminels, c’est que la misère, la haine de la société, la fainéantise, les mauvais exemples, l’impossibilité de réhabiliter un nom flétri, peut-être aussi je ne sais quelle épouvantable gloriole à conserver intact, en l’augmentant encore, le patrimoine de honte et de réprobation légué par le père ou l’aïeul, ont maintenu dans la voie du mal les tristes héritiers de tels ancêtres. Quant aux signes physiques qui, dit-on, signalent aux yeux d’un observateur exercé ceux qui sont voués par naissance à la fatalité du crime, il serait téméraire d’y voir autre chose que l’effet de conditions hygiéniques détestables agissant d’une manière continue pendant plusieurs générations, et nous attendrons des preuves plus décisives pour admettre qu’ils sont l’expression infaillible et scientifiquement constatée d’une perversité congénitale.

En résumé, nous n’apercevons aucune raison décisive de modifier les vieilles et saines notions sur la responsabilité. Il reste vrai que l’homme est responsable devant la société toutes les fois qu’il a accompli librement et en connaissance de cause un acte portant atteinte à l’honneur, à la propriété, à la vie de son semblable. Il n’y a pas ici à discuter si l’homme est vraiment libre, ou s’il n’est que l’instrument d’une fatalité psychologique ou organique dont il n’aurait pas conscience. Le problème de la liberté peut se poser en métaphysique, mais non en morale, parce que nier la liberté, c’est nier la morale elle-même. Moralement, légalement, l’homme est libre par cela seul qu’il se sent tel.

La liberté s’atteste au sens intime par la possibilité d’un choix entre deux ou plusieurs motifs, et plus précisément par la possibilité de prendre une détermination ou de s’abstenir. Et c’est cette possibilité dont on nie l’existence chez les grands criminels. Mais la seule preuve qu’on donne à l’appui de cette thèse est une pure et simple négation que rien ne justifie. On dit : pour commettre un tel crime, il faut que l’homme ait été dans l’impuissance de ne pas le commettre. Cela s’appelle résoudre la question par la question. Il est bien vrai que nous ne pouvons nous installer dans la conscience des grands coupables et lire ce qui s’y passe ; mais nous pouvons lire dans la nôtre et raisonner ensuite par analogie. Or nous connaissons par expérience quels sont les motifs qui peuvent entraîner l’homme au mal, et toutes les fois qu’un de ces motifs nous paraît avoir été la cause déterminante, la raison suffisante d’un acte, nous sommes en droit de l’imputer à son auteur et de déclarer celui-ci moralement responsable devant la société et devant la loi. Ces motifs peuvent se ramener à deux chefs généraux : l’intérêt personnel et la passion, ou mieux encore à un seul, la passion, car l’intérêt, c’est la passion encore, tempérant par la réflexion ses ardeurs soudaines et appelant à son aide le temps et le calcul pour se satisfaire plus sûrement.

Si donc nous sommes en présence d’un acte que nous jugeons avoir été suggéré par une des passions ordinaires de l’humanité, nous affirmons que l’agent est moralement semblable à nous, passionné, mais libre aussi, par suite responsable. La responsabilité ne disparaît que là où aucune des passions ordinaires de l’humanité ne donne de l’acte une raison suffisante si, par exemple, un assassinat est commis par un homme d’un caractère jusqu’alors doux et inoffensif, sans qu’on puisse découvrir de la part du meurtrier aucun motif de haine ou de jalousie contre la victime, nous croyons qu’il est permis de conclure à l’irresponsabilité.

Ce n’est pas tout. La passion peut être surexcitée par les hallucinations d’un cerveau en délire ou par les jugemens évidemment absurdes d’une intelligence malade. Sans être la folie, l’hallucination en est souvent le signe, et certains jugemens sont si manifestement absurdes qu’ils laissent peu de doutes sur l’état morbide de l’esprit qui les conçoit. Dans ces deux cas, nous n’hésiterions pas à reconnaître l’aliénation. Un homme devient assassin parce qu’il croit entendre dans la bouche de chacun le reproche d’une action flétrissante, dont il a été vingt-six ans auparavant la victime involontaire [5] : l’hallucination est ici la preuve de la folie et l’excuse du crime. Un libraire tue huit personnes pour rentrer en possession d’un exemplaire qu’il croit unique : il y a quelque chose de tellement anormal dans ce jugement, que l’existence d’un livre, sans autre valeur que sa rareté, est préférable à celle de huit innocens, qu’il est bien difficile d’en admettre l’empire sur une intelligence vraiment saine.

On objectera que même chez des individus qui ne sont nullement aliénés, une passion particulière peut devenir tellement puissante, tellement exclusive, qu’elle supprime pratiquement la possibilité d’une résistance et détruise le libre arbitre. Nous avons déjà répondu que dans ce cas la responsabilité remonte au-delà de l’acte coupable et porte sur toute la série des capitulations, des lâchetés antérieures qui ont permis à la passion de s’installer en maîtresse dans une âme devenue complice volontaire de son asservissement.

Les moralistes ne sont pas les seuls à protester contre l’identité qu’on prétend établir entre les fous et les grands criminels. L’existence d’une folie morale (moral insanity), admise par le docteur Pritchard, parait de plus en plus contestable aux aliénistes les plus autorisés. Dans un livre récent, le docteur Flemming a combattu avec une grande force et l’autorité d’une longue pratique la doctrine suivant laquelle le sens du bien et du mal pourrait être malade sans que les facultés intellectuelles fussent altérées. Toutes les facultés de l’âme sont solidaires, et, si le crime n’était qu’une forme de l’aliénation, il devrait toujours être accompagné d’hallucinations, de conceptions délirantes, attestant un trouble général et morbide de l’esprit. Puisqu’il est loin d’en être toujours ainsi, n’en faut-il pas conclure que là où ces signes n’existent pas, nous sommes en présence de la perversité toute seule et non de la folie ?

Aux symptômes intellectuels s’ajoutent presque invariablement les symptômes physiologiques, et c’est là encore, nous semble-t-il, un moyen de distinguer scientifiquement les criminels aliénés de ceux qui ne le sont pas. « Voici, dit le docteur Maudsley, un homme qui a toujours été modéré dans sa conduite, prudent et laborieux en affaires, exemplaire dans toutes les choses de la vie. Tout d’un coup un grand changement s’opère en lui ; il se jette dans les dissipations de toute espèce, se lance dans des spéculations commerciales effrénées, et ne conserve plus le moindre respect ni pour sa femme, ni pour sa famille, ni pour les devoirs de sa position. Ses amis, confondus, ne voient là que les effets du vice et gémissent qu’un homme de tant d’honneur et de vertu ait pu faire une si triste chute. Au bout de quelque temps, ils apprennent qu’il va passer en cour d’assises pour y répondre soit d’un attentat à la vie de quelqu’un, soit d’un vol d’argent ou de bijoux, et ils ne s’étonnent pas que les vices de ce malheureux l’aient conduit là. Mais un médecin compétent examine cet homme, il note en lui une légère particularité de la prononciation et peut-être une inégale dilatation des pupilles ; ces symptômes, rapprochés de l’histoire de sa vie passée, permettent au médecin de dire avec une certitude positive que cet individu est frappé d’une maladie qui, minant peu à peu son intelligence et ses forces, détruira, avant qu’il soit longtemps, ses facultés mentales et ses facultés physiques, et enfin sa vie. C’est là un mal si bien connu que le médecin peut satisfaire à ce qui est l’épreuve de toute science, c’est-à-dire prédire avec certitude ce qui doit arriver. » Un dernier moyen de discernement entre les criminels aliénés et les criminels ordinaires, c’est l’examen des antécédens héréditaires. La transmission de la folie est prouvée, celle du crime ne l’est pas. Si donc un criminel descend de parens fous, et s’il présente les diagnostics de l’aliénation, le doute n’est pas permis ; dans le cas contraire, comment hésiter à le déclarer responsable ?

Tout ce que nous sommes tenté d’accorder aux partisans de la thèse que nous combattons ici, c’est que, par une sorte d’infirmité congénitale, les sentimens moraux peuvent être très faibles chez certaines âmes, et les grands crimes n’être suivis d’aucun remords ; mais, répétons-le, cela ne détruit en rien la responsabilité, car la notion du bien et du mal est un fait intellectuel qui ne se confond pas avec les sentimens dont il est d’ordinaire accompagné. Pour être responsable, il suffit qu’on ait conscience de faire mal, l’acte coupable n’inspirât-il d’ailleurs aucune répugnance, et qu’on soit libre de s’en abstenir.

Les conséquences pratiques auxquelles conduirait la doctrine de l’irresponsabilité des grands criminels sont fort graves. La punition devient une cruauté aussi révoltante qu’inutile ; les petits coupables seuls, ceux qui, par leurs hésitations et leurs remords, ont fait preuve de sens moral ou de sentimens altruistes, pourront être justement punis. Quant aux autres, véritables fous en santé, il est permis de les enfermer, pour toute la vie peut-être, mais uniquement afin de les soumettre à un traitement moral. Nous ne voulons pas contester ce qu’un pareil traitement aurait à la fois d’humain et d’efficace ; nous avons les yeux ouverts sur les objections de toute sorte que l’on peut faire à la peine de mort, et notre intention n’est pas d’ailleurs de rentrer ici dans ce grand débat sur le droit de punir que s’attribue la société. Nous croyons seulement que si l’homme raisonnable et libre est responsable de ses actes, cette responsabilité entraîne ce que nous oserions appeler le droit à la punition. Oui, c’est là vraiment un droit, car c’est une conséquence de l’inamissible dignité que confèrent à la nature humaine la raison et le libre arbitre. Déclarer le criminel irresponsable (sauf dans les circonstances exceptionnelles que nous avons essayé d’indiquer), c’est le déclarer déchu de son caractère d’homme ; c’est, sous prétexte d’humanité, lui infliger une gratuite et sanglante injure, c’est lui fermer la voie de la vraie réhabilitation. Il y a peut-être plus de réelle philanthrophie à voir un homme tout entier dans celui que l’on frappe au nom de la loi, et nous voulons espérer que parmi les criminels eux-mêmes, beaucoup, ceux-là du moins chez lui tout sentiment de dignité humaine n’est pas encore éteint, rejetteraient cette humiliante pitié qui, sans pouvoir invoquer l’autorité de la science, prétendrait les soustraire aux conséquences de tours actes en leur arrachant la raison.


LUDOVIC CARRAU.

  1. Voyez la Revue du 15 novembre 1876.
  2. La Folie, considérée surtout dans ses rapports avec la psychologie normale, Paris, Marescq, 1877.
  3. Pour tous ces faits, voyez Letourneau, Physiologie des passions.
  4. Paris, 1877. Germer-Baillière.
  5. Voyez les Annales médico-psychologiques du mois de mars 1877.