La Franc-maçonnerie des femmes/9

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Bourdilliat (p. 105-114).

CHAPITRE IX

Un duel dans les dunes


Cette fois, après m’éclatant scandale de la veille, le duel projeté entre Irénée de Trémeleu et Philippe Beyle ne pouvait manquer d’avoir lieu. Aussi, dès le point du jour, une barque, amarrée à quelque distance de l’ Hôtel du Globe et montée par Péché, recevait les deux adversaires, accompagnés de M. Blanchard. Ils se dirigèrent vers les dunes. Un vent d’orage ridait l’eau du bassin d’Arcachon ; des nuages tristes couvraient le ciel.

De ces autre personnages, aucun ne souffla mot pendant le trajet qui dura plus d’une heure. En outre des préoccupations qui les agitaient, le spectacle des dunes, grandissant devant eux à chaque coup de rame, semblait leur commander le silence.

Ce n’était plus, comme la veille, des murailles fantastiques pleines d’accidents lumineux ; la magie avait disparu avec le soleil ; il ne restait qu’un chaos et qu’un désert. Mais ce chaos et ce désert ne ressemblaient à aucun autre ; et trop peu de personnes ont exploré ce côté de notre pays pour que nous ne nous croyions pas obligé d’en retracer quelques aspects principaux. Cette chaîne de dunes qui borde la côte de Gascogne se déroule pendant soixante et quinze lieues. Pendant soixante et quinze lieues, c’est-à-dire depuis l’embouchure de la Gironde jusqu’à celle de l’Adour, de la tour de Cordouan à la baie de Saint-Jean-de-Luz, le sable entasse et multiplie ses Alpes blêmes, pétries par les pluies, sculptées par l’orage et durcies par le soleil. C’est un autre océan à côté de l’Océan ; ce sont des vagues pétrifiées à côté de vagues vivantes.

Autrefois, des villes s’élevaient à la place des masses infécondes ; une multitude de ports découpaient cette côte, à présent si redoutée, et ouvraient un accès facile aux navigateurs. Toutes ces anses ont été comblées par une invasion de sable, invasion lente, mais constante, mais implacable et dont l’origine remonte à plus de trois mille ans ; invasion plus effrayante, plus terrible dans ses effets que la flamme et la guerre, puisqu’elle supprime jusqu’au lieu même du désastre !

Autrefois, à cet endroit où la vague roule son écume et sa plainte, se dressaient les massives forteresses des célèbres capitaux de Buch, ces sinistres guerriers dont la légende appelle depuis longtemps un poète. Sous ce tombeau mobile, Mimizan florissait au moyen âge ; Anchise faisait un commerce considérable. Tout a péri par l’invasion.

À la pointe de Grave, rongée sans relâche par l’Atlantique, les marins aperçoivent distinctement au fond des eaux, par un temps clair, des remparts et des tours : ce sont les restes de l’antique Noviomagum. D’autres cités rappellent le sort de Pompéi ; tel est le Vieux-Soulac, dont l’église, enterrée à mi-corps, continue d’élever, en signe de détresse, son clocher abandonné.

On croirait lire des ballades, d’invraisemblables traditions. Ce déluge de sable, qui s’avance et qui monte, pareil à l’autre déluge, cet empiétement patient et continu, ce fléau devant lequel reculent incessamment les générations, cette disparition graduelle des cités, des seigneuries, des hameaux ; cet envahissement sans bruit d’un pays jadis populeux et riche, tout cela effraye et confond ; et la science a beau dire le mot de toutes ces ruines, l’esprit s’obstine sans cesse à en chercher les causes plus haut.

Les dunes ont l’inégalité des flots de la mer, et leur élévation varie de cinquante à deux cents pieds, même davantage. Quelques-unes ont deux lieues d’épaisseur. Les vents et le temps forment entre elles des vallons, souvent d’une longueur de plusieurs milles. Les dunes les plus hautes sont celles du centre ; les fortes pluies n’ont sur elles d’autre effet que d’arrondir leurs sommets et d’augmenter la largeur de leurs bases. Une tempête dans les dunes est chose terrible et sublime.

Alors les collines de l’Écriture, galopant comme des béliers, ne sont plus de vaines images, mais la réalité même, dans sa splendeur géante. Aux aboiements de la mer, les dunes s’ébranlent, s’abaissent, se séparent, se précipitent, s’égrènent ; le vent les harcèle et chasse dans l’air leurs premières couches comme un épais brouillard. Les genêts épineux, les pins naissants, dont les racines sont mises soudainement à nu, se débattent et sifflent dans la tourmente ; ils sont emportés par elle avec des morceaux de bois pourri, des feuilles de goémon et des débris de coquilles.

À l’époque du règne de Louis XVI, un jeune homme, l’ingénieur Brémontier, qui parcourait pour la première fois le golfe de Gascogne, vit une de ces montagnes de sable, haute de soixante mètres environ, marcher et s’avancer de plusieurs pieds dans les terres, pendant le court espace de deux heures. Ce jeune homme ne put songer sans effroi que toute l’énorme masse des dunes réunies, ébranlée par la même commotion, avait dû faire le même chemin que la montagne au pied de laquelle il se trouvait.

Dès lors, il osa concevoir le projet de les arrêter. S’adressant à la fois à la mer, au vent et au sable, il eut le triple orgueil de s’écrier : « Vous n’irez pas plus loin ! » Est-il besoin de dire qu’il fut regardé comme un fou ?

Un demi-siècle plus tard, cependant, la Restauration, émerveillée et reconnaissante, érigeait à Brémontier une colonne de marbre noir, au milieu même d’une de ces dunes dont il avait réprimé l’humeur aventureuse, à quelques pas de la Teste, sauvée par lui d’une imminente destruction.

L’œuvre de Brémontier se continue tous les jours ; des semis de pins et de genêts essayent d’opposer une barrière aux envahissements de l’Océan ; des fascines et des clayonnages s’étendent sur le littoral ; et, grâce à ces précautions, on a, sinon fixé les dunes de Gascogne, du moins ralenti leur marche et retardé de quelques siècles la ruine d’une contrée.

Chaque dune a un nom, qui lui a été donné par les pêcheurs, les résiniers ou les géologues. Parmi celles qui font une digue au bassin d’Arcachon, il y a la Rousse, la Dufour, le Pin-Turlin, la Mauvaise et le Chat ; ces appellations, dont quelques-unes ne manquent pas de pittoresque, ont été créées pour désigner une forme, rappeler un sinistre ou consacrer le nom d’un honorable adjoint au maire. Celle vers laquelle se dirigeaient Philippe Beyle et Irénée de Trémeleu, conduits par Péché, s’appelait la Jeanne-Dubois. Elle n’était guère distante de la mer que d’une demi-lieue. De loin, elle se détachait au milieu des autres dunes par son aridité plus absolue, par sa blancheur plus blessante, par sa perspective plus monotone. Son sommet dévasté, comme un front de penseur en révolte, accusait l’inutilité des ensemencements maintes fois tentés sur elle. Ce fut à la Jeanne-Dubois qu’on aborda, dans une baie dont le sable très fin était piqué à mille places.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda M. Blanchard.

— Ce sont les puces de mer qui font des trous, lui répondit le batelier.

Chaque pas soulevait en effet une myriade de ces insectes. Pour atteindre au niveau de la dune, dont tous les bords sont escarpés, il est absolument nécessaire de s’aider des pieds et des mains ; c’est ce que firent nos quatre personnages pendant un assez long quart d’heure. Leur ascension ne s’opéra pas sans difficulté, à cause des éboulements qu’ils suscitaient presque à chaque minute.

— S’il avait plu, dit Péché, les sables résisteraient davantage ; mais voilà trois semaines que la sécheresse dure, et rien ne les rend mobiles comme la chaleur.

Ils arrivèrent enfin à un terrain à peu près horizontal, et d’où le regard embrassait presque entièrement le bassin d’Arcachon ; seulement la position n’y était pas tenable, le vent y soufflait avec furie.

— Cherchons un autre endroit, dit M. Blanchard en faisant tous ses efforts pour maintenir son chapeau sur la tête ; celui-ci est vraiment désagréable, même pour…

Il n’acheva pas sa phrase, une bourrasque la lui enleva sur les lèvres.

— Fermez les yeux ! cria Péché.

Mais son avertissement porta trop tard. Des tourbillons de sable fondirent sur les voyageurs, s’attaquant à leurs yeux, à leur nez, à leur bouche ; en un instant ils furent suffoqués.

— Que le diable emporte cet ensorcelé pays ! murmura Beyle en toussant. Comment se fait-il, monsieur Blanchard, que vous nous ayez amenés ici ? À quoi bon ce luxe de précautions dans une contrée déserte ? Est-ce que le moindre coin de la forêt, derrière l’hôtel, n’aurait pas fait notre affaire ?

— Vous avez raison, dit M. Blanchard ; mais je connais la forêt, et je ne connais pas la dune. Or, l’homme n’a pas voulu oublier le touriste… et, comme je serai probablement forcé de quitter la Teste aujourd’hui, avant que notre escapade ait transpiré, je n’ai pas été fâché que votre duel eût pour moi les bénéfices d’une dernière excursion.

Une seconde bourrasque empêcha Philippe de répliquer.

— Mène-nous vite à l’abri, dit M. Blanchard à Péché, dès qu’il put parler.

— Je le veux bien, répondit Péché, mais il se peut que nous fassions du chemin avant de trouver un emplacement convenable.

Il prit les devants et l’on se mit en marche. Le sol était sourd, comme pour les pas du crime ; on eût dit quatre personnes chaussées de pantoufles. Aucun bruit, pas même de reptile. Quelquefois seulement, une pomme de pin se détachait de son arbre isolé et tombait lourdement.

On entra dans un vallon, qui ne produisait guère que quelques espèces de gramen, aux jets traçants et genouillés. Ces herbes sont la nourriture des veaux et des vaches. Cette stérilité, jointe à ce silence continu, dissout la pensée, ouvre de vagues perspectives sur le néant. La tristesse des sierras, dont on a tant parlé, n’est rien en comparaison de la tristesse de ces dunes.

— Hum… mauvais vent… vent d’ouest, murmura Péché.

À un détour où le vallon commençait à se resserrer, il se retourna et dit :

— Suivez la trace des troupeaux.

— Pourquoi donc ? demanda M. Blanchard.

— Ah ! pourquoi… pourquoi… pour éviter les lettes, parbleu !

— Et qu’est-ce que c’est que les lettes ?

Le paysan haussa l’épaule et ricana.

— Vous le savez aussi bien que moi, dit-il.

La suspicion perpétuelle dans laquelle les habitants de la campagne tiennent ceux de la ville se manifestait ici dans sa plus inepte extravagance. M. Blanchard demeura étonné, mais il n’insista pas. Ni le moment ni le lieu n’étaient opportuns. À défaut de Péché, nous tâcherons, nous, de faire connaître des lettes au lecteur. Ce sont des amas d’eau, de plusieurs pieds de profondeur quelquefois, ayant filtré des dunes les plus hautes, à la suite des pluies, et recouverts d’une couche très fine de sable, transportée là grain à grain par le vent, puis durcie et immobilisée par la chaleur. Ces petits lacs ainsi voilés sont excessivement dangereux. Malheur à l’imprudent qui se hasarde sur leur surface trompeuse ! La croûte de sable se déchire, s’écroule, et l’on s’enterre parfois jusqu’aux reins.

Dans ce cas-là, le mieux est de ne pas précipiter ses mouvements. Une fois l’équilibre de ces sables dérangé, ils se tassent d’eux-mêmes ; il ne faut que donner le temps à ce tassement de s’opérer. Alors seulement, on lève une jambe et l’on reste sans mouvement pendant quelques minutes. Un nouveau tassement s’opère sous le poids retiré, et le fond devient plus solide. On soulève l’autre jambe avec les mêmes précautions, et successivement chaque membre ; après quoi on se traîne, comme à la nage, vers une partie élevée. Les animaux, soit instinct, soit expérience, emploient ce moyen méthodique pour sortir des lettes.

C’étaient ces perfides cloaques que Péché voulait éviter ; il s’arrêtait de temps en temps pour interroger le terrain avec son pied. Philippe Beyle le suivait, d’un air redevenu insouciant. Irénée de Trémeleu et M. Blanchard venaient les derniers, à distance, et d’entretenant à mi-voix.

Irénée paraissait plus sombre que de coutume.

— Savez-vous, lui dit M. Blanchard, que vous n’avez absolument rien des allures dégagées et brillantes des duellistes du beau temps ?

— C’est vrai, répondit-il en essayant de sourire ; il faut que la maussaderie de ce paysage ait déteint sur mon esprit. Moi-même je ne me reconnais plus.

— Combien de fois vous êtes-vous battu ?

— Trois fois, dans trois ans.

— Est-ce que chaque fois vous aviez votre figure d’aujourd’hui ?

— Non. J’étais plutôt gai que triste ; mon sang circulait avec une vivacité charmante ; sur la route, je trouvais tout beau, tout attrayant ; tandis qu’aujourd’hui…

— Eh bien, aujourd’hui ?

— Ah ! ce n’est plus cela, mon cher monsieur Blanchard ; comme autrefois encore, ma main est calme, certainement, mais tâtez-la, elle est brûlante et lourde. J’ai un voile sur les yeux ; en revanche, je n’en ai plus sur la pensée ; j’y vois clair, effrayamment clair !

— Diable ! c’est ce que nous appelions des pressentiments.

— Oui, des pressentiments, dit Irénée.

— Il faut faire attention à cela ; il y a plusieurs remèdes aux pressentiments ; par exemple, clouez-vous un air de chanson dans la tête et ne cessez pas de le fredonner.

— Inutile, dit Irénée.

— Prenez garde, cela peut vous jouer quelque méchant tour.

— Je le sais.

— Et croyez-moi, à votre place…

— À ma place, dit Irénée, vous penseriez comme je pense. La clairvoyance m’arrive trop tard ; elle me laisse sans courage. J’aperçois le vide de ma jeunesse. Ah ! qu’il vaut bien mieux s’attacher à une idée qu’à une affection !

M. Blanchard se tut. Irénée reprit avec un accent d’amertume :

— Qu’est-ce que j’ai fait de mes jours jusqu’à présent, de ma richesse, de mon instruction ? À quelle chose, je ne dirai pas grande, mais seulement honorable ou fertile, ai-je employé mes années les meilleures et les plus belles ? Oisif que j’étais, j’ai voulu m’approprier l’existence d’une femme. Voilà une belle œuvre ! Encore si j’y avais réussi !

— Bah ! ne pensez plus au temps perdu, pensez au temps à venir.

— Mon temps à venir est gâté. Quelles fleurs et quels fruits peut donner un arbre qui ne vit plus par sa racine ?

— Vous êtes à peine entré dans la vie, dit M. Blanchard.

— Oui, je connais cet argument ; je suis à peine entré dans la vie ; mais par quelle porte y suis-je entré ? par la porte mauvaise, par la porte infernale, par la porte au seuil de laquelle on laisse l’espérance. Maintenant il faut que je retourne sur mes pas. Ma foi, je n’en ai plus la force. Adopter de nouveaux principes, piétiner sur mes anciens sentiments, recommencer l’apprentissage du monde à un autre point de vue, et cela, pourquoi ? Pour me tromper encore peut-être ! Cela n’en vaut pas la peine.

— Voilà de fâcheuses dispositions pour un matin de duel.

— Oh ! cette femme ! murmura Irénée.

Pendant quelques instants ils marchèrent en silence.

— Tenez, fit tout à coup Irénée en montrant Philippe Beyle, c’est cet homme qui a raison, c’est cet homme qui est fort ! Il a plus vite fait que de maudire les femmes, il les nie. Cet homme me vengera.

— En attendant, murmura M. Blanchard, songez à votre défense personnelle, car vous m’inquiétez réellement.

— Ma défense ?… Vous avez raison… dit-il machinalement.

— Avez-vous le coup d’œil juste ?

— Oui.

— Le poignet assuré ?

— Très assuré.

— Allons, tout se passera bien. Heureusement que ce n’est pas avec le moral que l’on tire ; sans cela je vous regarderais comme un homme mort.

Irénée de Trémeleu sourit sans répondre. On était enfin parvenu dans une espèce de plaine, d’une étendue suffisante, couleur café au lait, et protégée contre le vent par quelques escarpements de terrain où poussaient des touffes de genêts hautes d’un à deux mètres.

De là, on ne voyait ni le bassin d’Arcachon ni la mer ; l’œil était emprisonné par les dunes environnantes, au sommet desquelles apparaissaient quelquefois des chevaux sauvages, effarés, et qui rebroussaient aussitôt chemin.

Nous avons dit quel ciel gris et funèbre il y avait. À terre, on remarquait sur divers points des traces noires, des traces de charbon ; c’étaient les restes de quelques feux de bruyères allumés sans doute par des naufragés. Il fut décidé que le duel aurait lieu à cette place. Philippe Beyle regarda autour de lui et dit :

— Ce paysage a furieusement le spleen.

Les préliminaires ne pouvaient être longs ; M. Blanchard et Péché ayant l’un et l’autre mesuré le terrain, les deux adversaires furent placés à trente pas. Chacun avait la faculté d’avancer de cinq pas, ce qui restreignait la distance à vingt. Le sort devait décider qui des deux tirerait le premier. Le sort décida que ce serait Philippe Beyle. Il reçut l’arme des mains de M. Blanchard. De son côté, Irénée de Trémeleu s’était mis en position. Alors les témoins s’éloignèrent, et il se fit ce silence solennel qu’il faut avoir entendu une fois, si l’on veut plus tard établir une échelle de comparaison entre les diverses émotions de la vie.

Ensuite M. Blanchard frappa trois coups avec les mains. Au troisième, Philippe Beyle usa du droit qu’il avait de faire cinq pas en avant. Il les fit, s’arrêta et visa — ni trop hâtivement, ni trop lentement, mais comme il faut viser. Le coup partit, Irénée tomba.