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La Formation des États-Unis/II

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La Nouvelle RevueTome 104 (p. 55-79).

LA

FORMATION DES ÉTATS-UNIS[1]




UNE GUERRE DE CENT ANS (1689-1783).


L’étude approfondie des événements dont l’Amérique du Nord fut le théâtre pendant les dernières années du xviie siècle et la plus grande partie du xviiie permet de relever une erreur dans laquelle sont tombés la plupart des historiens européens. Ils ont attribué aux Anglais le renversement de la puissance française dans le nouveau monde. La prise de Québec leur a masqué les événements qui l’avaient précédée. L’importance de ce fait d’armes, ses conséquences, son caractère héroïque, les deux grands noms qui s’y trouvent associés ont seuls pu détourner un instant leurs regards de la lutte engagée en Europe sous les prétextes les plus divers et qui fut, en somme, un long duel à trois entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne pour la prépondérance du vieux monde. Ils ont enregistré la victoire de Wolfe comme un des incidents prépondérants de cette lutte et ont négligé de s’apercevoir qu’elle était le couronnement et le résultat d’une série de victoires dont les Anglais n’ont jamais aimé à parler, parce que ce furent les Américains qui les remportèrent. Il n’est pas permis de les ignorer pourtant, car elles constituent l’avant-propos de la guerre de l’Indépendance. C’est dans ces combats que se fortifièrent et s’aguerrirent les milices coloniales. Faute de suivre leurs progrès dans la rude carrière que les circonstances leur firent parcourir, on demeure interdit devant le résultat atteint. Comment concevoir, en effet, que des soldats improvisés n’ayant ni l’habitude de la discipline, ni l’expérience de la guerre, ni surtout cette confiance que donne à des troupes en campagne la bonne organisation des services d’approvisionnement, comment concevoir que de tels soldats aient pu résister aux vétérans britanniques et forcer la mère patrie, après quatre années d’efforts, à s’avouer vaincue ? Le problème ainsi posé est insoluble. On le résout en donnant à l’intervention de la France un caractère décisif qui n’est point conforme à la réalité. L’alliance française apporta aux colonies révoltées une force morale dont elles auraient eu beaucoup de peine à se passer. Mais l’appoint matériel fut faible et tardif. La vérité, c’est que, fortement trempées par quatre-vingt ans de lutte armée, les colonies se trouvaient, en 1775, en état de soutenir une dernière lutte, plus redoutable encore que les précédentes[2], pour conquérir la liberté. On ne saurait donc étudier de trop près la portion de l’histoire américaine comprise entre la proclamation de Guillaume d’Orange comme roi d’Angleterre et ce fameux combat de Lexington où tombèrent les premières victimes des balles anglaises.

Une nuit d’hiver de l’année 1690, un corps franco-indien surprit la petite bourgade de Shenectady, située dans la colonie de New-York, au nord d’Albany. La neige couvrait le sol. Français et Peaux-Rouges descendaient du Canada, les snow-shoes au pied, courant sur leurs longues raquettes. Les habitants de Shenectady se croyaient en sécurité. Par une ironie du sort, leurs ennemis trouvèrent à l’entrée du bourg deux grandes sentinelles de neige que les enfants, la veille, s’étaient amusés à construire. Un peu après minuit, la tuerie commença. Deux heures durant, hommes, femmes et enfants furent massacrés. Quelques hommes purent s’enfuir et coururent à moitié nus jusqu’à Albany, tandis que derrière eux les flammes dévoraient leurs demeures et les cadavres de leurs proches. Cette agression n’était pas justifiée au point de vue américain. Au Canada, on la considéra comme justifiée par l’état de guerre existant depuis l’année précédente entre l’Angleterre et la France. En fait, elle eut pour résultat de transporter dans le nouveau monde une flammèche de l’incendie qui s’allumait au delà de l’Océan. De ce jour-là, les colonies s’allièrent pour chasser les Français. L’union se fit devant l’ennemi commun.

Ce n’était pas, loin de là, la première guerre avec les Indiens. Si l’histoire mentionne les bons rapports des visages pâles avec Canonicas, le sachem des Narragansetts, où avec Powhattans dont la fille, Pocahontas, épousa un Virginien[3], elle relate aussi les sanglants combats qui eurent lieu en Virginie en 1622 et 1664 et ceux plus meurtriers encore qui, de 1675 à 1677, mirent aux prises les colons de la Nouvelle-Angleterre avec une coalition de tribus indiennes dirigée par un chef qu’on appelait le roi Philippe. Mais, en ces circonstances, l’action française n’existait point ou était si lointaine qu’on peut la négliger. Cette fois-ci, au contraire, les Français se posaient directement en agresseurs. L’événement avait une portée tout autre. Aussi la nouvelle causa-t-elle une émotion profonde. Les autorités du Massachusetts proposèrent la réunion d’un congrès. Les invitations portent la date du 19 mars 1690 et le congrès s’assembla le 1er mai à New-York. Bien que la plupart des colonies eussent répondu en termes favorables, cinq d’entre elles seulement s’y trouvaient représentées. Il fut entendu qu’on formerait un corps de 850 hommes pour défendre Albany ; on stipula que les officiers auraient soin « de faire observer le repos du dimanche et pratiquer le culte du Seigneur » par leurs soldats. On décida encore d’attaquer le Canada et d’organiser à cet effet une double expédition. La première fut dirigée contre l’Acadie et soumit Port-Royal ; la seconde ne réussit pas à prendre Québec. Les Français, très habilement, ne tentèrent rien en dehors de leurs alliés indiens. Ils se bornèrent à de fréquentes et soudaines incursions. Les colons les plus éloignés de la côté vécurent dès lors dans de continuelles alarmes : leurs armes ne les quittèrent plus ; ils construisirent à proximité de leurs demeures des blockhaus, sortes de forteresses en troncs d’arbres, à deux étages, percées de meurtrières et pouvant servir de refuges en cas de péril. La guerre cessa ou plutôt une trêve intervint lorsque fut signé le traité de Ryswick, qui n’apporta, d’ailleurs, aucune solution au conflit franco-américain. Elle reprit partout en 1702 ; la succession d’Espagne la provoquait en Europe. En Amérique, on lui donna un nom quelconque : on l’appela guerre de la reine Anne pour distinguer cette seconde période de celles qui la précédèrent et la suivirent. Au fond, c’était toujours la même lutte, barbare et implacable. Seulement, les Espagnols, cette fois, s’y mêlèrent. Ils avaient toujours des prétentions sur la Caroline et leurs vaisseaux, partis de la Havane, unis à une petite flotte française, vinrent assiéger Charleston sans pouvoir le réduire. Les Caroliniens échouèrent de même dans leur tentative pour prendre le fort de Saint-Augustin, en Floride. L’année 1704 vit se renouveler le triste exploit de Shenectady et dans des conditions plus dramatiques encore. Ce fut Deerfield dans le Massachusetts qui fut incendié, dans la nuit du 28 février, par 350 Franco-Indiens, commandés par M. Hertel de Rouville ; 47 cadavres mutilés furent abandonnés au milieu des ruines fumantes, tandis que 112 captifs étaient emmenés à travers les forêts glacées et les plaines couvertes de neige ; un grand nombre périrent en chemin. Par représailles, les coloniaux envahirent de nouveau l’Acadie et reprirent Port-Royal. Le traité d’Utrecht arrêta les hostilités ; l’Acadie et Terre-Neuve passaient sous la domination britannique. En avoir dépossédé les Français constituait aux yeux des Américains un avantage qui les payait de bien des pertes et de bien des sacrifices.

Peu d’événements à noter pendant les années qui suivirent. Une expédition contre les Antilles espagnoles coûta la vie à plus de 3,000 coloniaux et ne donna point de résultat. Les Géorgiens, ces nouveaux venus dans la famille américaine, envahirent la Floride ; ils avaient fait appel à leurs voisins de la Caroline et de la Virginie ; mais les forces combinées des trois colonies ne purent rien contre les puissants remparts de Saint-Augustin. Leur ambition coûta cher aux Géorgiens. Les meilleurs agriculteurs de Géorgie, les Écossais et les Moraviens (car cette colonie était aussi, nous l’avons vu, un asile de persécutés), abandonnèrent les exploitations naissantes : les premiers, parce qu’ils avaient été décimés dans l’assaut donné à la forteresse espagnole ; les seconds, parce qu’ils ne voulaient pas s’exposer à l’obligation de porter les armes contrairement aux préceptes de leur religion[4]. Au nord, après quelques années d’accalmie, les animosités se réveillèrent. L’industrie de la pêche s’étant beaucoup développée, les pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre firent de fréquentes incursions dans les eaux françaises. De part et d’autre, on détruisait les bateaux et le matériel des pêcheries. En 1721, le Massachusetts, jouant cette fois le rôle d’agresseur, refoula les Indiens alliés des Français. La paix, une paix relative et instable, se rétablit en 1725. Officiellement les Français ne participèrent pas à ces campagnes, car l’Angleterre et la France n’avaient point encore rompu les stipulations du traité d’Utrecht ; mais ils ne pouvaient se désintéresser des affaires américaines au point de conserver une neutralité absolue. Aussi prêtaient-ils aux Indiens leur appui par tous les moyens en leur pouvoir. Les coloniaux leur en voulurent encore plus que d’une hostilité ouverte. Chaque année qui s’écoulait augmentait ainsi la haine que les deux partis en présence ressentaient l’un pour l’autre, et l’on s’habituait peu à peu à l’idée que le continent ne pouvait se partager et qu’une des deux races devait y dominer et en chasser l’autre.

En 1744, on crut que l’heure de la lutte finale avait sonné. Les coloniaux se préparèrent à attaquer Louisbourg, le Gibraltar américain. La forteresse était située dans l’île du Cap-Breton. On dit que ses fortifications, réputées imprenables, avaient coûté 25 millions de francs. Mais elles étaient demeurées inachevées, de sorte que la place n’était pas aussi forte qu’on le croyait. Dans le port se trouvait toute une flotte de bateaux anglais capturés sur les côtes. Le projet sembla d’abord bien osé ; l’Assemblée du Massachusetts ne le vota qu’à une voix de majorité. Mais ensuite on se mit à l’œuvre avec ardeur. Les Pensylvaniens votèrent une subvention de 100,000 francs. Le New-Jersey en donna 50,000 et New-York 75,000. Le Connecticut envoya 500 hommes, Rhode-Island et le New-Hampshire, 600. Chacune des colonies de la Nouvelle-Angleterre équipa en outre un navire. Le Massachusetts en fournit 10 et 3,250 hommes pour sa seule part. Le commandement fut confié à un riche marchand, officier dans la milice, mais qui n’avait ni connaissances spéciales, ni expérience. Sa hardiesse prudente et son intelligence rapide y suppléèrent. Il mena à bien cette colossale entreprise. Le 17 juin, Louisbourg capitula. Quelques vaisseaux de renfort avaient été envoyés d’Angleterre, mais contribuèrent peu au succès qui fut l’œuvre d’une armée hâtivement formée et de ses chefs improvisés. Les Anglais qui s’en attribuèrent le mérite reçurent plus tard des événements un singulier démenti. Car le colonel américain Gridley apprit sous les murs de Louisbourg à diriger les batteries qui tonnèrent trente ans plus tard sur les hauteurs de Bunker-Hill, et les mêmes trompettes qui sonnèrent l’entrée des vainqueurs dans la forteresse du Cap-Breton devaient donner, ce jour-là, le signal de la charge. À la paix d’Aix-la-Chapelle (1740), Louisbourg fut rendu à la France ; cette même année, les Anglais fondèrent Halifax. La reddition de Louisbourg fut vivement ressentie en Amérique, ainsi que le refus du duc de Bedford d’autoriser, l’année qui précéda la conclusion de la paix, une expédition contre Québec. Le noble lord était plus inquiet que satisfait de l’exploit des coloniaux et se promettait d’encadrer désormais leurs bataillons avec des « réguliers » anglais.

Le siècle touchait à son milieu et le sort du nouveau monde allait se fixer. Le Canada était relié à la Louisiane par une ligne redoutable de soixante forts et les Français en construisaient de nouveaux jusque sur le territoire pensylvanien. Malheureusement la population de la Nouvelle-France n’augmentait guère. La Jonquière, voyant le danger, avait adressé à Versailles un pressant appel. Il suppliait qu’on lui envoyât dix mille émigrants pour coloniser la vallée de l’Ohio. Il insistait sur la nécessité d’agir au plus vite… Mais Louis xv n’avait pas d’argent à dépenser pour ces sortes de choses et savait-il seulement ce que c’était que la vallée de l’Ohio ! Le seul espoir résidait maintenant dans la défection possible des Iroquois. Elle eût été assurée sans l’influence de William Johnson dont les Mohicans avaient fait un sachem et auquel les colonies avaient donné pleins pouvoirs, parce qu’elles le savaient aussi Anglais de cœur que s’il n’eût jamais appris la langue iroquoise ni manié le lourd tomahawk. Johnson parvint à neutraliser l’action des émissaires français et obtint que les chefs iroquois assisteraient au congrès d’Albany.

Ce congrès était dû à l’initiative du Board of Trade que le roi d’Angleterre avait institué dès 1696 et dont les attributions réelles s’étendaient bien au delà de ce que son nom semblait indiquer. À peine constitué, le Board of Trade s’était occupé non seulement de questions commerciales, mais de questions politiques touchant l’Amérique. Locke lui avait proposé d’y établir la dictature militaire et William Penn, dans les dernières années de sa vie, lui avait soumis son plan pour l’union des différentes colonies, sous la présidence d’un commissaire du roi. Peut-être le plan de William Penn éveillait-il, à distance, un écho sympathique dans l’esprit des membres du Board lorsqu’ils se décidèrent à ordonner la réunion d’un congrès. Au mois de juin 1754, à Albany, petite ville d’allure hollandaise, sur les rives de l’Hudson, les congressistes se mirent en séance et tout aussitôt plusieurs plans d’union furent présentés. Celui qui fut jugé le plus pratique et le mieux combiné était l’œuvre de Benjamin Franklin, qui en développa les avantages avec art et chaleur. Il instituait un président général représentant du roi, nommé par lui, et un grand conseil composé de quarante-huit députés choisis par les assemblées des diverses colonies. L’approbation royale était nécessaire pour les lois ; la nomination des fonctionnaires appartenait au président général. Le sort de ce projet fut assez extraordinaire. Les colonies jugèrent que la prérogative de la couronne était beaucoup trop étendue et l’Angleterre estima que les tendances autonomistes et démocratiques s’y révélaient d’une manière intolérable. Tout le monde en fut mécontent et personne n’en parla plus. Mais en Amérique on continua d’y songer.

Jusque-là l’idée fédérale n’avait hanté que quelques esprits déliés ; elle fit son chemin dans les cerveaux plus obtus. Les peuples sont particulièrement sensibles aux leçons de choses. Le congrès d’Albany en était une. Pour la première fois, on avait vu ce spectacle d’une assemblée composée de représentants de toutes les colonies[5], la plupart hommes éminents et haut placés. La valeur des délégués, l’importance des sujets traités, tout était de nature à faire impression sur la conscience publique. Quant aux Indiens, ils se retirèrent, comblés de présents, mais peu rassurés sur l’avenir. La parole était maintenant au canon.

La configuration du pays et la position respective des Américains et des Français devaient forcément déterminer les premiers à attaquer leurs adversaires sur cinq points différents : le fort Duquesne, clef de toute la région située à l’ouest des Alleghanys, qui menaçait directement la Virginie et la Pensylvanie ; Louisbourg, d’où l’on pouvait organiser facilement des raids sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre ; Niagara et Crown-Point sur le lac Champlain ; enfin Québec, quartier général de la puissance française. Le général Braddock, auquel le roi avait confié le commandement de toutes les troupes régulières et coloniales, se décida à attaquer en premier lieu le fort Duquesne. Il eût été difficile au gouvernement anglais de faire un plus mauvais choix que celui de cet officier hautain, têtu, brutal, poussant le souci de la discipline jusqu’aux limites extrêmes du bon sens. Il commença par réunir à Alexandria les gouverneurs des colonies et leur fit une semonce de ce que les Américains ne fussent pas encore soumis à un impôt général établi par le parlement anglais et servant à payer les dépenses de l’armée. Il écrivit à Londres pour demander qu’un tel impôt fût établi sans retard et déchaîna ainsi la querelle qui devait aboutir à la proclamation de l’indépendance. Il exigea en outre que tous les officiers américains reprissent leur rang de simples soldats chaque fois qu’un officier anglais serait présent à la tête des troupes. Il choisit seulement quelques-uns d’entre eux comme aides de camp, entre autres Georges Washington. Son dédain des coloniaux était extrême ; il le manifestait en toute occasion. Aussi commença-t-il par leur imposer plus d’un mois de manœuvres préliminaires qui les énervaient et les décourageaient. Puis la marche en avant commença ; elle dura cinq semaines. Braddock avait organisé son armée à l’européenne ; elle comprenait deux régiments anglais et à peu près 2,000 Virginiens et Pensylvaniens, absolument déroutés par les moqueries de leurs nouveaux chefs et la discipline à laquelle on les soumettait. Le 9 juin 1755, Braddock tomba dans une embuscade. Non loin du fort Duquesne, en pleine forêt, il fut attaqué par 230 Français et 637 Indiens commandés par MM. de Beaujeu, Dumas et de Ligneris. La bataille ne fut pas longue. Les Anglais furent en déroute en peu d’heures. Braddock se battit vaillamment, mais tomba mortellement frappé. Washington se mit à la tête des Virginiens et couvrit la retraite en tenant bon, tandis que les autres fuyaient. 26 officiers et 714 soldats furent tués ; les Franco-Indiens ne perdirent que 33 hommes. Presque en même temps l’Américain Lyman, à la tête de ses coloniaux, regagnait à Crown-Point une bataille à moitié perdue par le général anglais Johnson. Ce dernier n’en reçut pas moins en récompense le titre de baronnet et une pension ; Lyman n’eut rien. Dans ce combat périt le colonel Williams qui venait d’inscrire, dans son testament, un legs considérable destiné à fonder un collège pour l’ouest du Massachusetts. Ce fut l’origine de Williams Collège. Cette année-là et la suivante, les échecs furent nombreux. Les Anglais s’en vengèrent en expulsant d’Acadie 7,000 Français qui paisiblement travaillaient la terre et vivaient heureux, en donnant l’exemple de toutes les vertus privées. Ce fut moins leur nationalité que leur religion qui paraît avoir excité la rage des conquérants. Il y avait, à ce moment-là, comme une recrudescence de haine anticatholique parmi eux. La première expédition dirigée contre Louisbourg avait revêtu le caractère d’une sorte de croisade. Un clergyman fanatique était parti en tête des troupes, une hachette à la main pour jeter bas les images et les statues des saints dans les églises. Les Acadiens n’opposèrent qu’une faible résistance à la domination anglaise, mais ils étaient fort attachés à leur religion : ce fut la cause de leur perte. Au plus fort de l’hiver on les embarqua brutalement sur des navires qui les disséminèrent tout le long des côtes au milieu de populations hostiles. On fit exprès de séparer les femmes de leurs maris et les enfants de leurs parents. La plupart des dispersés périrent dans la solitude des forêts au travers desquelles ils se jetèrent naïvement pour retrouver leur patrie. Les plus heureux fondèrent plus tard, sous le ciel clément de la Louisiane, des villages où se sont maintenues, avec le vieux langage du temps, les coutumes fidèlement importées jadis des campagnes de Normandie.

Bientôt la fortune des armes tourna. Le fort Duquesne tomba et sur ses ruines fut fondée, en l’honneur de William Pitt qui devenait à ce moment même premier ministre, la ville de Pittsburg. On reprit Louisbourg, dont les constructions furent rasées au profit d’Halifax, sa nouvelle voisine. Crown-Point et Niagara furent occupés définitivement et Wolfe, enfin, mit le siège devant Québec. Toute cette période serait digne de trouver un historien de génie qui sût en faire ressortir la sauvage beauté. Les détails s’y fondent en une série de tableaux tour à tour poétiques et grandioses. Le vaste continent émerge à peine des brumes du passé et déjà l’on se dispute sa possession sans connaître encore ses limites ni ses richesses. La civilisation y est toute jeune et déjà elle est teinte de sang innocent. On s’y bat avec une magnifique vaillance pour des patries qui ne regardent pas, au nom de souverains indignes des trônes qu’ils occupent. Des hameaux se forment qui, cent ans plus tard, seront devenus de grandes villes pleines de bruits d’usines et d’agitation humaine ; et des forteresses édifiées au poids de l’or rentrent dans le néant au point qu’aujourd’hui quelques pierres en indiquent seules l’emplacement. Dans les campagnes neigeuses passent les silhouettes des Peaux Rouges courant sur leurs snow-shoes une course fantastique ; tandis que les Algonquins, dont la guerre réveille les instincts primitifs, dévorent, au clair de la lune, le chef Miami qu’ils ont capturé, le gentilhomme chrétien, leur allié, Montcalm, appelle sur ses amis la protection divine et Wolfe, dont l’âme puissante dompte les souffrances, marche au trépas en donnant un poétique regret au bonheur entrevu qui l’attend au delà des mers. La mort qui procure à ces deux adversaires, si dignes l’un de l’autre, un même tombeau, épargne avec un soin jaloux le héros privilégié qui, vainement, s’expose à ses coups. Washington sort indemne de tous les combats ; il échappe à tous les périls. Au début de cette guerre qui doit lui aplanir les voies pour son œuvre à venir, on l’a chargé de porter l’ultimatum aux avant-postes français. Il est parti de Virginie avec un unique compagnon et s’est enfoncé dans la forêt. Il n’a encore que vingt et un ans. La mission est dure et dangereuse. Il faut, sans ressources et sans défense, traverser des territoires hostiles, monter jusqu’au lac Érié. Au retour, les rivières ont débordé ; une neige fondante détrempe le sol. Les chevaux ne peuvent plus avancer. Les deux hommes continuent leur route à pied. Une tempête les surprend sur un radeau improvisé, traversant une rivière dont les flots impétueux charrient d’énormes blocs de glace qui brisent le radeau. Washington est bon nageur ; il atteint une île déserte et s’y creuse un abri dans la neige. La nuit passe ; au matin, un froid intense solidifie la rivière et Washington est sauvé. Ce pays qu’il vient de parcourir, il le gouvernera après l’avoir émancipé et le monde ne saura ce qu’il faut le plus admirer, de la sagesse de l’homme d’État ou des talents du chef d’armée. Toute cette gloire est enfermée dans la hutte de neige, et avec elle les destinées d’un grand peuple.

Ni la prise de Québec ni celle de Montréal, l’année suivante (1760), ne mirent fin à la guerre. Elle se prolongea même après la signature du traité de Paris (1763) qui consacrait l’échec définitif de la colonisation française en Amérique. Un chef indien, Pontiac, parvint à nouer une coalition des diverses tribus algonquines et de deux tribus iroquoises. Il se saisit de huit forts dont les garnisons capitulèrent et ravagea le nord-ouest de la Nouvelle-Angleterre. Mais sa tentative venait après la défaite des Français. Si les deux efforts avaient pu être faits simultanément, le résultat final eût sans doute été différent. Pontiac fut chassé après deux ans de luttes vers l’Illinois où il fut tué et dont les Américains s’emparèrent. La guerre, maintenant, était terminée. Elle coûtait aux colonies 30,000 hommes et 80 millions de francs, somme dont l’Angleterre ne remboursa pas même le tiers. Pour solder ces dépenses, les Américains s’étaient imposé de terribles sacrifices. Dans certaines colonies les contribuables avaient prélevé jusqu’au tiers de leurs revenus, et dans d’autres, jusqu’aux deux tiers. Mais ces impôts ayant été établis par leurs représentants librement élus, ils n’avaient pas murmuré. Par ailleurs, un résultat moral très considérable était atteint. Les rivalités, les jalousies entre gens du Nord et gens du Sud s’apaisaient. La promiscuité du champ de bataille est la plus effective et la plus durable. La nationalité américaine, qui se cherchait, commençait à se manifester. Les Anglais, maladroitement, y aidaient de tout leur pouvoir. Les exploits des coloniaux ne leur avaient pas conquis l’estime britannique ; au contraire, les officiers de l’armée régulière s’en étaient sentis humiliés. Il n’y avait sorte de moqueries, de tracasseries qu’ils n’inventassent pour marquer leur dédain envers ces lourdauds, ces paysans, ces encroûtés qui ne savaient ni marquer le pas, ni tenir leurs distances… Cela n’empêcha pas les coloniaux d’acquérir de l’expérience et du sang-froid, mais cela les empêcha de prendre d’eux-mêmes une opinion trop glorieuse. À cette rude école se formèrent aussi des chefs dignes de les commander : Gates, Montgomery, Stark, Arnold, Morgan, Putnam, qui devaient former autour de Washington l’état-major de la liberté.

La liste était déjà longue des griefs que les coloniaux auraient eu le droit de formuler envers la mère patrie et, chose curieuse, toutes les injustices subies n’ébranlaient point leur fidélité. Les derniers triomphes de l’Angleterre réjouissaient leur loyalisme ; ils se sentaient fiers et heureux d’y avoir contribué. Il est important de noter que si le sentiment unitaire faisait des progrès parmi eux, le sentiment séparatiste n’existait même pas : ils l’eussent repoussé avec horreur. Ils se sentaient Américains, mais ils demeuraient Anglais ; ils le demeuraient avec une passion qui s’avivait par l’effort récent et par l’impression de la victoire que la race venait de remporter. Ils s’habituaient ainsi à la coexistence de deux patriotismes, l’un dominant et englobant l’autre. Comme ils avaient aimé l’Angleterre par-dessus l’Amérique, ils aimèrent plus tard l’Union par-dessus leur État particulier. C’est ici le point de départ de ce dédoublement de l’âme américaine sur lequel il nous faudra revenir parce que le fait est nouveau dans l’histoire et qu’il a joué un rôle considérable dans la formation des États-Unis. Pour le moment, leur attachement envers l’Angleterre les consolait des difficultés de la situation et des entraves apportées au développement des colonies. Ces entraves étaient nombreuses ; depuis 1651 elles ne cessaient de se multiplier et de s’aggraver. L’acte de Navigation passé cette année-là n’autorisait l’exportation que par les navires anglais ; il était dirigé principalement contre les Hollandais de New-York. En 1660, il fut confirmé, étendu aux importations et, dès lors, plus sévèrement appliqué. En 1663, on alla plus loin, et cette fois avec l’intention avouée de resserrer les liens par lesquels les colonies tenaient à l’Angleterre. On fit de l’Angleterre l’entrepôt des colonies. Les marchandises devaient maintenant passer par ses mains ; les Américains n’avaient plus le droit d’acheter ailleurs.

Ces exigences développèrent tout naturellement le commerce intercolonial et les commerçants de la métropole, s’en étant aperçus, firent entendre des doléances et obtinrent l’acte de 1672. Dès lors, les colonies ne purent se vendre l’une à l’autre les produits de leur sol ou de leur industrie que par l’intermédiaire de l’Angleterre, ou bien en acquittant des droits considérables, destructifs de tout négoce. Un produit du Massachusetts acheté par le Rhode-Island dut être envoyé à Bristol pour aller de Boston à Providence, sous peine d’être lourdement taxé. Ce n’était encore que de la sottise poussée à l’extrême. La persécution vint dès qu’eut été constitué le Board of Trade dont nous avons déjà parlé et qui centralisa, à partir de 1696, les affaires coloniales. En 1699, l’exportation de toute laine ou lainage, dans quelque lieu et conditions que ce fût, soit en Europe, soit d’une colonie à l’autre, fut interdite, sous peine de confiscation et d’une amende de 500 livres (7,500 francs). En 1732, interdiction d’exporter des chapeaux. La fabrication du feutre de castor avait pris une certaine extension. La corporation des chapeliers à Londres prétendait que dix mille chapeaux partaient annuellement de New-York et de la Nouvelle-Angleterre à destination de la Virginie, des Antilles et de l’Irlande. Le chiffre était certainement exagéré. On décida que tout chapelier des colonies devait avoir fait un apprentissage de sept années et qu’il ne pourrait garder auprès de lui plus de deux apprentis. En 1733, des droits énormes furent établis sur les mélasses ; en 1750, enfin, on ordonna la destruction des forges, hauts fourneaux, aciéries actuellement existants, avec défense d’en établir de nouveaux. Tel était ce système mercantile qui existait en germe dans l’acte de Navigation et finit par former tout un échafaudage de prohibitions et de faveurs. « L’on s’était habitué, dit M. Leroy-Beaulieu, à considérer les possessions anglaises des deux mondes comme formant un tout, composé de deux parties distinctes : l’une où se produisaient certaines matières premières et certaines denrées naturelles spéciales, l’autre fournissant surtout des produits manufacturés, et l’on avait jugé que ces deux parties se pouvaient suffire l’une à l’autre si les habitants de l’Angleterre s’engageaient à ne consommer que des denrées produites par les colons anglais et si les colons anglais, d’autre part, s’engageaient à n’employer que les objets manufacturés fabriqués par l’Angleterre. » Il y eut quelques dérogations dans les années de cherté. En 1730 et 1735, on dispensa le riz du circuit obligatoire par l’Angleterre. En 1757, on admit que le blé vint d’Amérique sur des vaisseaux neutres. Des faveurs furent parfois accordées sous forme de primes : prime pour l’indigo en 1748, pour le lin et le chanvre en 1764, pour la soie brute en 1770. Une autre forme de faveur consistait dans les droits différentiels qui frappaient des produits similaires étrangers ; tel produit étranger payait le double de ce que payait le même produit issu des colonies anglaises. Donc, « d’un côté, interdiction aux colonies de s’adonner à l’industrie et obligation, sauf quelques exceptions, de se fournir d’objets manufacturés anglais ; de l’autre côté, faveurs spéciales accordées aux colons pour la production de certains produits naturels nécessaires à la métropole et obligation pour la mère patrie de prendre les denrées coloniales de préférence aux denrées étrangères[6] ». Quatre ou cinq générations de politiques subtils avaient édifié ce monument de bêtise humaine devant lequel l’Angleterre tout entière se tint en admiration, on pourrait dire en vénération, pendant de longues années. Aussi, lorsque la révolution se produisit au delà des mers, en Angleterre la consternation fut générale. Déjà, les habitants de Bristol entrevoyaient leur port déserté et l’herbe poussant sur les quais de débarquement. Or, dès 1784, au lendemain de la paix, le commerce avec l’Amérique affranchie s’accrut au point que peu d’années après il fallut agrandir le port de Bristol. Cette preuve éclatante de l’inanité du système mercantile n’empêcha pas que l’on ne continuât d’en faire aux Antilles une application désastreuse. Cet état de choses n’avait pas seulement, à l’époque que nous étudions, l’inconvénient de rendre la révolution inévitable dans un avenir plus ou moins éloigné, il avait encore celui d’aveugler complètement les Anglais sur les conséquences de la ligne de conduite qu’ils avaient adoptée. Nul, parmi eux, ne s’imaginait que les plantations anglaises de l’Amérique du Nord, comme ils s’obstinaient à les appeler, pussent jamais prétendre à vivre d’une vie nationale indépendante. Tous ceux qui visitèrent ces plantations, le Suédois Peter Kalm en 1748, Turgot en 1750, prédirent les événements de la fin du siècle ; les Anglais seuls n’en soupçonnèrent jamais l’éventualité menaçante.

Et pourtant ce ne fut pas sur une question commerciale que la crise éclata. De même que la colonisation avait commencé au nom d’une idée, ce fut au nom d’un principe que la résistance se forma. Ce principe est en quelque sorte la pierre angulaire de la liberté des peuples et ce sera l’éternel honneur des Américains de s’en être proclamés les défenseurs jusqu’à la mort. Il faisait partie, d’ailleurs, du patrimoine politique de l’Angleterre et l’on peut avancer, sans crainte de paradoxe, qu’en cette circonstance ce furent les Américains qui défendirent contre les Anglais mêmes leurs traditions les plus sacrées. Pour qu’un impôt soit légitime, dirent-ils, il faut que les représentants librement élus de ceux sur lesquels il pèse l’aient librement voté. Point d’impôt sans un vote ; point d’imposables sans représentants élus. Il coula beaucoup d’encre sur cette question. Les libéraux anglais sentaient bien où le bât les blessait. Ils ne pouvaient dénier aux Américains les droits imprescriptibles de sujets britanniques, mais ils tentèrent d’établir que chaque membre des communes représentait non point seulement le groupe de ses électeurs, mais tout l’empire, et qu’il avait la charge des intérêts de la communauté en général.

L’affaire des writs of assistance ou mandats de perquisition avait déjà attenté au grand principe de l’inviolabilité du domicile. Comme la contrebande était organisée sur une vaste échelle, le gouvernement anglais s’était résolu non seulement à renforcer la surveillance douanière, mais encore à découvrir les dépôts de marchandises prohibées et, pour cela, à forcer la porte des maisons particulières. On avait résisté aux perquisitions. Quand arriva, en Amérique, la nouvelle que le Stamp act venait d’être voté par le parlement, elle y souleva une tempête à laquelle Georges iii et ses ministres ne s’attendaient pas. On ne saurait trop insister sur ce fait qu’il s’agissait d’un simple droit de timbre sur les transactions, que ce droit était peu élevé et existait déjà en Angleterre, qu’enfin certains avantages commerciaux, certains adoucissements aux rigueurs du système mercantile étaient accordés en manière de compensation. L’impôt n’était rien, comparé aux sacrifices sans nombre que les Américains avaient consentis et aux pertes considérables qu’ils avaient subies. Cependant la révolte que n’avaient provoquée ni les sacrifices demandés, ni les pertes imposées, éclata instantanément. Ce fut un jeune avocat qui en donna la formule devant le parlement virginien dont il faisait partie ; et ses collègues, avec quelque hésitation, votèrent sa motion, déclarant l’acte illégal et légitime le refus de s’y soumettre. Alors quelque chose d’extraordinaire se passa, un de ces changements à vue comme les machinistes en réalisent au théâtre ; tout le décor est en place sans presque que les spectateurs aient pu s’en rendre compte ; quand le coup de sifflet retentit, il suffit d’une toile qui se lève, d’un portant qui se retourne, parfois même d’un simple jeu de lumière pour que l’ensemble apparaisse brusquement et sans effort. C’est ainsi que se profila tout d’un coup la société américaine avec les traits qui la marquèrent profondément pendant le xixe siècle : l’esprit de solidarité sociale et l’esprit d’initiative individuelle étroitement unis, la tendance générale à s’associer et la géniale facilité à organiser l’effort collectif, l’influence énorme de la presse et le rôle actif et spontané de la femme dans la vie publique. Il y eut çà et là quelques émeutes. L’émigration avait déjà jeté dans les villes, New-York et Boston principalement, un certain nombre de déclassés et de coureurs d’aventures cosmopolites, toujours prêts à créer le désordre pour en profiter. Ceux-là pillèrent les maisons des fonctionnaires anglais sous prétexte de patriotisme. Mais le peuple américain se garda de les suivre ou de les approuver et s’en tint à un programme de résistance dans lequel l’enthousiasme se résolvait en mesures pratiques. Des ligues et des sociétés se créèrent de toutes parts dans le but de mettre en interdit tous les produits anglais. Les marchands envoyèrent contre-ordre pour les commandes non encore livrées et suspendirent les relations avec leurs correspondants d’Angleterre. Le plus difficile fut d’improviser une industrie nationale susceptible de remédier à ce blocus moral volontairement consenti. Les maisons particulières se transformèrent en ateliers : les femmes se mirent à tisser et à filer. À Newport (Rhode-Island), en dix-huit mois, une dame et sa servante réussirent à fabriquer 487 mètres d’étoffe et 36 paires de bas. Les dames de Boston formèrent le club des « Filles de la Liberté » ; en un seul jour, elles filaient jusqu’à 232 écheveaux de laine. Le thé, dont l’usage était maintenant répandu, cessa d’être employé ; on le remplaça par une infusion de feuilles de framboisier. À New-York, la Société d’encouragement des arts et manufactures fonda une école de tissage pour les enfants pauvres et fit faire une énorme quantité de rouets et de métiers qu’elle loua aux habitants. En peu de mois, il y eut des gants, des meubles, de la toile, du drap, des harnais, des chaussures, et un grand marché s’ouvrit à New-York pour l’écoulement des produits. Assurément il n’y a rien de plus beau dans l’histoire que cet effort industriel de tout un peuple en révolte contre la servitude qui le menace.

La main-d’œuvre était abondante ; c’étaient plutôt les matières premières qui faisaient défaut. Quand on s’aperçut que la laine allait manquer, une nouvelle ligue se fonda, les membres s’engageant par serment à ne plus manger de moutons. Le centre de la résistance était l’association des « Fils de la Liberté », dont l’activité et l’ardeur infatigables ne se démentaient pas un instant. Ils organisaient des manifestations semblables à celles par lesquelles, de nos jours encore, les Américains ont coutume de traduire leurs émotions et leurs sentiments ; allégories à la fois pompeuses et naïves, processions interminables, cérémonies dont la forme enfantine souligne encore le sens grave et profond, comme il arrive chez les peuples à idées simples, à instincts primitifs. Le 1er novembre 1765, jour où la loi du timbre devenait exécutoire, un deuil national fut observé sur toute la côte ; les cloches des églises tintèrent le glas funèbre, les affaires cessèrent, les drapeaux furent mis en berne. À Portsmouth, dans le New-Hampshire, on porta en terre le cercueil de la liberté. La presse prit soudain un grand développement. En 1725, il n’existait que 4 journaux tirant à 170,000 exemplaires ; en 1775, ils furent 37, vendant 1,200,000 exemplaires à 3 millions d’habitants. Ils étaient, en général, rédigés par d’ardents patriotes, et la Boston Gazette, en publiant le texte du discours de Patrick Henry au parlement virginien, reprochait aux politiciens en congélation (frozen politicians) de la Nouvelle-Angleterre leur prudence et leur modération. Cette modération, précisément, fut une des plus belles caractéristiques de l’époque. En détruisant ou en confisquant les provisions de papier timbré que l’Angleterre envoyait conformément à la nouvelle loi, les Américains avaient nettement marqué leur volonté de n’y point obéir. Cette volonté, ils l’exprimèrent par la bouche de leurs représentants réunis en congrès à New-York au mois d’octobre de cette même année 1765. Le congrès rédigea une « Déclaration des droits des colonies » et une « Adresse à Georges iii ». La fermeté, l’énergie raisonnée et sûre d’elle-même se combinent dans ces documents avec l’expression d’un loyalisme intense autant que sincère. Il fallait qu’à Londres l’aveuglement fût complet pour qu’on ne saisit pas la portée de cette double manifestation. Mais comme l’écrivait Franklin, que les colonies avaient délégué pour appuyer auprès du roi et du parlement leurs revendications, « tout le monde ici se croit le souverain de l’Amérique ; chacun s’installe sur le trône avec le roi et parle dédaigneusement de nos sujets coloniaux[7] ».

Un an après son établissement, le droit de timbre fut supprimé ; les commerçants anglais, profondément atteints par l’interdit dont ils étaient l’objet, avaient eux-mêmes pétitionné dans ce sens. Le parlement couvrit sa retraite par un pompeux énoncé de ses droits, ce dont les Américains ne se formalisèrent pas, estimant avec raison que la victoire leur restait. Malheureusement, le parti de la sagesse ne prévalut pas, et bientôt de nouveaux impôts furent établis sur le thé, le verre, le papier, les couleurs. La résistance recommença. Alors le gouvernement britannique commit la faute impardonnable d’envoyer des troupes en Amérique et d’exiger des colonies qu’elles payassent pour l’entretien de ces troupes. Dès lors la guerre fut inévitable. Il était certain qu’un jour viendrait où les mousquets « partiraient tout seuls ». Les soldats anglais, qui occupèrent Boston, y vécurent dans un perpétuel et irritant contact avec une population surexcitée envers laquelle ils faisaient montre de dédain et d’arrogance. On avait espéré lasser les Américains ; on ne faisait que rendre leur solidarité plus complète. Les assemblées coloniales, dont le parlement prononçait la dissolution, allaient tranquillement se réunir dans quelque local privé pour y continuer leur besogne législative ; elles opposaient des fins de non-recevoir aux sommations des gouverneurs et continuaient à donner en toute occasion des assurances de fidélité à la couronne. Georges iii reçut un nombre considérable d’adresses dans lesquelles ses « loyaux sujets d’Amérique » lui exposaient leurs griefs en le priant « humblement » de les prendre en considération. « J’ai toujours pensé, écrira plus tard Madison[8], que le rétablissement des relations coloniales avec la mère patrie, telles qu’elles existaient avant le différend, fût le vœu sincère de toutes les classes de la société, jusqu’au moment où le désespoir de le réaliser, joint à l’exaspération résultant des malheurs de la guerre et de la manière dont elle était conduite, eût préparé tous les esprits à la déclaration de l’indépendance. » — « Durant le cours de ma vie, écrira à son tour John Jay et jusqu’à la seconde pétition du congrès de 1775, je n’ai jamais entendu un Américain, quels que fussent son caractère ou sa condition, exprimer un vœu pour l’indépendance des colonies. J’ai toujours cru et je crois encore que notre pays a été entraîné et poussé à la séparation par nécessité et non par choix. » — « Avant le 19 avril 1775, raconte Jefferson, je n’avais pas entendu le moindre murmure annonçant une disposition quelconque à la séparation d’avec la Grande-Bretagne. » Franklin et John Adams témoignent dans le même sens, presque dans les mêmes termes.

Le gouvernement anglais était égaré par ces manifestations répétées de loyalisme ; il comptait d’ailleurs que la division se mettrait dans les rangs des coloniaux. Il avait cédé sur beaucoup de points : les récents impôts venaient d’être abolis ; l’impôt sur le thé subsistait seul, « pour le principe » ; mais on avait pris de si habiles arrangements que, même imposé, le thé revenait maintenant à meilleur marché en Amérique qu’en Angleterre. Ce subterfuge exaspéra les Bostoniens : c’est aussi « pour le principe » qu’ils luttaient. Ils jetèrent à la mer toute une cargaison de caisses de thé. Chose curieuse, un si futile incident eut plus de retentissement que les énergiques et fermes protestations des assemblées coloniales. On y répondit par d’absurdes représailles : le port de Boston fut fermé. Les Bostoniens ne souffrirent pas en vain : leur cause devint celle de toutes les colonies. Des secours affluèrent de partout, en argent et en nature. Et tandis que le premier congrès « continental » (on n’employait encore que très rarement le mot américain) réunissait, à Philadelphie, 53 députés, du nord au sud les préparatifs de résistance armée se multiplièrent.

Le 19 avril 1775, jour mémorable, 800 Anglais sortirent de Boston pour disperser « une bande de rebelles » campée auprès du village de Lexington. Après une sommation, les soldats tirèrent : 7 Américains tombèrent. La séparation était faite. La bande de rebelles se trouvait mieux préparée à combattre que ne le croyait le général anglais. Ses soldats furent repoussés. Alors commença une retraite sanglante. Le pays entier semblait se lever comme un seul homme. Derrière chaque arbre, dans chaque repli de terrain, au coin de chaque maison, il y avait un Américain, le fusil à la main… Près de 300 Anglais furent tués. La nouvelle courut d’une ville à l’autre avec une incroyable rapidité. Partout des comités de salut public se formèrent ; les gouverneurs furent chassés ; les habitants se réunirent en armes, prêts à partir. Le 10 mai, le congrès s’assembla de nouveau à Philadelphie, décréta une levée de 20,000 hommes et appela Georges Washington au commandement suprême.

Et la lutte commença. Elle devait durer plus de six années. Si les troupes anglaises, en effet, n’évacuèrent l’Amérique qu’à la fin de 1782, on peut considérer que la guerre cessa le 19 octobre 1781, lorsque Cornwallis, assiégé dans Yorktown par 9,000 Américains et 7,000 Français, signa la capitulation fameuse dont le centenaire a été célébré en grande pompe, il y a quinze ans. Cette lutte, nul ne l’avait prévue si longue, si douloureuse, traversée par des circonstances adverses si nombreuses et si inattendues. La perspective alors n’en eût pas été supportable ; elle eût amolli tous les cœurs, découragé tous les dévouements. La guerre de l’indépendance est une de ces périodes historiques qui sont claires et compréhensibles quand on se borne à en énumérer les principaux événements, qui deviennent singulièrement confuses et compliquées dès qu’on cherche à les analyser, à y démêler surtout la part de l’individu et celle de la foule, le rôle de la force matérielle et celui de la force morale. Considérons un moment les deux adversaires. Entre eux, la disproportion semble énorme. L’Angleterre est homogène ; elle a un gouvernement indiscuté, solidement établi, dont l’attitude est approuvée, d’ailleurs, par la majorité de l’opinion publique. Elle a, comme toute grande nation, du prestige et du crédit. Quels que soient son isolement diplomatique actuel ou les dettes qui pèsent sur ses finances, elle demeure susceptible de nouer des alliances en Europe et d’y contracter des emprunts. En un mot, tous ses rouages politiques sont en état. La machine marche. Il s’agit, pour elle, non de créer par la conquête un pouvoir nouveau, mais de maintenir, de fortifier un pouvoir déjà existant et qui semble légitime. Car si le bon droit n’est pas de son côté, elle en a du moins les apparences. Cela lui permet de traiter les Américains en rebelles, non en belligérants, et de passer ce Prohibitory act qui donne à ses généraux pour réprimer, châtier et confisquer, des facilités spéciales[9], nullement conformes aux principes du droit des gens. Craignant pour ses régiments irlandais et anglais le contact des idées républicaines et les fatigues d’une campagne qui ne paraît guère les enthousiasmer, elle se procure des mercenaires allemands. Le landgrave de Hesse lui prête 12,000 hommes ; le prince de Waldeck, le duc de Brunswick, le margrave d’Anspach, le prince d’Anhalt-Zerbst, 5,000. Sans doute, cela coûte cher, car il faut payer non seulement les hommes, mais les princes auxquels on les loue, sans parler du droit de douane sur les bestiaux que le roi de Prusse exige quand les mercenaires traversent son territoire. Frédéric n’aime point cette manière de faire la guerre. Elle n’en est pas moins avantageuse, car la petite armée du landgrave est fort bien équipée et entraînée, et les Anglais conserveront ainsi leurs forces en réserve pour le cas où la lutte se prolongerait et où la fortune demeurerait indécise. En attendant, la mer, qui leur est domaine, va se couvrir de voiles. Ils bloqueront les côtes, saisiront les neutres, intercepteront les convois.

En face de l’Angleterre se dresse un pays en formation. Il n’a pas encore de nom ; on lui en cherche un. La souveraineté n’y est pas fixée. Elle ne peut l’être que si chacune des provinces qui le composent et qui vivent d’une vie propre abdique une portion de son indépendance et renonce à exercer certains de ses droits. On a vu dans l’histoire des peuples rompre les liens qui les attachaient à d’autres peuples ; on en a vu peut-être improviser des bataillons pour demeurer libres ; en a-t-on jamais vu qui fussent obligés de se battre pour leur foyer avant de l’avoir construit, de mourir pour leur drapeau avant de l’avoir tissé ? Une nationalité existe réellement par le symbole qui la représente devant le monde, qu’il soit politique ou religieux. Ici, le symbole est à trouver. Il y a une armée, mais on ne sait pas au nom de qui elle agit ni quelle mission elle a reçue. Il y a un congrès ; mais si son rôle reste indéterminé, les pouvoirs de ses membres sont très limités. Il y a une opinion publique, mais elle n’a ni guide ni centre, puisque la capitale n’est pas plus désignée que le chef. Les Américains n’ont, en somme, qu’un seul atout dans leur jeu ; ils sont supérieurs individuellement à leurs adversaires ; ils sont le produit d’une sélection et l’adversité, de plus, les a fortement trempés. Ils ont reçu des circonstances une éducation rude et virile. Ils savent à la fois se battre et raisonner, agir et s’abstenir, parler et se taire ; chacun d’eux est apte à comprendre ce qu’il faut faire pour aider au salut de tous et apte à l’exécuter. La république existe dans l’âme de chacun d’eux avant d’être née de l’échange de leurs idées ; par là, ils sont prodigieusement en avance sur le siècle. Ce sont des citoyens, les premiers ; il n’en existe nulle part.

De nos jours, quand une guerre éclate, tout l’intérêt du moment se centralise sur les opérations militaires. On demeure penché sur la carte ; la marche des armées fait l’objet de tous les commentaires et les esprits subissent une sorte d’état de siège moral. Nous avons une tendance fâcheuse à croire qu’il en allait de même il y a trois cents, deux cents ou même cent ans. Or la guerre d’Amérique moins que tout autre participa de ce caractère ; s’il avait dû en être autrement, elle n’eût pas duré six ans, mais six mois. Pour la bien comprendre, il ne faut pas tenir les yeux fixés sur la petite armée à laquelle Washington fit accomplir des prodiges de valeur et qu’il dirigea avec ce mélange de prudence et d’audace qui était la caractéristique de son génie. Assurément, nul ne prisera trop haut ses talents militaires ; le grand Frédéric, qui s’y connaissait, classa la campagne de Pensylvanie et les batailles de Trenton et de Princeton parmi les plus beaux faits d’armes de l’histoire. Mais le génie veut être soutenu. Il n’eût été au pouvoir d’aucun homme d’émanciper l’Amérique sans une collaboration résolue et durable de tous les Américains. Cette collaboration se produisit sous la forme d’une série de manifestations d’initiative privée tout à fait remarquables. Dans chaque État, des groupements se formèrent par lesquels l’autorité se trouva spontanément déposée entre les mains des plus dignes et des plus intelligents, de ceux qu’on appelle par un barbarisme expressif : les citoyens proéminents. Ceux-là, dans une démocratie peu nombreuse, se discernent aisément ; aussi, le difficile n’est pas de les trouver, mais de les porter au pouvoir et de les y maintenir. Les Américains eurent ce double mérite de bien choisir leurs chefs et, les ayant choisis, de les soutenir résolument. Ceux-ci avaient une tâche effrayante à remplir ; leur mérite, à eux, fut de ne point reculer. Ils devaient à la fois organiser la résistance, créer le gouvernement et empêcher le découragement de pénétrer dans l’opinion. Ils organisèrent la résistance sur terre et sur mer. Chaque État eut ses régiments qui se joignirent à l’armée fédérale toutes les fois que le théâtre des hostilités se trouva à leur portée, qui le reste du temps maintinrent l’ordre, empêchèrent les débarquements de troupes ennemies, tinrent en échec les Indiens et les Canadiens. Sur les côtes, croisait en même temps une flotte fort étrange, composée de navires de tous les types et de tous les tonnages, barques de pêche pour la plupart ou cargo-boats auxquels on avait délivré des « commissions » les transformant en vaisseaux de guerre. Ils étaient mal armés, mais montés par des hommes qui ne tremblaient devant aucun péril. Cette marine infligea aux Anglais des pertes sensibles. En trois ans, elle captura ou détruisit trois cents de leurs navires. Défendus de la sorte, les gouvernements purent se créer. Chaque État adopta une constitution et la mit en vigueur ; elles se ressemblèrent toutes, parce que le sentiment de la liberté et la pratique des town meetings avaient engendré une conception gouvernementale à peu près uniforme[10]. Néanmoins beaucoup de ces constitutions se ressentirent de la hâte avec laquelle elles furent rédigées et votées ; et çà et là, faute d’une entente commune, des germes de discorde s’y glissèrent que l’avenir devait développer. Le plus laborieux, ce fut encore d’entretenir la confiance et la sérénité dans l’opinion. Les nouvelles montaient et descendaient lentement le long de ce rivage interminable ; les communications étaient sans cesse interceptées. Les années se succédaient ; on n’entrevoyait pas de solutions. L’opinion, d’ailleurs, n’était pas unanime. Il y avait un parti tory, comme on l’appelait, dont les membres demeuraient obstinément fidèles à l’Angleterre ; ils avaient pris le deuil en apprenant la proclamation de l’indépendance. Ils espionnaient de tous côtés et parvinrent à déterminer quelques défections retentissantes ; ils prirent même les armes en Géorgie, dans la Caroline et sur les frontières de l’Ouest pour aider les Anglais[11] ; ils se compromirent si bien, qu’ils durent pour la plupart quitter l’Amérique après la paix. L’Angleterre les couvrit de fleurs en exaltant leur loyalisme ; en réalité, ils n’étaient que des égoïstes ; ils avaient escompté son triomphe et le partage des dépouilles de leurs frères vaincus, en récompense de leur fidélité.

La principale cause de découragement, c’était l’absence de crédit ; il en résultait une baisse indéfinie sur le papier-monnaie émis par le congrès. Un jour vint où la paye annuelle d’un soldat n’eût pas suffi à lui procurera dîner pendant huit jours et où une paire de chaussures valut 400 dollars. C’est alors que l’intervention de la France s’exerça d’une manière décisive. On a beaucoup écrit sur ce sujet, mais longtemps les documents ont fait défaut pour apprécier l’importance et le caractère de cette intervention. La publication du mémorandum de M. de Vergennes, de la correspondance de Beaumarchais et de celle des agents américains à Paris a maintenant levé tous les doutes, il faut distinguer entre l’intervention de La Fayette et de ses compagnons et celle de Louis xvi et de ses ministres. Les services rendus par La Fayette sont de ceux dont on ne saurait trop parler. Les Américains n’ont pas rendu à sa mémoire des honneurs immérités et la tentative de quelques-uns de leurs historiens actuels pour amoindrir de ce chef l’action française ou même y substituer celle d’une autre nation est une œuvre de mensonge digne de tous les mépris. Quant au gouvernement français, son entrée en scène manqua de franchise et d’à-propos. La flotte de d’Estaing rendit si peu de services que les Américains, déçus dans leur espoir, firent à ses marins le plus médiocre accueil. Vers la fin de la guerre, un effort sérieux fut accompli. Mais il était bien tard. La partie était jouée et la défaite de l’Angleterre déjà consommée. L’alliance française cependant eut un résultat : elle hâta la paix. L’Angleterre aurait pu continuer à guerroyer, sans espoir de vaincre, mais pour achever de ruiner son adversaire. La France lui força la main en même temps qu’elle donnait à la nouvelle république une façade sur l’Europe[12].

Ainsi sembla se fermer cette longue période de souffrances et de combats, mais les Américains n’étaient pas au bout du labeur. Un dernier effort leur restait à accomplir qu’ils n’avaient pas aperçu tout d’abord. Après tant d’héroïsme et de constance dépensés, ils eurent l’amertume de constater que le problème national n’était pas résolu, que sa solution même semblait avoir reculé, qu’en un mot les États-Unis n’étaient pas unis.



Pierre de COUBERTIN.
  1. Voir la Nouvelle Revue du 15 décembre 1896.
  2. Ce point est encore controversé. Cependant, la publication du rapport de M. de Bonvouloir, envoyé secret du gouvernement français aux États-Unis, ne permet plus de doute. M. de Bonvouloir, qui avait déjà visité l’Amérique et avait précédemment servi dans l’armée française, était déguisé en marchand d’Anvers. Son rapport, daté de Philadelphie le 28 décembre 1775, contient ces lignes : « Chacun ici est soldat. Les troupes sont bien habillées, bien payées et bien commandées. Ils ont à peu près 50,000 hommes de troupes payées et un grand nombre de volontaires qui refusent de l’être. »
  3. Pocahontas visita l’Angleterre avec son époux. Elle fut reçue à la cour et très fêtée par les grands seigneurs. Son fils devint un homme distingué. Beaucoup de familles virginiennes sont fières de compter parmi sa descendance.
  4. La Géorgie, à ce moment-là, ressemblait plus aux colonies du Nord qu’à celles du Sud. Elle était toute peuplée de réfugiés européens et toute vibrante d’émotion religieuse. Elle fut visitée vers cette époque par Wesley, le futur fondateur du méthodisme. Whitefield, le célèbre prédicateur, lui succéda. Il créa, à Savannah, un asile pour les orphelins. Son éloquence attirait des auditeurs des régions les plus lointaines. Il parlait en plein air. On prétend qu’à plusieurs reprises 20,000 et 25,000 personnes furent réunies pour l’entendre.
  5. La Géorgie exceptée. Elle traversait à ce moment une crise qui faillit lui être fatale et la faire tomber aux mains des Espagnols.
  6. Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes.
  7. Franklin, cité à la barre de la Chambre des communes le 28 janvier 1766, y fut longuement interrogé. Son interrogatoire ainsi que la conversation de Georges III avec le gouverneur du Massachusetts, Hutchinson, quelques années plus tard, constituent des documents du plus haut intérêt, en ce qu’ils nous font connaître l’état d’esprit des chefs du mouvement américain et celui de la cour et du gouvernement britanniques à ce moment décisif de leur histoire.
  8. Lettre de Madison du 8 janvier 1828.
  9. Les prisonniers américains furent traités par leurs vainqueurs avec une barbarie sans égale. Il en mourut 11,000 de misère et de maladie.
  10. Les conditions de l’électorat varièrent assez sensiblement. Mais la Caroline du Sud fut seule à exiger des électeurs « la croyance en Dieu et en la récompense et la punition éternelles ».
  11. Ils commirent, alliés aux Iroquois, de véritables forfaits, dévastant des districts entiers et massacrant les habitants.
  12. Les Pays-Bas furent la seconde puissance européenne qui reconnut les États-Unis. Ils le firent de mauvaise grâce et l’histoire des tribulations par lesquelles dut passer l’envoyé américain John Adams pour être admis à présenter ses lettres de créance montre combien l’appui de la diplomatie française fut utile aux États-Unis. La paix, au moment de se conclure, faillit être compromise par les intrigues des deux commissaires américains chargés de la négocier, Jay et Adams. Jay était, comme beaucoup de ses compatriotes, un francophobe, car il est avéré que, quelques individualités mises à part, la France n’était pas alors sympathique aux États-Unis ; pendant toute cette période, beaucoup d’Américains marquèrent à leurs alliés de la froideur et de l’ingratitude. Jay voulait traiter directement avec l’Angleterre, contrairement aux stipulations de l’alliance franco-américaine. Vergennes manqua sans doute d’habileté en laissant voir le but peu désintéressé qu’il poursuivait ; mais sa conduite n’autorisait pas Jay à trahir la signature de sa patrie.