La Franc-maçonnerie des femmes/44

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Bourdilliat (p. 434-436).

ÉPILOGUE


Philippe Beyle est aujourd’hui ce qu’il était il y a dix ans. Il est resté dans son chemin, n’avançant ni ne reculant. On évite de lui nuire, mais on ne le protège plus. Il a accepté ce rôle, qui le fait plus indépendant et qui convient mieux à sa fierté.

Il n’a plus revu Marianna. Après la mort d’Amélie, elle aura passé à l’étranger, protégée dans sa fuite par l’invisible puissance de la Franc-maçonnerie des femmes. Il est impossible que sa haine ne soit pas assouvie maintenant ; du moins Philippe Beyle n’en ressent plus les effets.

Semblable à un autre Atlas, Philippe Beyle ne se dissimule pas qu’il porte avec lui un lourd fardeau. Le moindre faux pas peut entraîner la chute du globe maçonnique et le broyer en même temps sous ses décombres. On lui a tendu des pièges de diverses natures, et dont quelques-uns furent, dut-on, recouverts des fleurs les plus enivrantes. Il est toujours sorti victorieux jusqu’à présent de ces épreuves.

À sa gravité naturelle s’est ajoutée une légère teinte de mélancolie ; il est devenu un de ces héros mystérieux qu’on désigne dans les salons en disant : C’est lui ! au grand tourment des curieux qui, après avoir surpris le nom prononcé à voix basse, se demandant d’où vient la renommée attachée à ce nom.

Il n’est pas besoin d’ajouter qu’il a renoncé à décrier les femmes ; il ne parle plus d’elles qu’avec circonspection. S’il raille encore, par un reste d’habitude, ses épigrammes ont tout le parfum des madrigaux. Au-dessus du brasier dévorant qui a englouti ses ardeurs, ses espérances, ses joies, voltige une petite fumée, mince comme celle qui sort du foyer des pauvres gens – cette fumée, c’est l’expérience.

Une fois, il lui est arrivé une aventure assez originale. C’était à un de ces bals masqués que donnait encore, quelque temps avant la chute de Louis-Philippe, la princesse C… Fatigué de l’orchestre, Philippe Beyle, errant d’appartement en appartement, avait trouvé un refuge dans un petit salon dont les fenêtres donnaient sur la Seine. Il y était depuis quelques temps, et, nonchalamment assis sur un sofa, il se sentait dans une de ces dispositions qui participent du rêve sans appartenir cependant au sommeil. À plusieurs reprises, il vit s’approcher et tourner autour de lui, avec un air de mystère, plusieurs femmes en dominos roses et en loups de velours. Une d’elles, après avoir hésité, finit par lui toucher l’épaule du bout du doigt, tandis que par un geste elle sembla recommander aux autres femmes de ne pas s’éloigner.

— Que me veux-tu, charmant domino ? dit Philippe Beyle en se soulevant.

— Prends garde ! lui répondit-on ; depuis quelques jours tu as fait des démarches pour te rapprocher de M. Blanchard. Dans ton intérêt, crois-moi, renonce à ce dessein.

— Dans mon intérêt… ou dans le tien ? dit-il devenu sérieux.

— Tu as notre secret, mais nous pouvons te perdre.

— Non, dit-il en se recouchant à moitié sur le sofa.

— Tu es bien confiant, reprit le domino rose ; cependant tu devrais n’avoir pas oublié que tout nous est possible.

— Bah ! répondit Philippe d’un ton léger, vous ne seriez ni assez audacieuses, ni assez malhabiles pour me perdre entièrement. De quoi pourriez-vous me menacer ? du parfum d’un gant empoisonné ou de la chute d’un moellon ? Fi donc ! Le secret que j’ai surpris est au contraire une garantie de ma sécurité. Avec cette armure, je marche sans crainte ; je suis même certain que la Franc-maçonnerie des femmes tient à écarter de mes pas jusqu’aux plus vulgaires accidents ; car qui te dit, charmant domino, qu’au lendemain de ma fin déplorable, un mémoire ne parviendrait pas au public ? Le moyen te semble usé, depuis la scène de Buridan, mais il peut servir encore. Allons, on ne me prend pas sans vert. J’ai amassé des trésors de précaution. Rentrez votre épée de Damoclès dans le fourreau, chères alliées. Me poursuivre jusque dans le bal, au son d’un motif de Strauss, c’est d’ailleurs de mauvais goût.

L’essaim des dominos roses se dissipa peu à peu.

Cinq ou six seulement restèrent autour de Philippe Beyle, qui reprit :

— J’avais presque oublié votre association ; pardonnez-moi. Mais que voulez-vous ? Je me suis habitué à ne plus considérer la Franc-maçonnerie des femmes que comme une assurance sur la vie… Charmant domino, veux-tu valser avec moi ?