La Franc-maçonnerie des femmes/1

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LA
FRANC-MAÇONNERIE
DES FEMMES

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

La mort d’une déesse de la Raison


Un coup de feu retentit dans la nuit.

— Qu’est-ce que c’est ? dit un monsieur, en passant sa tête par la portière d’un coupé qui roulait sur le chemin d’Écouen à Saint-Denis.

Le cocher arrêta, et regarda de tous les côtés.

Il était onze heures du soir environ.

Bien que la campagne fût rase en cet endroit, la lune n’éclairait que des vapeurs épaisses et mobiles, comme celles qui s’exhalent du flanc des chevaux en sueur.

— Eh bien ? répéta le monsieur.

— Eh bien, dit le cocher, je crois que cela part de la maison de Mme Abadie.

— Où est cette maison ?

— Là-bas, sur la droite, dit le cocher, en indiquant avec le manche de son fouet un point blanc.

— Avance prudemment et prête l’oreille.

La voiture roula au pas pendant dix minutes. Elle s’arrêta à peu de distance d’une maison neuve et isolée au bord de la route. Alors le monsieur rouvrit la portière.

— Entends-tu quelque chose ?

— Plus rien.

— Aperçoit-on de la lumière aux carreaux ?

— Aucune.

— C’est qu’alors tu te seras trompé et que le bruit ne venait pas de là.

— Hum ! c’est drôle, pourtant ! murmura le cocher.

— Qu’est-ce qui est drôle ?

— Le chien n’aboie pas, comme il fait toujours au passage des voitures.

— Ah !… Y a-t-il un jardin derrière la maison ?

— Oui, monsieur, un grand jardin où M. Abadie a même dépensé beaucoup d’argent, à ce qu’on dit.

— Et qu’est-ce que c’est que cette Mme Abadie ?

— C’est une vieille.

— Que fait-elle ?

— Elle ne fait rien, c’est une bourgeoise. Voilà un an qu’elle est venue habiter cette maison, dont elle est propriétaire.

— Mais elle n’y vit pas seule, je pense ?

— Oh ! non, monsieur ; Mme Abadie aime trop la société pour cela ; elle reçoit beaucoup de visites, surtout des dames. En outre, il y a avec elle une domestique, sans compter François.

— François ?

— C’est le jardinier.

— Allons ! dit le monsieur, il est clair que ce n’est pas de là qu’a pu partir ce coup de feu. Continue ton chemin.

Et le monsieur rentra décidément dans la voiture. Mais la voiture ne bougea pas de place.

— Va donc ! cria-t-il ; à quoi penses-tu ?

— Je pense, dit le cocher, que je viens de quitter François à Écouen, où il était en train de faire son piquet à l’auberge de la Tête-Noire.

— Je conviens que ceci change les choses : le chien qui n’aboie pas, le jardinier qui est absent… Mais enfin, il reste la servante ; ainsi donc, en route !

Malgré cette seconde invitation, la voiture persista dans son immobilité.

— Attendez, monsieur !

— Quoi encore ?

— On ouvre tout doucement une fenêtre du premier étage.

— Diable !

— Une tête d’homme… il regarde par ici… il referme brusquement la fenêtre… Entendez-vous maintenant ce bruit dans la maison ? On dirait une dégringolade de pommes dans un grenier.

— C’est vrai ! dit le monsieur, qui, cette fois, sauta hors du coupé.

— Quand je vous le disais !

— Il faut éclaircir cela.

— Quelle est votre intention ?

— Reste sur ton siège pendant que je vais frapper à la porte.

Le monsieur se dirigea vers la maison ; arrivé devant, il eut l’air de réfléchir et il revint sur ses pas.

— Vous n’avez pas frappé ? dit le cocher.

— C’est inutile, la porte est ouverte.

— Oh ! oh !

— Siffle, et fais claquer ton fouet pendant que je vais entrer.

— Vous voulez donc entrer, monsieur ?

— Certainement.

— Seul ?

— Tu sais bien que j’ai toujours sur moi quelques joujoux de voyage.

— Prenez garde ! dit le cocher, en hochant la tête.

— Si tu ne m’as pas revu au bout de dix minutes ou si je ne me suis pas fait entendre, tu pourras venir me chercher. Mais, bah ! je parie qu’il s’agit d’un accident insignifiant…

En parlant ainsi, le monsieur s’était avancé jusque sur le seuil de la maison de Mme Abadie. Il le franchit, et se trouva dans la cour. Le premier objet qu’il heurta du pied fut le cadavre d’un gros chien.

— Mauvais présage, murmura-t-il.

Il monta un petit perron ; là aussi la porte était entrebâillée. Il la poussa. Les ténèbres étaient complètes. Malgré cela, l’idée de reculer ne lui vint point. Seulement, il demeura immobile pendant quelques minutes, afin d’accoutumer ses yeux à l’obscurité. Bientôt il distingua un escalier, d’où tombait une lueur faible. Au même instant, son oreille fut frappée par des sons douloureux.

S’orientant vers l’escalier, il le gravit à la hâte ; mais, parvenu aux marches supérieures, son pied glissa, et il fut obligé de s’appuyer plusieurs fois pour ne pas tomber. Il eut l’explication de ce fait par le spectacle d’une lampe renversée et brisée sur le palier du premier étage ; la mèche, gisante au milieu de l’huile répandue, jetait ces éclairs mourants qui l’avaient guidé jusque-là.

Les gémissements redoublaient et devenaient plus distincts ; ils sortaient d’une chambre située sur le derrière de la maison. Le monsieur y pénétra, à travers des chaises culbutées et des objets épars.

Son premier soin fut d’aller à une fenêtre et de l’ouvrir toute grande. La clarté qu’elle envoya, reproduite toute grande. La clarté qu’elle envoya, reproduite immédiatement par une glace, lui fit apercevoir deux candélabres sur la cheminée. Il prit une bougie à l’un d’eux et retourna sur le palier l’allumer à la lampe.

Ce qu’il vit alors le remplit d’horreur.

Au milieu d’une chambre à coucher où tout avait été mis au pillage, une femme de soixante-cinq à soixante et dix ans était attachée à un fauteuil ; de nombreuses traces rouges sur sa camisole attestaient les blessures qu’elle avait reçues. Un mouchoir couvrait sa bouche.

Le monsieur s’empressa de dénouer ce mouchoir, et il se pencha vers elle. Les yeux de la victime, excessivement dilatés, brillèrent d’un éclat étrange. Les premiers mots qu’elle proféra furent ceux-ci :

— Là-haut… Là-haut…

D’après cette indication, il se précipitait déjà hors de la chambre, lorsqu’un tumulte qui se fit dans le jardin le détourna de son projet. Deux individus, cassant les arbrisseaux et renversant les pots de fleurs, s’enfuyaient à toutes jambes. Il arma précipitamment un pistolet de poche, et ajusta dans leur direction. La balle se perdit probablement dans le jardin, car, une minute après, il les revit tous les deux à cheval sur le mur d’enceinte ; et avant qu’il eût eu le temps d’armer un second pistolet, ils avaient disparu.

— Maladroit ! dit-il en s’apostrophant lui-même.

Se retournant, il aperçut son cocher que le bruit de l’arme avait attiré, et qui demeurait saisi d’épouvante au milieu de la chambre.

— Miséricorde ! que se passe-t-il ici, monsieur ?

— Allume une autre bougie et visite la maison du haut en bas ; moi, je vais secourir cette pauvre femme. Fais vite, et reviens me rendre compte de ce que tu auras vu.

— Oui, monsieur.

Resté seul avec Mme Abadie, le monsieur coupa les cordes qui la retenaient au fauteuil. Il l’interrogea ensuite sur ses blessures, mais elle remua tristement la tête. Elle pouvait à peine parler ; elle portait la main à sa gorge. Après de longs efforts, elle parvint à demander à boire.

Pendant qu’elle buvait avidement, il l’examinait. Elle avait dû être jadis très belle, et ses traits gardaient encore un grand caractère.

— Merci, monsieur, dit-elle en lui remettant le verre et en le regardant à son tour avec attention.

— Vous sentez-vous mieux ?

— Oui… mais tout est fini, répondit-elle avec un sourire de certitude.

Et, écartant sa camisole, elle montra sa poitrine entaillée à trois ou quatre places. Le monsieur recula.

— Il faut vite envoyer chercher un médecin, dit-il, et je vais…

— Non ! restez ! s’écria-t-elle avec vivacité ; restez ! il arriverait peut-être trop tard, et… il faut que je vous parle.

Les pas lourds et précipités du cocher se firent entendre en ce moment. Il entra, la figure bouleversée.

— Eh bien ? interrogea le monsieur.

— Ah ! grand Dieu ! ils ont défoncé tous les meubles, ils ont tout volé, tout emporté !

Qui eût regardé alors Mme Abadie eût surpris chez elle un geste de dénégation et eût vu ses yeux se diriger involontairement vers la partie de la chambre où brillait cette glace que nous avons signalée.

— Mais… ce n’est pas tout, ajouta le cocher avec une espèce d’hésitation ; si vous saviez…

— Quoi donc ?

— La domestique…

— Je sais, balbutia Mme Abadie ; pauvre Joséphine !…, elle a voulu me défendre, elle a essayé de crier… ils l’ont tuée.

— Oui, monsieur ; là, à côté ; c’est horrible !

— Cours vite à Écouen… non, à Saint-Denis ! préviens la justice ! Il n’y a pas une minute à perdre !

En entendant cet ordre, Mme Abadie s’agita sur son fauteuil et essaya d’étendre le bras, comme pour retenir le cocher qui s’apprêtait à obéir.

— Non ! s’écria-t-elle d’une voix étouffée.

Les deux hommes se regardèrent avec étonnement.

— Pas encore ! ajouta-t-elle ; pas de justice !

— Mais il importe que vous fassiez votre déclaration.

— Eh bien… à vous d’abord… à vous d’abord ! et ensuite, si j’ai la force… Oh ! donnez-moi à boire !

— Tenez !

— Maintenant, murmura-t-elle après avoir bu, renvoyer cet homme, je vous prie.

Le monsieur fit un signe à son cocher qui s’éloigna.

Il est peut-être singulier que les peintres, qui demandent trop souvent leurs inspirations aux œuvres des romanciers et des poètes, ne soient pas sollicités davantage par la vie réelle, si féconde en poésie et en terreur. À la scène que nous décrivons, par exemple, rien ne manquait pour tenter une palette passionnée, ni le sentiment dramatique, ni les oppositions de la lumière, ni le mystère, ni le désordre. Les rideaux et les draps traînaient à terre, à demi-déchirés et portant l’empreinte de doigts sanglants ; les meubles étaient hors de leur place ; des clous de souliers avaient éraillé le parquet. Le grand silence extérieur et la pâle nuit qu’il faisait, aperçue par la croisée restée ouverte, ajoutaient à l’harmonie de ce tableau d’assassinat et préparaient l’esprit aux choses qui allaient se dire et se faire.

— Je vous écoute, madame, prononça le monsieur, dès qu’il vit seul avec Mme Abadie.

— Voulez-vous avancer mon fauteuil près de la cheminée… là… plus près encore.

Sa main s’éleva en tremblant et se promena le long du mur, jusqu’à ce qu’elle eût rencontré un point caché par la tapisserie. Aussitôt, la glace qui surmontait la cheminée glissa sur une rainure et démasqua un placard.

— Monsieur, dit Mme Abadie, j’attends de vous un service suprême… un de ces serments qu’une mourante seule a le droit de réclamer.

— Parlez, madame, et, quelles que soient vos confidences, soyez certaine que vous avez affaire à un homme d’honneur.

Elle parut rassurée par ces paroles.

— Ouvrez le placard, dit-elle : il y a, entre autres pièces, mon testament officiel et légalisé ; il appartient de droit à la justice, ce n’est donc pas de cela qu’il s’agit, il y a des coupons de rente au porteur, et… de l’or… vingt mille francs dans un sac… Le voyez-vous ?

— Oui, madame.

— Vous n’êtes peut-être pas riche, continua-t-elle avec hésitation ; il est juste que vous soyez indemnisé des peines et des dérangements que vous causera ma demande ; prenez ces vingt mille francs.

— C’est inutile, dit-il en souriant.

— Pourquoi ?

— C’est que j’ai soixante mille francs de rente, et que ce chiffre suffit à mes nécessités.

— Pardonnez donc mon indiscrétion, dit Mme Abadie ; j’arrive maintenant à l’essentiel, car je sens qu’il faut que je me hâte… Voyez-vous un coffret au fond du placard ?

— Un coffret ? oui.

— Donnez-le-moi, dit-elle.

Lorsqu’elle l’eut :

— L’honneur est les intérêts de plus de cent familles sont contenus là-dedans. C’est un dépôt sacré qui me fut transmis et que je transmets à mon tour. Vous remettrez ce coffret, le plus tôt possible, à Mme la marquise de Pressigny.

— À Paris ?

— Non. Depuis un ou deux mois, la marquise de Pressigny habite, avec la comtesse d’Ingrande, sa sœur, la petite ville de la Teste-de-Buch, au bord de l’Océan, du côté des Landes, je crois.

— Il suffit.

— Rien dans le fait de ce dépôt ne doit alarmer votre conscience ; je vous ai parlé tout à l’heure de mon testament : tout ce que je possède y est affecté à mes héritiers naturels. Ce coffret ne renferme autre chose que mon testament moral, c’est-à-dire…

Elle parut hésiter.

— Achevez.

— C’est-à-dire la transmission d’un pouvoir auquel se rattachent, comme je viens de vous le faire entendre, les intérêts les plus considérables. Excusez les réserves dont je suis forcée de m’entourer ; il m’est impossible de m’expliquer davantage, et même, sans les circonstances exceptionnelles et terribles où je me trouve, je n’en aurais pas tant dit.

— Je ne vous ai rien demandé, madame.

— C’est vrai ; mais, partagée entre la crainte de passer à vos yeux pour une… visionnaire, et le désir de vous convaincre de l’importance de cette mission, j’ai cru devoir soulever le coin d’un secret qui n’appartient pas à moi seule.

— Soyez tranquille, dit-il ; j’ordonne à ma mémoire, et de la conversation de cette nuit je n’emporterai qu’une idée : celle de la sainteté de mon engagement. Mme Abadie lui adressa un regard de reconnaissance, et reprit :

— Il se peut que, plus tard, dans le monde, vous soyez tenté de rapprocher certains événements de mes dernières paroles. Promettez-moi de ne pas approfondir ce qui doit toujours rester un mystère.

— Je vous promets d’oublier ma mission dès qu’elle sera remplie.

— Bien ! À ce prix, monsieur, et quoique votre position vous fasse heureux et indépendant, une protection invisible planera sur votre vie, tous les chemins seront doux sous vos pas… Oh ! n’allez pas croire que c’est une diseuse de bonne aventure qui vous parle ainsi ; c’est une femme à qui ses relations ont fait une espèce de puissance, puissance obscure, mais certaine, et dont rien, pas même la mort, ne pourra empêcher les effets.

Ces derniers mots avaient épuisé les forces de Mme Abadie. Le monsieur s’en aperçut : il prit le coffret d’entre ses mains.

— Et la clef ? demanda-t-il.

— C’est inutile ; il s’ouvre à l’aide d’un secret connu de la marquise de Pressigny. En outre, les volontés qui y sont renfermées ont été écrites avec une grille particulière.

À mesure qu’elle parlait, les taches rouges augmentaient sur sa robe, en même temps que, par un contraste effrayant, la pâleur dévorait ses traits.

— Est-ce tout ? dit le monsieur, à qui n’échappait aucun de ces alarmants symptômes.

— Prenez vos précautions… pour arriver auprès de la marquise… La plus grande prudence, entendez-vous ?

— Oui, oui ; après ?

— Attendez… Mon Dieu ! accordez-moi un instant encore… Que vous disais-je ?… Non, je ne peux pas…

— Du courage !

— Non… dit-elle, en essayant de relever sa tête ; non… adieu… adieu ! Vous pouvez… rappeler… votre domestique.

Ces mots furent les derniers qu’elle prononça ; des convulsions s’emparèrent de tout son corps ; et la douleur, un instant domptée par une incroyable énergie morale et physique, reconquit brutalement ses droits sur elle. Comme un vent rapide, la décomposition s’abattit sur son visage et en détruisit immédiatement l’intelligence ; les doigts se roidirent et s’écartèrent ; la bouche s’entrouvrit, pareille à un ressort qui se détend ; un frisson courut dans les pieds, et la vie se retira de cette pauvre femme.

Quelques instant après, le monsieur au coupé reprenait la route de Saint-Denis. Tout se passa dans les formes accoutumées. Il instruisit l’autorité judiciaire du drame dont il avait été le témoin trop tardif ; mais il tint secrètes les promesses faites à la mourante, et son premier soin fut de déposer en lieu sûr la cassette qu’elle lui avait remise. Le surlendemain, les journaux contenaient l’article suivant :

Encore un de ces événements épouvantables et mystérieux dont les environs de Paris semblent avoir depuis quelque temps le funeste monopole ! Dans la nuit du 10 au 11, la dame Abadie, habitant sur sa propriété, aux environs d’Écouen, a été victime, elle et sa domestique, d’un horrible assassinat dont les auteurs sont, jusqu’à présent, demeurés inconnus. On suppose que la cupidité seule a été le mobile de ce double meurtre, qui fait actuellement le sujet de toutes les conversations de l’arrondissement, où Mme Abadie était généralement aimée et estimée.

La justice s’est transportée immédiatement sur les lieux et a procédé à un commencement d’enquête. Il résulte des faits que les meurtriers, surpris par quelque bruits du dehors, ont abandonné la moitié de leur butin ; on a constaté la soustraction d’un grand nombre d’objets de valeur et de la presque totalité de l’argenterie. Les papiers seuls, parmi lesquels se trouvait le testament de la défunte, ont été respectés, ce qui tend à écarter tout soupçon de vengeance particulière.

La dame Abadie passait pour être beaucoup plus riche qu’elle ne l’était en réalité ; cette réputation elle la devait à quelques relations élevées qu’elle avait toujours su entretenir, on ne sait comment, dans certains salons parisiens. Il était permis de s’en étonner, car le passé de Mme Abadie n’avait pas toujours été à l’abri de la médisance ; douée d’une beauté peu commune et d’un grand fonds d’esprit naturel, elle avait joué un rôle autrefois, mais ce rôle n’était pas de ceux qui ouvrent les portes du monde aristocratique. Quelques personnes, ses contemporains, s’obstinaient à reconnaître en elle une de ces déesses de la Raison que le fanatisme révolutionnaire promena jadis publiquement dans les rues. Sous le Directoire, Mme Abadie, qui a toujours eu la rare privilège de rencontrer, sinon l’oubli, du moins l’indulgence, brilla un instant à côté des femmes les plus à la mode.

Elle avait été mariée deux fois ; les tribunaux de la Restauration ont eu à retenir de ses débats conjugaux.

Dans ces dernières années, Mme Abadie semblait avoir pris à tâche de faire oublier, par des pratiques charitables et pieuses, ce que sa renommée avait eu d’un peu scandaleux. Elle y avait presque complètement réussi, et nul doute qu’elle ne se fût éteinte dans le silence dans la catastrophe qui a si brusquement mis fin à ses jours. L’enquête a révélé qu’elle venait d’achever ses soixante et dix-huit ans ; le meilleur observateur ne lui en aurait pas donné plus de soixante-cinq.</poem>