La Franc-maçonnerie des femmes/36

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Bourdilliat (p. 359-367).

CHAPITRE XXVII

Le serment


Le plus profond silence avait succédé aux causeries particulières ; chaque femme s’était assise à sa place. Mme de Pressigny, que nous ne désignerons plus que par son titre de grande-maîtresse, siégeait sur le trône aux colonnes roses. Elle portait en sautoir un cordon bleu moiré où pendait une truelle d’or, insigne de son grade.

Les pratiques auxquelles nous allons faire assister nos lecteurs sont, à quelques variantes près, les mêmes qu’au dix-septième et au dix-huitième siècles. Nous avons dit que la Franc-maçonnerie des femmes avait emprunté une grande partie de ses cérémonies et de ses épreuves à la Franc-maçonnerie des hommes. Cela est si vrai que, il y a soixante-dix-sept ans environ, une fusion fut tentée entre les deux sectes et reçut même un commencement d’accomplissement, sous la double présidence de la vice-reine de Naples et de S.A. le duc de Chartres, souverain grand-maître de toutes les loges.

Nous n’avons pas ici à élever une thèse à propos de ces pratiques, dont l’ensemble, s’il n’échappe pas absolument au ridicule, ordonne à coup sûr le respect acquis aux traditions qui ont l’âge du monde. Ces mystérieux vestiges d’une fable construite avec les propres matériaux de la Bible, ces croyances architecturales, cet effort violent vers une poésie quelquefois lugubre, cette préoccupation égalitaire et fraternelle saisissant une portion d’individus au sortir du berceau des âges, tout cela ne manque pas formes surannées est d’ailleurs encore assez haute et assez vivace pour défier la raillerie.

La grande-maîtresse porta ses regards sur l’assemblée et les ramena autour d’elle. À sa droite se trouvaient les sœurs surveillantes, les sœurs dépositaires et les sœurs hospitalières. À sa gauche, les sœurs officières, les sœurs harangueuses et les sœurs conductrices. Une de ces dernières était Marianna. La grande-maîtresse frappa cinq coups sur l’autel avec un maillet d’or. À ce signal, une des sœurs officières s’avança.

— Quelle heure est-il ? demanda la grande-maîtresse.

— Le lever du soleil.

— Que signifie cette heure ?

— C’est celle à laquelle Moïse entrait dans le tabernacle d’alliance.

— Puisque nous sommes rassemblées ici pour l’imiter, veuillez avertir nos chères sœurs, tant du côté de l’Europe que du côté de l’Afrique et du côté de l’Amérique, que la loge est ouverte.

La sœur officière frappa cinq fois dans ses mains. Un bruit se fit entendre à la porte d’entrée. La grande-maîtresse dit :

— Qui est là ? Si c’est un profane, écartez-le.

— C’est une élève de la sagesse qui désire être reçue franc-maçonne, répondit une sœur surveillante.

— Lui connaissez-vous toutes les qualités requises ?

— Toutes.

— Bénis soient donc nos travaux, puisque nous allons donner un soutien de plus à notre institution ! Qu’une de nos sœurs conductrices introduise l’aspirante.

Marianna se détacha d’un groupe, et se dirigea vers la porte. Amélie apparut alors vêtue de blanc, pieds nus, les mains liées et les yeux bandés. À son entrée, les femmes étaient descendues des gradins, et elles s’étaient placées de nouveau sur deux lignes. Marianna conduisit Amélie devant la grande-maîtresse, après lui avoir fait faire le tour de l’autel.

— Quel motif vous amène ici ? demanda la grande-maîtresse.

— Le désir d’être initiée, répondit Amélie.

— L’inconséquence et la curiosité n’ont-elles aucune part à cette démarche ?

— Aucune, je l’affirme.

— Savez-vous quels sont les devoirs d’une franc-maçonne ?

— Ils consistent à aimer ses sœurs, à leur être utile, à s’instruire dans la pratique de leurs vertus.

— Vous ne dites pas tout, reprit la grande-maîtresse ; la tâche principale de la Franc-maçonnerie est de chercher à rendre le genre humain aussi parfait qu’il peut l’être. En nous élevant au-dessus des préjugés, nous ne sommes préoccupées que de conquérir la reconnaissance générale. L’engagement que vous allez contracter vous confirmera dans l’idée de vos devoirs envers l’humanité, la religion et l’État. Mais, malgré la confiance et l’estime que vous m’inspirez, il est indispensable que je consulte la loge ; je ne suis que la première entre mes égales.

S’adressant à l’assemblée :

— Est-il quelqu’un de vous, mes chères sœurs, qui s’oppose à la réception de l’aspirante ?

Pas une voix ne s’éleva.

— Alors, débarrassez ses mains de leurs entraves ; il faut être libre pour entrer dans notre ordre.

Marianna coupa les liens d’Amélie.

— Détachez aussi le bandeau qui lui couvre les yeux, symbole de sa bonne foi.

Le bandeau tomba, et chacune put admirer le visage de la jeune femme, qui paraissait fortement émue.

— Venez à moi, lui dit la grande-maîtresse, et répondez à mes demandes.

— Je suis prête.

— Chassée du jardin d’Éden, comment avez-vous pu rentrer dans le temple ?

— Par l’arche de Noé, première grâce que le ciel accorda au monde.

— Quel oiseau sortit le premier de l’arche ?

— Le corbeau, qui ne revint point.

— Quel fut le second ?

— La colombe, qui rapporta le gage de la paix, c’est-à-dire une branche d’olivier.

— L’arche de Noé peut donc être considérée comme la première loge de la Franc-maçonnerie ?

— Évidemment.

— Quelles furent la troisième et la quatrième ?

— La tour de Babel, monument de l’orgueil et de la folie des hommes, et le temple de Jérusalem, loge de la perfection.

— Que représente la grande-maîtresse ?

— Séphora, la femme de Moïse.

— Que représentent la sœur inspectrice et la sœur dépositaire ?

— La sœur de Moïse et la femme d’Aaron.

— Que nous apprend l’exemple de la femme de Loth changée en statue de sel ?

— La soumission.

— Donnez-moi le mot de passe.

— Beth-Abara.

— Que veut-il dire ?

— Maison de passage.

— Et le mot de grande-maîtresse ?

— Avoth-Jaïr, ou éclatante lumière.

— Comment se fait le signe de reconnaissance ?

— Il se fait en portant la main gauche sur la poitrine et en portant le pouce de la main droite à l’oreille gauche, pendant que les autres doigts sont repliés.

— Agenouillez-vous, maintenant.

Amélie obéit.

La grande-maîtresse prit la truelle d’argent, et, après l’avoir trempée dans l’auge, elle la passa cinq fois sur les lèvres de l’initiée.

— C’est le sceau de la discrétion que je vous applique, dit-elle.

La nouvelle adepte demeura à genoux.

— Que signifie l’arc-en-ciel placé au-dessus de votre tête ? reprit la grande-maîtresse.

— L’harmonie de sentiments qui doit régner entre les sœurs de la Franc-maçonnerie.

— Et les quatre parties du monde représentées sur le tapis qui est sous vos pieds ?

— L’étendue de la puissance de la Franc-maçonnerie.

— Serez-vous une sœur courageuse et dévouée ?

— Je le serai.

— C’est bien. Relevez-vous. Il ne vous reste plus qu’à prêter le serment et à en répéter les termes que je vais rappeler.

— Le serment ! murmura Amélie.

— Est-ce que ce mot a quelque chose qui vous effraye ? demanda la grande-maîtresse étonnée.

— Non, répondit Amélie, qui venait de rencontrer le regard de Marianna.

— Étendez votre main sur l’autel de feu ou autel de Vérité, et répétez mes paroles.

C’était là que Marianna attendait Amélie. Depuis un quart d’heure, elle ne cessait de l’observer ; elle remarquait sa pâleur, ses tressaillements convulsifs, et, à tous ces symptômes, elle reconnaissait une conscience troublée. Elle en conclut que ses machinations avaient été couronnées de succès, et qu’Amélie, prise au piège, avait dû révéler à Philippe Beyle l’existence de la Franc-maçonnerie des femmes.

Mais sur quoi Marianna pouvait-elle compter pour amener sa rivale à faire l’aveu de sa trahison ? Était-ce sur cet appareil mystique, sur le prestige inquisitorial de son initiation, sur la solennité des engagements qu’elle allait prendre ? C’était sur tout cela, en effet, mais principalement aussi sur la noblesse d’âme et sur la franchise d’Amélie. Elle espérait que ses principes d’honneur se soulèveraient à l’idée d’une imposture, et qu’elle repousserait l’autel sur lequel pourtant sa main s’étendait déjà. Voilà pourquoi Marianna attendait avec impatience l’instant du serment.

La grande maîtresse dicta à l’initiée les paroles suivantes :

— En présence du grand architecte de l’Univers, devant cette auguste assemblée, je jure, sur l’autel de la Vérité, de consacrer ma vie aux sages et imposantes doctrines de la Franc-maçonnerie des femmes ; de contribuer, par tous mes efforts, à l’extension de sa domination ; d’exécuter ses ordres aveuglément et promptement ; de l’instruire de tout ce qui pourra lui être utile ou nuisible…

— Je le jure ! dit Amélie.

— Je promets et je jure de garder fidèlement dans mon cœur tous les secrets de la Franc-maçonnerie ; de ne révéler à personne ses actes et ses symboles, ni à mon père, ni à ma mère, ni à mon époux, ni à mes enfants, ni à mes proches ou à mes amis…

Amélie chancela ; néanmoins elle répéta les paroles de la grande-maîtresse, qui continua ainsi :

— Je jure de ne pactiser avec aucun de ceux dont la sentence aura été prononcée par notre tribunal, de ne point l’avertir des dangers qu’il court, de ne le soustraire à son juste châtiment ni par amour, ni par liens de famille, ni par amitié, non plus qu’en échange d’or, d’argent, de pierres précieuses ou de grades terrestres. Je le jure solennellement, sous peine de déshonneur et de mépris, au risque d’être frappée du glaive de l’ange exterminateur, et de voir s’étendre sur moi et les miens, jusqu’à la quatrième génération, la punition de mon parjure !

Ce ne fut pas sans des défaillances marquées par des moments d’arrêt qu’Amélie réussit à prononcer l’effrayante formule.

Marianna demeurait haletante. Son espoir était sur le point d’être déçu. Où Amélie avait-elle puisé tant de résolution, et comment se faisait-il qu’avec son éducation sévère qu’elle n’eût pas reculé devant la perspective d’un faux serment ? C’était bien simple pourtant, et Marianna avait tort de s’étonner. Après le sacrifice fait à Philippe Beyle, Amélie était capable de tous les sacrifices. Elle n’était entrée dans la Franc-maçonnerie des femmes que pour le protéger contre la vengeance de Marianna (car Mme de Pressigny lui avait appris tout ce qu’il fallait qu’elle sût) ; pouvait-elle hésiter à trahir la Franc-maçonnerie dès qu’il s’agissait une seconde fois du salut de son mari ?

Et puis, ce qui la soutenait dans cette lutte entre sa loyauté et son amour, ce qui la soutenait et ce qui aurait dû la perdre cependant, c’était le regard de Marianna. Sous ce regard où veillait le soupçon, Amélie sentait se révolter en elle tout ce qu’il y avait d’indignation et de fierté. La vue de cette femme qui venait si audacieusement lui disputer la vie de son époux, après avoir vainement cherché à lui disputer son cœur, lui donnait une énergie nouvelle et la protégeait contre ses propres faiblesses. Les principales formalités de sa réception allaient être remplies.

La grande-maîtresse s’adressa à l’assemblée :

— Quelqu’une de vous, mes sœurs, exige-t-elle, selon une des clauses de nos statuts, qu’une autre forme de serment soit imposée à l’initiée ?

Marianna fit deux pas en avant, et d’une voix ferme :

— Moi ! dit-elle.

Une légère rumeur passa sur l’assemblée. La grande-maîtresse elle-même pâlit sous son masque d’impassibilité.

— Quel serment exige notre sœur conductrice ? demanda-t-elle.

— Le serment sur l’Évangile, répondit Marianna sans quitter Amélie des yeux.

— L’Évangile ! murmura celle-ci avec terreur.

— Que l’Évangile soit apporté, selon le vœu exprimé par notre sœur conductrice, dit la grande-maîtresse en s’adressant aux officières.

L’intervalle qui s’écoula entre l’aller et le retour fut rempli par une agitation inaccoutumée. On blâmait généralement la conduite de Marianna ; on connaissait sa haine pour Philippe Beyle, et l’on s’affligeait de la voir reporter cette haine jusque sur une personne affiliée et touchant de si près à la grande-maîtresse. De son côté, la grande-maîtresse n’avait que des inquiétudes vagues ; elle ignorait complètement et ne soupçonnait même pas la faute d’Amélie ; elle mettait ses hésitations sur le compte de son âge, de sa timidité ; et elle ne voyait dans la proposition de Marianna qu’une manifestation dernière d’une vengeance à bout de ressources.

Le livre saint fut apporté et placé ouvert sur l’autel. Cette épreuve devait être décisive, au point de vue de Marianna. Fille pieuse, épouse chrétienne, Amélie allait-elle profaner le monument de sa foi ? Ses lèvres craintives et pures oseraient-elles s’ouvrir pour proférer un mensonge sacrilège ? Cette même pensée possédait et étreignait le cœur d’Amélie. Ce fut à peine si elle entendit la voix de la grande-maîtresse, qui lui ordonnait d’étendre la main.

— Jurez-vous sur les saints Évangiles d’obéir aux lois de la Franc-maçonnerie ?

— Je le jure, répondit-elle d’une voix faible.

— Jurez-vous de ne jamais trahir ses doctrines, de ne jamais révéler ses mystères ?

Une nuée passa devant les yeux d’Amélie ; une vision lui montra Philippe persécuté, poursuivi, et l’accusant à son tour.

— Je le jure, dit-elle.

Marianna retint un cri de rage, et, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, elle murmura :

— Comme elle l’aime !

Cet effort avait épuisé Amélie ; elle chercha un appui, et tomba entre les bras des sœurs officières… Heureusement, la réception était terminée. Un dernier usage prescrivait de ne pas fermer la loge avant de procéder à une quête en faveur des pauvres. En conséquence, une des sœurs hospitalières fit le tour des quatre parties du monde, c’est-à-dire de l’assemblée ; et chaque franc-maçonne déposa une offrande en rapport avec sa fortune.