La Franc-maçonnerie des femmes/2

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

CHAPITRE II

Les bains de mer de la Teste-de-Buch


Les bains de mer de la Teste-de-Buch empruntent une physionomie tout à fait énergique aux sites sauvages dont ils sont environnés. Cela ne ressemble ni à Dieppe, ni à Boulogne, ni à Royan.

Située dans le vaste et triste rayon tracé par les Landes, la Teste-de-Buch était absolument inconnue il y a peu d’années ; des résiniers et des pêcheurs formaient toute la population. Pour peindre trivialement et brièvement, c’était un trou. À peine eût-on rencontré une voiture publique pour s’y faire conduire. Quant à y aller prendre les bains, personne n’y songeait. Les Bordelais savaient, par tradition, que ce côté de leur province était habité par des hommes vêtus de peaux de bête et hissés sur de grand bâtons. Mais là s’arrêtaient leurs renseignements.

C’est à la spéculation, dont on a le bon goût de ne plus tant médire aujourd’hui, qu’est due la révélation de la Teste. On se rappelle sans doute la faveur qui accueillit les idées de défrichement vers le milieu du règne de Louis-Philippe. Tous les départements se couvrirent de compagnies agricoles ; on défrichait, défrichait, défrichait… Entre autres, la compagnie d’Arcachon fit merveille : elle créa des prairies, des fourneaux, et un matin elle attacha à l’un des faubourgs de Bordeaux deux lignes de fer parallèles, qui entraînèrent la population à travers un pays jusqu’alors inconnu.

Pays fantastique, morne et légendaire !

Une terre brute, couverte de ronces et de brandes ; des marais immenses, parsemés de loin en loin de pins d’une hauteur prodigieuse ; puis tous à coup des taillis épais où, derrière les chênes et les arbousiers, s’entendent les rauques plaintes des loups ; çà et là, une vieille auberge aux fenêtres fermées, à la porte entrouverte ; des oies sauvages, des cigognes, des hérons ; une rivière sinueuse et qui passe sans bruit entre ses marges plates ; des villages déserts, qui s’appellent Toquetoucauld, la Croix-Ilhins, Cantaranne, Biganos ; de temps en temps la fumée d’une usine ; puis, lorsqu’on approche de la Teste, tout un horizon de prés salés où l’on voit par centaines des tentes de pêcheurs et des filets tendus, qui brillent au soleil comme, par une belle matinée d’automne, brillent dans les champs les toiles légères des araignées !

Disons-le toutefois : malgré la création de ce chemin de fer, la renommée des bains de la Teste n’a pas dépassé les limites du département de la Gironde. Il ne faut pas trop déplorer cette indifférence de la foule ; laissons les gens se bousculer au Havre de Grâce, et gardons pour nous ce coin de terre sur lequel la mode n’a pas encore arrêté son lorgnon. La poésie qu’on y respire est celle qui comprime le cœur, élève la pensée, sollicite même les larmes, et qui fait fuir à toutes jambes les personnes venues là pour s’amuser.

Là, en effet, aucun de ces contrastes embusqués au détour des chemins, contrastes si fréquents sur les côtes de la Normandie, où les fermes les plus attrayantes verdoient à quelques pas des falaises les plus sinistres. À la Teste-de-Buch (et comme ce vieux nom dur et noir est en harmonie avec la contrée !), tout est uniforme : de la mer, du sable et des pins. Avec ces trois choses, Dieu a créé là des chefs-d’œuvre de solennité et de mélancolie, des forêts sombres qui s’étendent à perte de vue, des dunes que le vent rebrousse et déplace ; enfin, un immense lac, effrayant de majesté, et qui semble rappeler les grottes de l’Écosse. C’est le bassin d’Arcachon.

Le bassin d’Arcachon, dont la passe est fort dangereuse, présente un des plus beaux coups d’œil du monde. C’était pour jouir de ce coup d’œil que deux sœurs, Mme la comtesse d’Ingrande et Mme la marquise de Pressigny, avaient loué depuis quelques mois une maison sur la plage. Cette maison était située sur la côte sud du bassin et adossée à la grande forêt de la Teste. Tout y était disposé pour le bien-être et contre les atteintes de la chaleur ; la majeure partie des chambres donnait sur une terrasse carrelée et couverte. Les deux sœurs, femmes du plus haut monde, vivaient là dans une retraite absolue, environnées de quatre domestiques.

Un matin du mois d’août 1843, trois semaines après l’évènement que nous venons de raconter, la comtesse d’Ingrande, sa fille Amélie et la marquise de Pressigny, brodaient auprès d’une fenêtre de leur salon, lorsque la femme de chambre entra, tenant à la main une carte de visite.

— Qu’est-ce qu’il y a, Thérèse ? demanda la comtesse d’Ingrande, sans se retourner.

— Madame, c’est encore la carte de ce même monsieur qui depuis trois jours sollicite l’honneur de présenter ses respects à mesdames.

Mme d’Ingrande tendit le bras et prit la carte de visite. On y lisait ce seul nom : Blanchard. Point d’armoiries, aucune qualification.

— C’est bien, dit Mme d’Ingrande après avoir jeté la carte sur une console.

— Que faut-il répondre à ce monsieur ? dit la femme de chambre.

— Qu’est-ce que vous lui avez répondu hier ?

— Que mesdames étaient souffrantes.

— Et avant-hier ?

— Que mesdames ne recevaient pas aux bains en mer.

— Eh bien, aujourd’hui, Thérèse, prenez un louis dans ma bourse et allez le lui porter.

La femme de chambre hésita.

— Oh ! madame, dit-elle, ce monsieur n’a pas du tout l’air d’un mendiant : il est mis avec goût et il s’exprime très bien.

— Raison de plus pour lui faire sentir son manque de convenance. Faites ce que je vous dis.

La femme de chambre s’inclina.

— Vous viendrez me rendre compte de votre commission, ajouta Mme d’Ingrande.

Le départ de Thérèse, qui était sortie à reculons et toute embarrassée, fut suivi d’un moment de silence, qu’expliquait en parie le ton de sévérité employé par Mme la comtesse d’Ingrande. Ce fut Amélie, sa fille, qui rompit la première ce silence. Amélie était une enfant de quatorze ans, très belle déjà.

— Pourquoi donc, maman, dit-elle, ne voulez-vous pas recevoir ce monsieur ?

— C’est bien simple, répondit Mme d’Ingrande ; et j’ai peine à comprendre votre interrogation, Amélie. Je ne reçois que les gens que je connais ou qui me sont présentés.

— S’il avait à vous communiquer quelque chose d’important ?

— Il peut nous écrire ou s’adresser à notre homme d’affaires. D’ailleurs qu’est-ce que c’est qu’un monsieur… Blanchard, et que pouvons-nous avoir de commun avec lui ?

— Il nous aurait peut-être amusées, hasarda la jeune fille avec un demi-sourire.

— Vous êtes singulière, Amélie ; à vous entendre, on douterait de l’éducation que vous avez reçue. Êtes-vous donc aussi ignorante des usages du monde que vous voulez le paraître, ou êtes-vous guidée par un esprit d’opposition ? S’il fallait vous écouter, notre porte resterait perpétuellement ouverte, et les passants auraient le droit de venir chez nous comme dans un salon d’hôtel. Tout cela pour vous amuser !

Amélie ne répondit pas. Elle s’était remise à sa broderie.

— Vous devez bien savoir, continua Mme d’Ingrande, que c’est précisément pour éviter des rencontres imprévues que j’ai loué cette maison. Il n’eût pas été décent, avec notre nom et notre fortune, d’aller demeurer dans un de ces établissements de bains où tout le monde a le droit de vous saluer et de s’associer à vos habitudes. Cela vous eût cependant convenu, à vous, Amélie.

— Je n’ai pas dit cela, ma mère, prononça la jeune fille.

— Non, mais je connais votre caractère plein de curiosité ; j’ai surpris vos regards toujours portés au-delà du cercle où doit être renfermée votre existence. Les distractions que vous pouvez vous procurer en dehors du monde sont celles que vous préférez. Prenez-y garde : le monde est exclusif ; il vous veut toute entière ; il s’accommode mal des idées d’indépendance ; il ne voit dans les fantaisies qu’un terme honnête inventé pour déguiser les infractions à ses lois. N’est-il pas vrai, madame ?

Ces derniers mots avaient été adressés directement à la marquise de Pressigny qui, jusqu’alors, ne s’était pas mêlée à l’entretien.

La marquise de Pressigny était la sœur aînée de Mme d’Ingrande. Elle pouvait bien avoir cinquante ans. C’était une de ces heureuses physionomies où se trouvent réunies la bonté, l’esprit et la distinction. Il y avait plus de vingt ans qu’elle était veuve. Dans les hauts salons, où elle régnait sans rivale sur les premiers plans du royaume de la Tapisserie, elle contrastait vivement, par son aménité, avec sa sœur, dont la beauté altière ne faisait naître qu’un seul sentiment : l’admiration.

Mme la marquise de Pressigny avait été jadis au nombre des cinq ou six jeunes femmes qui ramenèrent, coûte que coûte, sous la Restauration, les traditions légères de la cour de Louis XVI ; aussi n’était-il pas rare d’entendre quelques ex-beaux s’entretenir d’elle avec un malicieux enthousiasme, dans une embrasure de fenêtre, tout en caressant sur leurs tempes des mèches grisonnantes, qui avaient été autrefois des boucles noires, et en tendant par habitude les restes d’un jarret pour lequel le pantalon était ce qu’est le port après le naufrage.

Cette réputation rose-tendre de la marquise avait souvent éveillé les froncements de sourcils de Mme d’Ingrande. Il en était résulté entre les deux sœurs un antagonisme sourd, une perpétuelle petite guerre d’épigrammes et d’allusions. Jamais de blessures, mais des égratignures toujours.

A ce jeu, bien qu’elle ne fût pas précisément la plus forte, Mme d’Ingrande était cependant la première à allonger un bout de griffe. Elle choisissait de préférence, pour ses attaques, les instants où Amélie était présente, parce que, dans ce cas, la marquise de Pressigny se contentait de baisser pacifiquement la tête ou d’appeler à son aude un de ces sourires qui font pressentir la repartie en arrêt au coin des lèvres.

Cette fois, à l’approbation que lui demandait Mme d’Ingrande, ma marquise répondit simplement :

— Vous avez toujours raison, madame.

Mais son regard, qui s’arrêta avec bienveillance sur Amélie, protestait en même temps contre cet acquiescement banal. Mme d’Ingrande surprit ce regard et murmura :

— Et vous, vous avez bien tort de gâter de la sorte Amélie.

— Que voulez-vous ? dit Mme de Pressigny d’un ton enjoué, chacune de nous l’aime à sa façon : vous êtes sa mère, et vous la grondez ; moi, je suis sa tante et je la console. Nous remplissons l’une et l’autre notre devoir.

— En d’autres termes, reprit Mme d’Ingrande, vous détruisez l’effet de mes remontrances, pour y substituer je ne sais quelles théories empruntées à des mœurs frivoles dont, par bonheur, il ne reste plus de traces maintenant.

— Oh ! des théories !… Parce que j’aime à voir en elle les grâces de son âge, parce que je souris à ses ardeurs d’enfant ! Voilà de bien grands mots pour peu de choses, et ne croirait-on pas que je cache au fond de ma boîte à ouvrage tout un arsenal de philosophie !

Mme d’Ingrande allait répliquer ; mais la femme de chambre qui rentrait suspendit la discussion.

— Ah ! c’est vous, Thérèse, vous avez fait ce que je vous ai ordonné ?

— Oui, madame.

— Vous avez remis vingt francs à cet homme ?

— Oui, madame.

— Eh bien, qu’a-t-il dit ?

— Ce monsieur a pris la pièce d’or en riant, il l’a mise dans sa poche. Et puis…

— Et puis, quoi ?

— Et puis… il a dit qu’il reviendrait demain.

Mme d’Ingrande se mordit les lèvres de colère, tandis que la marquise de Pressigny avait toutes les peines du monde à contenir une envie de rire.

— Retirez-vous, dit Mme d’Ingrande à Thérèse.

Quand la femme de chambre fut sortie :

— L’impertinent ! s’écria-t-elle, en dirigeant ses regards sur Amélie et la marquise.

Mais la tante et la nièce brodaient, avec un parti pris de silence.

— Il est bien étrange, continua Mme d’Ingrande, à qui pesait sa propre irritation, que vous ne preniez point la défense de cet inconnu ! Ce serait là, cependant, un beau thème à vos paradoxes. L’avez-vous entendu, madame ? Il reviendra demain !

— Oui, et peut-être après-demain, ajouta tranquillement la marquise.

— Quelle effronterie ! Je le ferai chasser par Baptiste et Germain.

— Prenez garde, ma sœur, cela ne se fait plus guère aujourd’hui. Vos procédés, sont, comme mes théories, empruntées à des mœurs… dont il ne reste plus de traces.

— Alors, je m’adresserai au maire de la Teste.

— C’est mieux, cela.

— Et je le prierai de me débarrasser de cet importun.

— À la bonne heure !

Mme d’Ingrande se tut. L’incident était vidé, comme on dit en style parlementaire. Les trois femmes reprirent leurs aiguilles, et n’interrompirent plus leur occupation que pour jeter de temps en temps un regard sur la plage, et respirer cet air de la mer qui, à la Teste, semble être plus puissant qu’ailleurs.

Mme d’Ingrande, qui surveillait de fort près l’éducation de sa fille, n’avait pas choisi sans dessein cette magnifique solitude. Ainsi qu’on a pu le remarquer déjà, le caractère de la comtesse d’Ingrande avait été trempé aux sources les plus limpides et les plus froides de l’aristocratie. Elle possédait à un degré exclusif et suprême cette fierté native, rebelle à tout raisonnement, et qui trouve sa raison d’être dans cinq ou six types fournis par les annales de l’ancienne noblesse. L’histoire de nos soixante dernières années ne se présentait jamais à son esprit que sous l’image d’un ouragan, et elle ne doutait pas une seule minute du retour de la belle saison politique. Pour être plus sévère, elle n’était cependant pas moins coquette que la marquise de Pressigny, sa sœur ; seulement c’était une variété de coquetterie. Reine de France, elle eût érigé en loi la tradition espagnole qui condamnait à mort les infortunés convaincus d’avoir touché à leur souveraine. Son esprit était continuellement sérieux ; il semblait obéir aux lignes droites et superbes de son visage. Elle avait alors trente-huit ans, et certainement nul ne les lui aurait attribués sans le voisinage de sa fille ; ce témoignage vivant et charmant avait dû même hâter sa retraite du monde ; mais, avec cette autorité de sentiment qu’elle apportait dans toutes ses actions, la comtesse s’était résignée au sacrifice de son resplendissant automne. Sa fortune était, comme sa noblesse, une des plus grandes de la province, où elle possédait, entre Nantes et Angers, des terrains considérables : bois, îles entières, collines, prairies fertilisées par la Loire.

Elle habitait, la plupart du temps, son domaine d’Ingrande, à trois quarts d’heure de la petite ville de ce nom ; elle n’allait à Paris qu’une fois l’an, en hiver, uniquement pour perpétuer ses relations avec le faubourg Saint-Germain, en vue de l’avenir de sa fille. Mais c’était tout au plus si elle y demeurait trois semaines et si elle consentait à se montrer dans quelques bals officiels, tant elle craignait de rencontrer son mari. Il sera si fréquemment parlé du comte d’Ingrande pendant le cours de ce récit, que nous nous croyons dispensés de placer ici son portrait. Qu’il suffise de dire que les deux époux, après une première année de mariage, s’étaient résolus d’un commun accord à suivre chacun de leur côté.

Le comte n’avait fait aucune difficulté pour abandonner à sa femme l’éducation de leur fille Amélie. Où aurait-il rencontré une plus admirable institutrice ? Cette mère aimait sa fille comme on aime son blason, et les soins qu’elle lui donnait étaient de ceux qu’on apporte à un arbre généalogique. Aussi, Amélie, à quatorze ans, était-elle moins une jeune personne du dix-neuvième siècle qu’une héroïne du treizième ; elle nageait comme une amazone des âges épiques, elle tirait l’épée comme la chevalière d’Eon ; au gymnase, elle était la plus agile et la plus souple ; enfin, elle avait la science et la poésie infuses, comme Clémence Isaure – si tant est que Clémence Isaure ait jamais existé.

La comtesse d’Ingrande pouvait donc, à bon droit, s’applaudir de son ouvrage ; la mère n’avait pas autant de motifs de se féliciter. En faisant tout pour l’esprit et le corps, elle avait absolument négligé le cœur. Amélie avait appris à commander et à obéir, mais non à aimer. Sa mère, en retour de ses soins, ne lui demandait que cette reconnaissance banale, qui équivaut à un acquit au bas d’une quittance. On n’aura donc pas de peine à comprendre comment toute la tendresse d’Amélie s’était tournée vers sa tante, la marquise de Pressigny.

Il y avait une demi-heure que ces trois femmes brodaient. Tout à coup Thérèse annonça, de ce ton indifférent avec lequel on annonce un familier :

— M. de Trémeleu.

Un jeune homme entra, vêtu avec distinction.

— Bonjour, Irénée, dit Mme d’Ingrande en lui tendant la main.

Il prit cette main, et ensuite il s’inclina profondément devant la marquise de Pressigny et devant Amélie.

— Irénée, dit Mme d’Ingrande, qui poursuivait toujours son projet, vous allez me rendre un service.

— C’est trop de bonheur pour moi, répondit-il.

— Mais auparavant prenez place, ajouta-t-elle en lui désignant un siège.

M. de Trémeleu obéit.

— Vous devez connaître tout le monde aux bains de la Teste ? demanda Mme d’Ingrande.

— Autant qu’on peut connaître tout le monde lorsqu’on est arrivé comme moi depuis huit jours seulement.

— Vous habitez cependant l’hôtel ?

— Il est vrai, madame ; mais vous savez quel est mon caractère : je fuis les réunions, je vis retiré…

La marquise de Pressigny eut un hochement de tête, et dit avec un léger accent d’ironie :

— Oui, vous jouez au beau Ténébreux ; du moins c’est la prétention que vous avez.

— Une prétention, madame la marquise ? répéta M. de Trémeleu.

— Fort innocente, sans doute, mais je maintiens le mot ; car, enfin, cet hiver, à Bruxelles, l’on vous citait comme un des habitués du théâtre de la Monnaie.

Le jeune homme parut contrarié.

— En effet, dit-il, la musique est une de mes rares distractions.

— Et l’année dernière, continua la marquise, à Londres, ne vous a-t-on pas vu, durant toute la saison, déchirer vos gants, chaque soir à Covent-Garden ?

— C’est encore vrai, madame ; mais comment êtes-vous informée…

— Bon, nous autres femmes, est-ce que nous n’avons pas notre police secrète ?

— Vous croyez que je vais vous sourire, dit M ; de Trémeleu, et n’accepter ces paroles que sous bénéfice de plaisanterie. Sachez donc que j’ai souvent et très sérieusement évoqué ce soupçon ; oui, les femmes, j’entends celles qui agissent dans les hautes sphères, doivent disposer d’une police, à l’égard de tous les pouvoirs organisés. Elles ont, j’en suis presque certain, leurs espions, leurs courriers et leur télégraphie. S’il n’en était pas ainsi, nous verrions se produire dans la société une bien plus grande quantité de scandales et de catastrophes. L’apparence de régularité avec laquelle fonctionne le monde des sablons ne doit être imputée, selon moi, ni à la moralité ni à l’éducation, mais en notable partie à cette administration occulte dont vous venez de parler, madame, et dont…

— Et dont je suis probablement le Fouché ; c’est ce que vous voulez dire ?

Mme la marquise de Pressigny reprit, en souriant :

— Y a-t-il vraiment bien besoin d’être affiliée à des compagnies secrètes pour savoir que vous avez passé une saison à Londres ?

— La troupe anglaise était réellement supérieure cette année-là, dit le jeune homme, de plus en plus embarrassé.

La marquise ne le tint pas quitte du reste de l’interrogatoire.

— Quelle était la cantatrice à la mode ? demanda-t-elle, Marianna ou Jenny Lind ?

Cette fois, M. de Trémeleu la regarda pendant quelque temps sans lui répondre ; il semblait vouloir percer le sens de cette question. Enfin, il se décida.

— À Londres, c’était la Marianna, répondit-il.

— Et à Bruxelles ?

— Encore la Marianna.

— Je ne l’ai jamais entendue, reprit la marquise avec une affectation d’insouciance ; on lui prête beaucoup de talent. Est-elle Espagnole ou Italienne ?

— Je crois que c’est tout simplement une Française. Les directeurs auront donné à son nom une désinence artistique, Marianna au lieu de Marianne ou de Marie. C’est assez leur habitude. Mais… pour en revenir aux questions de Mme d’Ingrande, continua M. de Trémeleu, évidemment désireux de changer la conversation, comme il n’y a pas de théâtre à la Teste, et par conséquent pas d’opéra possible, je tourne forcément à l’ermite, je ne vois que très peu de personnes.

— Peut-être, cependant, avez-vous entendu prononcer le nom de celle qui me préoccupe, dit Mme d’Ingrande.

— Voyons, madame.

— M. Blanchard.

— Oh ! certes, s’écria M. de Trémeleu en souriant ; qui ne connaît pas ici M. Blanchard ?

— C’est sans doute un artiste ? dit Mme d’Ingrande.

— Du tout.

— Bah ! un homme du monde ?… fit-elle, avec un ton d’incrédulité.

— Ni l’un ni l’autre. M. Blanchard est un type. C’est un original qui passe sa vie à médire de l’originalité.

— Est-il riche ?

— Suffisamment.

— Son âge ?

— Quarante ou quarante-cinq ans. Beaucoup d’esprit, d’ailleurs. À l’hôtel des bains, c’est à qui recherchera sa conversation.

— Mais… ce nom de Blanchard ? dit Mme d’Ingrande.

— Encore une de ses fantaisies. Ce nom n’est pas le sien, c’est un pseudonyme imaginé pour dérouter les curieux.

— Vraiment ?

— Mme Blanchard appartient à l’une des plus anciennes familles nobles de l’Agenais. Jeune, il a été dans les gardes du corps. Mais, comme l’ambition est toujours demeurée pour lui à l’état de passion inconnue, un matin il a jeté l’uniforme aux orties pour voyager mieux à son aise. On affirme qu’il est resté huit jours à se demander s’il s’appellerait Blanchard, Moreau ou Duval. Enfin, Blanchard l’a emporté. S’il existait dans le monde un nom plus insignifiant et plus commun, soyez assurée que c’est celui-là qu’il aurait choisi.

— Allons, murmura Mme d’Ingrande, je vois, d’après ce que vous me dites, que c’est un homme inoffensif.

— Assurément. Mais à mon tour, madame, me sera-t-il permis de vous demander quels rapports peuvent exister entre vous et M. Blanchard ?

— C’est la chose la plus singulière du monde. Figurez-vous, Irénée, que ce monsieur a entrepris le siège de notre salon.

— En vérité ?

— Voilà trois jours qu’il nous fait remettre sa carte avec une obstination inqualifiable.

— Prenez garde, madame ; M. Blanchard arrive toujours à son but.

— Ah ! mon Dieu ! dit la comtesse en badinant, est-ce qu’il disposerait, lui aussi, de quelque puissance mystérieuse ?

— Il est persistant ; voilà tout.

— Eh bien, malgré sa persistance, je vous réponds bien, moi, qu’il ne mettra jamais les pieds ici !

— Ne répondez de rien.

— Vous ligueriez-vous avec lui contre moi ? demanda Mme d’Ingrande.

— Au contraire ; mais…

— Mais quoi ?

— Je crains bien que votre résistance n’augmente son désir.

— Oh ! il est insupportable, à la fin, votre M. Blanchard ! Dites-lui que nous ne voyons personne, absolument personne.

— Il ne me croira pas ; il saura, en s’informant, que j’ai l’honneur d’être reçu chez vous tous les jours.

— Mais vous, c’est bien différent, mon cher Irénée ; vous êtes presque de la famille ; je vous ai connu enfant ; vos domaines sont voisins des nôtres ; M. de Trémeleu, votre grand-père, avait émigré avec le mien ; et puis, enfin, je ne compte pas toute l’affection que nous avons pour vous…

Irénée s’inclina en signe de gratitude.

— M. de Blanchard, dit-il, connaîtra dès ce soir vos intentions.


À partir de cet épisode, la conversation ne fit plus que s’égarer dans les généralités.

Quelques voiles blanches commençaient à courir sur le bassin d’Arcachon, dont elles rompaient agréablement les grandes lignes. Les unes se dirigeaient vers l’île des Oiseaux, qui doit son nom à la quantité prodigieuse d’oiseaux de mer auxquels elle sert de refuge ; les autres, vers la chapelle de Notre-Dame, située au milieu de houx et de chênes énormes.

C’étaient de ces petites embarcations appelées tilloles dans le pays, et ne pouvant contenir plus de six personnes.

Amélie, dont l’attention était distraite par ce spectacle, regarda la marquise de Pressigny avec un sourire qui, sans doute, équivalait à une prière, car celle-ci, s’adressant immédiatement à la comtesse :

— À propos, ma chère sœur, dit-elle, avez-vous pensé à demander le canot pour trois heures ?

— J’ai chargé Thérèse de ce soin, répondit Mme d’Ingrande.

— Est-ce que vous faites aujourd’hui une promenade en mer ? dit Irénée.

— Oui, nous nous proposons d’aller jusqu’au cap Ferret ; vous savez combine Amélie est folle de natation. Je ne l’en blâme pas ; c’est moi qui ai développé ce goût chez elle.

— Il ne lui fallait que cela pour être tout à fait une petite sirène, dit la marquise, qui avait gardé l’esprit de son temps.

Plusieurs propos furent encore échangés, après lesquels Irénée se leva pour prendre congé de Mme la comtesse d’Ingrande.

— N’oubliez pas, lui dit-elle, que vous êtes chargé de faire entendre raison à M. Blanchard.

— Je tâcherai, du moins.

Il saluait, lorsque la marquise de Pressigny ajouta, par manière de post-scriptum :

— À propos, vous savez qu’il y a demain un concert de charité à la mairie de Teste ? On est venu plus de vingt fois nous fatiguer pour y assister ; il a bien fallu se rendre, à la fin. Nous ne pouvons manquer de vous voir par là… vous qui aimez tant la musique.

Irénée sortit, en rougissant un peu. Cinq minutes après, Mme d’Ingrande dit à sa fille :

— Amélie, mon enfant, allez vous habiller.

La jeune fille obéit, après avoir été présenter son front aux lèvres de sa mère et de sa tante.


Dès que la porte du salon se fut refermée derrière elle, la comtesse d’Ingrande, abandonnant son canevas, interpella la marquise de Pressigny :

— Apprenez-moi, madame, pourquoi vous faites depuis quelque temps à M. de Trémeleu cette petite guerre d’épigrammes ? Il faut que votre caractère se soit transformé tout à coup, car je vous sais habituellement bienveillante pour les jeunes gens. En quoi donc Irénée, que j’honore d’une estime particulière, a-t-il pu démériter de votre faveur ?

— C’est justement cette estime toute particulière dont vous l’honorez qui fait que je me tiens vis-à-vis de lui sur mes gardes.

— Ce n’est ni une réponse ni une raison, cela. M. de Trémeleu n’est-il pas excellent gentillhomme, du ton et de l’esprit le meilleur ?

— Je n’en pourrais disconvenir sans injustice, répondit la marquise.

— Auriez-vous des renseignements fâcheux sur sa moralité ? Ma sœur, vous avez tenté maintes fois de m’enseigner l’indulgence pour certaines folies inhérentes à la jeunesse et au rang ; êtes-vous devenue plus sévère que moi sur ce chapitre ?

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; comme vous, je tine Irénée pour un brave et charmant garçon.

— Sa fortune serait-elle gravement compromise par des prodigalités ? continua la comtesse.

— Je n’ai pas lieu de le supposer.

— Eh bien, alors ?…

— Eh bien, alors, dit la marquise, je vais parler. Il ne m’a pas été difficile, vous le pensez bien, de pénétrer les projets que vous avez sur M. de Trémeleu. Dans deux ans d’ici, Amélie ne sera plus une enfant ; et quoique son cœur n’ait pas encore parlé, vos désirs ont déjà préparé pour elle un mariage où toutes les convenances se trouvent réunies.

— Ah ! vous l’avouez ! dit Mme d’Ingrande.

— De grand cœur ; et moi-même, ce serait avec une satisfaction égale à la vôtre que je verrais Irénée devenir l’époux d’Amélie ; mais je crains que cet hymen soit impossible.

— Impossible ! Et pourquoi ?

— Parce qu’Irénée n’aime pas Amélie.

— Qu’en savez-vous ?

— Je m’en suis aperçue à mille riens, à mille nuances sur lesquelles il est bien difficile de me tromper, moi.

— Songez à l’âge de ma fille dit la comtesse, et ne vous étonnez point si les regards d’Irénée ne se sont encore portés sur elle qu’avec indifférence. Elle est si jeune !

— Soit, répliqua la marquise ; mais si le cœur de M. de Trémeleu était occupé ailleurs ?

— Occupé…

— Ou plutôt absorbé. Qu’en diriez-vous ?

— Ce n’est que dans deux ans que je veux marier ma fille. D’ici là, Irénée a le temps de revenir de quelques écarts. Deux ans sont suffisants à éteindre une amourette.

— Une amourette, oui. Mais un amour, mais une passion…

— Comment ?

— Savez-vous, continua la marquise de Pressigny avec une vivacité qui étonna sa sœur, savez-vous pourquoi M. de Trémeleu est venu à Teste, surtout après s’être, un mois auparavant, excusé de ne pouvoir nous y accompagner ?

— J’imagine que c’est précisément pour témoigner à nos yeux de la sincérité de ses excuses et de la réalité de ses motifs d’alors. N’est-ce pas cela ?

— Non. Rien, au contraire, ne saurait lui être plus désagréable que notre présence à la Teste.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’il vient y rejoindre une femme que depuis huit jours il attend d’un instant à l’autre.

— Une femme ! répéta Mme d’Ingrande, dont l’étonnement redoublait à chaque parole de la marquise.

— Oui, une femme, celle-là même qu’il a suivie à Londres et à Bruxelles.

— Comment ! cette chanteuse, cette Marianne ou Marianna ?

— Ne l’aviez-vous pas soupçonné ?

Mme d’Ingrande ne répondit point. Elle fixa ses yeux sur ceux de la marquise.

— Par quel hasard, lui demanda-t-elle, semblez-vous si bien informée des actions de M. de Trémeleu ?

La marquise de Pressigny laissa échapper un sourire qui lui était particulier.

— Que vous importe, dit-elle, pourvu que mes renseignements soient exactes !

— Du mystère ?…

— Peut-être ; mais n’allez pas m’en faire un reproche, puisqu’il s’agit du bonheur de votre fille.

— Vous ne faites rien comme les autres, ma sœur ; et grâce à la manie que vous avez d’envelopper vos moindres actions, on serait presque tenté de croire à ce que M. de Trémeleu disait tout à l’heure.

— Que disait-il donc tout à l’heure ?

— Ne vous en souvenez-vous déjà plus ?

— Mon Dieu non ! répondit la marquise.

— Il y parlait d’un pouvoir occulte, d’une certaine police des femmes, organisée comme la police des hommes.

— Eh ! mais, cela ne serait pas si mal imaginé.

— Dans tous les cas, je vous suis reconnaissante de vos avis, reprit Mme d’Ingrande ; seulement, et jusqu’à de nouveaux éclaircissements, vous me permettrez de ne pas partager vos alarmes, que je trouve prématurées.

— Soit, ma sœur ; attendez.

Les pas légers d’Amélie se firent entendre. Elle reparut dans le salon, vêtue pour la mer, c’est-à-dire enveloppée d’un peignoir de couleur bleue, qui laissait soupçonner le sombre fourreau adopté généralement par les baigneuses. Et il fallait qu’Amélie fût bien jolie pour continuer à l’être sous ce disgracieux costume. En outre, sont front était presque entièrement dérobé sous les ombres d’un grand chapeau de paille fabriqué à Panama, merveilleux travail d’une valeur de plus de deux mille francs, et qui avait coûté la vue à l’ouvrier qui l’avait tressé.

— Le canot nous attend, ma mère, dit-elle.